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SCÈNE 8. LE JOURNALISTE, LE POÈTE

LE JOURNALISTE

L'homme s'évadera peut-être des eaux troubles;

peut-être passeront-elles, la fièvre et la faim;

oh, infirme que je suis, infirme :

chaque jour, labeur infernal.

Jeuneste ! fais sauter ma prison,

champignons et moisissures me couvrent:

ô Jeunesse, que tu es déjà loin,

et c'était hier encore, presque hier...

LE POÈTE

Pourquoi ces plaintes, cette fièvre, un miracle t'a donc transformé?

LE JOURNALISTE

Oui, une ombre a passé près de moi,

un géant empli d'amertume,

qui m'a laissé une baguette diabolique.

LE POÈTE

Certes, la méditation vous instruit,

mais pourquoi te faire un cœur si dolent?

LE JOURNALISTE

Je vis dans un désarroi horrible ;

mon esprit est à la torture,

les crampons des convenances m'emprisonnent :

la carrière s'ouvre, l'avancement sourit;

moi, je méprise, je hais, je crache

sur tout cela, mon cœur est sincère,

mais je ne puis rompre ma chaîne,

les dégoûts s'accumulent,

tout ce que je vois m'horripile.

L'Amitié, n'est que farce, la Pitié que mensonge,

écoute-les parler d'amitié.

L'Amour n'est qu'une farce, —

écoute ces chuchotements amoureux.

La Sincérité n'est que mensonge, écoute les

convives, cette musique polonaise, leur musique, la nôtre, vois sur les murs ces sabres croisés, ces petits tableaux, ces images populaires. Tout cela m'agace, me fatigue, me blesse : Est-ce que nous avons droit à quelque chose?!! Est-ce que nous avons droit à vivre... ? Comme des papillons ou des grillons en cage, nous commencerons à engraisser, à enfler du venin qu'on verse pour nous guérir, et conscients de notre destin d'infirmes, nous nous sentirons pourrir comme des cadavres...

Tu broies du noir : c'est la musique qui ferme sur toi le cercle magique et agit sur tes nerfs.

LE JOURNALISTE

Sur les nerfs !?

Oui, sur les nerfs, sur ces filets qui tiennent l'âme captive ; quand ils vibrent ainsi sans cesse,

OCES i>6

il me semble que mon âme,

sortie de mon corps, luit autour de moi.

LE POÈTE

Il te semble, — tu avoues donc qu'il s'agit d'une illusion.

LE JOURNALISTE

Jr'^?oés\e\ — donneuse de philtres enjôleurs; ''^ tu voudrais m'endormir, m'insensibiliser, parforce, pour que nulle plainte ne vienne troubler ces

agapes.

Ne cache donc rien, — ne simule rien.

toi aussi, tu es flamme — c'est un masque ton apparente sérénité, — c'est un mensonge. Ah ! cette musique bourdonne comme dans la ruche les abeilles, — et nous, nous sommes les frelons :

elle me saisit à la gorge, cette folle gaieté polonaise; ma tête se remplit de fracas, de tumulte, de vertige, et ma douleur tourne au dégoût.

Donne ta main.

Oh, laisse-moi — je veux sortir, — respirer l'air des champs... de l'air, de l'air...

LE POÈTE Donne ta main...

LE JOURNALISTE Oh, laisse-moi !

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