L AFRIQUE NOIRE AU MOYEN AGE
du Niger. Le maître de cet immense Etat noir était en relations amicales et suivies avec les plus grands potentats musulmans de l'Afrique du Nord et notamment avec le sultan mérinide du Maroc. Peu de temps avant sa mort, Gongo-Moussa avait envoyé une ambassade à Fez, pour féliciter Aboul-Hassane de la victoire qu'il venait de remporter sur Tlemcen, et le sultan de Fez en avait dépêché une en retour au Mandmg, où elle arriva en 1336 sous le règne du mansa Souleïmân (1336-1359) ; celui-ci ne voulut pas demeurer en reste de politesse et expédia de somptueux cadeaux à son confrère marocain.
C'est sous le règne de ce Souleïmân que le célèbre voyageur et géographe arabe Ibn Batouta visita le Manding, en 1352-53, depuis Oualata jusqu'à la capitale de l'empire, pour s'en retourner par Tombouctou, Gao, l'Aïr et le Touat. Il nous a laissé de son voyage une relation détaillée et apparemment véridique, dans laquelle il se plaît à constater la bonne administration de l'Etat, sa prospérité, la courtoisie et la discipline des fonctionnaires et gouverneurs de provinces, l'excellente situation des finances publiques, le faste et l'étiquette rigoureuse et compliquée des réceptions royales, le respect accordé aux décisions de justice et à l'autorité du souverain. On a, en lisant son récit, Timpression que l'empire mandmgue était un véritable Etat, dont l'organisation et la civilisation se pouvaient comparer avec celles des royaumes musulmans et de bien des royaumes chrétiens de la même époque. Le grand historien Ibn Khaldoun, se trouvant à Biskra en 1353, y apprit de gens bien informés que le pouvoir du mansa du Mali s'étendait sur tout le Sahara, que le roi de Ouargla lui témoignait de la déférence et que l'ensemble des Touareg lui payait tribut.
Cependant Gao avait recouvré son indépendance entre la mort de Gongo-Moussa et l'avènement de Souleïmân et, un siècle plus tard environ, l'empire mandingue allait commencer à décliner sous les coups du Songoï, tout en conservant assez de puissance et de prestige pour que son souverain traitât d'égal à égal avec le roi du Portugal, alors à l'apogée de sa gloire.
A peu près vers l'époque à laquelle le mansa Baramendana embrassait la foi islamique, c'est-à-dire vers le milieu du XI® siècle, d'autres Etats noirs se créaient, en dehors de toute mfluence étrangère ou musulmane, dans la partie centrale de la boucle du Niger, là où la densité de la population semble avoir toujours été considérable et où elle dépasse, de nos jours, celle de toutes les autres régions du Soudan : je veux parler des Etats mossi. Il y en eut en effet deux et il y en a deux encore aujourd'hui. L'un, dont le souverain réside à Ouagadougou, fut fondé vers 1050 par un aventurier nommé Oubri ; l'autre, qui eut successivement plusieurs capitales, dont Ouahigouya, ne fut constitué définitivement que vers 1 1 70 par un nommé Ya, en souvenir de qui il fut appelé Yatenga (la terre de Ya). Le fait que les monarques des deux royaumes portent le même titre (morho-naha, c'est-à-dire « chef du pays des Mossi ») et que la population principale et dominante de l'un et de l'autre est composée de Mossi les a souvent fait confondre ensemble ; cependant ces deux Etats ont toujours été distincts et indépendants l'un de l'autre.
Chacun d'eux mit un certain temps à se former et à attemdre son plem développement, mais il semble établi que, vers le début du XIV® siècle, ils avaient à peu près la même étendue territoriale et la même organisation qu'aujourd'hui. Chacun est constitué par plusieurs royaumes
l'aFRIQUE noire au moyen AGE 63
dont l'un exerce l'hégémonie sur les autres et chaque royaume est divisé en un certain nombre de provinces à la tête de chacune desquelles est placé un gouverneur ; ce dernier réside tantôt dans sa provmce et tantôt à la cour du roi ou naba.
C'est ainsi que l'empire mossi de Ouagadougou comporte quatre, royaumes vassaux, en plus du royaume dépendant directement de l'empereur ou morho-naha. Ce dernier royaume comprend cmq provinces, dont les gouverneurs font en même temps partie du conseil impérial, l'un en qualité d'intendant, le second comme chef des eunuques, le troisième comme maître de l'infanterie, le quatrième comme maître de la cavalerie et le cinquième en qualité de gardien des sépultures royales. Ce conseil est complété par onze ministres ou grands dignitaires : le grand-maître de l'armée, le commandant de la garde impériale, le grandprêtre de la religion locale, le maître des rites, le chef des serviteurs, l'adjoint de celui-ci, le chef des musiciens, le chef des bouchers, le chef des palefreniers, le percepteur des taxes et enfin le syndic des musulmans. Chacune de ces charges, comme celle de gouverneur, est héréditaire dans une famille donnée. Chaque gouverneur de province a, comme le morho-naha et comme les naha vassaux, sa cour de dignitaires et de ministres.
Cette organisation, qui fonctionne encore de nos jours à Ouagadougou et au Yatenga, ressemble étrangement à celle qui, d'après ce que nous ont rapporté les auteurs arabes et les écrivains de Tombouctou, existait à Ghana, à Diâra, à Gao et au Manding, ainsi qu'à celle que l'on a pu observer naguère encore à Coumassie, à Abomey, dans certains Etats de l'Afrique sub-équatoriale et à celle que l'on peut étudier dans quelques petits royaumes du Sénégal,
le Djolof principalement, et d'ailleurs. Il semble qu'elle constitue le type, peut-être plus perfectionné au Mossi qu'autre part, de tous les Etats dignes de ce nom, grands ou petits, qui se sont développés à travers toute l'Afrique noire depuis la plus haute antiquité. Sans doute n'est-il pas inopportun de faire à ce propos une remarque : si les empires de Ghana et de Gao passent pour avoir été fondés par des Blancs, — sans que la chose d'ailleurs soit absolument certaine, — s'ils eurent plus tard à leur tête des dynasties sarakollé (les Sissé à Ghana, les Touré à Gao) qui prétendent avoir eu des Blancs parmi leurs ancêtres, si l'empire mandingue, fondé et dirigé par des Nègres de race vraisemblablement pure, put cependant bénéficier de quelque influence étrangère par le canal de l'islamisme, si les royaumes des Achanti et du Dahomey, comme ceux du Sénégal et du Congo, peuvent avoir puisé quelques inspirations auprès des Européens, il paraît bien certain , que les empires mossi ont toujours été à l'abri de toute ingérence comme de toute influence non nègre et l'on en peut déduire que les institutions politiques qui les caractérisent et que l'on retrouve dans presque toute l'Afrique noire sont d'origine indigène. Tout au plus pourrait-on suggérer que le premier en date des Etats soudanais, celui de Ghana, ait été par la suite plus ou moins imité par ses voisins, puis par les voisins de ceux-ci, sans que les derniers en aient eu conscience.
Contrairement aux empires de Ghana, du Songoï et du Manding, les Etats mossi ne se distinguèrent pas par des conquêtes territoriales étendues. Pourtant, celui du Yatenga affirma sa puissance à plus d'une reprise : en 1 333, l'année qui suivit la mort de Gongo-Moussa, le morhonaha du Yatenga faisait irruption à Tombouctou et mettait
H^l'aFRIQUE noire au moyen AGE 65
cette ville à sac; l'un de ses successeurs faisait en 1477 des incursions dans le Massina et le Bagana et allait piller Oualata en 1480. Plus tard, les Mossi résistèrent victorieusement aux askia de Gao, puis aux pachas de Tombouctou, inquiétèrent les souverains du Manding et les rois bambara de Ségou. Mais leurs expéditions lointaines ne furent que des coups de main éphémères, non suivis d'annexion. L'histoire de ces Etats s'est déroulée presque toute à l'intérieur de leurs frontières, mais, par contre, celles-ci ne furent jamais violées sérieusement et l'occupation française elle-même les respecta, se contentant d'imposer aux morhonaba de Ouagadougou et du Yatenga une sorte de protectorat.
Les empires mossi sont curieux à un autre titre encore ; ils ont, de tout temps, constitué un rempart inexpugnable contre l'extension de l'islamisme, qui n'a eu sur eux aucune emprise. Quoique com.ptant parmi leurs sujets un certain nombre de musulmans, tous étrangers du reste, et ayant créé pour ces musulmans un ministère spécial auprès du morho-naba, ils sont restés profondément attachés à la vieille religion locale et passent à bon droit pour représenter, dans son intégrité, une civilisation uniquement et proprement nègre.
Voilà, brièvement résumé, à peu près tout ce que nous savons de l'histoire de l'Afrique noire pendant le Moyen Age. Assurément, il a existé, durant cette longue période, d'autres Etats noirs que ceux qui viennent d'être mentionnés ; mais, ou bien ce furent des Etats de second ordre dont il y a peu d'intérêt à conter l'histoire dans un ouvrage d'ensemble, ou bien nous ne connaissons d'eux que leur nom et, le plus souvent, nous ignorons même ce nom. C'est ainsi que ce qu'il est possible de dire des Noirs afri-