COUP D OEIL SUR LES NOELS
se rafraîchissent, les gosiers se dérouillent, et l’on prélude, aux veillées, A ces refrains, dont le thème invariable et éternel est la venue du Messie. On sort des vieilles armoires les brochures, les petits recueils poudreux et enfumés où la presse, et quelquefois la plume, a consigné ces chants, et dès que le premier dimanche de l’Avent a sonné, on commère, on voisine, on veille ensemble, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, alternant dans l’achat des marrons et du vin blanc, mais chantant d’une voix simultanée les louanges grotesques du PETIT JÉSUS ; il y a môme peu de villages qui, à cette époque, pendant tous les soirs de l’Avent, n’entendent criailler dans les rues, au son nazillard de la gonfle ou de la musette, quelques-uns de ces curieux cantiques. Le ménétrier vient, dans ce cas, comme un renfort aux chanteurs du coin du feu; il apporte et joint sa dose de joie (spontanée ou mercenaire, peu importe!) à la joie qui s’exhale devant les êtres; et quand les voix vibrent et retentissent, une voix de plus est toujours bien venue. Là, ce n’est pas la pureté des notes qui fait le concert, c’en est la quantité : Non qualitas, sed quantitas; puis (pour en finir de suite avec le ménétier), quand le Sauveur des hommes est entiu descendu dans sa Crèche, que cette belle nuit de Noèl est passée, le paysan joueur de musette fait sa ronde dans les maisons, où chacun le félicite et le remercie, et de plus lui donne en monnaie le prix des notes criardes dont il a assaisonné les veillées.
Terme moyen, jusqu’à la veille de Noël, tout se passe à peu près ainsi chez nos dévots chanteurs , à quelques litres de vin ou à quelques cents de marrons de différence. Mais cette fameuse veille arrivée, la gamme sc monte sur un antre ton; pour la soirée de clôture, ôn veut une soirée mémorable. On commence
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par faire toilette à la tombée de la nuit ; l’heure du souper vient ensuite avertir les appétits divers, et l’on se réunit par groupes aussi nombreux que possible, pour prendre en commun ce repas confortable du soir.
Le souper terminé, on fait cercle autour du foyer, rangé, préparé co soir-là d’une façon particulière, et qui va devenir, à une heure plus avancée de la nuit, l’objet de l’attention toute spéciale des enfants. Sur les tisons ardents, on a placé une énorme bûche. Cette bûche ne change assurément pas de nature , mais elle change de nom pendant cette veillée ; on l’appelle la suche : « Vous voyez bien, a-t-on dit aux enfants, si vous êtes sages ce soir, Noël (car avec les enfants il faut toujours personnifier), Noël vous pissera (pardon de l’expression! c’est de la couleur locale), vous pissera des bonbons la nuit. » Et les enfants d’étre sages, de se tenir cois autant que leur petite nature turbulente peut le leur permettre. Les groupes des personnes plus âgées, et pas toujours aussi sages que les enfants, profitent de ce bon temps pour se livrer de cœur joie et à gorge dépoyée au culte chantant du miraculeux Noël. Pour cette dernière solennité, on a gardé les refrains les plus puis- »
sants, les plus enthousiastes, les plus électriques. Noël 1 4 *
Noël ! Noël ! ce mot magique retentit de toutes parts ; on le met à toutes les sauces, on le fait servir à toutes les fins. Sur les milliers do cantiques qui se font entendre dans cette fameuse veillée , les quatre-vingt-dixneuf centièmes commencent et finissent par ce mot, qui en est, on peut le dire, l 'alpha et l’oméga, la couronne et l’escabeau. Cette fois dernière, la soirée se prolonge. *• Au lieu de se retirer à dix ou onze heures, comme on l’a fait à peu près tous les soirs précédents , on attend le coup de minuit : ce mot vous dit assez à quelle cérémonie on va se rendre, Depuis dix minutes ou un quart
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d’heure les cloches appellent les fidèles à triple tinte-' ment, et chacun, muni d’une petite bougie bariolée de diverses couleurs (la chandelle de Noël), se rend, à travers les rues populeuses, et oh les lanternes dansent comme des feux follets, à l’appel impatient des carillons multipliés... On est à la messe de minuit. Une fois à l’église on entend avec plus ou moins de piété la messe emblématique de la venue du Messie; puis, en tumulte et en grande hâte, on revient chez soi, toujours par groupes nombreux; on salue la suche, on fait fête au foyer, on s’attable, et, au milieu des chants qui redoublent plus fort que jamais, on fait ce repas d’après Noël, si attendu, si choyé, si joyeux, si bruyant, et qu’on a jugé convenable d’appeler, nous ne savons trop pourquoi, rossignon. Le souper pris à la tombée de la nuit n’empèche en rien, vous le pensez, l’appétit d’étre de retour, surtout quand l’aller et le venir pour la messe ont fait sentir aux dévots mangeurs quelques petites flèches bien acérées d’une bise raide et mordante. Rossignon va donc son train , quelquefois assez avant dans la nuit; mais peu à peu cependant les gosiers s’enrouent, les estomacs s’emplissent , la suche seconsume, et l’heure arrive enfin oh chacun, tant bien que mal, a regagné son domicile et son lit, et mis avec soi dans les draps l’étofTe d’un bon mal de gorge ou d’une bonne indigestion pour le lendemain. — Au préalable, on a eu soin de mettre dans les sabots ou lessouliers des enfants les bonbons qui, au réveil , seront pour eux les fruits bienvenus de la suche de Noël.
Voilà à peu près comment se passe cette veillée, fameuse encore dans plusieurs de nos contrées, et maintenue dans toutes. Vous concevez que, pour une telle fête, les chants ne sont jamais de trop : aussi vous avez vu avec quelle abondance ils sont prodigués. 11 est fâ-
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dieux , par exemple, que la bonne intention ait si courte influence, que la fin ne perfectionne pas un peu plus les moyens. C’est souvent un langage à part (je ne parle pas du patois) que celui dans lequel sont composés les Noëls, tant les fautes grossières y fourmillent, tant y abondent les mots burlesques, les non-sens, les trivialités, et même parfois le cynisme.
Mais si Tabourot, fréquemment cité par La Monnoye, a dit, en parlant d’ouvrages d’une naïveté beaucoup moins candide que celle des cbants dont il s’agit ici :
Pulidulum scriptoris opus ne despice; manque St lasciva legis, ingeniosa leges.
11 est possible que nous puissions dire aussi à notre tour, en parlant de nos naïfs recueils:
Ne méprisez point trop une œuvre trop commune;
Car un livre sans art peut être curieux.
Donc, en vous prévenant de cela à l’avance, et en vous assurant que ce n’est pas tout à fait temps perdu que de jeter un coup d’œil sur ces pauvres petits livres, nous espérons que" vous voudrez bien nous suivre un instant à travers le champ très peu défriché de ces simples Noëls.
Un Noël, comme nous l’avons dit, et comme, du reste, l’indique suffisamment son titre, est un chant consacré à célébrer la venue du Messie sur la terre. Depuis bion longtemps , tous les ans , on chante cette huit merveilleuse ; mais je ne vous dirai cependant pas si l’origine de ces chants remonte aux premiers jours de la chrétienté. En fait d’érudition, j’aime celle qui repose sur des matériaux véritables, et nous ne possédons pas, que nous sachions, les Noëls qu’ont pu faire les premiers chrétiens. Dès lors, et n’ayant point à constater l’âge de ce genre de littérature, il devient indiffé-