‹ Les Normands au Canada. Jean Bourdon et son ami l'abbé de Saint-Saveur; épisodes des temps héroiques de notre histoireChapitre 11 sur 18 · MARIAGES ET NOCES.— TYPES D'ANCIENS CANADIENS · texte numérisé non relu

MARIAGES ET NOCES.— TYPES D'ANCIENS CANADIENS

I^es mariasres célébrés par M. de Saint-Sauveur.— François Bissot— Les noces d'autrefois. — Mariage de Jean Mignot — Robert Giffard. — François Margnerie et Amyot— Guillaume Couture,— La Pointe de Lévi.— Mariage du premier colon de Lévis. — Mariage de Jean Guiet,— Saint- Joseph de Lévis.

NOUS avons compté dix-huit mariages célébrés par M. de Saint-Sauveur, la plupart a dans la chapelle de Saint- Jean en la côte de Sainte-Geneviève )), quelques-uns cependant (( en la chapelle du collège de la Compagnie de Jésus )), qui fut ouverte au culte à la fin de 1653, d'^autres (( dans la maison de M. Robert Giffard, à Beauport, où le dit sieur Le Sueur, prêtre, a dit sa messe », d'autres (( en la maison de Guillaume Couture, à la Pointe de Lévi »,

un seul « en Téglise de la paroisse de Québec », et puis celui que nous avons déjà mentionné, i( en la maison de Mathurin Gagnon », au Château-Richer.

M. Le Sueur célébrait ces mariages, ((ayant commission du supérieur de la paroisse », ou bien, (( député par le supérieur de la mission », ou (( ayant pouvoir du supérieur du lieu », ou (( par commission des supérieurs », ou bien (1655) ((ayant pouvoir et commission de ce faire du curé de la paroisse », ou encore, plus tard (1661), après Tarrivée de Mgr de Laval, (( par permission de Mgr TEvêque ».

Du reste, il ne paraît rien, dans, ces actes, de la juridiction de Tarchevêque de Rouen.

Dans les registres de Notre-Dame de Québec, on voit pour la première fois, le 11 novembre 1652, (( le R. P. Paul Ragueneau, supérieur des missions de la Compagnie de Jésus en ce pays », s'intituler (( grand vicaire de Mgr Tarchevêque de Rouen.» Mais pour M. de Saint- Sauveur, il n'a d'ordres ou dé permissions à recevoir que du supérieur (les Jésuites chargés de la mission du Canada ; et ce n'est aussi que comme son délégué qu'il fait acte de juridic-

tion. Aussitôt après Tàrri véé dé Mgr de Laval,, il agit (( avec permission de Mgr de Pétrée. ))

C'était une fête pour les 'Normands de- Québec et dés environs lorsqu'ils pouvaient se réunir à roccasion de quelque noce : mais la fête ne semblait complète que si M. de Saint- Sauveur en faisait partie. S'il ne pouvait: célébrer lui-même le mariage, on tenait du moins à ce qu'il y assistât. Nous avons compté sept mariages célébrés par les Pères Jésuites, auxquels il était présent comme témoin, soit. avec Jean Bourdon, soit avec quelque autre compatriote normand.

L'un de ces mariages eut lieu le 25 octobre 1648, « en l'église de Québec )), c'est-à-dire dans la maison des Cent-Associés, qui servit d'église paroissiale jusqu'en 1657 : celui de François Bissot avec Marie Couillard, cinquième fille de Guillaume Couillard et de Guillemette Hébert, l'une des plus anciennes familles de la colonie.

François Bissot fut certainement l'un des plus entreprenants et des plus industrietix pionniers du Canada. C'est lui qui, avec Guillaume Couture, commença les premiers défrichements sur la côte de Lauzon. Puis, ayant obtenu le

domaine seigneurial qui ^it plus tard le nom de Vincennes, il s'occupa sérieusement d'y établir des colons. Mais il porta ses vues bien au delà de la région de Québec. Enfant de Pont- Audemer, dont les habitants ont toujours eu un goût prononcé pour la pêche maritime, il voulut exploiter les richesses immenses de notre grand fleuve. Il créa de vastes établissements pour la pêche du loup-marin, depuis Tadoussac jusqu'à Mingan.

(( La pêche, ou pour parler' plus correctement la chasse des loups-marins", dit le biographe de Bissot, se faisait surtout sur les côtes de la terre ferme. Le loup-marin et le marsouin ont, le long de ces rives, des endroits de prédilection où ils vont se chauffer paresseusement au soleil. C'est au fond de certaines anses, où ils peuvent entrer avec la marée, qu'on les rencontre plus souvent qu'ailleurs. On fermait l'entrée de ces anses avec des filets et des pierres, et on n'y laissait libre qu'un petit espace par où les loups-marins se glissaient. Dès que la marée était haute, on bouchait ces ouvertures, et la mer en se retirant laissait ces poissons à sec. On n'avait plus alors que la

peine de les assommer. Un coup de bâton sur le nez suffisait pour les tuer.

<( D'autres fois encore, le pêcheur suivait en canot les troupeaux à la nage, Comme ces cétacés sortent la tête de l'eau pour respirer, on profitait de ce moment pour tirer dessus. Une fois blessés, on les pouvait prendre sans peine, vu qu'ils sont très doux ; mais s'ils étaient tués, ils coulaient à pic au fond. On avait stylé les gros chiens du Labrador à aller les pêcher à sept ou huit brasses de profondeur.

(( A part le loup-marin et le marsouin, on chassait encore les morses et les baleines, puis, dans les temps de relâche, la pêche des morues tt des harengs occupait ces rudes travailleurs.

(( Bissot s'était établi d'abord sur l'île aux Œufs, afin de se mettre à l'abri des incursions des sauvages Esquimaux ... Il porta plus tard son exploitation au fond du havre de Mingan^ et s'y construisit un petit fort de pieux. De Québec, il dirigeait ses exploitations lointaines. Chaque printemps, ses barques, chargées d'us«tensiles de pêche et de marchandises de traite, partaient de la ville, et ne revenaient qu'une fois la saison finie ^'\ ))

(i) Jos.-Edmond Roy, François Bissot

Non content de se livrer à cette exploitation de pêche, qui ne suffisait pas à satisfaire son activité, Bissot fonda à Lévis de grandes tanneries, — les premières qui furent établies au Canada. Cette industrie lui rapporta dé bonâ profits et fut très utile à la colonie naissante de Québec.

Par son mariage avec Marie Couillard, Bissot devenait beau-frère d'Olivier Le Tardif, Nicolas Macard, Louis Couillard de L'Espinay, Charles Couillard de Beaumont. Les gendres et les filles du père Guillaume Couillard assistaient sans doute aux noces* de Bissot. L'acte de mariage ne mentionne, il est vrai, comme témoins, que M. de Saint-Sauveur, Jean Bourdon et Guillaume, fils d'Olivier Le Tardif ; mais il est probable que beaucoup d'autres Normands de Québec étaient venus prendre part à la joie de leurs compatriotes.

On aimerait à se faire une idée de ce que pouvait être une noce dans ces temps déjà si reculés : elle ne différait guère de celles d'à présent : il n'y a rien qui se cristallise comme les usages et les mœurs de la campagne. Il y avait violons, chansons, danses ^'\ et surtout joyeux

(i) Journal des Jés., 'p. 52.

et copieux repas qui se prolongeaient aussi longtemps que possible. Vpici, d'après Pierre Marolles'j.un croquis de noce dans une commune de France, à peu près à cette époque :

((Quand les bonnes gens, dit-il, faisaient la noce de leurs enfants, c'était un plaisir d'en voir l'appareil, car, outre les beaux habits de l'épousée, qui n'étaient pas moins que d'une robe rouge, d'une coiffure en broderie de faux clinquant et de perles de verre, les parents étaient vêtus de leurs robes bleues, bien plissées, qu'ils tiraient de leurs coffres parfumés de lavande, de roses sèches et de romarin. . . Il y avait un concert de musettes, de flûtes et de hautbois, et, après un banquet somptueux, la danse rustique durait jusqu'au soir. . . ^'\ »

Un autre chroniqueur a une échappée de vue sur une noce dans le pays même de nos ancêtres, en Basse Normandie :

(( En traversant un petit village, dit-il, nous rasâmes de très près une rnaison dans laquelle on faisait la noce. La porte et les fenêtres ouvertes nous laissèrent apercevoir de longues tables chargées de mets et de carafes

(I) Ch. D'Héricault, Histoire anecdotique de France, t IV, p. 140.

de cidre, et garnies de joyeux convives. Notre cocher qui saluait d'un air d'envie ses nombreuses connaissances, nous apprit que dans ces contrées les noces durent plusieurs jours. On se rassemble encore le dimanche suivant pour faire un dernier repas, qu'on appelle la renoce ^'\ »

Quelques jours après le mariage de Bissot^ en avait lieu un autre, célébré cette fois par M. de Saint-Sauveur lui-même. Il fut l'occasion d'une très intéressante fête de famille. Citonsd'abord l'acte de mariage, tel qu'il se trouve dans nos vieux registres :

((Le lo novembre 1648, après publication faite de trois bans, ne s'étant trouvé aucun empêchement, Messire Jean Le Sueur, jadis curé de Saint-Sauveur en Normandie, et député par le R. P. Jérôme Lalemant, supérieur de la mission, a interrogé Jean Mignot, fils de feu Nicolas Mignot et de Madeleine de Brie, ses père et mère, de la paroisse de Bayeux, d'une part ; et Louise Cloutier, veuve de François Marguerie, fille de Zacharie Cloutier et de Xainte Dupont, ses père et mère, de la paroisse de Qué-

(i) Lettre sur le Mont Soint-Michel, dans V Abeille^ vol, IX, No. 33.

bec, lesquels ayant donné leur mutuel consentement par paroles de présent il a solennellement mariés dans la maison de M. Robert Giffard, à Beauport, seigneur du dit Beauport, où le dit sieur Le Sueur, prêtre, a dit sa messe, en présence des témoins connus, le dit Robert Gifïard, Guillaume Couture, Charles Le Gardeur, tous de la paroisse de Québec. ))

A tout seigneur, tout honneur : faisons d'abord plus ample connaissance avec le maître de la maison où se célèbre ce mariage : nous l'avons déjà nommé plusieurs fois.

Robert Gifïard, (( chirurgien de la Nouvelle-France )), comme il est appelé dans les vieux documents, était originaire de Mortagne, où il avait épousé Marie Renouard, cette femme vertueuse que nous connaissons.

C'était un homme de bien, très estimé des Jésuites, très dévoué aux communautés religieuses, et spécialement à l'Hôtel-Dieu de Québec. L'annaliste de cette maison rend hommage à ses grandes qualités, et l'appelle quelque part (( cet excellent ami, dont les services, comme médecin de la communauté, ont été inappréciables depuis l'origine de la fondation. »

Dès avant la prise de Québec par les Anglais, il avait visité le Canada, comme médecin attaché aux vaisseaux qui s'y rendaient annuellement. Il était à Québec durant Tété de .1627, et s'était même bâti une cabane près de la rivière de Beauport, pour y jouir des plaisirs de la chasse. .

Il aimait éperdument le sport, et n'avait de rival en ce genre d'amusement que M. de ^aint-Sauveur.

Etant repassé en France, Robert Giffard revenait au Canada en 1628, lorsqu'il fut fait prisonnier par les Anglais. En retour des services qu'il avait rendus, la Compagnie de la >Jouvelle-France lui concéda la terre de Beauport, le 15 janvier 1634. Il engagea alors des artisans et des laboureurs percherons à s'unir à. lui pour aller exploiter sa seigneurie ; par des actes passés à. Mortagne, il s'obligea à leur distribuer des terres, en leur imposant des conditions faciles. Il est un des rares seigneurs qui ont fait venir (Je France, à leurs frais, des colons pour peupler leurs seigneuries. La plupart recrutaient leurs censitaires parmi les gens venus ici aux frais de l'Etat.

(( Dès le printemps de 1634, dit l'abbé Fer-

land, Giffard se mit en route avec sa famille et ceux de ses censitaires* qui se trouvaient prêts à entreprendre le voyage, les autres devant les rejoindre les années suivantes. Arrivés à Qué- Ij^ec au mois de juin, ses colons se mirent vigoureusement à l'œuvre ; ils construisirent un manoir pour le seigneur, quelques modestes maisons pour les censitaires, et défrichèrent la terre pour y jeter les premières semences. Sous l'habile direction du chef, le petit établissement de Beauport s'assit bientôt sur un terrain arraché à la forêt, et dès l'automne suivant le village naissant se dressait gaiement en face de Québec, au-dessus de la magnifique nappe d'eau qui forme la rade. ))

C'est dans ce village naissant de Beauport, cest dans ce manoir bâti par les censitaires* de • Robert Giffard et transformé en chapelle pour la circonstance, qu'a lieu le mariage de la fille aînée d'un de ces censitaires Percherons, Zaçharie Cloutier, « maître Zacharie », comme l'appelle toujours le Journal des Jésuites. Le seigneur Giffard fait les honneurs de sa maison à ce brave citoyen, établi ^u Château-Riçher, Tun d^ habitants les plus e^tii^és de toute I51

colonie.

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