LES BOHÉMIENS ET L'ÉGLISE
Pour être fixé sur la situation juridique des Bohémiens sous l’ancien régime, il n’est pas suffi-
sant d’avoir examiné leurs rapports avec l’autorité
royale. A côté du pouvoir civil, surtout dans les premiers temps de l’apparition des nomades, se dressait une autre puissance qui n’était pas moin-
dre: l'Eglise.
L'Eglise n’était pas, en effet, seulement une
puissance morale,s”’occupant uniquement d'intérêts
spirituels; ou plutôt, même ne s’occupant que de ces intérêts spirituels, du salut des âmes, elle avait à sa disposition pour accomplir sa mission de sérieux moyens de coercition.
Elle avait ses tribunaux, les officialités et l’inquisition dont la compétence était très étendue, puisqu'ils connaïissaient non seulement des matières exclusivement religieuses, telles que les délits de sorcellerie, d’hérésie, etc... mais encore, à
Le
l’origine, des matières purement civiles, telles que celles relatives au mariage, qui ne ressortirent qu’assez tard des juridictions royales. L'Eglise détenait aussi les registres de l’Etat-civil, puisque, jusqu’en 1789, in y en eut “5 autres que les registres paroissiaux. | ;
En ce qui concerne l’état- + il est Dia certain que nos Bohémiens, qui pour la plupart n’en possèdent pas aujourd’hui, ne devaient pas en avoir davantage alors. Par ailleurs, ils s’en préoccupaient fort peu: cette absence d’état-civil était en ce temps-là moins gênante qu’à notre époque plus policée, où constamment ils ont à fournir des pièces, qui anciennement n’étaient pas exigées d’eux.
Nous n’examinerons que très brièvement les rapports des nomades et de l’église, d’abord parce qu’ils sont en dehors du‘cadre de cette étude, ensuite parce que nous serons le plus souvent réduits à des hypothèses. Les documents, en effet, font la plupart du temps défaut; nous ne les retrouverions que s’il nous était possible de compulser et étudier de près les archives des officialités et autres PE naux ecclésiastiques.
Pendant longtemps les Bohémiens durent inspirer, sinon une confiance absolue aux autorités religieuses, du moins échapper à la répression des tribunaux de l’Eglise. Ils se disaient très bons chrétiens, et, à l’appui de leurs dires, produisaient des documents probants.
Re
. Ainsi que nous l’avons vu, n’avaient-ils pas des
lettres de protection de l'Empereur Sigismond, du
Roi de France et du Pape lui-même; et dans ces lettres n’était-il pas dit de laisser circuler en paix ces pauvres gens, fidèles qui devaient errer sept ans de par le monde pour obtenir rémission de leurs péchés? Des souverains se portaient pour ainsi dire garants de leur religion, et le Pape, chef suprême ‘de cette religion, s’en portait garant lui aussi. Sa lettre de protection était même conçue en termes beaucoup plus catégoriques que celles des autres souverains. Aux yeux des autorités ecclésiastiques, elle authentifiait la version donnée par les nomades pour expliquer leur course à travers le monde. C’était un brevet d’orthodoxie; et le Pape
“ne se contentait pas de les couvrir de son-autorité, il disait, en outre, que ceux qui les recevraient
bien et faciliteraient leur pénitence obtiendraient le pardon de leurs fautes. Il ordonnait même à chaque évêque de faire un don de 7 livres à tout Bohémien qui se présenterait devant lui.
Et cependant, malgré ces sauf-conduits, les Bohémiens devaient éveiller les soupçons du clergé. Ils étaient des « pénanciers » nantis de lettres de l'Empereur, du Roi et du Pape; ils se disaient bons chrétiens, et les lettres en question corroboraient leurs dires; et cependant « en leur compagnie avoient sorcières qui regardoïent es-mains des gens
AR NAA ire et disoient ce que advenu Joue a ou à advemir » (b):
Aussi voyons-nous que malgré les lettres de pro-. F tection qu’ils exhibent à tout venant, l’archevêque de Paris, dès 1427, prend des sanctions contre eux,
. C’est ce qui résulte d’un texte précédemment cité … extrait du «Journal d’un bourgeois de Paris ».
Ce texte nous apprend que l’archevêque, au lieu de faire aux Bohémiens le don de 7 livres que prescrivait le Pape, les excommunia ainsi que ceux à qui ils avaient prédit l’avenir, et leur fit lever le camp. : EVE Les Bohémiens durent peu se soucier d’être ex-. clus de la communion des fidèles, quoique cette ‘mesure ne fût pas encore aussi platonique que de. nos jours. Cependant elle constituait un précédent
fâcheux à leur encontre, et de plus elle était de nature à faire douter de la toute- -puissance de leurs sauf-conduits. :
Par la suite, leurs mécomptes devaient s’aggraver; l’autorité ecclésiastique se montra de plus en
plus hostile à partir du moment surtout où le pouvoir civil prit de son côté la décision de mettre un ‘terne aux déprédations des errants.
On leur appliqua, en dehors des peines spirituel-
(1) Journal d'un, Bourgeois de Paris. Texte PER ment cité.
PRE = les de l’excommunication, celles que les ordonnar. ces royales édictaient contre les sorciers et devins. Traqués comme vagabonds et conduits aux galères, ils le furent aussi comme devins et menés au bû-
cher. \ Dee)
Le