‹ Les Nombres Indices: de la Variation des PrixChapitre 13 sur 79 · MV+MV'=PQ · texte numérisé non relu

MV+MV'=PQ

Précisons que cette équation n’exprime ni une loi théorique ni une vérité expérimentale, mais une simple identité qui résulte de la définition même des termes dont elle se compose. Son emploi s’est cependant révélé extrêmement fécond.

L'indice P n’est d’ailleurs autre que l’indice du type « circulation » préconisé bien antérieurement par Foxwell et dans lequel on prenait « pour mesure de l’appréciation ou de la dépréciation le changement dans la valeur en monnaie qui change de mains dans une certaine collection de ventes, comprenant toutes les marchandises achetées et vendues annuellement à l’époque de base ou à l’époque considérée ou quelque moyenne entre des quantités » (1).

Il existe enfin une autre forme de nombre indice du mouvement des prix, qui appartient au type « échange ». Une expérience plus que séculaire apprend qu’il se produit dans l’activité des affaires des oscillations quasi-périodiques qui affectent un certain nombre de grandeurs économiques, telles que le taux de l’escompte, le taux de l'intérêt, le cours des valeurs mobilières, le volume des émissions de ces mêmes, valeurs, l’importance du chômage, etc., ainsi que les prix de gros des marchandises. Ces phénomènes se succèdent dans des ordres déterminés, et leur théorie — la théorie des crises économiques — est une des plus belles constructions de la science économique actuelle. L'existence de liens assez

(1) Edgeworth, Papers, p. 295.

étroits entre la situation économique générale et le mouvement de certains prix à donc amené à construire un indice du mouvement des prix de gros destiné à servir de « baromètre des affaires ».

Outre ces types généraux, économistes et statisticiens ont été bien entendu conduits à calculer pour les besoins de leurs travaux de multiples variétés de nombres indices du mouvement des prix ou du pouvoir d’achat de la monnaie; je signalerai seulement, en raison de leur emploi assez fréquent, les nombres indices des prix des marchandises entrant dans le commerce extérieur, qui, associés aux chiffres exprimant la valeur du commerce extérieur, permettent de calculer un indice de l’activité du commerce extérieur, les nombres indices des prix des produits agricoles. etc.

Les applications que l’on peut faire des nombres indices des prix sont donc très variées. On peut les ranger en deux catégories : mesure des variations du pouvoir d'achat de la monnaie en biens et services indéterminés, mesure des variations du pouvoir d’achat de la monnaie en biens et services déterminés en nature et quantité. Plusieurs auteurs, et notamment M. Lucien March, appellent « indices monétaires » les indices du premier type, « indices budgétaires » les indices du second type. Cette dernière expression n’appelle aucune critique, si l’on donne au terme « budget » un sens très large et si on l’applique à un ensemble de biens et services déterminés, qu’il s’agisse de biens et services produits, échangés ou consommés. Maïs le terme « monétaire » appliqué aux indices de la première catégorie est à la fois trop précis et un peu impropre : trop précis parce que les indices de la première catégorie ne peuvent avoir pour but que d’exprimer une tendance commune aux divers prix, tendance qui peut avoir son origine ailleurs que dans un phénomène purement monétaire, impropre parce que les indices du type « circulation » ou « échange », tels que celui de Foxwell ou l’indice P de l’équation d'échange, méritent

mieux que les indices de la première catégorie l’appellation d'indices « monétaires ».

Le but pour lequel est calculé un nombre indice du mouvement des prix influe sur sa constitution générale, et principalement sur le choix des données à introduire dans le calcul de l'indice et sur l’importance à donner respective-

ment à chacune d'elles.

Dans l'indice du pouvoir d’achat de la monnaie en biens et services indéterminés, ou dans les indices du type « circulation » ou « échange » il est évident que l’on doit prendre en considération toutes les transactions donnant lieu à échange de monnaie, non seulement les transactions du commerce de gros comme on le fait habituellement, mais aussi les transactions du commerce de détail, les transactions en valeurs mobilières, en biens immeubles, les salaires, etc. Dans son livre « The Purchasing Power of the Money », le professeur Irving Fisher s’est efforcé de démontrer qu'il suffisait de considérer les transactions commerciales en gros. Partant de statistiques relatives à 1909, il émet l’avis que, pour l’ensemble des Etats-Unis, les transactions en immeubles ne représentent pas plus de 1 % et les transactions en valeurs mobilières pas plus de 8 % de l’ensemble des transactions monétaires; il rappelle en outre que d’après une évaluation du professeur Kemmerer, les paiements de salaires ne représenteraient pas plus de 3 % des paiements totaux. La faiblesse de ces chiffres n’est pas sans surprendre. En admettant avec le professeur Irving Fisher que les transactions au détail soient deux fois plus importantes que les transactions en gros, il n’en resterait pas moins que celles-ci ne constitueraient que 30 % environ des transactions monétaires totales. Il est vrai que le professeur Irving Fisher pense que les prix de gros sont plus typiques que les autres, mais cela n’est pas certain. Quant aux salaires, il n’est nullement démontré que, même pour les salaires aux pièces, ils varient comme les prix de gros des marchandises.

M. Lucien March est d’avis (1) d’exclure les transactions immobilières parce qu’elles manquent de régularité et s’appliquent à des choses dont la valeur intrinsèque est très variable, pour des raisons indépendantes de l’influence monétaire, de sorte que cette influence est loin d’être prépondérante, et les transactions en valeurs mobilières parce que le rendement des valeurs, les chances de plus-value qu’elles présentent, les buts lointains auxquels songent ceux qui les achètent, influent plus sur les cours que les phénomènes monétaires. On ne saurait méconnaître la valeur de ces arguments, mais rien ne prouve à priori qu’ils ne s’appliqueraient pas également aux prix de gros des marchandises. Sans doute aussi, les professeurs Kemmerer et Irving Fisher ont essayé de combiner dans un indice les prix de gros des marchandises, les prix des valeurs mobilières et les salaires et ont trouvé des résultats peu différents des résultats basés uniquement sur les prix de gros des marchandises, mais rien ne donne le droit de généraliser cette conclusion. J’estime au contraire qu’un indice du pouvoir d’achat de la monnaie en biens et services indéterminés doit comprendre les prix de toutes les sortes de biens et services donnant lieu à des transactions monétaires (2) ou que, s’il est pratiquement impossible d'utiliser d’autres données que les prix de gros, on n’a pas le droit d’appeler l’indice obtenu « indice du pouvoir d’achat de la monnaie ».

M. Carl Snyder (3) a fait un essai très intéressant de calcul d’un indice du niveau général des prix. La difficulté était naturellement de déterminer l'importance à accorder à chacun des indices partiels représentant la variation des divers groupes d'éléments composant l'indice. M. Snyder a d'abord déterminé grossièrement cette importance à l’aide

(1) I. I. S., 1924, % partie, p. 26.

(2) Cf. dans le même sens Snyder, A. S. A., 1924, et Divisia, R. E. P:., (3) Art. cité.

des statistiques courantes, puis il a rectifié ces premières données en comparant l’indice obtenu ainsi, à l’indice du volume du commerce À, et à l’indice de la valeur des échanges V. Ce dernier était obtenu en prenant pour caractéristique des valeurs le montant des chèques compensés (ce montant n’était connu que pour un certain nombre de banques ; le montant total a été obtenu en comparant le total des dépôts dans les banques considérées au total général des dépôts dans toutes les banques américaines). M. Snyder a été amené à donner les poids suivants aux indices partiels :

Prix de gros des marchandises 20 Indice des salaires 35 % Elément du coût de la vie 35 % Loyers 10 %

M. Snyder a constaté que l’indice du niveau général des prix ainsi trouvé était beaucoup plus stable que l’indice des prix de gros des marchandises et ne présentait pas de variations cycliques.

Les indices du mouvement des prix, qui appartiennent au type « consommation », doivent faire état des variations dans les prix des produits finis, des services comme les services domestiques, les consultations du médecin, de l’avocat, etc., et une fraction de l’outillage produit. Les matières premières ni les salaires industriels ne doivent être pris en considération, si ce n’est pour représenter éventuellement les produits finis correspondants. Le professeur Edgeworth a exposé (1) dans une analyse très fine et très intéressante, au moins au point de vue des principes, pourquoi on devait théoriquement tenir compte des biens immatériels et pourquoi on peut en pratique les négliger : « On a soutenu qu'il fallait

(1) Papers, p. 211, note 1:

exclure les « services » en tant que distincts des biens matériels, sous prétexte que les travailleurs « improductifs » sont payés sur les produits de l’industrie productive. L’argent que nous dépensons en chanteurs et en danseurs aboutit aux bouchers et aux boulangers; inclure les dépenses en chant et en danse dans l’inventaire national en même temps que la dépense totale en viande et en pain, ce serait donc

compter deux fois la même portion de richesse. Certainement cette remarque est pertinente quand l’objet est de mesurer la quantité de richesse définie comme quelque chose de matériel. Mais ici ne serait-il pas théoriquement aussi raisonnable d’omettre le pain et la viande et de baser notre étalon uniquement sur le prix des théâtres, etc., sous prétexte que ce que nous payons au boucher et au boulanger aboutit aux music-halls qu'ils fréquentent. Non, dira-t-on, car une bonne partie de leur revenu doit être dépensé en nécessités matérielles. Soit, mais de même une bonne partie des salaires du travail improductif pour être dépensée en utilités immatérielles. Ce qui est gagné en enseignant la littérature peut être dépensé en billets d’opéra. Théoriquement il est aussi arbitraire d’exclure toutes les utilités immatérielles que de ne comprendre qu’elles. La différence entre les deux erreurs n’est qu’une différence de degré et d’importance pratique. En fait, dans le monde actuel, la moins imparfaite des deux méthodes est celle qui inclut les biens matériels et exclut les biens immatériels. Mais l’inverse pourrait être vrai dans une île heureuse où les nécessités matérielles de la vie seraient obtenues presque pour rien et où les principales transactions monétaires seraient constituées par l’échange de services mutuels ».

Dans ces indices, l’importance donnée à chaque élément doit être proportionnelle à la valeur de la consommation de cet élément; en pratique, comme les statistiques portant directement sur la consommation sont rares, on est amené fréquemment à évaluer la consommation à l’aide des statistiques de production et des statistiques du commerce ex-

térieur, en ajoutant l’importation à la production et retranchant l’exportation; on néglige ainsi la variation des stocks.

Dans les indices du type « capital », on ne tient compte que des prix des éléments du capital et on donne à chaque élément une importance proportionnelle à la quantité existante de cette espèce de capital et non pas aux quantités qui en sont échangées ou consommées dans l’unité de temps, comme on le ferait dans le type « échange » ou le type « consommation ». La distinction est notable, car les immeubles, par exemple, constituent une part importante du capital existant, alors que les ventes d'immeubles ne représentent qu’une part relativement peu considérable dans l’ensemble des ventes, tandis qu'inversement les denrées alimentaires, par exemple, donnent lieu à des échanges importants et ne forment qu’une fraction insignifiante du capital existant.

Les indices du type « échange » ou « circulation » doivent comprendre en principe les mêmes éléments que l'indice dit « monétaire », c’est-à-dire tous les biens et services entrant dans l’échange, et l’importance donnée à chaque élément doit être proportionnelle à la valeur des échanges portant sur cet élément.

Le « baromètre des affaires » ne doit comprendre que les prix de gros des marchandises, et même en principe que ceux des marchandises qui sont particulièrement sensibles aux variations générales de l’activité économique. L'importance à donner à chaque élément ne diffère de celle qui lui est donnée dans l'indice de l’équation d'échange que sur un point : l’indice de l’équation d’échange tient compte du nombre de fois que chaque élément change de propriétaire, l’indice de la prospérité des affaires n’en tient pas compte. En effet, chaque fois qu’un bien est échangé, cet échange implique l’emploi de monnaie ou d'instruments de crédit. Au contraire, l'importance économique de la fonte, par exemple, ne dépend nullement du fait que l’industrie métallurgique est plus ou moins intégrée.

L'indice de la prospérité des affaires, tel qu'il est habi-

tuellement conçu, a soulevé certaines critiques de la part de M. Snow (1), dont les observations se trouvent confirmées par les calculs effectués par M. Norman Crump. M. Snow a attiré l’attention sur le fait que si les périodes de grande activité économique coïncident en général avec les périodes de hausse des prix, la réciproque n’est pas vraie pour certaines industries; ainsi la hausse des prix dans l’industrie cotonnière anglaise est bien une marque d'activité de cette industrie, mais au contraire la hausse du prix des peaux, qui doivent être regardées comme étant essentiellement un sous-produit du commerce de la boucherie, entraîne toujours un marasme de l’industrie du cuir. M. Snow estime donc que, pour obtenir un indice de l’activité industrielle dans son ensemble, il faudrait calculer une série d’indices spéciaux, indiquant l’activité de chaque industrie en particulier, que l’on combinerait ensuite en tenant compte de l’importance relative des différentes industries.

Il reste à examiner un point qui à une importance capitale. Tous ces nombres indices supposent une comparaison, soit dans l’espace, soit, plus souvent, dans le temps. Il est donc indispensable que les éléments comparés soient identiques aux deux endroits ou aux deux époques. Il faut par suite se limiter aux articles susceptibles d’une définition et d’une identification précises, qui demeurent dans la production, l’échange ou la consommation pendant de longues périodes, s’il s’agit d’une comparaison dans le temps, ou dans des régions étendues, s’il s’agit d’une comparaison dans l’espace, et qui aient une importance suffisante dans la production, l’échange ou la consommation.

Cette condition est relativement facile à satisfaire, s’il s’agit d'indices à bases enchaînées, qui ne comportent que des comparaisons entre deux époques successives (ceci sous réserve de l’inconvénient corrélatif que si les anneaux de la

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chaîne sont faciles à construire, ils sont difficiles à réunir), mais elle peut être difficile à satisfaire dans le cas des indices à base fixe. Dans l’état actuel des statistiques, il faut reconnaître qu’en y consacrant beaucoup de soin, on peut assurer cette identité d’une manière assez satisfaisante pour les prix de gros des marchandises; de même, quoique déjà avec plus de difficulté, pour les prix de détail des marchandises consommées par des classes sociales ayant une consommation assez uniforme et assez peu variée, comme la classe ouvrière, mais que pour l’ensemble des prix de détail, pour l’ensemble des salaires, pour les transactions immobilières, etc., on ne peut assurer qu’une identité très grossière et en général tout à fait insuffisante.

Il en résulte que les seuls éléments dont nous puissions étudier les variations d’une manière suivie sont les prix de gros des marchandises, et dans certains cas les prix de détail correspondants. Les considérations qui viennent d’être développées au sujet des différentes formes d’indices sont donc surtout théoriques. Est-ce à dire qu’élles sont inutiles ? Je ne le crois pas. D’abord nous devons espérer que le champ des statistiques de prix, aujourd’hui très réduit, ira en s'étendant et il est important de savoir dans quelle direction il convient de chercher à l’étendre. Ainsi que M. Wesley Mitchell l’a fait observer, « le jour n’est pas encore venu où les applications des indices seront assez différenciées et standardisées pour justifier la publication régulière de nombreuses séries à but spécial », mais ce jour viendra peut-être bientôt. Ensuite il faut que nous ayons toujours présentes à l'esprit la signification et la portée exacte des séries de nombres indices qui sont actuellement publiées, et que nous sachions que nous ne pouvons, sans commettre une certaine erreur, leur donner des applications pour lesquelles elles ne sont point faites, par exemple les considérer comme l’expression du pouvoir général d’achat de la monnaie, ou de la variation du niveau général des prix, ou les présenter comme un étalon pour les contrats à long terme. Il se peut

qu'étant donnée l’approximation dont nous avons besoin dans ces applications spéciales, l’erreur en question soit négligeable, encore faut-il savoir qu’elle existe.

Les seules séries de nombres indices du mouvement des prix qui soient actuellement publiées sont des indices du mouvement des prix de gros des marchandises, appartenant le plus souvent au type « consommation » et quelquefois au type « production » (exceptionnellement au type « échange »), des indices de l’activité des affaires, ou baromètres des affaires, utilisant également les prix de gros des marchandises et des indices du coût de la vie, utilisant les prix de détail des marchandises et les prix de quelques services. IL convient de signaler que beaucoup des indices des prix de gros sont des indices simples, et qu'il est difficile de déterminer exactement à quel type ils appartiennent; ils ont, parfois ouvertement, parfois tacitement, la prétention d’exprimer le mouvement général des prix, ou le pouvoir d’achat de la monnaie par rapport aux marchandises en général. C’est plus particulièrement des différentes sortes d’indices des prix de gros des marchandises que je m’occuperai dans les chapitres qui vont suivre, réservant pour une deuxième partie l’étude des particularités propres aux indices des prix de détail et du coût de la vie.

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