M. DE SAINT-SAUVEUR, DESSERVANT DE LA CHAPELLE SAINT-JEAN
IfiL chapelle Saint- Jean — Le ministère de M. de Saint-Sauveur. — La famille de Nicolas Bonhomme.— Hélène Des' portes.— La famille Soumande. — M. de Saint-Sauveur, et les grandes familles canadiennes.
NOUS avons dit qu'à partir de 1650 jusqu'à sa mort, M. de Saint-Sauveur se dévoua exclusivement à la desserte de la chapelle Saint- Jean et à réducatio;n des enfants de Jean Bourdon.
Avant de passer en France dans l'automne de 1650, Bourdon avait fait construire à ses frais, près de son manoir Saint- Jean, sur le coteau Sainte-Geneviève, une chapelle en bois pour l'usage de sa famille : les gens de l'endroit pouvaient aussi en profiter. Mais on ne voit pas qu'après sa mort et le départ de ses ^aifants, cette chapelle ait été entretenue : elle
tomba peu à peu en ruines, et ne fut pas reconstruite.
Dans son Rapport au Saint-Siège, de 1660, Mgr de Laval parle de la chapelle Saint- Jean comme d'un édifice à part, distinct du manoir, une des huit églises qui se trouvaient dans le gouvernement de Québec ; et il la met à environ une demi4ieue de la ville ^^\
Cette chapelle, dont nous ne connaissons pas les dimensions, devait accommoder beaucoup les habitants du coteau Sainte-Geneviève, à une époque où la rue Saint- Jean, pour venir à la ville, n'existait encore qu'à l'état de sentier (( rempli de souches, de buttes, de fossés et d'ornières )) . Cette rue ne fut verbalisée qu'en 1667, un an avant la mort de Bourdon, et voici, d'après l'arrêt du Conseil Souverain, en date du 20 juin, le tracé qu'elle suivait à partir de Québec :
(( Le chemin passera par la rue Sainte- Anne entre l'enclos des Pères Jésuites et celui
(i> Il y a un peu plus d'une demi-lieue de la route du Belvédère à la porte Saint- Jean ; un peu plus d*un mille de la porte Saint- Jean à l'avenue des Erables : 2580 pieds de la porte Saint-Jean au portail de l'église Saint- Jean- Baptiste. (Noté de M. Charles Bàillargé, ingénieur de la cité, à l'auteur.) ..-.;,',.,.
des Religieuses Ursulines, pour descendre par un chemin de charroi distant de quinze perches, ou environ, du coin de l'enclos des dits Pères, et suivre un petit coteau qui demeure sur la gauche, passera dans la cour de la maison cidevant appartenante à défunt Abraham Martin, il sera continué droit par sur les terres du sieur de Repentigny à aller gagner le chemin ordinaire qui passe près une fontaine sise sur la terre des Religieuses Hospitalières, pour aller par devant la maison dite Saint-Jean, et de là sur la main gauche de la maison de la veuve et héritiers de défunt Jean Gloria, pour continuer par où il a d'ordinaire passé sur le ruisseau de Saint-François. . . ^^\ ))
Le P. Ragueneau, en sa qualité de supérieur de la mission du Canada, visita la chapelle Saint- Jean au commencement de novembre 1650, et en fit la bénédiction ; il était accompagné du P. Poncet :
(( Le 7 novembre, dit-il, j'allai faire la visite au Cap Tourmente, à Beaupré, à Beauport, au Cap Rouge, et repassant par Sillery j'allai
<i) Jvgements (lu Conseil Souverain^ t. I, p. 409.
à la côte Sainte-Geneviève ^^\ et ne rentrai à Québec que le 15. ))
M. de Saint-Sauveur commença dès lors régulièrement à célébrer la messe dans la chapelle de la côte Sainte-Geneviève. Il avait re- ^ii du supérieur des Jésuites, d'une manière générale, tous les pouvoirs nécessaires pour desservir les habitants de cette mission. Sans avoir le titre de curé, il y exerçait de fait les fonctions curiales. Les habitants du coteau Sainte-Geneviève regardaient la chapelle Saint- Jean comme leur église paroissiale, et y remplissaient leurs devoirs religieux, à l'exception du devoir pascal. Il est probable que M. de Saint-Sauveur avait même la permission de les y marier, avec l'obligation, toutefois, de faire enregistrer tous les actes à la paroisse. Du moins, nous voyons qu'il y célébra neuf mariages, sans compter ceux que le grand vicaire Ango de Maizerets y célébra aussi de son temps.
Mais il n'y avait encore qu'une seule paroisse, celle de Québec ; et c'est à Québec que s'enregistraient tous les actes de l'état civil. Le pain bénit se donnait à la paroisse de Québec
(i) Evidemment par •la route Bourdon,* dont nous avons parlé.
par tous les paroissiens, ceux de Beauport, de Sillery, et de la côte Sainte-Geneviève, comme les autres. Nul n'en était exempt, pas même h gouverneur, qui le donnait à son tour : quelquefois cependant on lui réservait une fête solennelle, comme par exemple le jour de Tan
En parcourant les anciens registres de la paroisse de Québec, on y rencontre assez souvent le nom de M. Le Sueur de Saint-Sauveur ; on n'y trouve nulle part sa signature ^^K Les actes de baptêmes, mariages et sépultures sont tous rédigés à la troisième personne par le supérieur ou quelque autre Père de la mission : aucun n'est signé. M. Torcapel, le premier prêtre nommé par Mgr de Laval pour remplir les fonctions curialés à Québec, est aussi le premier dont on trouve la signature (4 août 1659) dans les registres.
L'ancien curé de Saint-Sauveur de Thury est désigné, dans leà actes, tantôt sous le nom de (( M. Jean Le Sueur », tantôt sous celui de <( M. Jean Le Sueur dit de Saint-Sauveur »,
(i) Journal des. les., p. 22.
(2) Sur les pièces conservées au greffe, il signe *Le Sueur,* avec paraphe.
tantôt enfin sous celui de (( M. de Saint-Sauveur )). Jusqu'à Tannée 1650, on lui donne le titre de ((chapelain des Religieuses Hospitalières )), ou (( chapelain de THôtel-Dieu ». A partir de cette date, il n'a plus aucun titre ; une seule fois, cependant, il est appelé ((prêtre habitué en cette paroisse » ; et une autre fois, on lit : (( Monsieur Jean Le Sueur, Jadis curé de Saint-Sauveur en Normandie. »
Il a fait peu de baptêmes ; et ceux qu'il a faits ont été presque tous célébrés à domicile, lors de ses visites à la côte Beaupré : Jn domo Roberti Drouin ; in domo dicti Grofuelle, etc. Tous les actes, d'ailleurs, comme nous l'avons dit, sont enregistrés à la paroisse de Québec par ie Père Supérieur ou le curé, d'après les notes laissées par le missionnaire.
Mais le bon curé normand consentait quelquefois à être parrain des enfants de ses compatriotes ; et il accordait cette faveur, non pas à ceux qui déjà à cette époque tranchaient un peu du grand seigneui*, mais aux pauvres, aux gens modestes, aux braves et honnêtes bourgeois, auxquels il était sûr de faire un grand plaisir en la leur procurant.
Les vieux documents sont éloquents à leur
manière : un mot qu'ils nous disent, un détail qu'ils signalent est souvent un trait de lumière qui éclaire une situation, dévoile un personnage. Ce que les registres de Québec nous disent de M. Le Sueur nous révèle sa grande bonté de cœur, son dévouement à ses compatriotes, son attachement tout spécial à ses* paroissiens de Thury.
Il y avait sur le coteau Sainte-Geneviève une humble et modeste famille de Thury, celle de Léonard Goujet et Catherine Dufrançois :
les deux époux, dont M. Ferland mentionne la présence au Canada, repassèrent probablement en France, car on n'en trouve aucune trace dans nos registres. Mais leur fille, Catherine Goujet, mariée à Nicolas Bonhomme, de Sainte-Croix de Fécamp, pays de Caux, resta à Québec et fut la souche d'une nombreuse postérité. M. Le Sueur avait la charité de visiter souvent cette ancienne paroissienne. Il le faisait surtout lorsqu'elle était malade, et lui prodiguait alors les consolations dont la religion seule a le secret. Il voulut un jour donner a cette pauvre femme un témoignage spécial d'affection. Ayant été obligé, imrnédiatement après ses couches, d'ondoyer son enfant «n danger de mort, il voulut
ensuite accompagner cet enfant à Téglise paroissiale et le tenir lui-même sur les fonts baptismaux. La marraine fut Hélène Desportes.
Les cérémonies du baptême furent suppléées par le P. Lalemant.
Quelques années plus tard, M. Le Sueur, toujours pour faire plaisir à son ancienne paroissienne de Thury, célébra solennellement luimême dans la chapelle Saint- Jean le mariage de son fils' Guillaume Bonhomme avec Françoise Euchez, de la paroisse de Saint-Eustache de Paris. 11 avait assisté auparavant à leur contrat de mariage ; c'est un service que M.
Le Sueur aimait à rendre à ses chers Normands : ce qui prouve non seulement Tintérêt qu'il leur portait, mais aussi la confiance que leur inspirait son aptitude pour les affaires : ils voulaient profiter de ses lumières et de ses conseils sages et désintéressés. .
Hélène Desportes, qui, avec M. Le Sueur, avait tenu sur les fonts baptismaux Tenfant de Catherine Goujet, était une femme de grand mérite, et jouissait de l'estime toute particulière de l'ancien curé de Thury. Elle était veuve de Guillaume Hébert, le fils de Mme Hubou qui tenait sur le coteau Sainte-Geneviève ce
pensionnat de jeunes filles sauvages dont nous avons parlé, et elle avait épousé en secondes noces Noël Morin, un honnête artisan de la colonie. En 1643, ^- -^^ Sueur baptisa une de ses filles,, Louise, et il la maria en 1659 ^ Charles Cloutier, fils de Zacharie Cloutier. En 1652, il est parrain d'un autre enfant de Noël Morin et d'Hélène Desportes. En 1653, il marie leur fille Agnès à Nicolas* Gaudry, originaire de Feings, au Perche ; puis enfin, en 1660, il assiste au mariage et aux noces de Joseph Hébert, fils d'Hélène Desportes, issu de son premier mariage avec Guillaume Hébert.
Joseph Hébert épousait Marie-Charlotte de 'Poitiers, originaire d'Amiens, en Picardie. Le mariage fut célébré par M. Torcapel ; et il eut pour témoins, outre M. Le Sueur et Noël Morin, Denis- Joseph Ruëtte D'Auteuil, Jean Bourdon, et Louis Couillard de L'Espinay, trois des plus honorables citoyens de la colonie, heureux de donner ce témoignage d'estime au petit-fils du premier colon canadien.
L'amitié de M. Le Sueur était une bénédiction pour les familles qui en jouissaient. Noël Morin et Hélène Desportes eurent le bonheur de voir un de leurs fils, Germain, se cour
sacrer à Dieu dans le sacerdoce. Germain Morin est le premier prêtre canadien né dans le pays. Après avoir été secrétaire de Mgr de Laval, il fut ordonné par ce saint évêque, et se dévoua à Tceuvre du séminaire de Québec.
Une de ses sœurs se fit religieuse dans la communauté de THôtel-Dieu de Montréal ; elle a écrit les annales de cette maison.
Leur père, Noël Morin, était l'un des voisins de Jean Bourdon, sur le coteau Sainte-Geneviève ; son autre voisin, Noël Pinguet, donna, lui aussi, un prêtre à l'Eglise du Canada, et deux religieuses aux Ursulines : Tune de ces religieuses hérita du nom vénérable de Marie de rincamation, qu'elle porta durant soixante et un ans de profession ^^K
Bourdon lui-même vit ses quatre filles embrasser la vie religieuse dans les deux communautés de Québec.
Ces trois familles vrainxent patriarcales de Jean Bourdon, Noël Pinguet et Noël Morin, groupées ensemble au Belvédère, à l'extrémité ouest de la paroisse actuelle de Saint- Jean-Baptiste : quel beau noyau de. colonisation !
(i) Voir Henri de Bemières^ p. 243.
Une autre famille qu'affectionna particulièrement M. Le Sueur, c'est celle de Pierre Soumande et Simone Côté. Pierre Soumande était de la Gascogne : il exerça à Québec le métier de taillandier et acquit une honnête aisance. Il épousa, dans Tautomne de 1649, Simone, fille de Jean Côté, l'un des plus anciens habitants du pays. C'est M. Le Sueur qui bénit leur union dans la maison des Cent-Associés, qui servait alors d'église paroissiale, en présence de Jean Bourdon, Jean Juchereau de la Ferté et Martin Grouvel. Treize enfants naquirent de ce mariage. L'aîné eut pour parrain M. Le Sueur ; il fit ses études au séminaire de Québec, devint l'un des prêtres de cette institution, s'occupa beaucoup de l'école des arts et métiers de Saint- Joachim ainsi que de la colonisation de Saint-Ferréol ^^\ et rendit à tout le diocèse des services inappréciables. Une de ses sœurs, Louise, se fit religieuse à l'Hôtel-Dieu de Québec, et fut choisie par Mgr de Saint- Vallier pour être une des fondatrices de l'Hôpital-Général : elle devint la première supérieure de la nouvelle communauté.
(i) Vie de Mgr 4e Laval, t. II, p. 428.
Les amis de Jean Bourdon étaient aussi, tout naturellement, ceux de M. Le Sueur. Aussi voyons-nous ce digne prêtre tenir sur les fonts baptismaux, avec Mlle Marguerite Bourdon, les enfants de plusieurs Rouennais, Guillaume Thibault, Pierre Lemieux, Jean Lemire. Avec Mlle Bourdon, il est aussi parrain d'un enfant de Claude L'Archevêque, du pays de Caux, ainsi que de Jean-Charles Cadieu de Courville, fils de Charles Cadieu de Courville et de Michelle-Madeleine Macart, qui avaient établi leur domicile (( proche le Sault-de-Montmorency». M. de Courville, d'après l'annaliste des Ursulines, (( faisait valoir ses terres avec toute l'application et l'indépendance d'un patriarche. ))
Nous avons été surpris de ne trouver nulle part, dans les actes de baptêmes ou de mariages, le nom de M. Le Sueur associé à ceux des Le Gardeur, ses anciens paroissiens. Ce n'est pas qu'il n'eût pour eux une sincère estime ; mais ces seigneurs, déjà opulents, n'avaient besoin ni de ses conseils, ni de sa protection. Nous croyons d'ailleurs qu'il eût préféré voir ces bons Français, les* Repentigny, les Tilly, les Godefroy, et tant d'autres, se livrer à l'exploitation
de leurs bdles et vastes seigneuries plutôt qu'à la carrière aventureuse de la traite. Rien ne vaut les douceurs de la vie de famille, la paix d'une existence assurée de l'avenir, la sérénité du travail des champs : l'ambition, au contraire, l'agitation des voyages, la soif immodérée du gain troublent l'âme et favorisent les mauvaises passions. Ceux dont l'éducation est faite peuvent rester fermes dans le bien : les jeunes gens succombent aisément :
(( Le dernier jour d'octobre 1646, dit le Journal des Jésuites, partirent les vaisseaux de la Compagnie. . . Avec eux repassèrent, le^ fils de MM. de Repentigny, Couillard et Giffard, les neveux de M. des Châtelets, tous fripons pour la plupart, qui avaient fait mille pièces à J'autre voyage, et l'on donnait à tous de gréinds appointements ...»
Ces fils de famille, officiers sur le3> vaisseaux de la Compagnie des Habitants, tous encore jeunes, avaient secoué le joug de la discipline. Heureux de n'être plus sous la surveillance ni des Jésuites, ni de leurs parents, ne se possédant plus de joie de se voir hors de la maison paternelle, (( réglée comme une maison religieuse», ils s'abandonnaient sans frein aux
plaisirs de la liberté. La traite du castor, dé^ sormais permise à tout le monde, développait des appétits dangereux, et une soif de s'enrichir qui pouvait préjudicier aux bonnes mœurs.
Hâtons-nous d'ajouter qu'il y avait probablement chez les fils de famille dont nous venons de parler plus d'espièglerie que de véritable malice. Ce sont les frères de ces jeunes gens, Ignace de Repentigny, et Charles Couillard, le futur seigneur de Beaumont, qui, un jour, (( eurent le fouet », au collège des Jésuites, pour avoir, dans une séance littéraire, salué le gouverneur avant l'évêque, contrairement à la consigne qu'ils avaient reçue de se tenir « les mains occupées », de manière à <( ne saluer ni l'un ni l'autre ^'\ »
Heureuses les familles, qui, comme celles du coteau Sainte-Geneviève, qu'affectionnait spécialement M. de Saint-Sauveur, savaient se contenter de l'honnête médiocrité assurée aux colons courageux qui défrichaient leurs terres !
(i) Journal des Jés,, p. 291.