‹ Les noels bourguignons de Bernard de La Monnoye (Gui-Barôzay) suivis des noels maconnais du p. Lhuillier (le parrain Bliaise), publiés pour la premìere fois avec une traduction littérale en regard du texte patois, précédés de notices sur La Monnoye et Lhuilier [et] suivis d'un coup d'oeil sur les noëls en BourgogneChapitre 91 sur 92 · NOBLE ET BEAU CANTIQUE · texte numérisé non relu

NOBLE ET BEAU CANTIQUE

Sur un chant musical, chante par les bergers à la messe de mlnulct eu révérence du jour de la Nativité de ivostre Sauveur et nédempteur Jésus-Christ.

Esprits divins, chantez de la nuict saincte! C'est ceste nuict que la Pucelle enceinte Nous a produict ce Verbe précieux.

C'est ceste nuict que l'on a veu les Cieux Tout descouvers, et bien cinq cent mille Anges Chanter à Dieu éternelles louanges.

C'est donc l.i nuict, la nuict la plus heureuse, La nuict qui donne à toute âme amoureuse Cet heur de voir par foy son Créateur ; La nuict qui donne à l'œil du corps cet heur, Voir et touener son Dieu en ce bas monde, Né de la Vierge à nulle autre Beconde.

Heureuse nuict, devant le jour première ! Nuict, non pas nuict, mais parfaicle lumière, Qui luit tousjours, et tousjours reluira : Oh ! malheureux celuy qui te dira D'oresnavant obscure, noire ou sombre, Quand ton beau clair se faict maistre de l'ombre !

O nuict, sans nuict à toute créature !

0 nuict ! tu vois le secret que nature

N'a sçeu comprendre et n'entend nullement ;

C'est que Marie a naturellement

Enfanté, Vierge, un fils vray Dieu et Homme,

Qui de rigueur la loy du tout consomme.

Nuict consommée en beauté nonpareille 1 Je vois la Lune au Ciel qui s'appareille Avec ses fleurs d'un esclair argentin, Qui fera honte au plus beau du matin.

Mesme l'ardeur de sa flambante face Le plein midy du clair Soleil efface.

Ce grand troupeau de feu qui se pourmerne, Estincellant parmy ceste grand' plaine, Montre assez bien ce merveilleux effect Qu'en ce bas-monde un nouveau monde est faict. Que (il soit vray !) la transmontagne claire Plus que devant ardentement esclaire.

Nuict esclaircie en beauté plus que rare, Tu voy Marie en toy, qui se prépare Sur l'heure et poinct de son enfantement. Dy-moy, 6 nuict, û nuict, dy-moy comment. Toute ravie, en terre elle s'incline Pour adorer ceste aysance divine?

Divine nuict, oh ! quelle jouissance !

Quel bien! quel heur ! quelle resjouissanoe,

Voir le Petit à sa mère riant!

La mère aussi l'adorant et priant !

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0 oraisons à l'Enfant acceptables .' 0 doux sourris à la mère agréables .'

Nuict agréable, ores tu peux eognoistre Ce Dieu, je dy; Dieu seul à qui doileslre Gloire, vertu, louange, empire, honneur.

Dieu recogneu le Maistreel le Seigneur De l'Univers, mesme par ton silence.

L'asne et le bcnf en ont la cognoissance.

Tu es présente à ce chant angélique; Je dy ce chaut du tout évangélique Annonçant l'heur de ceste enfantement.

Dy-moy la joye et le contentement Que tu reçois, lorsque lu peux entendre Le premier cry de ceste enfance tendre.

Tu as donc veu , ù nuict, ce grand miracle ! L'Enfant sortir du sacré tabernacle, Comme l'époux de son paré pourpris ; L'Enfant aymé auquel le Père a pris Tout le playsir et la re!\jouissauce, Et néanmoins tous deux de mesme essence ?

Dy-moy comment chascun pasteur s'assemble; Dy comment tous, d'un grand accord ensemble. Ont entrepris de l'aller visiter.

Nuict, saincte nuict, vei-ille-moy réciter Les saincts propos et cantiques de joye Qu'ils ont chantés saintement par la voye.

Ils l'ont trouvé prés de la Pucelelte, Qui mère, et vierge, et nourrice, l'allaicte; Puis se sont pris ensemble à le louer, Et l'ont voulu pleinement advoùer, Comme celuy lequel doivent eognoistre Leur Pastcur-roy et leur souverain Maislre.

Bref, nuict, ô nuict sur toutes désirée, V mille jours et mille préféré*,

Ainsi qu'on voit venir premièrement L'advent de Dieu, ainsi secondement En toy viendra , quand il viendra dissoudre Les éléments et par feu et par poudre.

0 fils de Dieu ! coc'ternel"au Père,

En qui ce monde entièrement espère

Par ta venue estrc icy racheté,

Et par ton sang estre vivifié ;

Seigneur, Seigneur, donne-luy ceste grâce !

Qu'en tout , partout, ta volonté se face !

Amen .

Ce Noël n'est pas tout à fait cité là comme un modèle de perfection, ou alors ce ne serait que relativement aux autres ; mais on ne peut disconvenir non plus qu'il provient d'une plume plus exercée, plus faite aux vers ; que certaines strophes en sont bonnes, et que plusieurs expressions sont pittoresques et poétiques. Quelquesunes , ce nous semble , rappellent la manière naïve et gracieuse de Marot.

Là s'arrête à peu près le choix que l'on peut faire dans cette multitude de recueils. Vous voyez qu'il faut de la réserve Cinq ou six pièces extraites de plusieurs volumes! Si l'on en veut prendre davantage, on court la chance de tomber, comme nous l'avons dit plus haut, dans la niaiserie, l'amphigouri, le non-sens, la platitude, les lieux-communs, et d'aller même jusqu'à une naïveté qui ressemble fort au cynisme, ou au moins à la jovialité grivoise.

Un de ce dernier genre commence ainsi :

Joseph est bien marié (")

A la fille de Jessé. (*)

C'était chose bien nouvelle

Que d'estre mère et pucellc :

Dieu y avait, besogné. .

Joseph est bien marié :

l'n antre Noèl, en racontant la môme chose, dit :

Au consentement qu'ell' donna, Le Saind-Lsprit si bien ouvra,

Que, sans faire brisée,

Courent, puis enfanta

Jésus cestc nuiclée.

Assurément, celte naïveté va un peu trop loin.

Dans un autre, voici de quelle manière on rend compte de la réponse de Marie à l'ange annonciateur:

La Vierge ébahie De cette voix , Elle se prit à dire Pour cette fois :

Comment pourra s'accomplir telle affaire Quand jamais n'ai eu affaire A uul homme qui soit ?

Ce sont là, certes, des paroles bien dignes de sortir de la bouche chaste et candide de la vierge de Nazareth !

Dans un autre encore , l'auteur demande d'abord à la mère future du Christ pourquoi elle a hésité à croire la parole de ce même ange Gabriel , puis lui fait répondre avec une expérience et une coquetterie telles, qu'une ingénue de vaudeville ou une Lorette n'eussent guère pu mieux dire.

Et tout cela est écrit et se chante avec bonne intention et sans malice!... — Faut-il le croire pour l'honneur du Bourguignon salé?

Parmi toutes ces citations, vous n'avez guère vu d'échantillons de style patois. Comme nous n'avons voulu vous donner une idée que des Noè'ls faits dans le bon temps, c'est-à-dire avec conviction, nous n'avons pas trouvé de ces premiers en grand nombre. Le peuple, au lieu de s'amuser à faire .les chansons dans son langage ordinaire, vise, au contraire, au style épuré de la

ville : c'est ce qui nous vaut les petits chefs-d'œuvre que nous vous avons fait entrevoir. Les Noëls patois n'ont guère été abordés que par ceux qui ont voulu essayer leur esprit à un genre amusant , et qui avaient dans leur répertoire plus d'un dialecte à leur service; ce n'était donc pas sur ceux-là que nos études devaient porter. Le patois, comme l'a écrit La Monnoye, est une langue complète, correcte et piquante... Il n'en est pas tout à fait de même des Noëls français que nous avons parcourus ! Et puis , dans ses compositions patoises , le peuple eût apporté les mêmes défauts que dans ses compositions françaises, de sorte qu'au lieu des quelques mots qui restent et que nous pouvons comprendre dans ces dernières, nous eussions eu dans les autres des vers et des couplets impossibles à déchiffrer. Une languemère tronquée est déjà un labyrinthe; mais un patois qu'on aurait défiguré en serait bien un autre !

Maintenant, quoique nous nous réservions de parler des Noëls bourguignons de La Monnoye dans sa Notice biographique, nous tenons néanmoins, comme complément à cet aperçu, à constater ici leur vogue et leur popularité. Il n'y a presque pas de famille bourguignonne qui n'ait son exemplaire, pris indistinctement dans l'une des quinze ou seize éditions qu'on a faites. Chez ceux qui n'en ont pu avoir, par une raison quelconque , un exemplaire imprimé , on est sur d'en trouver au moins une copie manuscrite. Ce recueil s'est peut-être copié autant de fois que les seize éditions ensemble en ont fourni d'exemplaires au commerce. Vous trouveriez plutôt en Bourgogne (ce qui est plus que rare), un toit inhospitalier, qu'un âtre qui n'aurait pas entendu retentir, aux veillées de l'Avcnt les Noci de Gui Barôzai. Nous en avons sous les yeux un exemplaire qu'on ne peu! comparer qu'à une seule

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chose: au paroissien d'une vieille bigote, qui a marmoté ses prières dessus pendant plus de soixante ans. On y voit l'usure et l'cmpi'einte crasseuse des doigts marqués d'une façon si vigoureuse, qu'il faut que plusieurs générations se soient délectées au chant journalier de ces malins cantiques. — Vous attendez peut-être que, par un commentaire ad hoc, nous nous mettions à vous expliquer cette popularité, à vous en chercher les causes? — Et pourquoi, s'il vous plaît, aurionsnous donc entrepris la réimpression de ce volume? — Nous vous dirons, comme la voix céleste au Père de l'Église: Toile et lege, prenez et lisez. Oui, lisez; et faites mieux : chantez.

Chantez, francs Bourguignons, chantez, race joyeuse

car, pour clore comme nous avons commencé , et pour rester tout à fait dans notre sujet:

Quiconques bon François sera , Point de chanter ne se foindra

Noël à grand'gorgée,

Et son bien luy croistra

Tout le long de l'année.

Finale bien en rapport avec tout ce que vous avez pu voir de l'humeur joviale des Bourguignons, que celle qui promet le plus de bien-être à celui qui chantera le plus! — Et en Bourgogne, chanter, c'est boire !

Voilà où nous a conduits l'examen de ces chants religieux, faits pour la grande fête de la Naissance du Sauveur! Voilà tout ce que nous avons pu y découvrir touchant la dévotion bourguignonne!...

Dieu nous fasse paix ,

Et nous admette en son sanct tfaradis ! Cest ainsi que finissent presque tous les Xoels.

— 1841. — r. PERTIAULT

P. S. — Octobre 1857.

L'Étude qu'on vient de lire a été écrite en 1841. Elle ne contient guère qu'un coup d'œil rapide sur le côté pittoresque du Noël, tout en effleurant sa valeur littéraire.

Aujourd'hui que nous la relisons, nous la trouvons très incomplète, et , tout en reconnaissant qu'elle a assez bien saisi certaine face de son sujet, nous ne pourrions nous abstenir de constater qu'elle est coupable, dans les nuances, de quelques petites hérésies.

Depuis qu'elle a été publiée, le Chant populaire est sorti de ses langes, et les esprits les plus élevés se sont plu à signaler son importance. Nous-même avons figuré, à nos heures, parmi ses préconisateurs les plus ardents, et surtout les plus sincères... C'est assez dire que, si nous récrivions ce Coup d' Œil aujourd'hui, ii s'y rencontrerait, sur la portée du Noël, une appréciation fort différente.

C'est précisément ce qui fait que nous le réimprimons sans y rien retoucher. Ce travail n'eût-il demandé simplement que quelques corrections de mots, aussitôt nous les eussions entreprises ; mais, pour l'élever à nos vues actuelles, il serait à peu près tout entier à refondre, et disparaîtrait, je le crains, sous les ratures. Or, comme plusieurs de nos amis de Bourgogne y tiennent, trouvant qu'il fait ressortir avec assez de relief la nature malicieuse, joviale et fine de l'esprit bourguignon, nous voulons conserver ce morceau, et notre système nous oblige à le conserver intact, parce que les teintes que nous y ajouterions maintenant pour le modifier jureraient sur les parties primitives que nous aurions à en laisser subsister.

11 ne s'agit donc ici , pour nous , que de protester contre la légèreté de certaines appellations, que nous donnerions, à cette heure, beaucoup plus révérentieuses à nos Noëls, ces émanations d'une poésie primitive et dont la forme, parfois des plus intéressantes au point de vue de l'étude plastique, revêt un fond dont l'intérêt ne sera dépassé par aucune de nos poésies civilisées, c'est-à-dire détournées de leur source, presque sans sève , et fleuries artificiellement.

Un moment viendra, et il est proche, où les travaux que les spécialistes préparent sur la Poésie populaire, feront comprendre aux plus dédaigneux tout ce que le savant, l'historien, le poète, le peintre, l'archéologue, le linguiste, etc., pourront trouver dans ces chants de structure simple et de naïve allure, dont tel couplet charme ou émeut plus que bien des pièces d'à-présent finies, ciselées et sonores.

Pour notre part, nous le désirons, ce moment, et l'attendons avec une vive impatience.

Nous l'entrevoyons comme une régénération, comme un nouveau baptême, dont plusieurs rameaux, très fleuris mais très déviés de notre bel arbre poétique, ont grand besoin.

Des tentatives sérieuses ont déjà été faites par des hommes d'un mérite reconnu, et, pour n'en citer qu'une, M. Tbalès Bernard, dans son dernier volume de vers, nous a donné un magistral échantillon de ce que peut devenir la poésie habilement maniée et retrempée à ses sources originelles. — M. Joseph Boulmier, s'inspirant des vieux chants bretons , viendrait encore corroborer notre dire.

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