‹ Les noels bourguignons de Bernard de La MonnoyeChapitre 4 sur 75 · NOEL ! NOEL · texte numérisé non relu

NOEL ! NOEL

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— Carillon ! carillon ; La cloche est en joie :

« Hossignon ! rossignon c’est le coup de minuit !

« Le beau petit Poupon naît dans son Etable...

» Vite autour de la souche, et drus toute la nuit !

» Apporte ma grillade et mon vin blanc qui coule ; f Aux marrons rôtis disons un mot ou deux.

« Buvons, mangeons, chantons !... Du bienveillant Ciel descend « Le Sauveur à tous pour nous rendre tout neufs ! » —

Voilà ce qu’on entend quand vient la Grande-Fête;

El tes malins Noëls se crient à tue-tête,

El la Bourgogne est Itère à tes chants si subtils.

Maintenant, pauvre Gui , tu es bien profond sous terro.

Si tous les ans, au moins, lu pouvais nous entendre !...

Si la goutte amicale allait te divertir ü...

Un bourgeon du MaItrk.

IL ISO SJDaiLO MMIMWKBïJIinO

BERNARD DE La MoNNOYE.

( Notice.)

NOTICE SUR LA MONNOYE

Voici une de ces vies tranquilles, une de ces existences simples , quoique laborieusement remplies, dans lesquelles on prend plaisir à voir se refléter et la candide modestie d’un homme infiniment savant, et les mœurs pures, la probité à toute épreuve d’un homme de bien.

Bernard de La Monnove naquità Dijon, le 15 juin 1641, de Nicolas de La Monnoye et de Catherine Baron , sa femme. La noble particule que l’on remarque dans son nom n’était pas plus pour lui un signe de noblesse, qu’elle ne le fut plus tard pour notre Béranger, — avec lequel on lui trouverait plus d’un autre point de contact et de ressemblance. (1).

Une fortune honnête mit ses parents en état de lui donner une bonne éducation , dont on put voir, dès les premiers débuts, qu’il retirerait les plus beaux fruits. C’est au collège des jésuites de Dijon qu’il commença ses études, et que l’écolier faisait déjà courir sur les bancs de sa classe des épigrammes dans la langue de Martial, et qu’assürément Martial lui-même n’aurait pas (*)

(*) Voici son extrait de baptême, trouvé dans les vieux registres de Notre-Dame de Dijon, et cité par M. G. Peignot et M. L. Viardot:

« Le quinzième jour de juing 1641, a été baptize Bernard, fill » d'bonnorable Nicolas de La Monnoye, marchand paticier, et d’hon- » neste Catherine Baron. A été parain honnorable Bernard Baron , » aussi marchand paticier ; et marraine honneste Jehanne, fille » d’honneste Charljs Baron , aussi marchand paticier.

» Signé : Bernard Baron, Jehanne Baron. »

NOTICE SUR LA MONNOYE

toutes désavouées. Un penchant irrésistible semblait l’attirer vers la poésie latine; il était plus à l’aise avec ce rhythme, et donnait souvent plus d’élégance à son expression. Il ne négligea pas cependant la poésie française, et l’on cite de lui, faite à l’âge de seize ans, une lettre mêlée de prose et de vers , dans laquelle il décrit avec esprit et enjouement... vous dirai-je quoi? Le jeune La Monnoye venait de prendre une médecine, et la lettre joviale est adressée à son médecin 1

Les grands écrivains des littératures grecque et latine firent les amusements sérieux de ses premières années, et, dans un âge plus mûr, — non sans être accrus des auteurs secondaires, que son esprit causeur et anecdotier dut fort priser, — devinrent l’objet de ses occupations les plus attentives et les plus fructueuses.

On s’étonnera peut-être de voir un jeune homme de douze à seize ans pâlir sur Homère et Virgile, ou, pour dire mieux, sur toute la littérature d’Athènes et de Rome. Un de ses biographes, que nous suivrons quelquefois, l’explique dans le passage suivant:

«A l’époque oh étudia notre auteur, dit-il, l’éducation était encore mâle et sévère ; la jeunesse, exercée sans cesse sur les modèles do la savante antiquité, instruite par ses graves leçons, toujours guidée par des lumières sûres et vraies, ne contractait point cet esprit do dissipation et de frivolité qui règne aujourd’hui. On aurait rougi alors de ne paraître dans le monde qu’avec des connaissances superficielles, et cette faible teinture

qui reste quelquefois des objets qu’on n’a fait qn’entrevoir. Loin d’en imposer au public, en s’annonçant pour ce qu’on n’était pas réellement, on ne s’occupait qu’à fonder sur dès études suivies, qu’à soutenir avec de vrais talents , une réputation qui semblait ne devoir être le prix que des travaux assidus, uliles et féconds. »

JT

NOTICE SUR LA MONNOYE

La Monnoye atteignit ainsi jusqu’à son adolescence, plongé avec délice dans ces occupations, tantôt agréables, tantôt solides. Son père, et les amis de son père, avaient depuis longtemps remarqué en lui un style déjà pur, un goût fin , et une sagacité rarement aussi pénétrante à son âge ; ses connaissances en outre étaient déjà très grandes. Est-ce là ce qui détermina ce père à le destiner au barreau? c’est probable. Il pensait, le brave homme, que les talents de son fils, en se développant tous les jours avec plus d’avantages, lui indiquaient particulièrement cette route. Quel père ne se sent pas orgueilleux de rêver la toque du légiste sur la tête de son fils ?

On l’envoya donc étudier le droit à Orléans , dont l’université passait alors pour une des plus célèbres de l’Europe. Il y resta quelques années, feuilletant, compulsant, méditant avec une application soutenue les graves questions de ses profonds jurisconsultes. Il y mettait toute la bonne volonté possible, puisque c’était là un vœu de ses parents; mais les Muses s’arrangentelles de la robe noire de l’avocat? D’ailleurs, la diversité étonnante de jurisprudence, jointe à la mobilité des opinions des jurisconsultes d’alors, qui prenaient tranquillement pour règle de leurs avis les lieux, les temps et les circonstances, était peu propre à charmer le jeune La Monnoye. Ses goûts poétiques et littéraires l’entraînaient plus puissamment. C’est dans ce moment que, par une impulsion instinctive et peut-être ignorée de lui-même, il s’amusa à rechercher et recueillir, à travers les occupations arides du droit, des notes curieuses, des particularités peu connues sur les livres et les auteurs qui s’étaient occupés de cette science : l’éruditcommentateur prenait déjà le dessus sur l’homme de lois.

Son cours fastidieux d’études légales terminé à Or-

NOTICE SUR LA MONNOYE

léans, il revint à Dijon, oii il fut reçu avocat au parlement, le 16 Novembre 1662; mais, contrarié de plus en plus du choix de cet état, il chercha un prétexte pour l'abandonner, et il mit en avant l'affaiblissement de sa santé. En fait de mauvaises raisons, celle-là en valait une autre. Il abandonna donc cette carrière, dans laquelle il avait sans doute des éléments de réussite, et se jeta tout entier dans ses chers travaux de poésie et de littérature.

Il avait senti de. bonne heure qu’il ne triompherait jamais de son inclination dominante, et, comme il possédait la probité la plus inaltérable, il avait préféré au labeur assidu et pénible de l’avocat, le loisir, le doux et vaste loisir qu’exige (quelquefois) l’agréable commerce des lettres. Peu jaloux de la célébrité, il renonça sans peine à celle qu’il aurait pu acquérir par son éloquence.

Libre enfin, il chercha dans sa ville natale des amis sur les lumières desquels il pût compter, et il en trouva qui eurent pour lui , malgré sa jeunesse, toute la considération que méritaient ses talents reconnus. De ce nombre furent le président Bouhier, qui édita par la suite les Noèls de notre auteur, Lamare, Lantin, Dumay, élégant traducteur bourguignon de l’Énéide, Legouz, Chevannes, Moreau de Mautour, l’abbé Nicaise, et le père Oudin , qui remplit plus tard la triste mission de chanter la mort de son ami. Tous ces personnages célèbres virent avec plaisir La Monnoye embrasser un genre de vie dont ils devaient partager les agréments. Ils applaudirent à sa décision, l’encouragèrent, accueillirent ses jeunes œuvres, et, pendant longtemps, ce petit cercle académique fut le seul univers dont le modeste La Monnoye ambitionna les suffrages.

La liberté qu’il venait de gagner, loin d’ôtre pour lui une source de dissipation, ne servit, au contraire, qu’à

NOTICE SUR LA MONNOYE. V

le rendre plus aimable dans la société, et plus attaché à ses devoirs. Sa fidélité à les remplir fit le bonheur de toute sa vie; il était convaincu qu’à ce prix seulement on pouvait retirer du monde les avantages que parfois il procure.

La Monnoye étant né avec un caractère vif, gai, ennemi de toute gène et en même temps avec une âme probe, un cœur droit et honnête, il résulta de cet heureux mélange qu’il eut pour don l’aménité la plus douce, la bonté la plus exquise, et qu’il mit en pratique la plus séduisante et la plus saine des philosophies.

Sa modestie était si grande, que dix ans s’étaient déjà écoulés, sans que l’on eût une idée juste de la masse énorme de connaissances qu’il avait amassées. A part ses amis intimes , on ne le regardait que comme un homme d’esprit , se délassant avec Anacréon et Pindare, Horace et Virgile, et aiguisant quelquefois l’épigramme à la manière de Martial. Mais un triomphe inattendu pour lui vint le tirer de l’obscurité qu’il chérissait tant. On était en 1671, et l’Académie française venait, pour la première fois, de proposer un concours pour un prix de poésie. Le sujet était : La Fureur des duels abolie par Louis XIV. La Monnoye concourut, l'emporta sur ses rivaux, et l’Académie le couronna. — On sait, à ce sujet, le mot de Charles Perrault. Avant que le nom de l’auteur fût connu, il parlait avec chaleur de la pièce : « Mais, lui objecte un des quarante, si elle était de Boileau? — Fût-elle du diable, répond l’ennemi du satirique, elle mérite le prix, et l’aura. » Cette boutade a un ton de brusquerie qui fait grand honneur à l’équité do l’académicien.

Ce succès n’énorgueillit pas La Monnoye ; mais il le fortifia dans ses goûts, et l’enhardit à donner plus d’essor à son talent. A cette époque, la carrière des lettres

NOTICE SUR LA MONNOYE

n’était pas une des plus lucratives, et un peu pour obvier à cet inconvénient, beaucoup pour se rendre aux vœux de sa famille et do ses amis, dont la sollicitude veillait à ce qu’il n’oubliât pas le soin de sa fortune, il fit, en 1672, l’acquisition d’une charge de Conseillercorrecteur en la Chambre des Comptes, charge qu’il exerça jusqu’en 1696, sans rien diminuer de ses travaux ordinaires. Il n’avait pas plus d’ambition pour la richesse que pour la renommée. Parmi ses belles qualités, il possédait celle de savoir se contenter de peu.

En 1672, Louis XIV se déclara le protecteur de l’Académie française. Quel autre sujet pouvait choisir la docte assemblée pour le second prix qu’elle avait à proposer ! La Monnoye concourut; mais, soit que son poème ne fût pas achevé assez tôt, soit qu’il ne l’eût pas envoyé dans le délai convenu, il ne fut pas admis au concours. Néanmoins, l’Académie fit imprimer le poème à sesfrais dans le recueil des pièces qui avaient disputé le prix avec avantage.

A son retour de la seconde conquête de la Franche- Comté, faite en six semaines, Louis XIV passa par la Bourgogne. La Mon noyé fut le premier à célébrer ce glorieux événement dans une ode qu’il eut l’honneur de présenter lui-même au roi, au château d’Arc-sur- Tille, à deux lieues de Dijon. — Celui ù qui suffisait l’approbation restreinte de quelques amis, dut trouver dans les témoignages de satisfaction que lui donna le grand, roi , une récompense plus que suffisante; il ne songea pas à se demander s’il aurait dû, ou même s’il aurait pu obtenir autre chose (1).

(1) Cependant quelques années après, en 1689, le poêle , ajaul été taxé à une sommo de mille livres, (U ce couplet de chansons ;

Grand roi , je vous dois mille francs.

Pour celle dette,

NOTICE SUR LA MONNOYE

VU

Le 6 novembre 1674, M. Soirot, conseiller au parlement de Metz , et assez versé dans la poésie latine et française, recevait de son ami Bernard de La Monnoye un sonnet italien , dans lequel celui-ci faisait la peinture de l’état de son cœur.... Il manquait à La Monnoye une compagne digne de lui; le modeste savant songeait sérieusement à se marier. Le mariage eut lieu huit mois \

plus tard. Au mois de juin 1675, notre auteur, âgé de 35 ans, épousa Claudine Henriot, tille de M. llenriot, officier en la chancellerie du palais près le parlement de Bourgogne, et depuis receveur général des finances de la môme province. C’est à tort que plusieurs de scs biographes disent qu’il se laissa marier; une union bien assortie était la seule qui pût convenir à ses goûts bons, simples et modestes. Et cette union procura à La Monnoye tous les bonheurs qu’il en avait espérés. Pendant cinquante ans, rien n’altéra la tendresse mutuelle des deux époux. Il eurent quatre enfants : deux garçons et deux filles. — Un do ces premiers, Pierre de La Monnoye, établi à Paris, eut pour fils un honorable et célèbre avocat au parlement.

La Monnoye goûtait à peine les intimes douceurs de son nouvel état, qu’une seconde couronne académique vint, en 1675, récompenser sou poëme sur La gloire des Armes et des Lettres sous Louis XIV. — 11 y avait, comme vous le voyez, peu de variété dans les sujets proposés par l’Académie, et c’était certes un mérite

Depuis quelques lenis Contre vostraitans Je me bals en retraite.

Mais enfin j’attends mille écus ;

.le vous palrai quand ils seront venus.

Vous les devez à l'ode que j’ai faite,

Et peut-être encor plus.

NOTICE SUR LA MONNOYE

chez les lauréats d’alors, desurmonter cette monotonie d’inspirations.

Dans le cours de cette même année, 1675, le deuil que répandit sur toute la France la mort violente de M. de Turenne, inspira à la Monnoye un sonnet d’un goût nouveau , en forme de dialogue, et dont les interlocuteurs étaient la France et l’Espagne. Ce sonnet, tout à la fois le panégyrique et l’épitaphe du héros, doit compter, tout faiblo qu’il paraîtrait peut-être aujourd’hui, parce qu’il fut une tentative de l’auteur, désirant se débarasser des expressions emphatiques de son temps ; malgré, plutôt qu’à cause de cela, il réunit les suffrages des plus habiles connaisseurs contemporains.

L’année 1677 arrive. L’Académie propose : L’Éducation de Monseigneur le Dauphin. La Monnoye se présente, et remporte une troisième couronne !

Mais, comme si ce n’était pas assez que La Monnoye triomphât quand il cherchait le triomphe, le hasard se plut , quelques anuées après, à lui décerner une nouvelle couronne'qu’il n’avait, cette fois, pas même sollicitée. L’Académie, en 1683, avait proposé pour sujet: Les grandes choses faites par le Roi en faveur de la Religion. Santeuil, lié avec La Monnoye, qu’il préférait à tout autre pour la souplesse et la fidélité de ses traductions, Santeuil avait fait un poëme latin sur l’hérésie extirpée par le roi. Mais l’Académie française n’ayant point de lauriers pour les muse3 latines, l’Abbé de Saint- Victor avise un expédient. Il avait en portefeuille une traduction de son poème en vers français, par La Monnoyc. Il envoie au concours celte traduction de son ami, et cela sans même le prévenir. La Monnoye obtient la médaille. Santeuil la revendique comme premier auteur. Un acte authentique s’ensuit , et le notaire pris pour juge, termine le différend en donnant la médaille

NOTICE SUR LA MONNOYE. IX

à Santeuil, qui reconnut et déclara que La Mounoye en avait toute la gloire.

En 1683 l’Académie proposa : La gloire acquise par le flot (toujours le roi ! Comme cette grande figure planait sur tout! Comme ce Louis XIV tenait à tout remplir de lui et de son nom!), en se condamnant dans sa propre cause. Notre poète remporta encore le prix. C’était sa cinquième couronne académique !

Ces succès donnèrent alors un nouveau cours aux bruits qui avaient déjà circulé, quelques années auparavant, que l’Académie avait invité La Monnoye à ne plus se présenter au concours. Mais ces bruits n’avaient pas grand fondement, et notre auteur lui-même, dans une lettre éeriteen 1691, les désavouait en les raillant. — A son quatrième prix , le lauréat bourguignon avait eu , entre autres concurrents, l’abbé Dujarry et Fonte- Mlle.

Plus la réputation de La Monnoye s’augmentait , plus ses amis le sollicitaient de quitter la province ; mais il leur répondait toujours avec cette modestie, si rare dans un homme de mérite : qu’il tenait à son pays, et qu’il fuyait le grand jour de la célébrité. Et puis, quoique médiocre, sa fortune suffisait à ses désirs, et il ne redoutait rien tant que de se voir obligé d’aller solliciter les grands :

A te nil unquam petii , I.odoïce, pelamvc ;

A me nil unquam sic, Lodoïce, pelas,

Disait-il. Il chérissait son indépendance, et la charmait, érudit, causeur et poète, par ses vers, ses conversations , ses recherches et ses annotations savantes et curieuses sur les auteurs et sur les livres.

On trouve parmi les poésies françaises de l’aimable et laborieux Dijonnais, un poème connu sous le titre de Glose de sainte Thérèse, traduction vers pour vers

NOTICE SUR LA MONNOYE

d’une pièce espagnole dans laquelle le dernier vers du texte revient à la On de chaque stance. C’est peut-être la meilleure pièce parmi ses traductions. Il a aussi traduit plusieurs chants religieux , et trois autres pièces : l’une sur le vin de Bourgogne, par Benigne Grenan, bourguignon, professeur d’humanités au collège d’Harcourt; la seconde sur le vin de Champagne, réponse à la précédente, par Charles Coffin, Rémois, aussi professeur d’humanités au collège de Dormans; la dernière sur le cidre, que Charles Ybert, poète normand, fit pour défendre la boisson de son pays, que Collin avait appelée limon de la Neustrie ( Neustriaco miser limo). — Je ne crois pas qu’il faille, dans cette liste, oublier ni une notable portion des épigrammes de Martial , dont il a su , en en conservant fidèlement le trait qu’il appliquait à des personnages connus de lui, faire de fines et jolies petites pièces d’actualité, ni une chanson devenue si populaire, que la tradition , en chanteuse non satisfaite, n’a pu s’empêcher d’y ajouter des couplets, malgré le grand nombre qu’ello compte originairement... Il est ici question de la chanson sur le fameux La Palisse. 11 a traduit encore un assez grand nombre d’hymnes do Santeuil et autres poètes latins de ses amis. Ces versions, faites avec une intelligence consciencieuse, rendirent très heureux les auteurs des pièces originales, et firent à La Monnoye une espèce de réputation dans cette spécialité ; elles n’en seraient pas moins, pour nous, beaucoup trop calmes et dénuées de saveur.

A part ce qui vient d’être cité, les autres poésies de l’auteur sont faibles et parfois incolores ; son travail so ressentait du ton trop facile de ces vers de société, qu’il était sans doute agréable d’échanger entre soi, mais auxquels la postérité judicieuse n’a jamais rien à voir.

NOTICE SUR LA MONNOYE

Les sujets sérieux n’étaieut pas dans son genre ; il y était guindé et les soutenait difficilement. En général , il manque de mouvement, de noblesse, et d’onction. Mais tout ce qui rentrait dans la catégorie de l’éjJigramme et du conte, prenait sous sa plume une allure légère, vive et piquante, qui s’augmentait encore quand il maniait l’hémistiche grec ou latin. On a de lui, en cette dernière langue, quelques odes, plusieurs épigrammes, la traduction de son poème sur le Duel , et un recueil de contes excellents, pour l’élégance et la pureté du style, la finesse et les grâces naïves avec lesquelles ils sont rendus. Tout y rappelle le temps de la belle latinité. Il a traduit en grec plusieurs odes d’Horace, quelques épigrammes et la sixième satire de Boileau.

Nous voici , à travers des pièces plus ou moins oubliées aujourd’hui, arrivés à l’œuvre qui, malgré le renom de critique et de philologue de notre auteur, ne doit pas être un des moindres titres à sa réputation. Nous avons vu jusqu’à présent La Monnoye très versé dans les langues grecque, latine, italienne et espagnole. Mais il en est une autre qu’il possédait magistralement aussi, et dans laquelle, en se jouant, il va tout simplement nous laisser son chef-d’œuvre Cette langue

c’est le patois bourguignon; co chef-d’œuvre, ce sont les Noèi . — Je rapproche à dessein dans ma phrase ces deux mots langue et patois, parce que La Monnoye (autrement ici Gui-Barûzai), dans scs malins Cantiques, éleva le patois bourguignon à la hauteur d’une langue. C’est, j’espère, une bonne fortune pour un dialecte que d’être employé do cette façon! Jusqu’alors il n’avait guère servi aux paysans des environs de Dijon, et surtout aux vignerons, qu’à chanter leurs jeux et leurs plaisirs. Il n’était même usité que parmi eux. Nés sous un ciel oh, avant tout, la nature donne à ses enfants de l’esprit et

NOTICE SER LA MONNYE

de la gaieté, ils l’employaient aussi à des réparties vives, ingénieuses et souvent satiriques. Ce patois fait encore les délices des initiés qui en ont conservé l’intelligence, et c’est avec un sentiment tout particulier de compatriotisme que maints dijonnais se reconnaissent comme étant de lai pairoisse de Sain-Bereigne vou béde Sain- Fèlebar. Mais il faut aujourd’hui étudier ce langage, et en connaître parfaitement l’accent et l’intonation, pour en sentir tout l’agrément. La Monnoye donc, s’en servit pour composer ses Noels Bourguignons , et il trouva là, lui qui dans ses autres vers rencontrait souvent des expressions vulgaires, il trouva, dis-je, le secret d’anoblir ce jargon, et de lui communiquer ce qui manque parfois à ses poésies françaises, l’élégance, les grâces, les images, la clarté, la vigueur, et le coloris do la poésie.

Il dut cette idée à un pari tenu entre lui et Aimé Piron, père du fameux Alexis, et de plus, apothicaire. Ce dernier avait fait dans ce genre nombre de pièces, de poèmes, des chansons et des Noëls surtout, ceux et cellesci la plupart politiques et de circonstance, et ces spirituelles bluettes jouissaient de la vogue la plus extraordinaire. Un jour La Monnoye en parlait avec lui : — « C’est plein d’esprit, lui dit-il, mais c’est négligé; vous faites cela trop vite. Yrà ? lui répond l’apothicaire, en le regardant ironiquement du coin de l’œil. — Vrù, ! lui réplique La Monnoye, en appuyant plus fort sur son mot. — E bè / reprend l’autre, en continuant de parler patois, i vorô bè t’i voi. — rarguieiine! reprend aussi le poète dijonnais, tu m’i voirai. » Et peu de temps après (1700), il publiait ses treize premiers No'èi. Seize autres suivirent ceux-là au commencement de l’année d’ensuite... Et dès lors on n’entendit plus guère parler des chansons bourguignonnes d’Aimé Piron ! Tout le

NOTICE SUR LA MONNOYE. XIII

monde lisait, tout le monde chantait, tout le monde apprenait les IVoèt Bourguignon de Gui-Barôzai. Gui- Barôzai était (et est encore) le chantre populaire de la Bourgogne.

En effet, dès l’apparition de ces Cantiques d’un nouveau genre, on ne pouvait trop admirer avec quel art l’auteur avait su faire disparaître le trivial et la grossièi'eté de l’idiôme, pour y substituer, comme nous l’avons dit, le coloris et la grâce , et le rendre familier avec les plus grandes images. La renommée de La Monnoye fut complète. Les Noei pénétrèrent j usqu’à la Cour ; ils y furent accueillis, on les y chanta, et un beau jour, seigneurs, marquis, grandes dames et duchesses, se prirent plaisamment à essayer de parler bourguignon. — Il est incontestable qu’il y est fait allusion dans ce couplet du 1 " Noëi de lai rue du Tillô :

Si ce canticle peuvô Se faire au Louvre ôvature,

Le Roi lu-moime aussiiô ,

Turc-lure,

Antonero, je m’éasure ,

Noci , ture-lure-lure !

à moins que, raffinant sur la chose, on veuille y voir simplement un souhait, qui devait se réaliser si bien et si vite. — Le succès avait dépassé de beaucoup ce que l’auteur en avait attendu !

Mais quel est le succès qui n’ameute pas les envieux î Des voix aigres se mêlèrent au concert louangeur. Les ennemis de La Monnoye (car tout homme, si doux et probe qu’il soit, doit compter sur des ennemis) « cherchèrent dans la liberté de l’expression, dans la naïveté du patois, dans la hardiesse de la poésie, le moyen de le perdre, et crurent l’avoir trouvé. Ils armèrent aussitôt le faux zèle, qui sonna l’alarme, exagéra le mal, et

NOTICE SUR LA MONNOYE

accusa un patois, qu’on entendait à peine, de renfermer des pensées et des sentiments qui n’entrèrent jamais dans l’esprit ni dans le cœur de La Monnoye. »

Cette dernière phrase, — d’un biographe timoré qui justifie trop La Monnoye parce qu’il a vu dans les Noéi bourguignon un trop gros péché, — est-elle bien exacte ? Au point de vue do pensées impies et de sentiments subversifs, je no dis pas non; mais pour le bon petit grain de malice, le grain de sei, il ne faudrait pas trop s’y fier. Avec ces subtils couplets, on est un peu sur le tranchant du razoir: on lit, on sourit, on approuve, on s’interroge et l’on reste parfois moitié

figue et moitié raisin.

Quoi qu’il en soit, un vicaire do Saint-Etienne de Dijon, nommé Magnien, tonna du haut de sa chaire contre ces presque innocentes satires. La Sorbonne s’en mêla ; on déféra les Noéls à sa censure, (1) et le ruchô, comme il s’appelle, fut traduit devant les sotane. On ne peut , dans cette circonstance, s’empêcher de comparer La Monnoye et la Sorbonne avec Béranger et Marchangy; mais, quoique neuf de scs docteurs voulussent fulminer contre Gui-Barôzai, la Sorbonne fut plus sage alors que notre

récent tribunal Elle s’abstint de condamner. —

La Monnoye avait laissé gronder l’orage, et, sûr de ses sentiments, il publia dans le môme patois bourguignon l’apologie de ses Noëls ( Epôlôgie dé Noei), où il démontra, en se surpassant en finesse et en plaisanterie attique, le ridicule, l’ineptie, et surtout la mauvaise foi de ses acharnés accusateurs.

C’est pourtant ce recueil spirituel et lin , ces couplets d’une méchanceté bénigne, ces légères satires revêtues

* Cl) Voir U deuxième des pièces complementaires qui se trouvent i la suite de celte Notice.

NOTICE SUR LA MONNOYE

d’une forme pieuse, que l’éditeur dont nous suivons parfois le travail, crut pouvoir se dispenser d’insérer dans les Œuvres choisies de La Monnoye ! Ne les comprenait-il pas, ou si c’est par scrupule de conscience ? — Il y aurait toute présomption de pencher pour ce dernier point.

Parmi les anciennes éditions de ces Noëls (la biographie de Michaud n’en compte que seize, mais M. Mignard, auteur de l'Histoire de l’idiôme bourguignon, les énumère dans une bibliographie spéciale très bien faite, et les porte à vingt-et-une, y compr is lanôtre, — dont cette réimpression met le chiffre à vingt-deux), une des meilleures, quoique bien fautive encore, est celle qui fut faite à Dijon, en 1720, sous les yeux et par les soins du président Bouhier, ami intime de l’auteur.

Le glossaire bourguignon , que La Monnoye publia à la suite de ses Noëls, et qu’il donna comme étant d’un de ses amis, ne fut qu’un cadre dans lequel il fit entrer une foule de remarques et d’anecdotes curieuses, d’étymologies, de dissertations philologiques et de citations piquantes. C’est un vrai joyau d’érudition , et d’érudition agréable; on peut, en outre, le considérer comme le commentaire des Noëls, et, à ce mot de commentaire, on doit être tranquille, car notre auteur s’y connaissait.

La poésie n’occupait pas seule les loisirs de La Monnoye ; il joignit à cet agréable talent des talents plus durables et plus solides. Sans doute pour réaliser l’utile dulci d’un de ces chers auteurs, il passait de ses vers et de ses anecdotes littéraires à des études sérieuses et profondes. Indépendamment des langues anciennes et vivantes, qu’il. avait apprises parfaitement, il savait à fond l’histoire ancienne et moderne. Bien ne lui était étranger en littérature : « Ses connaissances, très nombreuses et très variées, étaient rangées dans sa mémoire

XV! NOTICE SUR LA MONNOYE

avec un si bel ordre, qu'interrogé sur quelque sujet que ce fût, il répondait sur-le-champ avec une précision et une netteté si grandes, qu’on aurait pu croire, s’il avait été moins connu, que le sujet dont il parlait était le seul qn’il eût jamais étudié. »

En 1707, La Monnove céda aux instances de ses amis; il vint s’établir à Paris, où sa réputation l’avait déjà devancé. 11 n’y fut pas plus tôt installé, que nombre d’érudits et de personnes d’un haut mérite vinrent le visiter, et l’assurèrent qu’il pourrait facilement obtenir une place à l’Académie française, pour peu qu’il voulût tenter quelques démarches. Le modeste savant resta inactif. L’idée qu’il s’était faite du talent et du savoir d’un académicien le rendait si timide, qu’il fut très longtemps sans voir aucun des quarante, de peur qu’on ne le supçonnât {d’avoir la témérité, sans doute ) d’aspirer à prendre place parmi eux. Messieurs les candidats d’aujourd’hui n’attendent pas tous d’être aussi savants que La Monnoye pour craindre encore de se mettre sur les rangs.

Le cardinal d’Estrées et l’abbé d’Estrées, son neveu , , vainquirent sa résistance. L’abbé Régnier-Desmarais venait de laisser par sa mort une place vacante à l’Académie ; ils la sollicitèrent pour lui. Ils réunirent en sa faveur l’unanimité des suffrages, et, le 23 décembre 4713, Bernard de La Monnoyofut unanimement élu. — Trente-sept des quarante immortels durent à son élection le privilège de s’asseoir sur des fauteuils; jusque-là le Directeur, le Chancelier et le Secrétaire seuls en avaient. Dans le nombre des autres trente-sept se trouvaient trois cardinaux (M. d’Estrées, de Rohan et de Polignac) qui brûlaient de donner leur voix au candidat bourguignon ; mais la raide étiquette ne leur permettait pas de compromettre la dignité du chapeau;

NOTICE SUR LA MONNOYE

rouge en se confondant dans la foule sur des sièges ordinaires. Louis XIV, qui avait confirmé avec plaisir l’élection du savant, proclama l’égalité académique....; et depuis on n’a plus dit : Avoir uneplace à l’Académie, mais y avoir un fauteuil.

Il semble que, dans ces moments, rien n’aurait dû troubler la satisfaction de La Monnoye. Mais, ô vide des grandes choses pour les cœurs simples ! le savant applaudi regrettait son indépendance de province; l’homme choyé avait le mal du pays ; l’académicien de Paris laissait percer le Bourguignon !

Le premier ouvrage que donna La Monnoye après son entrée à l’Académie, fut la nouvelle édition du Mènagiana. Il s’en occupait depuis longtemps. « Il y ajouta tout ce que sa lecture immense, sa critique exacte et approfondie, sa connaissance et son étude particulière des langues, des livres et des auteurs, purent lui fournir d’inconnu , de nouveaux , de rare, de singulier, de curieux , d’original et de piquant dans tous les genres, en sorte que l’ouvrage qui parut au mois de mai 1715, eut quatre vol. in-12, au lieu de deux,» dont Ménage, son premier auteur, l’avait composé.

Il y eut grand succès parmi les savants, et la conséquence inévitable de tout succès ne se fit pas longtemps attendre.

Le faux zèle et l'hypocrisie des ennemis de La Monnoye s’armèrent de nouveau contre lui, comme ils avaient fait autrefois au sujet de ses Noëls bourguignons, et le Ménagiana fut arrêté. L’éditeur, menacé de toutes parts, n’était rassuré ni par sa réputation, ni par le rang qu’il tenait alors dans la littérature, et, sans le crédit du cardinal de Rohan, on ne sait do quelles tracasseries il aurait pu être victime. Le commentateur de

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XVIU

NOTICE SUR LA MONNOYE

Ménage avait-il dévoilé quelqu’un dans ses notes? ou si l’on n’avait à lui reprocher que la liberté de certains passages ajoutés par lui? Il y avait peut-être un peu de l’un et de l’autre ; toutefois, il eut encore à se débattre contre des censeurs. Mais qui dit censeurs ne dit pas toujours connaisseurs. La Monnoye commença par se moquer d’eux ; puis il les remercia tout bas, et en riant dans sa barbe, de ce qu ’ils eurent la bonté de laisser par-ci, par-là, des articles plus licencieux que ceux qu'ils avaient supprimés. Peu à peu cependant les tracasseries se calmèrent, et le savant , apportant dans ses corrections une lenteur calculée, le nouveau Ménagiana eut le temps de se débiter presque en entier sans cartons.

Mais un événement au-dessus de toute prévoyance humaine vint cruellement éprouver sa constance. Le système de Law, qui porta un coup si funeste à tant d’honnêtes familles, rnina entièrement La Monnoye. Ayant vendu ses biens-fonds pour venir s’établir à Paris, il en avait placé le prix à constitution de rentes sur l’État. Tous ses contrats lui furent remboursés en billets de banque, qui devinrent quelque temps après de nulle valeur entre ses mains. Il avait alors quatre-vingts ans, et cependant il fut affecté, mais non abattu par cette perte totale de sa fortune. Pour se créer des ressources, il fut obligé de vendre jusqu’aux médailles de ses prix remportés à l’Académie française. Il s’en plaignit par ce distique :

Laurum , auramque tuli , felicls præmia vente.

Aurum rex repetit. Laurea sola manct (1).

(1) 11 Ot aussi à ce même sujet les vers français que voici :

Les prix du pauvre La Monnoye Du Système fatal sont devenus la prove.

NOTICE SUR LA MONNOYE

Encore cotte vente ne lui fournit-elle qn’un secours momentané. Mais la Providence lui en ménageait un autre. Le duc de Villeroy ayant, peu de temps après la banqueroute de Law, entendu le comte de Caylus faire une vive peinture de l’infortune oh elle avait réduit La Monnoye, en fut si touché, qu’il lui assura aussitôt pour toute sa vie une pension de cinq cents livres. A la nouvelle de ce bienfait, que mademoiselle du Tliil et madame Giraud furent les premières à lui annoncer, La Monnoye pouvait à peine y ajouter foi ; mais il se rendit à la vue d’une lettre de Madame la comtesse de Caylus, qui lui mandait que M. de Villeroy, ayant trouvé trop modique la pension de cinq cents livres qu’il voulait lui faire, avait résolu de la porter à six cents.

La générosité du duc méritait, certes, les plus grands éloges; aussi la reconnaissance de son protégé fut-elle sans bornes. Ce seigneur, n’ayant mémo pas laissé & La Monnoye la liberté de le remercier de vive voix (1), celui-ci y suppléa par des vers qu’il lui üt remettre : le poète fut l’interprète de l’homme.

A peu près vers le même temps, une société de libraires de Paris résolut de réimprimer les Jugements des savants de Baillct. Cette société, ayant été avertie que La Monnoye avait fait beaucoup de corrections et

Ciel ! faut-il perdre ainsi tout le fruit de mes vers !

Ce coup me perce les entrailles ;

Et pour d’assez belles médailles,

U le faut avouer, c’est un vilain revers.

(1) La Monnoye avait baie do témoigner sa gratitude à son bienfaiteur. Conduit par Madame Giraud chez Madame la comtesse de Caylus, celle-ci le présenta au duc de Villeroy. Le savant empressé s’avance, salue, et commence son remcrclment — • Oubliez tout

cela, monsieur, interrompit le duc ; c’est à moi de me souvenir que je suis votre débiteur, »

NOTICE SUR LA MONNOYE

d’additions à cet ouvrage, lui constitua, pour les obtenir, une pareille pension de six cents livres. — 11 vendit aussi quelques autres de ses ouvrages.

Peu après, la vente de sa bibliothèque vint encore adoucir sa position. Les douces conditions de ce marché lui furent offertes par M. de Saint-Port, avocat général au grand-conseil. Les nombreux livres de La Monnoye étaient chargés de notes curieuses de sa façon. Le gracieux acheteur que nous venons de nommer lui en donna dix mille livres payées comptant, et lui en laissa la jouissance pendant sa vie. C’est là faire le bien en galant homme.

Ces divers adoucissements mirent La Monnoye en état de faire face à l’adverse fortune, et lui rendirent sa première tranquillité. — Les préfaces savantes qu’il mit en tête de quelques éditions d’anciens auteurs qu’on réimprimait alors (1723 et suiv.), prouve que le grand âge, qui avait affaibli considérablement sa vue, n’avait point affaibli ses idées, et que, malgré son infirmité, il fut aussi assidu que jamais au travail. — Ces goûts laborieux lui durèrent jusqu’à sa dernière vieillesse.

Le 20 janvier 1726, un nouveau coup vint le frapper , au cœur : il perdit sa femme qu’il chérissait. — On ne peut lire sans un vif intérêt la pièce dans laquelle il a déploré cette perte. Les stances en sont peut-être faibles quant à la forme (l’auteur avait quatre-vingt-cinq ans), mais le sentiment qui les a dictées est délicieux. — Un mois après, l’Académie lui envoya en députation MM. Mongault et Boivin pour le complimenter sur cette mort. Il en remercia ses confrères par une nouvelle pièce de vers.

Ce bon et digne vieillard ne sortait presque plus; mais il enchantait encore chez lui tous ceux qui al-.

NOTICE SUR LA MONNOYE

laient le visiter. Su conversation était agréable et gaie; c’est à peine si l’on s’apercevait de son grand âge... 11 semblait, comme dit un peu pastoralement l’un de ses plus complets biographes, qu’il eût « mis en réserve des fleurs pour parer ses vieux jours. »

Le bonheur de ses amis était un bonheur encore plus grand pour lui-même. Lorsqu’il apprit que son ancien compatriote, le président Bouhier, venait (en remplacement de M. Malézieux) d’étre nommé membre de l’Académie, cette nouvelle le combla d’une joie d’autant plus vive, qu’il lui avait toujours souhaité cet honneur; il eut le doux plaisir de revoir encore son ami , qui , après son élection, vint s’établir à Paris.

Au milieu de ces tranquilles événements, La Monnoye touchait insensiblement à son dernier terme. Comme il s’y préparait depuis longtemps, il n’en fut point effrayé, et, plein d’idées douces et religieuses, il mourut paisiblement le 15 octobre 1728, dans sa quatre-vingtliuitième année. — Le savant octogénaire fut inhumé dans l’église de Saint-Sulpice, sa paroisse. M. Poncet de la Rivière lui succéda à l’Académie, et ce fut l’abbé de Rothelin qui prononça son éloge.

Est-il besoin, à propos d’éloge, de résumer ici tout ce qu’on a trouvé épars dans cette Notice sur l’érudition et l’omni-science littéraire de La Monnoye ? — Cinq langues lui étaient aussi familières que la langue française. — Il écrivait dans toutes ces langues avec pureté, facilité, élégance. Dans l’une, car je compte l’idiûme natal, il écrivait avec génie. — Critique judicieux, il découvrait avec une sagacité surprenante les beautés et les défauts des auteurs. — Savant aimable, il communiquait avec plaisir ses trésors littéraires à ceux qui recouraient à ses lumières. — Cher à la muse académique, elle le couronna toutes les fois qu’il voulut dis-

NOTICE SUR LA MONNOYE

puter le prix. — Tant qu’il vécut, il fut, avec raison, regardé comme un des oracles de la littérature.

Les qualités du cœur n’étaient pas moins admirables chez lui que les qualités de l’esprit : il était d’un caractère doux, obligeant, enjoué, poli et d’un commerce agréable et facile. Sa probité était à toute épreuve et son désintéressement sans exemple. Quoiqu’il aim,ât à se livrer avec ses amis A d’ingénieuses saillies, il ne s’en permettait jamais qui pussent dégénérer en satires personnelles; et, malgré la gaieté parfois un peu grivoise de ses contes, il se tenait toujours, durant la conversation , dans les bornes les plus exactes de la décence. — Aujourd’hui cette apologie pourrait sembler singulière; mais si l’on veut bien se reporter à la couleur du temps, oil l’esprit gaulois défrayait les causeries et les petits vers des plus graves, des plus cousidérés et des plus irréprochables personnages, on comprendra tout ce que notre phrase peut indiquer de réserve dans les habitudes du poèto bourguignon.

Touchons un autre point : Son anagramme, qui est : I amo le donne , et non pas : Io amo le donne, a inquiété quelques-uns de ses lecteurs. On s’est demandé si celui qui tournait si bien la phrase libre, ne devait pas l’étre un peu Iui-méme ? Qu’on se rassure: les mœurs de La Monnoye furent en tous points irréprochables. Je sais tel amateur des Noèls qui ne partageait pas du tout cette opinion : « Mais Blaizotte, me disait-il, Blaizotte, cette maîtresse de Gui-Barûzai ?» — Il est vrai que l’auteur des .Noéls entre, à propos de Blaizotte, dans certains détails qui porteraient volontiers à croire que cette liaison fut véritable ; mais si l’on revient à songer que La Monnoye se cachait sous un pseudonyme, on comprendra sans peine que chacun des détails touchant Blaizotto, et que

NOTICE SUR LA MONNOYE

Biaizotte elle-même ne sont que des moyens employés par l’auteur pour épaissir le voile. Il se dit vigneron ; personne n’a jamais cru La Monnoye vigneron... Pourquoi lui donnerait-on davantage la maîtresse que Gui- Barôzai a chantée? — Je ne crois pas que cela mérite réfutation sérieuse.

Plusieurs années avant sa mort, notre poète avait composé son épitaphe. Elle est simple et élégante, et nous la rapporterons ici d’autant plus volontiers, qu’elle fait parfaitement connaître les sentiments dont La Monnoyo était animé :

Bernardus, placidâ compostas pace, Monetæ . Conditur hic : artes cui placuere bonæ,

Cui tribuit crebras Academia Gallica lauros,

Qui Latiag etiam Cecropjasque tulit.

Felix ! ni fluctua iucautum egisset in altos,

Veiarc ingenuum fraus meditata caput !

flæc attrivit opes, studiorum hæc otia rupit :

Forsan et hinc mors est aspera visa minus.

Communem sensil conjux diiecta dolorem ,

Hic prope dilecti quæ cubât ossa vin.

Non bis ambitio, non sedit pectore iivor :

At simplex probitas, el sine labe Tides.

Credibile est animas adeo virtutis amantes, t Ad quos hæc abiit nunc habitare locos.

11 faut une âme bien candide pour permettre à sa plume de faire de soi un semblable portrait! Et le portrait n’a pas la moindre exagération ; il n’est que ressemblant.

Chacun s’empressa de rendre à la mémoire de La Monnoye le juste tribut d’éloges qui lui était dû. Mais de tous les regrets que témoignèrent les poètes, il en est peu de mieux exprimés que ceux du père Oudin, jésuite, son ami, dans son poëme latin intitulé: Ber-

NOTICE SUR LA MONNOYE

nardi Monetœ , eximii poetœ et critici Epieedium, qu’il adressa à M. du Tillot, l’admirateur et aussi l’ami de La Monnoyo (I).

Ce n’avait été qu’aux instances réitérées de sa famille que La Monnoye avait consenti à se faire peindre. Il était alors âgé de plus de quatre-vingts ans. Le président Bouhier ayant désiré une copie de son portrait, elle fut faite par le môme peintre qui avait exécuté l’original. La Monnoye envoya cette peinture à son ami, après avoir tait mettre au bas l’inscription suivante, curieuse par son laconisme, et qui est une biographie abrégée de l’auteur:

Divio me genuit, relinct Lutetia. Gallo,

Argolico, Latio, Burgundo carmine 1 usi .

Vous voyez qu’il ne faisait pas comme son éditeur, Rigoley de Juvigny ; qu’il *nc jugeait pas ses Noels bourguignons indignes de figurer parmi ses œuvres.

La Monnoye était placé haut dans l’estime des savants de toute l’Europe. — En 1687, les Ricovrati de Padoue le nommèrent membre correspondant de leur Académie. Il signor de La Monnoye, disaient-ils de lui, letterato, tutto che francese, rersatissimo tuttavia nella cognisione degli scrittori italiani , sopra i quali ha fatto delle ossermzioni pdrticolarù —

(l)Ce poi-me a été traduit en vers français par M. Richard de Ruffej ; mais cette traduction ne nous a pas paru assez bonne pour que nous puissions en extraire et en citer quelques passages. J’aurais l'air de taire une épigramme en ne vous transcrivant, pour exemple, que les deux lignes suivantes, qui traduisent ce vers :

OElerna Musa) cedro descripla linebant :

Pour conserver les ver* de cet homme c.élèbre.

Les Muses avec soin les partumoient de cèdre.

Il est vrai de dire que le traducteur a corrigé cette rime dans les éditions suivantes de sa traduction !

NOTICE SUR LA MONNOYE. XXV

Bayle, qui luidevaitbeaucoupdecommunications, rendit u n solennel hommage à l'immensité de ses connaissances. — Burman, lui, par exemple, l’appelle infatigable dénicheur de bagatelles ( Indefessus nugarum indagator). C’est dur et injuste. C’est écrire avec une plume bien maussade. — En revanche, les Acta eruditorum , (pie Leibnitz dirigeait à Leipzig, lui donnent la qualification de vir omnis elegantiæ, en y ajoutant les deux épithètes de peritissimus et studiosissimus. — L’abbé D’Olivet dit, en parlant des Notes de sa traduction des Entretiens de Cicéron : « M. de La Monnoye, dont le nom orneroit toutes mes pages , si je marquois toutes les fois que j’ai profité de ses lumières. » — L’abbé Joly, éditeur d’une partie des poésies de La Monnoye, se trouva pris de pruderie à l’égard des Noëls; le fond lui déplaisait, mais il vanta la forme : « En quoi, diHl en en parlant, l’auteur réussit avec tant de succès, qu’il mériterait par là de grandes louanges, s’il eût pris une toute autre matière pour l’objet de son travail. » Les scrupules ne se commandent pas.

Ces Noëls si fins ont eu des appréciateurs d’opinion bien différente. Nous avons vu un des anciens exemplaires de l’édition du président Bouhier, exemplaire qu’on nous a dit avoir appartenu à des mains savantes, et qui porte sur la page blanche en regard du titre, et en écriture de dimension plus que lisible, cette dédaigneuse exclamation : O curas hominum ! Le brusque lecteur venait peut-être de jeter le volume de dépit de ne pouvoir assez bien le comprendre. Un autre exemplaire, celui que nous possédons, et qui provient .d'un haut dignitaire ecclésiastique, est revêtu d’une note littéraire qui témoigne du plus vif intérêt de son propriétaire pour l’auteur malin des Noëls. H termine en donnant tout simplement au recueil la qualification de

XXVI NOTICE SUR LA MONNOYE

chef-d’œuvre, que la postérité sera de plus en plus disposée à lui maintenir. A la l.onne heure! voilà de la franchise et de la bonne foi !... Mais ce n est point ici la place d’une causerie anecdotique à la façon de notre

auteur. Renvoyons plutôt, pour compléter son éloge,

aux diverses biographies, qui donnent la liste complète de ses autres ouvrages, sur lesquels nous ne nous appesantissons pas, notre attention étant principalement fixée sur ce tout petit volume des Noëls, auquel on reviendra, nous en sommes certain, plus souvent qu’aux autres. — Est-ce qu’on lit aujourd’hui V Africa et les lettres latines do Pétrarque? Il a fait des Sonnets pour se reposer de ses savants travaux ; les travaux savants l’ont cédé aux Sonnets, qui seuls sont restés... Qui peut vous répondre qu’on n’en dira pas autant dès Noëls de La Monnoye ?

F. Fertiault.

/y. g. Ayant, pour une raison particulière, réimprimé, sans y rien retoucher, notre Coup d'œil sur les Noëls en Bourgogne , nous croyons devoir indiquer ici que celte Notice a été très corrigée et augmentée au moins du quart de sa dimension actuelle.

APPE.1DICE A I. A HIOttHliPHIE.

Nous donnons ici , en guise d’ Appendice à la Biographie de La Monnoye, deux pièces, non pas justificalives, mais complémentaires, et qui différent notablement entre elles.

L’une est une Epitre en vers bourguignons, adressée par le tra- k

ductcur de Gui-Barôzai à un éminent compatriote, qui, par la traduction de quelques Noels, avait commencé à vulgariser hors de sa province le malin auteur dijonnais.

L’autre est le moire-réquisitoire lancé à la Sorbonne, par l'abbé Magnien, contre deux recueils de N oils publiés simultanément à Dijon , et dont l’un est celui de La Monnoye. Elle est suivie de la Décision des neuf Docteurs qui , parmi Messieurs de Sorbonne, opinèrent ridiculement pour la censure.

De la première de ces deux pièces nous n’avons rien à dire, sinon que ce sont nos amis bourguignons qui l’ont demandée. Ils y ont trouvé une nuance qui reilèle assez bien , selon eux , la physionomie du spirituel vigneron.

Quant i la deuxième pièce, il est inutile de faire ressortir tout ce qu’elle a d’intéressant. Elle fournit un long thème à toutes sortes d’observations. D’abord elle fait connaître quelques passages d’un recueil contemporain de nos N oils ; ensuite elle montre quel esprit mesquin présidait à ces jugements timorés dont on est si bien revenu aujourd’hui ; enfin les passages cités dans le Mémoire et les mêmes pris dans le Volume peuvent donner lieu à une comparaison piquante, au point de vue des deux systèmes de traduction, l’une reproduisant religieusement son texte, l’autre maladroite, grossière et aussi pleine d’inintelligence que de mauvaise foi.

Nous sommes stirs que les bibliophiles nous sauront gré de ce document, dont nous devons la communication A la gracieuseté d’un de nos plus fervents amateurs de beaux livres.

2ti Jfloneien ffoiit DidW,

qui MlvA dl, d’ulvA aal pleùmc, de bé brave cboee su ctul-BarAzal.

Padei ! mon bed gaiçon , i seù vràman bén aise Que noie fein cbaoleû, note Gui-Bar») zai ,

Dan aé suli Noei tan et si for le plaize Qu’ai le virai po no lu te aoo émuzai l

Padei ! j’an seù contan ! j’en saule et j’an gambaide ! Vrà , je seù dan le cà d’éclaitai mé saibû !

1 Ireùve don anfrn ein frian caimairaide,

Ein lizeù corne moi qui le H tô d'ein cd !

Ma fl ! Si lu parmai, queiqu’i soo ein bonhome,

Ein beà jor, td de moime, ai l’hasar d’élre coi ,

1 prarai mon bdton , et peù j’iré vol come 1 me régaudiré su son conte aivd loi.

Ç’àl ein finau , stu-lai ; sou son bon ar ld bêle Ai vus an di, fau voi ! Ç’à le Diale anmièrai.

Ç’à dru, çà saune dou... Le cuchd de sai télé Al ein bôno d’espri que nun ne coiferai.

1 me récode ancor le tan voü mai neûrice (Mai meire), no chanté cé Canticle meichan ,

L’hyvar, quan lai fouleire éguzo lai magtice,

Et que chécun rio tôt ai traivar son chan.

Qu’el àl aimé, mon Dei ! ce Gui qu’on braime ancore t Tu le sai, toi qu’anfan lai Bregogne é breusté,

Di-tu. Su. mai pairole, an sai vile on l’aidore...

Fau , po n’an fare autan , le poin comprare aissé.

2t iHonôieur Couie Diarbot,

qui avait dit, avec sa plume, de bien |»lles choses sur Uul-Bardzal.

Pardieu ! mon beau garçon , je suis vraiment bien aise Que notre An chanteur, notre Gui-Barôzai ,

Dana ses subtils iVoéis tant et si fort te plaise Qu’l le traduire pour nous tu te sois amusé !

Pardieu ! j’en suis content ! J’en saute et j’en gambade !

Vrai , je suis dans le cas d’éclater mes sabots !

Je trouve donc enfin un friand camarade,

Un lecteur comme moi qui le lit d’un coup !

Ma foi ! si tu permets, quoique je sois un bonhomme.

Un beau jour, tout de même, au risque d’être coi ,

Je prendrai mon bâton, et puis j’irai voir comme Je mo réjouirai sur son compte avec toi.

C’est un finaud , celui-là ; sous son bon air tout bête Il vous en dit, faut voir ! c’est le Diable emmiellé.

C’est dru, ça semble doux.., Le sommet de sa tête Est un bonnet d’esprit que nul ne coiffera.

Je me rappelle encor le temps oïl ma nourrice ( Ma mère), nous chantait ces Cantiques méchants,

L’hiver, quand la flambée aiguisait la malice,

Et que chacun riait tout à travers son chant.

Qu’il est aimé, mon Dieu ! ce Gui qu’on acclame encore :

Tu le sais, toi qu’enrant la Bourgogne a bercé.

Dis-tu. Surma parole, en sa ville on l’adore...

Il faut, pour n’en faire autant, ne le point comprendre assez.

XXX APPENDICE

No deu , qui i’on comprime son dan lés liai bille.

— Du Diale si jaimoi j'airô pansai qu’ein jor,

Mon prôve Barùzai, ion piquan évaingille Pot ein gran mollre-és-ar serô prônai si for ! —

Ma, peùque ç’à sequi.jc l’anvie ein voleümo Voü moi, ton sarviteù, l’é virai tôt antei :

Anpor i vorrô bén aivoi ce que lai pieùme Su Bon mairile, ai lu, nos é si bé contai.

1 vorrô bén ancor, — ç'à bé beàcô, san dôle, —

Qu’an cé paipié saivan qu’ai troi vos écrivé (1)>

Tu laississe, char fi, po moi cheüdre eine goto De l’ancre qui te sar é mû lé meù trouvé.

Tu no baibille çai de faiçon si janlite...

Tén ! je n'ôze, ma fl, l’an grifonai pu ion.

Sd don! Saute, Bregogne ! Et loi, char fl, di vite ;

Ce n’a ran qu’ein beà di de toi que j« velon.

Em Borglicnon de peu salai.

Pairi , 1842.

(t) La Revue Indépendante, où U. L. Vlardot venait de publier une Etude d'une haute portée sur les Mo'élt de La Monnoye, et où, plus tard, il rendit compte de notre traduction.

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