ET PARURE. — LES PROFESSIONS
Tous ceux qui ont voyagé dans TAfrique noire et en ont étudié sur place les habitants ont remarqué combien ceux-ci diffèrent plus les uns des autres par les manifestations matérielles de leur activité que par leurs coutumes sociales, leurs croyances religieuses et leurs caractères intellectuels et moraux. Il y a à cela une raison qui paraît évidente : la race est partout la même, à peu de chose près, tandis que le milieu physique varie de région à région ; or chacun sait que les influences du milieu physique se font sentir surtout dans le domaine des faits matériels et que ceux-ci, s'ils influent à leur tour sur la vie sociale et morale des peuples, ne la modifient qu'à la longue et souvent d'une manière à peine perceptible.
C'est ainsi que, là où les grandes herbes abondent, les toitures de paille dominent, tandis qu'on les voit remplacer par des terrasses en argile dans les contrées plus arides ou dans celles où la culture absorbe presque la totalité des terres, ou par des feuilles de palmiers ou d'autres arbres
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dans la grande forêt où l'herbe ne pousse pas. Mais cela n'empêche pas les toitures, qu'elles soient de paille, d'argile ou de feuilles, d'abriter des gens de même mentalité, imbus des mêmes croyances. Ici la demeure de la famille est constituée par un ensemble de huttes cylindriques, réunies en cercle, là par un unique et vaste bâtiment aux chambres multiples ; mais, là comme ici, c'est toujours la même famille, basée sur les mêmes principes.
C'est pourquoi les peuples noirs de l'Afrique, qui présentent dans l'ensemble une unité si remarquable au point de vue moral et social, offrent par ailleurs une diversité si grande sous le rapport de l'habitation, du vêtement et de la vie matérielle en général.
Je dois me hâter de dire que la différence des milieux physiques et des situations économiques ne suffit pas toujours à expliquer cette diversité. Ainsi les Dioula de la région de Kong, pour prendre un exemple entre cent, se vêtent d'habillements amples et souvent élégants, tandis que la plupart des Sénoufo au milieu desquels ils vivent vont à peu près nus. Il y a là des motifs d'ordre historique qui interviennent : les Dioula de Kong sont originaires d'un pays du Nord où leurs ancêtres avaient appris à se vêtir des peuples de race méditerranéenne ou asiatique avec lesquels ils se trouvèrent longtemps en contact, tandis que les Sénoufo habitent depuis des milliers d'années la contrée où nous les voyons aujourd'hui ; les Dioula y ont importé des habitudes contractées au Masslna et que les Sénoufo n'avaient pas eu l'occasion de contracter. Mais, de jour en jour, le contact des Dioula Influe matériellement sur les Sénoufo et ceux-ci, à leur tour, commencent à adopter, de plus en plus nombreux, le port de la large culotte, de la grande chemise de dessus dite « boubou »
et du bonnet, sans que ce changement de costume modifie en rien leur mentalité profonde, car l'habit ne fait pas le moine. On pourrait en dire autant des Noirs de la côte qui aiment à s'affubler de vestons et même de redingotes et qui, sous cette vêture parfois grotesque, demeurent ce que sont leurs congénères de l'intérieur, habillés d'un pagne ou d'une ficelle.
J'ai parlé tout à l'heure de l'habitation. Elle revêt chez les Noirs africains les aspects les plus variés, depuis la hutte hémisphérique entièrement construite en paille des Peuls nomades, proche parente de la tente par sa forme, qu'on abandonne lorsqu'on change de place le campement pour en reconstruire une autre ailleurs en quelques heures, jusqu'à l'immense château-fort dans lequel les Dagari et d'autres populations de la Volta Noire arrivent à loger jusqu'à 150 personnes et plus, sans compter le troupeau et les provisions de grains et d'eau.
Le type le plus répandu est peut-être la hutte cylindrique au mur d'argile coiffée d'une toiture conique en paille d'hçrbes sèches. On la rencontre dans les régions à savanes d'un bout à l'autre de l'Afrique noire. Souvent le type se modifie : ainsi, dans notre colonie de la Côte d'î voire, tandis que les Malinké ont conservé la forme commune, les Dan ont élevé le somm.et du cône en vue d'aménager un grenier à l'intérieur et rapproché sa base du sol à un tel point qu'il est impossible de pénétrer dans la hutte sans se baisser presque jusqu'à terre ; les Sénoufo de la région de Koroko ou Korhogo ont accolé l'un à l'autre deux murs formant chacun un demi-cylindre et recouvert le tout d'une toiture qui revêt l'aspect d'un œuf sectionné dans le sens de sa longueur ; certains Koulango ont aménagé, au-dessous de l'argile du mur, un soubassement en
pierres ; les Baoulé ont appliqué l'argile sur un clayonnage de bois qui constitue l'âme de la muraille et ont remplacé la forme circulaire par une ellipse, qu'ils ont partagée en plusieurs cases ; les Agni ont délibérément adopté la forme rectangulaire et la toiture à faîtière et à deux pans ; quelques populations côtières ont donné quatre pans à leurs toitures et construit leurs murs avec des nervures de palmier, sans avoir aucunement recours à l'argile. Et combien pourraiton signaler encore de types intermédiaires !
L'autre modèle d'habitation, qui domine surtout chez certaines populations soudanaises (Sarakollé, Bambara, Bobo, Gourounsi, Dagari, Haoussa, etc.), se compose d'un mur quadrangulaire en argile et d'un toit plat constituant une terrasse, fait de rondins de bois reposant sur les murs par leurs extrémités et recouverts de terre battue. Quelquefois, comme à Dienné, ces maisons comportent un étage et des fenêtres ; ailleurs, comme chez les Dégha d'Assafoumo, à la Côte d'Ivoire, et chez les Palaka de la même colonie, elles sont extraordinairement basses, mais s'allongent jusqu'à occuper chacune tout le côté d'une rue ; ailleurs encore, comme près de la Volta Noire, elles revêtent l'aspect de ces sortes de châteaux-forts dont j'ai parlé plus haut, divisés en de nombreuses chambres dans chacune desquelles on accède, au moyen d'une échelle grossière, par un trou ménagé dans la terrasse.
Il me faudrait citer encore les grottes des Tombo creusées dans la falaise rocheuse et leurs maisons en pierres sèches, les constructions sur pilotis des Boudouma du Tchad, les abris en nattes des Somali, et une multitude d'autres types d'habitation.
Généralement, les maisons sont disposées de façon à former des groupes dont chacun sert de demeure à une
famille, au sens étendu du mot. Dans ce but, une dizaine de huttes sont placées en cercle autour d'une cour centrale et réunies les unes aux autres par des barrières ou des haies d'épines ; les maisons ellipsoïdales ou rectangulaires sont bâties par trois, formant les trois côtés d'une cour carrée dont le quatrième côté est constitué par une barrière ; chacun des chàteaux-forts ou des bâtiments démesurément allongés suffit à lui seul à abriter une nombreuse famille.
De petits édifices en argile, les uns ovoïdes, les autres cylindriques, coiffés d'un chapeau de paille et reposant sur des pierres qui les isolent du sol, s'élèvent en général près des habitations et servent de greniers.
En dehors des maisons ordinaires, on rencontre souvent des constructions qui jouent le rôle dévolu chez nous aux monuments publics de toutes catégories. Les uns sont des salles de réunion, d'autres sont les résidences officielles des chefs, d'autres enfin remplissent l'office de mosquée chez les musulmans. Ces bâtiments, parfois qualifiés de « palais >' par certains voyageurs, ne sont souvent que d'immenses ruches de paille, comme la mosquée de Dinguiraye (Guinée Française), ou des hangars bien construits, comme la maison publique de Man ou l'ancienne salle d'audience du feu chef Bouaké, chez les Baoulé (Côte d'Ivoire). Quelquefois, ils ont un aspect plus monumental et ne manquent pas d'un certain cachet, comme la résidence du chef de Koroko, l'ancienne résidence royale d'Abomey et surtout les nombreuses mosquées à minarets pyramidaux ou coniques et à poutrelles débordantes que l'on peut voir dans presque tout le Soudan.
Le mobilier, toujours fruste, ne comporte guère que des lits, dont la plupart sont de simples nattes, des tabourets de formes diverses et des urnes et calebasses jouant le
rôle de coffres, d'armoires et de récipients à tous usages. Trois mottes d'argile durcie ou trois pierres, disposées en triangle, marquent la place du foyer et servent à supporter la marmite. Des vases en terre et en bois, souvent ornementés et d'aspect gracieux, un grand mortier en bois avec son pilon ou une meule dormante composée de deux pierres, des spatules pour remuer la bouillie, quelques cuillers en bois, des corbeilles et paniers de modèles multiples, constituent les ustensiles de ménage. Une houe de fer à manche en bois très court, se manœuvrant à la main, tient lieu de charrue, de bêche et de pioche. Une herminette et une grossière cognée sont les outils du menuisier ; une barre de fer servant de marteau, une pierre plate remplaçant l'enclume, des pinces et un ingénieux soufflet fixe forment le matériel du forgeron. Des fusils, le plus souvent à pierre, ailleurs des arcs et des flèches empoisonnées ou non, des lances, des javelots ou des couteaux de jet aux formes compliquées et élégantes, des sabres courbes et des épées droites, des casse-tête et des massues sont les armes des chasseurs et des guerriers, dont certains usent en plus de boucliers en cuir ou en vannerie ; les pêcheurs se servent de filets divers (sennes, éperviers, verveux, etc.), de nasses et souvent de harpons, sans dédaigner même la ligne, tenue à la main sans l'intermédiaire d'une canne et ne comportant pas de flotteur.
C'est le vêtement qui, peut-être, présente d'une peuplade à l'autre la plus grande variété. Tantôt on aperçoit, surtout chez les musulmans, des Noirs engoncés dans des « boubous » et des manteaux de coton, de soie ou de velours, ornés de broderies d'un très joli travail ; tantôt le costume se réduit à une blouse courte et sans manches et à une sorte de caleçon de bain ; tantôt la blouse et le caleçon font défaut,
remplacés par un grand pagne de coton ou parfois d'écorce, qui se porte comme une toge romame, ou par une simple bande d'étofïe passée entre les cuisses ; tantôt l'on n'aperçoit pas d'autre trace de vêtement qu'un étui dans lequel disparaît l'extrémité du membre viril, comme chez les Bassari de la haute Gambie, les Lobi et les Birifo de la moyenne Volta Noire, certains Betchouana du Transvaal, ou même une simple ficelle servant à relever le même membre, comme chez beaucoup de Bobo et de Dagari, ou encore un tablier de peau qui ne recoyvre que la partie postérieure du corps, comme chez les Sara du Chari. De même pour les fermes, à côté de Ouoloves disparaissant sous cinq ou six pagnes multicolores et autant d'amples tuniques à longues manches, on peut rencontrer des dames sénoufo n'ayant d'autre vêtement qu'un paquet de feuilles ou de brins d'herbes, en passant par le cas le plus fréquent, qui est celui d'un pagne retenu autour de la taille et laissant le torse nu. Quelle que soit la somptuosité ou l'indigence de leur costumée, les femmes noires ont toutes un grand amour de la parure. Mais quelle diversité aussi dans ses manifestations ! Les bijoux d'or et d'argent, d'un poids généralement excessif, mais d'une facture souvent très fine et d'un modèle parfois très artistique, sont répandus à profusion sur le corps, la tête, les mains et les pieds de certaines élégantes du Sénégal, de la Guinée, de la Côte d'Ivoire et du Soudan ; des verroteries de toute espèce, des anneaux et des ornements d'ivoire ou de cuivre se voient à peu près partout ; souvent aussi, la mode commande de porter, enfoncés dans les lèvres, des bâtonnets de quartz, des fétus de paille, ou des disques d'ivoire ou de métal dont quelquesuns sont tellement larges que la lèvre qui les porte est transformée en un I>attoir.
Il est une autre sorte de parure, extrêmement commune chez les deux sexes, qui consiste à décorer la peau des joues, ou du front, ou du cou, ou de la poitrine, ou de toutes les parties du corps à la fois, de scarifications en traits ou en points affectant toutes sortes de formes, simples ou compliquées. Chez quelques tribus, il semble que certaines au moms de ces mutilations sont des marques ethniques ; chez beaucoup d'autres, elles n'ont pas d'autre but que d'augmenter la beauté du sujet qui les porte.
Un grand nombre de peuples nègres, tant païens que musulmans, pratiquent la circoncision sur les jeunes garçons et l'excision sur les petites filles. Cette sorte de mutilation, qui d'ailleurs n'est pas en usage partout, paraît destmée à consacrer le passage de l'enfance à la puberté et s'accompagne de rites d'initiation ayant un caractère social plutôt que religieux.
Il est peu de populations vraiment et entièrement nègres qui se livrent à l'élevage ; celui-ci est en général l'apanage exclusif de peuplades ayant eu des Blancs parmi leurs ancêtres, comme les Peuls, les Galla, les Somali, quelques Sarakollé, ou, dans le Sud de l'Afrique, de populations négrilles telles que celle des Hottentots.
L'industrie est plus répandue et plus développée qu'on ne le croit couramment, même chez les tribus par ailleurs très arriérées. Elle est presque toujours le privilège de castes vivant en dehors de l'ensemble de la société, à la fois méprisées- en raison de leur origine prétendue servile, choyées parce qu'elles sont indispensables à cause des métiers qu'elles sont les seules à exercer, et redoutées parce qu'on les croit en possession de nombreux secrets magiques. L'une se consacre à l'extraction et au travail du fer, une autre — ou la partie féminine de la première — à la fabri-
cation de la poterie, une autre au travail du bois et de l'osier, une autre à la confection des ornements en cuivre, une autre à celle des bijoux d'or ou d'argent au moyen du procédé de la cire perdue ou de celui du chalumeau. A ces diverses catégories d'artisans, il convient d'ajouter celles des tisserands, des teinturiers, des tailleurs, des brodeurs, qui, elles, ne constituent pas en général de castes spéciales. Par contre, les musiciens, les chanteurs professionnels, les poètes forment des castes auxquelles les Européens donnent l'appellation générique de caste des « griots )>.
Beaucoup de Noirs se livrent au commerce et surtout au commerce ambulant, notamment chez les Sarakollé ou Marka, les Dioula et les Haoussa, mais la masse de la population se consacre à peu près exclusivement à l'agriculture : la terre est à la fois la divinité primordiale et la principale raison d'être des Noirs de l'Afrique.
BIBLIOGRAPHIE
R. Hartmann, Die Nigritier, Berlin, 1876, in-8. — Le même. Les peuples de l Afrique, Paris, 1 880, in-8. — A. HovELACQUE, Les Nègres de l'Afrique sus-équatoriale, Paris, 1889, in-8. — Ph. Pau- LITSCHKE, Ethnographie NordosUAfrikas, Berlin, 1893, in-8. — ly Lasnet, Les races du Sénégal (dans Une mission au Sénégal » Paris, 1900, in-8). — Miss A. Werner, The natives of British Central Africa, London, 1 906, in-8. — G. Bruel, L'Afrique Equatoriale Française, Paris, 1918, gr. in-8. (Ajouter à cette liste les diverses relations de voyage citées à la fin des chapitres précédents, notamment celles de Burton, Livingstone, Barth, Binger, etc.).