‹ Les Normands au Canada. Jean Bourdon et son ami l'abbé de Saint-Saveur; épisodes des temps héroiques de notre histoireChapitre 12 sur 18 · II · texte numérisé non relu

II

Louise Cloutier, dont M. de Saint-Sauveur vient bénir Tunion avec Jean Mignot, est veuve, depuis quelques mois seulement, de François Marguerie, jetme homme originaire de Rouen, qui s'est noyé avec Jean Amyot, vers la fin de mai, dans le fleuve, en face des Trois-Rivières. Tous les Canadiens sont encore sous le coup de ce triste accident :

(( Ils étaient tous deux vaillants et adroits, écrit le P. Lalemant ; et ce qui est plus à priser que tout cela, ils menaient une vie fort innocente, au jugement de tout le pays. ))

Parlant plus spécialement d' Amyot, le P.

Lalemant ajoute :

« Son humeur était si agréable, que tout le monde lui portait amour et respect. Il était adroit à détourner les mauvais discours et à reprendre avec grâce ceux qui juraient ou se donnaient des imprécations, et par ce moyen empêchait bien du mal et n'offensait personne. ))

Jean Mignot dit Châtillon, jeune homme d'une vingtaine d'années, s'est fait au Canada une belle* réputation d'intrépidité et de bravoure. Il est très habile pour « faire la petite guerre» contre les Iroquois. Chef reconnu d'un parti de Françfiis hardis et courageux

comme lui, du moment que le gouverneur lui en donne le signal, il se met en campagne et court avec ses compagnons et tous les Hurons qu'il peut entraîner, reconnaître Tennemi. Souvent^ il a rendu de grands services à la colonie, canadienne.

Châtillon ayait voulu épouser une jeune fille sauvage qui avait étudié quatre ans au monastère des Ursulines ; il l'avait même demandée en mariage avec instance^ ((Mais il se trouva, dit le P. Lalemant, que la fillç n'en voulut point,. et aima mieux un sauvage et suivre les volontés de ses parents. )) Se voyant rebuté de ce côté; Châtillon demanda la main de la.

veuve Marguerie, et l'obtint aussitôt.

Faisons maintenant connaître les enfants de Zacharie Cloutier qui assistaient aux noces de leur sœur. Maître Zacharie a trois garçons, tous établis au Château-Richer ; deux seulement sont mariés, Jean et Zacharie : Jean a épousé une fille d'Abraham Martin, l'un des trois premiers colons de Québec ; il est par conséquent beau-frère de Charles- Amador Martin, (jui n'a encore que quelques mois ^*\ et sera le

(i) Il était né le 7 mars de la même armée (1648).

second prêtre canadien. Zacharie est marié à Barbe Aymard ; il est beau-frère d'Olivier Le Tardif, commis de la Compagnie des Cent-As« sociés, et il le sera bientôt de Guillaume Couture, qui assiste aux noces. Qui sait si la fiancée de Couture, Anne Aymard, n*est pas là aussi, en compagnie de sa sœur ? Le fils de Zacharie Cloutier qui n'est pas encore marié, Charles, épousera dans quelques années la fille de Noël Morin, sœur du premier prêtre canadien, et c'est M. de Saint-Sauveur lui-même qui bénira le mariage.

N'oublions pas Robert Drouin, gendre de Zacharie Cloutier, qui est veuf, lui aussi, depuis quelques mois*. Sa femme, Anne Cloutier, a succombé à une douloureuse maladie, quelque temps avant la mort de François Marguerie. La famille Cloutier, tout en célébrant ces noces, est donc doublement dans le deuil, ce qui répand nécessairement quelque nuage sur cette belle fête.

Charles LeGardeur, un des témoins* du tnariage, est l'ancien paroissien de M. de Saint- Sauveur à Thury- Allié à la famille Juche^ reau, il est le grand ami de Robert Giflfard, qui a niarié lui-même deux de js« fiUes à des Ju«

chereau. Les Juchereau et les Le Gardeur sont des personnes de qualité, dont la présence donne du relief et de la distinction aux noces de Maître Zacharie.

Mais le personnage le plus intéressant, peut-être, de toute cette réunion, c'est le Rouennais Guillaume Couture, le célèbre interprète, le grand voyageur, le fidèle compagnon du P.

Jogues, le bon Couture, comme l'appellent les Jésuites ^'\ Achirra, comme l'appellent les sauvages, dont il est l'ami, l'homme de confiance. C'est le causeur par excellence, le gai compagnon ; c'est, le bout-en-train de la fête. Que de récits inédits sur ses courses aventureuses avec les missionnaires, qu'il a accompagnés plusieurs' fois au pays des Hurons, soit comme domestique ou frère donné, soit comme interprète ! Que d'histoires palpitantes d'intérêt, que de descriptions curieuses de mœurs et de lieux, que de détails émouvants, surtout à l'occasion des incidents tragiques de ce voyage entrepris avec le P. Jogues et René Goupil pour retourner vers le pays des grands lacs !

Fait prisonnier par les Iroquoîs, avec le

{i) Xcl, desjès,, 1644 P- 45- ^

P. Jogues et Goupil, Couture fut adopté par une famille du Canton des Tsonnontouans, qui le traita avec humanité. Accoutumé à se faire tout à tous, il se conforma aux mœurs des sauvages, et profita de son séjour de trois ans parmi les Iroquois pour bien apprendre leur langue. En 1645, ils l'envoyèrent aux Trois-Rivières pour traiter de la paix avec M. de Montmagny :

(( Il était vêtu en sauvage, dit Marie de rincamation. . . Les Iroquois le tenaient parmi eux en estime et réputation, comme un des premiers de leur pays. Aussi tranchait-il parmi eux du capitaine, s'étant acquis ce crédit par sa prudence et par sa sagesse : tant la vertu est aimable même parmi les plus barbares ! ))

Couture réussit à conclure un traité entre les Français et les Sauvages, et retourna chez •les Tsonnontouans. Il n'en revint que Tannée suivante, mais cette fois avec la détermination de renoncer à cette vie d'aventures, de se fixer quelque part près de Québec, et d'unir son sort à quelque compagne de son choix.

Mais il est arrêté par un vœii qu'il a fait, de se consacrer exclusivement au service des missions dans l'ordre des Jésuites, comme frère

lai ou serviteur donné. Il faut que les Jésuites se réunissent et tiennent conseil à ce sujet. Tous sont d'accord pour lui rendre sa liberté ; et déjà il a jeté les yeux sur Anne Aymard, avec 1 espoir de Tavoir pour compagne de sa vie.

En face du village de Beauport, de l'autre côté du fleuve, de l'autre côté de cette belle et vaste nappe d'eau qui semble un lac, fermé à Test par l'île d'Orléans, à l'ouest par le promontoire de Québec, s'élèvent en amphithéâtre les falaises de Lévis. • Elles sont encore toutes recouvertes d'arbres séculaires : pas une oasis dans cette verdure, pas une habitation. C'est la côte de Lauzon, ainsi appelée du nom de l'intendant de la Compagnie des Cent- Associés, futur gouverneur du Canada, qui s'est taillé de vastes domaines dans le pays, mais n'a pas encore eu occasion de les mettre en valeur.

Pourtant, en regardant avec attention, on pourrait apercevoir là-bas, presque en face du manoir seigneurial de Beauport, une trouée dans la forêt, un petit désert ^^^ sur la pointe de Lévis, près de l'Anse des Sauvages, ainsi nommée parce que les Abénakis et les Micmacs y

(i) Mot canadien, qui veut dire terre défrichée, et qui nous semble bon à conserver.

viennent de temps en temps poser leurs cabanes. Peut-être même pourrait-on voir une petite maison en bois rond, construite avec les arbres de la forêt, tels qu'ils sont tombés sous la hache du défricheur. . . C'est la demeure du premier colon de Lévis, c'est le logis de Guillaume Couture, c'est le petit coin de terre qu'il vient de défricher avec l'aide de son ami Bissôt. Tous deux ont acquis une propriété de chaque côté d'un ruisseau qui descend de la colline. Ce ruisseau sera utilisé pour des moulins, des tanneries et autres industries.

Guillaume Couture ne se contente pas de raconter à ses amis ses voyages et ses aventures, mais il leur montre de loin sa petite propriété, rhumble théâtre de son travail ; et il les convie tous à ses noces qu'il espère célébrer l'année prochaine.

Les noces de Jean Mignot, commencées au manoir de Beauport, se continuèrent chez Maître Zacharie, au Château-Richer, et, suivant la façon des anciens Canadiens, durèrent une partie de la semaine. On profita des derniers beaux jours que donne ordinairement à cette époque de l'année ( lo novembre) l'été de la Saint-Martin. Lorsqu'on rentra à Québec,

rhiver était proche : (( La neige, dit le Journal des Jésuites commença à demeurer le 18 novembre. ))

L'année suivante, vers la même date, M.

de Saint-Sauveur revint chez Robert Giffard pour y célébrer un autre mariage, celui de Jean Pelletier avec Anne Langlois. Pelletier était originaire de Brezolles, en Thimerais, le pays de Mg^ de Laval.

Quelques jours* plus tard, le mercredi matin 17 novembre, de la terrasse du Château Saint-Louis, on aurait pu voir une jolie embarcation se détacher du quai de la Basse- Ville^ tendre ses voiles, glisser dans la rade de Québec, et filer tout droit vers la pointe de Lévis. C'était (( la chaloupe de Martin Grouvel )), montée par une dizaine de personnes, parmi lesquelles on pouvait distinguer un ecclésiastique, et près de lui une jeune femme. M. Le Stieur s'en allait bénir le mariage de cette jeune personne, fiancée à Guillaume Couture. Elle était accompagnée de son beau- frère Olivier Le Tardif, qui lui servait de père, ainsi que de Zacharie Cloutier, Charles* Cadieu de Courville, et Grouvel lui-même qui conduisait l'embarcation. Quelques Rouennais, amis de Couture, faisaient

route avec eux. Bissot n'y était pas : il venait de passer en France sur les derniers vaisseaux, partis le 31 octobre.

(( Entre les deux rochers qui couronnent la Pointe de Lévis, et le premier escarpement de la côte, dit M. Roy, la nature a creusé comme •un vallon. Le fleuve, qui devait y passer autrefois, a laissé, en se retirant, un bon terrain d'alluvion. Dans ce pli de la grève, que les documents des premiers temps appellent la prairie basse de la Pointe de Lévis, et qui s'étend jusqu'à l'Anse des Sauvages, il y avait tout formé un excellent pâturage. De chaque côté de la pointe, le rivage en se courbant forme deux anses sablonneuses parfaitement abritées contre les vents par deux caps assez élevés ^*\ ))

C'est dans une de ces anses, sans doute, que vint atterrir la chaloupe de Martin Grouvel. A <iuelques pas de là, s'élevait, dans un endroit charmant, le logis de Guillaume Couture. Ce trave colon, accoutumé à servir les Jésuites' dans leurs courses apostoliques, n'avait pas manqué de préparer et de décorer avec goût Tautel oti M. de Saint-Sauveur devait dire la

(i)Le premier colon de Lévis, Guillaume Couture-

sainte messe et bénir son mariage. Il atten- <lait sa fiancée, ayant probablement avec lui quelques amis, comme Guillaume Durand et Jean Guiet, qui l'aidaient habituellement à défricher et à cultiver ses terres, et les deux frères Miville qui venaient d'arriver cette année-là même pour se fixer sur la côte Lauzon : c'était encore à peu près toute la population de Lévis, à cette époque;

Le mariage de Guillaume Couture, béni par M. de Saint-Sauveur, fut aussi béni de Dieu. Sa femme lui donna dix enfants, dont neuf se marièrent. Il y a encore aujourd'hui à Lévis des citoyens remarquables qui portent honorablement le nom de Couture, et qui, avec de belles fortunes laborieusement acquises, ont fait des œuvres dont pourrait s'enorgueillir n'importe qud pays*.

Jean Guiet (Guay), dont nous venons d'enregistrer le nom, eut lui aussi, trois ans plus tard (lo novembre 1652), le bonheur de voir son mariage avec Jeanne Mignon béni par M. de Saint-Sauveur à la Pointe de Lévis*, en présence de ses amis Bissot et Couture, qui lui servirent de témoins. Il était de la Saintonge ; son épouse, de La Rochelle. Il s'était mis au

service des Jésuites, en qualité de menuisier ^'\ et les Pères l'envoyèrent, dans Tautomne de 1646, au pays des Hurons, où il prit part, sans doute, à la construction de ces édifices religieux qui, malheureusement, furent détruits par les Iroquois en 1649. Revenu à Québec, Jeian Guiet s'établit à la Pointe de Lévis ; et M. de Saint-Sauveur y alla, dans l'automne de 1652^ célébrer son mariage, par considération sans doute pour Bissot et Couture, dont Jean Guiet était un des plus fidèles employés.

C'était la troisième messe qui se disait à cet endroit, la première y ayant été célébrée par le R. P. Bailloquet vers la mi-avril 1648.

Aujourd'hui, le grand et magnifique village de Saint- Joseph de Lévis recouvre en partie les propriétés de Bissot et de Guillaume Couture. Le ruisseau qui descend de la colline et qui séparait ces deux propriétés alimente un jet d'eau que l'on voit dans le jardin du presbytère. Une belle église et de florissantes institutions s'élèvent au centre du village, où semble régner une grande prospérité. Le voyageur qui se rend à Québec par l'Intercolonial éprouve un

(*•) Joufnaî des Jés,, p. 66.

mouvement d'admiration lorsque brillent soudainement à ses yeux les eaux argentées de notre grand fleuve, lorsqu'il aperçoit tout-àcoup ce paysage vraiment grandiose où se dessinent le promontoire de Québec et les splendides constructions qui le couronnent, la chaîne pittoresque des Laurentides, la chute Montmorency, les collines gracieuses de l'île d'Orléans, et cet (( affoure d'eau, bel et délectable pour mettre navires* )), si bien décrit par Jacques Cartier : mais s'il est quelque peu familier avec les origines de notre histoire, il n'oublie pas de saluer en passant, sur le rivage, le petit coin de terre où s'élevait autrefois la maison de Guillaume Couture, où fut dite la première messe et célébré le mariage du premier colon de Lévia.

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