SCÈNE 9. LE POÈTE, LE CHEVALIER
LE POÈTE
L'abîme s'est ouvert !
La Morte réclame son dû.
Dans le fracas, le tumulte, le vertige, elle revient vers nous ;
elle s'est arrachée violemment des portes du tombeau; voilà, j'entends son appel :
LE CHEVALIER Donne ta main !!
LE POÈTE Lâche-moi !
LE CHEVALIER Tu m'appartiens !
LE POÈTE
Lâche-moi !
LE CHEVALIER
Tu m'appartiens !!
LE POÈTE
Oh, ce poing gantelé de fer, oh, ce front casqué de fer.
LE CHEVALIER
Prépare tes ailes, bel oiseau,
à cheval, gueux, à cheval,
malédiction et douleur vont prendre fin.
LE POÈTE
Que me dis-tu, spectre d'épouvante, à cheval ? — où? — comment ?
Ta mâchoire de fer résonne, ton bras de fer me saisit.
LE CHEVALIER
A cheval, éveille-toi, béjaune, il faut voler comme l'oiseau I Je te jette le nœud.
LE POÈTE
Il me traîne au lazzo !
LE CHEVALIER
Mon poids te fera me connaître, —
tu es mon captif, obéis ;
je t'ai garrotté, je suis la Force :
derrière moi, devant moi,
roule un nuage de feu ;
sur les routes où je vole,
les arbres brûlent comme des cierges
et les éclairs jaillissent,
quand je passe, moi, l'Esprit :
tends l'oreille, tends l'oreille !
LE POÈTE
Lâche-moi, perds-toi dans la Nuit, — oh, mes mains retombent inertes...
LE CHEVALIER Tu m'appartiens !
LE POÈTE Va-t'en. —
LE CHEVALIER Ecoute le tonnerre...
LE POÈTE La maison semblait crouler...
LE CHEVALIER
Sais-tu ce que tu dois être, à quoi penser, à quoi rêver ?
LE POÈTE Songe, rêve, vision, chimère.
LE CHEVALIER
Demain est le jour, et avant le jour il y a l'aube! Sais-tu ce que tu pouvais être ?
Le Verbe, le précurseur du Verbe?
LE CHEVALIER L'annonciateur !!
LE POÈTE
C'est la voix qui berça mes rêves; ombre, illusion, le Chevalier s'est revêtu de chair vivante.
LE CHEVALIER
Du sang, du sang, je veux une moisson sanglante !
Je reviens au pays par une heureuse nuit, par la nuit lugubre où pleure le vent. J'apporte un don, le don des armes.
LE POÈTE Tu reviens du pays des rêves, de très loin...
LE CHEVALIER
De très loin, de l'au-delà, de la cendre, — J'ai traversé le feu qui brûle, j'ai traversé les fondrières des tombes, je vais, je cours, semant la force.
J'apporte un don, le don des armes.
LE POÈTE
Par la nuit lugubre où pleure le vent,
tu surgis des caveaux, des cendres, des rocs...
LE CHEVALIER
A ma voix, tu vas trembler :
Grunwald, les glaives, le Jagellon !
c'est là qu'on fendait les armures,
et le vent grondait, sifflait, hurlait ;
les corps par tas, les cadavres par monceaux,
le sang par torrents, par torrents !
Là est le but!! Une œuvre de géants ;
Witold, Zawicha. le Jagellon,
là est le but !! — Sur le champ de bataille,
des armures brillent dans le creux du sillon,
des fers, des javelots brisés,
des hampes rompues dans la blessure,
une digue, une barrière de cadavres,
et le bûcher attendant les chevaliers :
l'Hécatombe, —
c'est là, — vas-y, cours, vole!!!
saisis dans le tas des armures
lances, glaives et casque,
et tiens-toi là dans le sang,
jusqu'à ce que retentisse l'appel immense,
alors l'aube se lèvera toute pâle,
les corps se dresseront,
se lèveront dans leur armure,
empoigneront la lance et chevaucheront!!!
Hâte-toi, les corps gisent par monceaux;
j'ai fait sauter le couvercle du cercueil,
il est temps que je revienne, temps que je me lève.
LE POÈTE
Les larmes me cuisent, les larmes me brûlent, mais que ferais-je, si j'étais là.
LE CHEVALIER J'apporte un don, la folie des armes.
LE POÈTE Ton haleine est froide comme la tombe...
LE CHEVALIER
Regarde-moi en face, bien en face, voue-moi ton âme, donne ton âme.
LE POÈTE
Sous ta visière, il n'y a que vide et cendres; tes yeux sont des trous noirs,
sous ta visière règne la Nuit ; ton armure sonne le creux.
LE CHEVALIER
Je suis le glaive, le glaive, la force impavide; me connais-tu?
LE POÈTE Qui es-tu?
LE CHEVALIER
La Force.
LE POÈTE Lève la visière !
LE CHEVALIER Donne ta main.
LE POÈTE Prends mon âme,
LE CHEVALIER
Vois ! !
LE POETE La Mort, la Nuit!