‹ Les Nomades et la Loi PénaleChapitre 7 sur 35 · ARTE · texte numérisé non relu

ARTE

viduelle un respect exagéré, c’est le moins qu’on en puisse dire, les rois et les seigneurs puissants n’aïent pas fait emprisonner, pendre ou décimer, sans autre forme de procès, ces gens sans feu ni lieu, qui se signalaïent à chaque pas par des excès sans nombre et constituaient en définitive un danger public. Ce qui doit surtout nous surprendre, c’est que l'Eglise, toute puissante à cette époque, l'Eglise qui donnait à tant d’autres égards la preuve journalière de son intransigeance et de son fanatisme, n’ait pas immédiatement lancé ses foudres contre ces pèlerins qui avaient, malgré tout, l’air fort « peu catholiques ». Les chroniqueurs sont unanimes à cet égard: ils comptaient parmi eux des sorciers et des sorcières qui lisaient le passé et l’avenir «ès-mains des gens ». Combien furent brûlés pour beaucoup moins!

Les Egyptiens étaient un peu sorciers, ils étaient voleurs et pillards: « faisaient vuyder la bourse aux gens pour la mettre en leur bourse ». Tous les hommes de l’époque, aussi bien ceux qui les virent en Allemagne qu’en Italie ou à Paris sont unanimes sur ce point, et cependant, partout ils jouirent, au moins pendant un certain temps, de la protection des pouvoirs publics. Par quel sortilèpre ?

C’est ici qu’apparaît la grande habileté des Bohémiens, et le tour que ces faiseurs de tours jouèrent

aux puissants d’alors, est bien l’un des plus beaux

qui se puisse imaginer.

Des diseurs de bonne aventure sont forcément

des psychologues ; les Bohémiens l’étaient et le

firent voir. N’ayant pas pour eux la force, et dans l’impossibilité de se frayer un passage en Europe,

ils eurent l’habileté d’exploiter la pitié et la eré-

dulité publique. Ils se firent passer pour de bons chrétiens allant en pèlerinage. Sarrazins convertis

au christianisme, disaient-ils, ils étaient redevenus

mahométans à la suite d’une invasion de Sarrazins dans leur pays. Mais « l’Empereur d’Allemagne et le roi de Poullaine » apprenant qu'ils avaient renié la foi chrétienne « leur coururent sus, les soumirent » et leur dirent que « jamais tinroient terre en leur païs se le pape ne le consentoit et qu’il convenoit que là allassent au Sainct Père à Romme » (1). |

Ils s’étaient donc mis en route. Tous étaient partis, hommes, femmes, enfants, et ils étaient allés à Rome, prétendaient-ils. Là le Pape leur avait donné sa bénédiction et leur avait enjoint d’errer de par le monde pendant sept ans « sans coucher en ung lict ». Ils erraient donc. Beaucoup étaient morts

.& sur la voye » à commencer par leur roi et leur

(1) Journal d'un Bourgeois de Paris (1405-1449) publié d’après les manuscrits de Rome et de Paris. Alex. Tuetey, Paris 1881, p. 210.

— 38 -. É te

reine; mais ceux qui survivaient avaient bonne espérance qu’une fois arrivés au terme de leur pénitence, le Pape leur donnerait des terres fertiles

où ils pourraient se fixer.

Comment ne pas s ’attendrir. en nd une aussi pitoyable histoire, et comment des cœurs chré-

tiens ne se seraient-ils pas laissé fléchir par d’ aussi lamentables pèlerins, errants pour obtenir la ré-

mission de leurs péchés, laissant derrière eux des morts à chaque étape, mais voulant tout de même accomplir jusqu’au bout leur pénitense? Au sur-

plus, dans toute cette histoire, 1l n ù avait EE He

mot de vrai.

Quels sont ceux qui imaginèfent ce ette fable? Il est impossible de le dire; mais il est en tout cas un fait certain, c’est qu’ils la racontaïent déjà quand leurs premières caravanes entrèrent en Allemagne en 1417; que grâce à cette fable îls trouvèrent bon accueil et que partout où ils passèrent, ils allèrent la répétant, se gardant bien de changer quoique ce soit à une légende qui leur ouvrait tous les pays.

Ils eurent bien quelques mécomptes; ils furent, par exemple, mal reçus par les marchands de la Baltique, comme nous l’avons déjà dit plus haut. Ils eurent par ailleurs des compensations importantes et reçurent le meilleur accueil de hauts et

puissants seigneurs, à commencer par l'Empereur

Sigismand, roi de Bohême et de Hongrie. Celui-ci leur donna même des lettres de protection que les

Lt \E

soi-disant pèlerins exhibaient comme un passe-port

e dès qu’ils rencontraient une difficulté. .

Ces lettres leur furent remises en 1416 à Lindau (sur le lac de Constance), où l'Empereur Sigis-

mond résida tant que dura le Concile de Constance

(1414-1418). « Ils se présentèrent le plus saintement qu’ils purent, à l'Empereur très. chrétien, parlèrent de la Hongrie au roi de Hongrie, des Turcs à celui qui les combattait sans cesse... Quand

is quittèrent l'Empereur, ils avaient des lettres signées de sa main, et leur récit y était couché tout

au long. » (1) |

Que contenaient ces lettres? Il est assez difficile de le dire exactement, car copie n’en a pas été conservée. Nous avons cependant un témoignage précieux. C’est celui de Munster, qui, en 1510, interrogea une troupe de Bohémiens à Heidelberg et fut assez heureux pour obtenir quelques renseignements qu’il a consignés comme suit:

« Estant à Heydelberg, je m’accointoy des principaux de ces rustres cy, et à grant peine peux je arracher cecy d’eux, qu’ils me mostrassent les lettres qu'ils se vantent avoir des Empereurs. Finalement ils me monstrèrent une copie de quelques

lettres, qu’ils avoyent impétré de l'Empereur Si-

(4) De l'apparition et de la disparition des Bohémiens en Europe. Bataillard, &. IL, p. 456. |

ns

Lio es gismond à Lindau, esquelle estoit faicte mencion comment leurs ancestres avoyent jadis laissé la religion chrestienne pour quelque temps en basse Egypte et estoient retournés aux erreurs des payens et qu'après leur repentance, il leur avoit esté enjoinct, qu’autant d’années que leurs prédécesseurs avoient esté en cest erreur des payens, autant d'années aussi aucun de toutes les familles d’entre eux s’en iroient voyager par le monde afin que par un tel bannissement et exil ils obtinssent la remission de ce péché là... » (1)

Avec les idées religieuses de l’époque, comment des pèlerins se présentant dans de pareiïlles conditions n’auraient-ils pas été bien reçus, surtout lorsqu’à l’appui de leurs dires ils présentaient un ‘ sauf-conduit aussi puissant et qui, pour ainsi dire, authentiquait leur fable?

Au reste, le pèlerinage allait bientôt toucher à sa fin, car les Bohémiens avaient soin de dire que la pénitence à eux imposée devait durer sept ans, et que sur ces sept ans cinq étaient déjà écoulés. Les pays qu’ils traversaient pouvaient donc avoir l’espérance de ne plus les revoir, et, s’ils commettaient quelques méfaits, cela ne se renouvellerait pas. | ;

(1) Munster. Cosmographie universelle de tout le monde. T. 1, 2: partie, p. 879.

Bien nel par tout le monde, les Bohémiens quittent l'Allemagne et traversent la France en 1419. « Au début de l’année 1422, dit M. Challier, le hasard de leur course entraîna les vagabonds loin de l’Empire, hors duquel les lettres impériales n’avaient sans doute qu’une médiocre influence. De plus, ces certificats étaient vieux de cinq années déjà. Nos Bohémiens songèrent alors à se mettre sous la protection du Pape lui-même. Il leur sembla tout d’un coup indispensable de posséder de lui aussi des lettres de protection. Et ce fut pour les obtenir qu’ils entreprirent le voyage de Rome (1). Et M. Bataillard écrit de son côté: « Bientôt une idée lumineuse s’empare de nos aventuriers: ils s'étaient donnés pour des pénitents; il était dans leur rôle d’aller à Rome: ils avaient des lettres de protection de l'Empereur; pourquoi n’en auraient- “ils pas du Pape? » (2).

. Est-ce bien sûr? D’abord les lettres Le protection de l’Empereur n'avaient pas une influence aussi médiocre que M. Challier veut bien le dire. Je n’en veux d’autre preuve que le texte qui relate la présence de caravanes devant la ville de Sisteron, texte cité plus haut, et qui constate qu’on

(1) Challier, p. 56.

(2) Bataillard. Les débuts de l'immigration des Tziganes dans l’Europe occidentale au XV: siècle, p. 20.

NS

leur fit bon accueil, bien que « leur étrange visite ne fut pas sans inspirer des craintes. On leur en- | ) voya des vivres, suivant en cela 1 'exemple des autres villes de Provence où ils avaient passé ».

Ainsi ce n’est pas seulement à Sisteron, mais partout, qu’on les reçoit bien: on leur fournit

même des vivres. Pourtant, à ce moment, ils n’ont encore comme sauf-conduit que la ie de l’Empereur d'Allemagne.

Et puis, qu'est-ce qui nous. antorise à supposer que «ce fut pour obtenir » des lettres de protection « qu’ils entreprirent le voyage de Rome »?

N’est-il pas plus naturel de croire que le hasard de leur course les a amenés en Italie, et qu’une fois : là ils ont demandé des lettres de protection au Pape, fidèles en cela à leur ligne de conduite, qui était de se faire protéger par les puissants? [ls avaient demandé des lettres de protection à 1’Empereur en traversant l'Allemagne: quand le hasard les conduit en Italie, ils en demandent au Pape; et tout à l’heure nous verrons qu’ils vont en solliciter du roi de France quand le hasard les amènera en ce pays. Et ce qui nous inciterait à penser que c’est le hasard qui dirige leurs caravanes, c’est que leurs itinéraires ne paraissent pas avoir été tracéS"d’après un plan bien mûri, Mais au gré de la fantaisie la plus folle. On les voit, en effet, après avoir pris une direction déterminée, revenir sur leurs pas, puis faire des détours im-

Nr ere

menses, et hésiter beaucoup avant de prendre une

route. Ils paraissent érrer à l’aventure, se préoc-

. cupant exclusivement d'obtenir la protection des autorités.

Du reste, il nous importe peu qu une raison où une autre les ait poussés sur telle ou telle route, ce : que nous nous proposions, c'était d'établir d’où ils venaient, où ils avaient été, quels pays ils avaient parcourus et quel accueil ils avaient reçu des pouvoirs publies. C’est sur ce point que nous - voulons nous cantonner.

5 Les nomades, après avoir traversé la France, ‘entrent done en Italie et vont jusqu’à Rome, où ils sollicitent du Pape des lettres de protection. C'était au mois d’août où de septembre 1422. Le Pape Martin V fit droit à leur requête.

. On n’est pas plus fixé sur le libellé de ces lettres que sur celui de la lettre à eux remise par l’Empereur Sigismond. |

Nous savons cependant, par le texte cité au chapitre précédent, extrait du journal d’un bourgeois de Paris et relatant l’arrivée des Bohémiens devant cette ville, que ces lettres mentionnaient que «tout evesque ou abbé portant crosse leur donroit pour une fois dix livres tournois ». Ces lettres contenaient aussi l’explication du voyagé des Bohémiens qui se trouve déjà dans les lettres de l’Empereur. C’est ce qui résulte d’une délibération de l’Echevinage de la ville d'Amiens du 27 septembre

ES 1497, prise & sur le veu de la lettre dudict Sainet- Père, qu ’on le souffresit (le comte) et laissât passer ; = pour son voyage qu’il avoit intencion de faire, et qu’on feist à lui et à ceux de ses compagnie omasne pour aider à vivre, et qu ’à ceulx qui ce feroient nostre dict Sainct-Père donnoïit indulgence et de 9 don de leurs pechez » (1). à Ces lettres durent être extrêmement oies aux Bohémiens, non seulement en Italie, mais dans toute la chrétienté. Ces ptétendus pèlerins, nous l’avons déjà vu, avaient des apparences assez peu catholiques, ils se livraient à des opérations magiques et pratiquaient la sorcellerie puisqu'ils lisaient le passé et l’avenir « ès-mains des gens» ; ils risquaient donc fort de paraître suspects au re et à cette époque cette suspicion ne se mamifestait pas simplement d’une manière platonique. On comprend dès lors le parti qu’ils pouvaient tirer de lettres où le Pape lui-même déclarait qu’ils étaient de bons chrétiens pèlerinant pour obtenir rémission de leurs péchés. Aussi exhibèrent-ils complaisamment ces lettres aux autorités des pays qu’ils traversèrent par la suite; nous le voyons par la délibération ci-dessus des échevins de la ville d’Amiens.

(1) Bataillard. Les débuts de l'immigration des Tziganes dans l’Europe occidentale au XV° siècle, p: 8.

NU Ne

Ainsi que nous l’avons dit, les Bohémiens avaient

‘ pris pour ligne de conduite d’implorer la protec-

tion des puissants de tous les pays qu’ils traversaient: c’était pour eux le seul moyen de pouvoir poursuivre en paix leur voyage. Aussi, bien que

nantis de la lettre de l’Empereur d'Allemagne et De,

de celle du Pape, ils n’en vont pas moins solliciter un passe-port identique du Roi de France.

Plusieurs documents permettent d'affirmer qu’ils l’ont obtenu. « C’est d’abord Grellmann, qui rapporte que & Vehner assure que les Bohémiens de France produisirent d'anciens privilèges qui leur avaient été accordés par les rois de ce pays. » (1)

« Une pièce, datée du 8 août 1504, laisse entendre à n’en pas douter que les Bohémiens étaient, au moins dès cette époque, porteurs de lettres du Roi de France. Il s’agit d’un acte intitulé: Assignation de paiement des frais d’un ordre contre les Egyptiens… Cette assignation rappelle, dans son texte, ‘le contenu des lettres missives ordonnant : que les Bohémiens » fussent chassez, detroussez et vuydez dehors, nonobstant aucunes lettres qu’ils pourront avoir dudict seigneur lesquelles sont cas- sées et adnulées ».

» On a un autre document très curieux. C’est une question juridique posée dans « le dictionnaire

(1) Challier, p. 57.

eu des Arrêts ou Jurisprudence universelle et autres Tribunaux » de M. Jacques-Pierre Brillon: & Si l’on peut faire le procès aux Egyptiens et Bohémiens, ayant permission du Roy d’aller par toute : la’ France, et si, faisant des vols, ils peuvent être arrêtés par le prévôt des maréchaux ».

Page 1