SCÈNE 7. LE FOU, LE JOURNALISTE
LE FOU (avançant) Un homme traîne après moi.
LE JOURNALISTE Une ombre partout me précède.
LE FOU (il s'est assis)
Petite maison, maison basse :
ma Pologne, avec ses larmes, ses peurs, ses crimes, ses rêves, sacrasse, sa lâcheté, ses mensonges; je les reconnais, et trop bien.
LE JOURNALISTE Qui est là? —
LE FOU Un fou.
LE JOURNALISTE (le reconnaissant)
Le grand homme !
LE FOU
Grand, par son habit de fou;
grand, parce qu'il est loin de vos yeux ;
mais vous n'en manquez pas de fous,
vos assemblées en regorgent; Salve, frère !
LE JOURNALISTE
Père, Salve !
Les bons fous n'abondent pas, nous avons pris la livrée grise; la verve nationale s'éteint; les torchères qui flamboyaient, droites, au poing des laquais, s'éteignent l'une après l'autre.
Les bougies coulent et se consument, et les bras tendus qui les portent, brûlent comme elles sous le même souffle. — La patrie aurait besoin de toute une légion de fous; les laquais brûlent dans la souffrance, ils raillent leur propre douleur; ils s'éteignent, les cierges nationaux, il se passe d'horribles choses dont l'extravagante ironie devrait réveiller, révolter notre cœur avili d'esclave et faire bouillir notre sang.
LE FOU Mais vous préférez dormir
LE JOURNALISTE
C'est tout un !
Moi, j'endors ma pauvre âme.
Je berce l'àme de mon frère ; tout se ressemble, tout se vaut :
le bien, le mal, le mal, le bien,
il se passe d'horribles choses.
Qu'ils sont loin, loin, les rêves,
qu'ils sont loin de nous aujourd'hui;
qu'elle fut grande, la patrie,
et tout ce passé s'est perdu,
à jamais a sombré dans la nuit :
c'est une fable, ce qu'on dit du trois mai!
On a mis la mère au cercueil,
devant ses fils et tous les siens;
le prêtre a jeté l'eau bénite,
le fossoyeur a jeté la terre;
les autres, les survivants,
ont fait fête au banquet mortuaire :
joie funèbre, joie maudite.
L'ivresse a tué leur âme,
mais n'a pu tuer leur cœur,
et le cœur aujourd'hui brame
et pleure aux portes des églises,
il saigne sur le parvis,
au sein de son cruel martyre,
il s'attendrit, il se prodigue
et s'accuse lui-même.
LE FOU
Fort bien, c'est une confession,
en bonne forme, des méfaits d'autrui;
la douleur fait jaillir tes larmes,
ensanglante l'âme et le cœur;
mais à t'entendre, l'on devine
qu'après tout, tu ne t'en portes pas plus mal,
que ta joie bientôt reviendra. —
Te voilà prêt à fondre en pleurs,
à pleurer les péchés d'autrui,
à voir dans ses yeux la poutre,
LES MOCES 126
la tache, la crasse, le péché, le crime, à faire des péchés de tes frères une confession publique. — Ah! vraiment! laisse-moi rire, — peut-être prêt à demander au prêtre de t'absoudre, toi, de leurs crimes — ?
LE JOURNALISTE
La faute du père passe au fils;
les pères indignes font les indignes fils;
chacun se maudit à son tour, —
et toute la lignée se rappelle
qui forgea ces liens,
et comment la main qui maudit
était nôtre. — Désaccord éternel
de l'âme avec le corps et du corps avec l'âme;
sur lui se brise notre faiblesse, —
le glaive de bataille a deux tranchants. —
La Grandeur pèse à nos épaules
de tout le poids de la malédiction :
elle porte le deuil de ses crimes,
la tunique sanglante de Déjanire;
Grandeur et Crime, médiocrité et Lâcheté, —
Que pouvons-nous vouloir encore?!
Une main enchantée d'une haie sans issue
a clos nos champs.
LE FOU
Quel flot de larmes !
Que de regrets inutiles.
Et que te font donc les angoisses des morts au fond des tombes?
Penses-tu — qu'ils se relèveront vêtus de manteaux flambant neuf, —
et qu'avec eux bras dessus bras dessous
tu marcheras au Festin de deuil,
pour y mâcher et remâcher
le poison qui en tua tant d'autres;
pour y boire jusqu'à l'ivresse
le philtre au goût de pourri;
est-ce ainsi que refleurira ton sang?!
LE JOURNALISTE
Mon sang, mon sang, —
que sais-je, — le cri des mouettes
qui volent sur les rochers,
le cri lugubre des mouettes,
la plainte horrible
des mouettes perdues au large.
La mer est calme, le ciel se couvre,
mais l'orage et l'ouragan sont loin.
Tout est silence et vide dans l'espace, —
les ailes frémissantes dans le vol,
battent sans désirer le retour,
elles savent, que là où elles vont,
elles ne trouveront nul abri ;
fidèles à la malédiction,
elles volent, — n'osant s'arrêter,
jusqu'à ce que le sang monte à leur gorge,
jusqu'à ce qu'elles tombent de fatigue,
sans l'adieu d'aucune larme :
le trépas c'est la paix, la paix c'est la mort.
LE FOU
Tu chantes le chant du corbeau ; tu n'entends donc dans le silence que le glas des funérailles?
Tu n'as jamais entendu sur la tour comment Elle chante, comment Elle sonne.
LE JOURNALISTE La Sigismonde...
LE FOU
La cloche royale : — J'étais assis aux pieds du roi, derrière moi la cour du roi :
son jeune fils et ses filles, l'Italienne, — et le clergé entonnait les hymnes; — la cloche montait.
Tous regardaient en haut, la cloche montait, — elle se suspendit aux cimes, elle sonna dans le ciel :
sa voix volait, planait, se balançait, sublime, en haut sous les nues, — la foule l'acclamait.
Je regardais le roi; le roi avait souri...
Et la cloche sonnait
LE JOURNALISTE Elle sonne toujours, la cloche, quand nous enterrons ceux qui nous sont chers; elle nous appelle, nous ordonne d'aller écouter la voix des églises :
dans le désarroi des esprits, les dissonances des prières.
cette reine, cette cloche royale
à la sonnerie incessante,
au cœur fêlé,
nous donne notre note,
à nous. — L'abîme est devant moi,
et je ne sais où vont mes voies.
LE FOU
Si tu me découpais le cœur, tu y trouverais tes angoisses, tes angoisses et rien d'autre :
la honte, la honte, la honte, la honte ardente ; une fatalité nous pousse à l'abîme, —
LE JOURNALISTE Qui es-tu, spectre ?
LE FOU
Je suis la Honte !!
Je sais un enfer pire que celui du Dante, enfer vivant.
LE JOURNALISTE Je vis dans l'Enfer !
LE FOU
A l'abîme toute la nation !
Vivre en cette nation !
Voilà les plus cruelles des tortures, rire, folie, —
nous sommes les plus misérables des âmes,
la ss Nation », c'est l'apparence, la peinture.'
la « nation », c'est l'orgueil du hobereau,
la « nation », c'est l'ivresse du paysan,
la « nation », c'est la niaiserie du perroquet,
la vanité, la prétention, —
et sous tout cela, cette petite chose,
le cœur fêlé, le cœur qui saigne.
LE FOU Tu bavardes, — 'comme le plus intrépide bavard, tu sors bien de la vieille souche d'autrefois.
LE JOURNALISTE J'aimerais cent fois mieux la mort imminente que cette course, poursuite et chasse à Labîme, plein de vertiges !
Trêve, trêve à cette envolée !
La bataille fait rage dans mon cœur, je tombe sans cesse sur les rocs, la prière brûle mes lèvres, trêve, trêve à cette envolée, — Qu'une bonne fois tout se consume, tout se broie, tombe en poussière, s'écroule comme des colonnes, puissions-nous tomber foudroyés par les venins de ce repas mortuaire ; qu'une bonne fois tout se consume, tout : ces jeûnes polonais de nos âmes en l'honneur de saints polonais, cet arc-en-ciel que notre tendresse
suspend au-dessus du vide,
ces coloriages de Czenstochowa
en couronnes, — et toutes les Croyances ! —
Vienne donc le Désastre !!
-LE FOU Oiseau de malheur...
LE JOURNALISTE
Peut-être enfin le Malheur
tirerait de nos poitrines un cri,
un cri qui serait nôtre,
le cri de notre époque. —
Ah, de la Conscience, de la Conscience !
Sont déjà sorties des vérités sans nombre
à notre usage — Vérités ou Farces??
Notre destinée touche à sa fin,
nous gaspillons Je peu qui reste
en jeux puérils de dilettantes.
LE FOU
Oiseau de malheur!
As-tu perdu au jeu,
ou bien avec les femmes dans l'ivresse, as-tu égaré ton âme et sous la brûlure cuisante, cours-tu à l'aveugle dans ta propre cendre. Quand les vents souffleront sur elle, la cendre se dispersera, les abîmes se fermeront; cris, gémissements et plaintes te sembleront une folie qui ne touche plus personne et qui dévore elle-même
LES HOCES «32
ses entrailles puantes et pourries. —
Je sais ce que c'est que déchirer son cœur,
qu'y enfoncer des clous,
que flageller sa propre chair;
conspue le crime, insulte la fraude,
mais n'insulte pas la Sainteté,
il faut qu'il y ait des saints,
n'insulte pas la sainteté :
assez de tortures.
LE JOURNALISTE Tragediante...
LE FOU
Commediante, à toi la marotte du fou.
Tu nous leurres, vieillard, tu nous berces; tu ne connais que la tradition; ta folie fait corps avec toi.
LE FOU
Voici qui te servira de rame, à travers le déluge aux eaux troubles; cette marotte sera le caducée polonais, trouble l'eau avec elle, trouble-la.
LE JOURNALISTE
La Fatalité nous égare :
le Mauvais hante les carrefours]
Ma route à moi oblique ici ;
tu es mon mauvais Esprit,
tu es mon Démon, — mon Satan;
par la folie je suis ton frère, mon âme était sœur de la tienne, avant d'épouser le néant; — maintenant elle sent la tombe, la lèpre.
LE FOU
Tiens, et rame !
Tiens la marotte, le caducée polonais, trouble l'eau avec elle, trouble-la.
LE JOURNALISTE
Plus de nouvelles épreuves.
J'ai eu Jadis un cœur jeune,
tu m'a pris mon jeune cœur,
tu as versé le poison amer dans mon sang.
Je ne vois plus, je ne vois plus ma route.
Dieu s'est voilé à mes yeux...
LE FOU
La Fatalité nous pousse, le Destin, —
Grandeur, — Néant, — cloche vide,
cœur-venin, —
tu as donné la note de folie :
ma note, à moi.
Mens à tous, nul n'entendra,
danse dans la cohue !
Tiens, attrape le caducée!
Rame !
Trouble l'eau avec lui, trouble-la!
A la Noce ! A la Noce !
Cours !
Trouble cette mare polonaise,
empoisonne le cœur, perds la tête !
A la Noce ! A la Noce !
Mène la danse 1!!