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CHAPITRE IX

cA la Bcuignité de Dieu et à son Amour infini pour les hommes.

ÉLÉVATION I:T PRIERE

Seigneur, que votre esprit est doux et que votre bénignité est grande envers toute créature! Car lorsque vous ne manquiez de rien et que vous vous suffisiez pleinement à vous-même, vous avez tiré tout cet univers du néant, afin de faire sentir à chacun des êtres, selon qu'il en est capable, la douceur de votre bonté, et d'imprimer en lui un vestige de votre beauté. Ce n'est ni pour votre convenance ni pour votre utilité que vous avez fait tout cela, mais uniquement pour l'avantage de vos créatures, afin que chacune selon sa petite mesure fût participante

246 Léonard Lcssttis.

de vos biens et goûtât le fruit de votre bénignité.

C'est donc par vous que toutes choses sont tirées de Tabîme de leur néant; c'est de vous qu'elles reçoivent l'être si cher à toutes, et avec l'être, l'espèce, la beauté^ le désir du bien et la fuite du mal, les forces et les fonctions, les inclinations et les mouvements, la situation et l'ordre, la perfection et le terme. Vous donnez à chaque être ce qui lui est commode et qui a du charme pour lui. Vous accordez aussi aux animaux un sentiment multiple de ce qui est bon et agréable, et comme une ombre et le degré le plus inférieur de la félicité.

C'est pourquoi toutes choses vous louent, et de leurs voix silencieuses entonnent en votre honneur un hymne sacré par lequel elles célèbrent de la manière la plus éclatante votre puissance, votre sagesse, votre bonté, votre providence. Car les deux racontent la gloire de Dieu, et le firmament annonce V œuvre de ses mains. Le jour parle au jour, et la nuit à la nuit; il n est point de discours, poiiH de langage dans lequel on n'entende

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cette voix ; sou éclat s'est répandu dans tout lunivers.^ et a retenti jusqu'aux extrémités de la terre (i).

Mais votre bénignité, ô mon Dieu, éclate d'une manière incomparablement plus excellente dans notre nature, car vous nous avez créés à votre image et à votre ressemblance, nous faisant porter sur le front le caractère de votre face. Vous nous avez donné l'entendement, la volonté, la mémoire, qui nous rendent capables de votre divinité, de votre gloire et de votre béatitude. Vous nous avez comblés de secours divins, vous nous avez ornés de vos grâces, pour mériter et acquérir des biens d'un si grand prix. Vous nous avez député vos anges pour nous défendre et pour nous diriger. Enfin, ce monde avec tous ses biens et toutes ses richesses, vous l'avez fait pour être notre demeure et notre consolation, et vous nous lavez livré. Que peut-on concevoir de plus grand que ces bienfaits, et de plus admirable que cette bénignité ? Et combien l'admiration redouble, quand on pense que

(I) Psal. 18.

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VOUS avez fait tout cela pour nous élever à un état divin, et nous rendre participants de votre félicité !

Vous possédiez par votre nature la plénitude la plus absolue de gloire et de félicité. Mais, dans cet état, votre bénignité, ne pouvant se contenir en elle-même, s'est répandue sur votre créature pour la rendre participante de si grands biens. C'est ce qui vous a porté à créer les anges et les hommes capables d'une si haute destinée, et à tirer du néant tout cet univers avec ses richesses en faveur de l'homme.

S'est-il jamais trouvé monarque sur cette terre qui ait fait part de son royaume à des esclaves vils et abjects? Et toutefois les rois et les esclaves sont égaux par nature ; la différence entre eux ne vient que de la fortune et des choses extérieures.

Quant à nous, nous ne sommes pas seulement infiniment éloignés de vous par la condition de la nature, mais nous sommes encore au dernier rang des créatures intelligentes. Et, néanmoins, vous nous avez aimés par-dessus toutes les autres, et vous

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avez épanché sur nous, en plus grande abondance que sur aucune autre, les richesses de votre divine bonté. C'est là le génie et la pente de la bénignité : de s'abaisser vers ce qui est bas^ de recueillir ce qui est abject, d'élever ce qui est humble, et de communiquer plus abondamment ses richesses, de porter plus de secours là où il y a plus grande nécessité.

« Vous êtes véritablement, ô mon Dieu, comme lexprime saint Bernard, un amour tout-puissant, une force souverainement bienveillante, une raison immuable, une éternelle douceur; créant Tâme, pour la rendre participante de vous-même \ la vivifiant, pour qu'elle ait le sentiment de son créateur; la touchant de votre doux contact, afin qu'elle se porte vers vous par le désir ; la dilatant, pour qu'elle se remplisse de vous ; la justifiant, pour qu'elle mérite; l'enflammant, pour qu'elle brûle de zèle; la fécondant, pour qu'elle produise des fruits ; la portant à l'équité, la formant à la bienveillance; la modérant pour la sagesse; la fortifiant pour la vertu; la visitant, pour la con-

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soler -, rilluminant , pour accroître ses connaissances-, la conservant, pour Timmortalité; la remplissant, pour la félicité; Tenvironnant, pour la sécurité (i). » C'est ainsi que vous nouscouronnezde votre miséricorde et de votre compatissante douceur-, c'est ainsi que vous nous remplissez et que vous nous entourez de toutes parts de vos bienfaits, afin de nous faire connaître votre bénignité et votre amour, et nous exciter par là à vous rendre amour pour amour.

Vous avez résolu de nous ramener par Tamour à notre principe, de nous unir à votre bonté et à votre beauté, et de nous transformer en vous-même. Pour cela, il n'y avait point de moyen plus efficace que l'amour. Car Tamour est une force extatique et unitive qui nous fait sortir de nous-mêmes pour nous transférer en vous. Nous ne pouvions pas être changés en vous par nature; ce changement entraînait la destruction de notre être créé-, et cet être détruit, nous ne sommes qu'un pur néant, incapable de tout

(i) s. Bernard., Lib. V. de Considérât ione.

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sentiment et de tout bien. Ce qui ne pouvait se faire par nature, vous avez entrepris de le faire par l'amour. Vous allumez en nous cet amour de mille manières, afin que par son ardeur nous soyons colliquéfiés en vous et absorbés en vous, comme la goutte d'eau qui, jetée dans un tonneau de vin, se change en vin quant à la couleur et à la saveur, bien que la substance de Teau demeure en son entier. L'amour fait que celui qui aime n'est plus à lui, quant à Talfection et au sentiment, et qu'il est changé en la personne aimée, en sorte qu'il ne distingue aucune difierence entre lui et la personne aimée. Il attache tellement celui qui aime à la personne aimée, qu'autant qu'il est en lui il se dépouille de son être, pour se revêtir de la personne aimée, et n'être plus qu'un avec elle. Désormais il ne pense plus ni à lui ni à ses intérêts, c'est comme si ce monde eût fini d'exister pour lui ; mais il est tout entier, par la pensée et par l'affection, dans la personne aimée; il ne pense qu'à ses biens, il ne désire que ses

^^ biens, et ne travaille qu'à les augmenter.

^B Alors il peut dire avec l'apôtre : « Je vis ;

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non^ ce n'est plus moi qui vis^ c'est Jésus- Christ qui vit en moi[i). » C'est ainsi que Tamourfait que l'homme s'oublie, qu'il n'est plus à lui, qu'il meurt à lui, et vit dans Tobjet de sa dilection. C'est de cette manière que celui qui s'attache à Dieu par amour est fait un même esprit avec lui. Voilà la perfection et la consommation des saints, et la vie éternelle : c'est de devenir un avec Dieu par la force de l'amour.

C'est ainsi que nous retournons à notre type primordial, dans lequel nous existons de toute éternité, non en vertu de quelque être créé intrinsèque en nous, mais par la force de l'idée et de la conception de l'entendement divin, qui fait que de toute éternité nous avons existé, nous avons vécu, nous avons pleuré dans la pensée de Dieu, quoique nous ne fussions rien en nous-mêmes. De là, nous sommes passés par l'amour à notre être créé, comme la forme de l'édifice passe de la tête de l'architecte dans l'ouvrage et dans la matière, et comme l'image passe

(i) (înl , I t.

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de rimagination du peintre sur la toile. C'est là que de nouveau nous sommes ramenés par Tamour, et que, ramenés par lamour, nous sommes unis et transformés en Tidée de notre être éternellement existante en Dieu, absolument comme si l'image, se détachant de la toile, pouvait pénétrer dans l'esprit du peintre, et là se joindre intimement à son premier type.

Vous descendez en nous par amour, pour allumer en nous Tardeur de l'amour, et par lui pour ravir nos cœurs en haut, et les convertir en vous. Ainsi que le feu par la force de son ardeur convertit tout en lui, vous qui êtes un feu consumant vous convertissez tout en vous par la force de l'amour. Embrasez nos cœurs du feu de votre amour, et convertissez-les en vous, afin que nous ne pensions qu'à vous et à vos intérêts \ que votre amour brûle tellement en nous, qu'il soit le principe et le terme unique de nos goûts, de nos sentiments, de nos actes et de nos désirs! Que cet amour nous fasse sortir de nous-mêmes, oublier tout ce qui nous regarde, comme si nous n'existions déjà plus,

254 • Léonard Lessiiis.

passer en vous, vivre en vous, demeurer en vous et prendre nos délices en vous! Qu'il nous possède à tel point que toute notre vie soit employée à votre gloire, sans craindre aucun péril, sans refuser aucun travail. Quil change pour nous en amertume tout ce qui est du monde -, en douceur, les travaux les plus âpres entrepris pour vous. En sorte qu'à nos yeux les affronts soient gloire; la pauvreté, richesses -, les persécutions, prospérité-, rinfamie, célébrité du nom; les maladies, consolation -, la mort, vie. Car tous les maux de cette vie supportés pour votre amour sont meilleurs que tous les biens de ce siècle : Si nous compatissons^ nous serons participants du royaume! Par cet amour, soyez, ô mon Dieu, notre vie et notre aliment, notre demeure et notre possession, nos richesses et notre gloire, notre force et notre refuge, notre repos et notre consolation, notre protection et notre assurance, notre joie et notre béatitude! Ainsi soit-il!

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