‹ Les Normands au Canada. Jean Bourdon et son ami l'abbé de Saint-Saveur; épisodes des temps héroiques de notre histoireChapitre 13 sur 18 · JEAN BOURDON ET SA FAMILLE · texte numérisé non relu

JEAN BOURDON ET SA FAMILLE

Mort de Jacqueline Potel, épouse de Bourdon. — ^11 se marie en secondes noces avec Mme de Monceaux.— Ses quatre filles se font religieuses. — Etat de sa maison en 1666. — Mme Bourdon et l'œuvre des fille» émigrées au Canada.

1^ ous avons vu que Bourdon épousa Jacqueline Potel une année environ après son arrivée au Canada. Dieu bénit leur union et leur donna huit enfants, quatre garçons et quatre filles, qui furent baptisés à Québec.

Les quatre filles se consacrèrent au Seigneur dans la vie religieuse : Anne et Geneviève au monastère des Ursulînes ; Marguerite et Marie, à THôtel-Dieu de Québec.

Des quatre garçons, l'un mourut tout jeune ; l'autre, à. quinze ans, après avoir reçu

de M. de Saint-Sauveur une excellente éducation : les deux autres, François et Jacques, survécurent plusieurs années à leurs parents, sans pourtant fournir une longue carrière, et se montrèrent des citoyens honorables et vertueux.

S'il convient de juger d'un arbre par ses fruits, Jacqueline Potel, sur laquelle malheureusement nous n'avons aucun détail particulier, fut une femme chrétienne dans toute l'acception du mot, la femme forte de l'évangile, qui s'occupe sérieusement des affaires de son ménage, se rend digne de la confiance de son mari et élève si bien ses* enfants qu'ils n'ont qu'à se louer de l'avoir pour mère.

Quant à Bourdon, nous connaissons déjà sa vertu et son esprit sincèrement religieux :

«Si M. Bourdon, dit l'annaliste des Ursulines, se rendit recommandable aux petits et aux grands par ses talents et sa rare probité, son amour pour la religion et sa haute piété lui assurent un souvenir encore plus impérissable dans la reconnaissance de la postérité. )>

La présence de M* de Saint-Sa;Uyeur dans sa maison fut pour lui \m grand bienfait. Obligé de s'abôenter souvent pour les devoirs de sa diarge^ il s^ reposait sur son a]|4:

pour la surveillance de ses travaux, pour la protection de ses intérêts, et surtout pour la garder de sa famille. Toujours il trouva en lui un confident sûr et loyal de ses pensées, un ami fidèle, un consolateur et un appui dans les peines et les difficultés de sa vie laborieuse, surtout dans les deux grandes épreuves que Dieu lui envoya, la première, lorsqu'il perdit sa femme, la seconde, lorsqu'il fut l'objet d'une injuste persécution de la part du gouverneur Mésy.

Cet homme de bien, au bout de dix-neuf ans de mariage, perdit accidentellement sa femme, l'espoir de son ménage et de sa famille : elle mourut à la suite d'une chute, le II septembre 1654. La Providence vint à son secours et lui fit rencontrer une personne digne de remplacer sa première épouse. Il épousa en secondes noces, le 21 août 1655, Anne Gasniér, veuve de Jean-Clément du Vault de Monceaux, celle-là même qui avait acquis en 1649 ^^ ^^^' son des Hospitalières à Sillery. Voici l'acte de ce mariage :

(( Le 21 août 1655, dispense ayant été donnée de la publication des bans, je, Jérôme Lalemant, faisant fonction de curé en cette paroisse, ai interrogé Jean Bourdon, sieur de

Saint-François, et veuve Gasnier, veuve du feu sieur de Monceaux, de cette paroisse, lesquels ayant donné leur mutuel consentement par paroles de présent j'ai solennellement mariés en la maison du gouverneur du pays, en présence des témoins Messire Jean de Lauzon, gouverneur du pays, et le sieur de Chamy, son fils. ))

C'est donc dans la chapelle privée du Château Saint-Louis qu'eut lieu ce mariage, en présence du gouverneur lui-même, M. de Lauzon, homme distingué, qui avait joui de toute la confiance de Richelieu ^'\ et auquel la Compagnie des Cent- Associés avait confié les rênes de l'administration canadienne, à une des époques les plus désolées de notre histoire. L'autre témoin du mariage, M. de Lauzon-Chamy, fils du gouverneur, devint lui-même administrateur de la Nouvelle-France l'année qui suivit le départ de son père ; puis, après la mort de son épouse, la fille de Robert Giffàrd, il se fit prêtre et devint grand vicaire de Mgr de Laval.

Le P. Jérôme Lalemant, qui célébrait le mariage, était le personnage le plus en vue de l'Eglise du Canada. Nommé l'année suivante

(i) Correspondance de Richelieu, t. II, p. 345.

lecteur du collège de La Fléché, il dut revenir à Québec en 1659, sur les instances de Mgr de Laval, qui déclara avoir absolument besoin de ses services.

N'oublions pas que Bourdon était toujours attaché à l'administration en qualité (( d'ingénieur et arpenteur général de la Nouvelle- France ^'^ )). Mais, outre les rapports officiels qui existaient entre lui et M. de Lauzon, il y en avait de plus intimes et de plus personnels- Le fils aîné de ce gouverneur distingué, ayant fait un voyage au Canada, en 1644, avait été accueilli avec toute la considération possible dans la famille Bourdon ; et il avait même accepté, à cette-époque, d'être parrain d'une enfant de notre brave Rouennais. En souvenir de cet incident remarquable, le jeune de Lauzon, devenu grand sénéchal de la Nouvelle-France, et propriétaire de la seigneurie de Lauzon, venait de donner (30 mars 1655) à Jean Bourdon pour sa filleule un fief dans cette seigneurie ^^\

Mme de Monceaux, qui unissait son sort à Jean Bourdon, était une dame de qualité, ve-

(i) Greffe Au douait.

(2) Jos -Edmond Roy, /fis/otre de la Seigneurie de Lauzon^ t I., p. 47, io3.

nue au Canada dès 1649 î ^^1^ ^^21^^ retournée en France, puis avait repassé au Canada en 1651, sur le même vaisseau qui avait amené M. de Lauzon, lorsqu'il était venu prendre les rênes du gouvernement de la colonie.

Tout cela, à part l'estime que le gouverneur avait conçue pour Jean Bourdon, explique la faveur qu'il lui avait faite en l'invitant à se marier au Château. M. de Lauzon était bien aise de montrer par là qu'il approuvait de tout cœur l'union de ce simple bourgeois avec la noble dame, union qu'on n'allait pas manquer de traiter à Paris de mésalliance.

La nouvelle épouse de Jean Bourdon joignait à une grande distinction de naissance et de manières la pratique des plus solides vertus. Voici en quels termes la vénérable Marie de l'Incarnation nous parle de cette dame et de son mariage avec Bourdon :

(( Cette dame, dit-elle, est un exemple de piété et de charité dans tout le pays. Elle et Mme D'Ailleboust sont liées ensemble pour visiter les prisonniers, assister les criminels, et les porter même en terre sur un brancard ^*\

(i> Le Journal des Jésuites en cîte un exemple remarquable à la date du 15 juin 1650.

Elle est continuellement occupée à ces bonnes oeuvres, et à quêter pour les pauvres, ce qu'elle fait avec succès. Enfin elle est la mère des misérables, et l'exemple de toutes sortes de bonnes œuvres.

(( Avant de passer au Canada, où elle n'est venue que par un principe de piété et de dévotion, elle était veuve de M. de Monceaux, gentilhomme de qualité. Quelque temps après son arrivée, M. Bourdon demeura veuf avec sept enfants, dont aucun n'était capable d'avoir soin de son père ni de soi-même. Elle eut un puissant mouvement d'assister cette famille, et pour cet effet elle se résolut d'épouser M. Bourdon, dont la vertu lui était assez connue, mais à condition qu'ils vivraient ensemble comme frère et sœur. . . Elle a élevé tous les enfants de M. Bourdon avec une débonnaireté sans pareille, et les a mis dans l'état où ils sont à présent (1668).))

C'est ainsi que cette femme pieuse et distinguée devint l'éducatrice des enfants de Jean Bourdon, tandis que M. de Saint-Sauveur en était le précepteur.

Geneviève, l'aînée, avait seize ans lorsqu'elle fit profession aux UrsiMines, quelques

mois après la mort de sa mère. Elle était une des premières élèves de la vénérable Marie de rincamation, et fut la première religieuse ursuline canadienne. Voici ce qu'écrit à son sujet l'annaliste du monastère :

(( Elle fut placée dès Tâge de six ans au pensionnat, où elle se distingua par une sagesse précoce et une extrême horreur du péché. Un désir entraînant attirait Geneviève vers le cloître, surtout depuis l'époque de sa première communion. Ses vertueux parents l'ayant retirée du couvent à l'âge de treize ans*, eurent de la peine à la retenir même quelques mois auprès d'eux. Cédant enfin aux désirs de sa fille, M. Bourdon permit à la pieuse Geneviève d'entrer au noviciat des Ursulines à l'âge de treize ans et demi. La Mère de l'Incarnation eût bien voulu retarder son entrée jusqu'à ce qu'elle eût quinze ans accomplis ; mais l'ardeur de cette pieuse postulante l'emporta sur toutes les raisons imaginables. . . ))

Elle prit en religion le nom de Marie de Saint- Joseph. Anne, la, plus jeune de ses sœurs, et la filleule du grand sénéchal de la Nouvelle-Erance, ne tarda pas d'aller la rejoindre au monastère des Ursulines. Ecoutons

encore le récit charmant de notre annaliste : « A l'entrée de sa sœur, en 1652, Ann^ ti'avait que sept ans ; néanmoins, quittant parfois les jeux de son enfance, elle courait se jeter entre les bras de son père en lui disant avec ingénuité : « Papa, voulez-vous que je sois religieuse ? Je désire aller vivre au couvent avec ma sœur. )) Ce bon père lui répondait :

(( Oui, ma fille, quand vous serez assez grailde. )) — «Alors, papa, j'instruirai les petites filles sauvages ; oh ! quand serai- je assez grande pour aller instruire les petites filles sauvages ? )) ^^es pensées d'avenir si sérieusement discutées par une enfant de son âge jetaient dans l'étonnement ses parents et ses amis ; mais lorsqu'on vit ces préoccupations enfantines se fortifier chaque jour de plus en plus, on commença à croire que l'Esprit-Saint voulait en eflfet « conduire cette âme dans la solitude pour parler à son cœur. »

Anne Bourdon prit l'habit religieux le 8 septembre 1658, et fit profession deux ans plus tard sous le nom de Sainte-Agnès. « Son père, homme de cœur et d'honneur, continue Tannaliste, voulut assurer la dot de sa fille dès le commencement de son noviciat. ))

Puis elle ajoute un détail qu'il est bon de noter : c'est que cet homme de bien qui possédait plusieurs seigneuries au Canada, qui» en sa qualité de commis général de la Compagnie, avait manié tant d'écus de la caisse publique, et qui, dans sa carrière, avait eu tant d'occasions de s'enrichir, fut obligé de demander à la Mère de l'Incarnation un délai de huit années pour payer les trois mille livres qu'il s'était engagé à donner à la communauté. Il s'acquitta en trois versements : le premier fut le fief Lauzon lui-même, estimé à mille livres, qu'il céda aux Ursulines le i8 octobre 1660 ; quatre ans plus tard, il fit un second versement de mille livres, <( en bons castors )) ; puis en 1666, il fit son troisième versement de mille livres en argent. Rien ne prouve mieux que ce détail l'intégrité parfaite et le désintéressement de Jean Bourdon. *

La Mère Saint- Joseph mourut en 1700, à rage de soixante-treize ans, après quarantetrois années de profession religieuse ; la Mère Sainte-Agnès, onze ans plus tard, à l'âge de soixante-sept ans, après avoir vécu quarante et une années en religion, et exercé la charge de supérieure de la communauté.

Leurs sœurs Marguerite et Marie, se sentant appelées à consacrer leur vie au soin des* malades, entrèrent, comfne nous l'avons vu, à l'Hôtel-Dieu.

La première, dite en religion Saint- Jean- Baptiste, eut Une longue et importante carrière. Klle devint, en 1693, Tune des quatre fondatrices de rHôpital-Général. Lors de son entrée à THôtel-Dieu, en 1657, son père avait promis de payer trois mille livres le jour de sa profession, et sa pension pendant le noviciat au taux de cent cinquante livres par année. Il semble que c'étaient, à cette époque, les conditions exigées d'ordinaire dans les deux communautés de Québec.

Marie Bourdon fit profession religieuse le 7 novembre 1656, sous le nom de Marie-Thérèse de Jésus : elle n'était âgée que de seize ans :

« Le Père Supérieur officia, dit le Journal des Jésuites ; le P. Vimont prêcha. M. Bourdon y assista et fut à l'offrande. Mme Bourdon et sa fille D'Auteuil entrèrent dans la maison des Hospitalières avec la permission du Père Supérieur. ))

Hélas* ! la vie religieuse de cette jeune fille devait être bien courte : quatre années seu-

— isolement ! Elle fut enlevée inopinément à Taflection de ses compagnes et de sa famille vers la fin de novembre 1660 ; et ce qui assombrit encore davantage cette affligeante scène, c'est que son père, qui ne s'attendait nullement à cette épreuve, venait justement de faire voile pour la France ; il ne put apprendre qu'à son retour. Tannée suivante, la mort de sa fille. Il fut remplacé auprès d'elle, durant sa maladie, par un autre bon père, Mgr de Laval, l'ami de Ja famille. Laissons parler l'annaliste de l'Hôttl-Dieu :

« Après le départ des vaisseaux, dit-elle, Notre-Seigneur nous visita d'une manière fort sensible, en nous enlevant une de nos jeunes religieuses, nommée Marie Bourdon de Sainte- Thérèse. Elle nous avait donné de grands exemples de vertu, et sa précieuse mort répondit parfaitement à une vie aussi fervente que celle qu'elle avait menée. Mgr de Laval la vînt voir plusieurs fois pendant sa maladie, et charmé des saintes dispositions où il la trouvait toujours, il voulut la veiller lui-même avec M. de Lauzon-Charny, la dernière nuit de sa vie, afin d'être témoin des paroles pleines d'onction qu'elle adressait à toutes les personnes qui l'ap-

prochaient. Sa patience, sa douceur, son ardente dévotion, jointe à un grand amour pour la pauvreté, et une haute estime de sa vocation Tont rendue en peu de temps une parfaite religieuse. ))

Puis elle ajoute : « Dès son enfance, elle avait été consacrée au Précieux Sang de Notre- Seigneur par monsieur son père, qui en fit un acte signé de sa main, avec lequel elle désira d'être enterrée. La bénédiction du ciel a été abondante sur cette famille, où quatre sœurs ont eu le bonheur de se voir engagées au service de Dieu, deux Ursulines et deux Hospitalières. ))

Cinq ans plus tard, le 27 octobre 1665, Jean Bourdon perdait un autre de ses enfants, le jeune Henri, âgé de quinze ans. Il ne lui en restait plus que deux à la maison : Jean-François et Jacques. Voici d'ailleurs le personnel de cette maison, d'après le recensement de 1666 :

((M. Jean Le Sueur de Saint-Sauveur, prêtre, âgé de 66 ans ; Jean Bourdon, 65 ans ; Anne Gasnier, 32 ans ; Jean-François Bourdon, 19 ans ; Jacques Bourdon, 13 ans. ))

On y comptait neuf domestiques : André

Dùnière, Jean Dubuc, Denîs Benoist, Pierre du Vallon, Pierre Fandîer, Pierre Mercereau, Lucien Talon, Jean Léonard et Etienne Bonnet ; puis un meunier, Pierre Foumet.

D'après le recensement de 1667, il y avait cette année-là trois personnes de plus dans la maison de Jean Bourdon : Marie, Marguerite et Madeleine Gloria, trois jeunes enfants devenues orphelines par la mort de leur père, décédé Tannée précédente. Bourdon les avait accueillies chez lui avec sa bonté ordinaire.

Le même recensement nous apprend qu'il avait à cette époque <( trente bestiaux et cent arpents de terre en valeur. ))

Mme de Monceaux, en unissant son sort au sien, avait eu en vue de se dévouer toute entière à ses intérêts et à l'éducation de sa famille : elle ne faillît pas à la tâche. Jamais maison ne fut mieux réglée que la sienne, jamais ferme mieux surveillée.

' Avec cela, elle trouvait moyen de s'occuper d'une foule de bonnes œuvres. Mais la principale à laquelle elle se dévoua, fut de placer, de nourrir et d'entretenir, en attendant qu'elles fussent demandées en mariage, les filles que l'on envoyait chaque année au Canada, afin

de procurer aux colons de bonnes et honnêtes épouses. On vit alors à Québec, sous la direction de Mme Bourdon, ce qu'on aurait pu appeler l'œuvre des filles émigrées.

Le bureau principal de cette œuvre patriotique et chrétienne se tenait dans une maison que possédait Jean Bourdon au pied de la côte de la Basse- Ville.

La vénérable Marguerite Bourgeois remplissait à Montréal une tâche analogue.

Le recrutement des filles pour le Canada se faisait avec un soin admirable. Souvent c'étaient des personnes appartenant à des familles pauvres, mais honnêtes, de diverses provinces de la France, venues à Paris pour y servir dans les hôpitaux ou autres institutions de ce genre, et à qui on faisait comprendre qu'en allant au Canada elles y trouveraient l'aisance, la liberté, le bonheur. Plus souvent encore, c'étaient des filles parties directement des campagnes de France, sur les conseils de leurs curés. Colbert écrivit un jour à Mgr de Harlay, archevêque de Rouen, pour l'engager à prier ses curés d'en choisir une ou deux par paroisse, entre celles qui voudraient s'assurer un honnête établissement, et de les diriger vers le Canada :

— iço

(( On voit ici, dit Tabbé Faillon, avec quelle circonspection on procédait dans le choix des jeunes personnes destinées à devenir des mères de famille en Canada, puisque ce soin était confié au curé même de chacune des paroisses ^"\))

Mme Bourdon fit plusieurs* voyages en France afin de voir par elle-même à ce que le recrutement des personnes envoyées au Canada ne se fît que dans des milieux respectables ; et lorsqu'elle rencontrait des filles honnêtes et courageuses décidées à quitter leur pays, elle les encourageait, prenait note de leur âge, enregistrait leurs noms, ceux de leurs parents, celui de leur pays natal, et se chargeait d'avoir soinî d'elles durant la traversée. Un jour, au témoignage de Marie de Tlncamation, elle amena à Québec, (( sur un vaisseau normand », pas moins de cent cinquante filles ^^K

Naturellement, malgré le soin qu'on avait pris pour les choisir, ces filles n'avaient pas toutes un caractère facile, ni la même éducation :

« Elles ne lui ont pas peu donné d'exercice durant un si long trajet, ajoute Marie de Vin-

(i) Vie de la Sœur Bourgeois, t. I, p. 189.

(2) Lettres de Marie de ^Incarnation, t. II, p. 435.

carnation, car comme il y en a de toutes conditions, il s'en est trouvé de très grossières et très difficiles à conduire. Il y en a d'autres de naissance, qui sont plus honnêtes, et q^i lui ont donné plus de satisfaction. ))

Mais toutes en général étaient de bonnes mœurs ; et ceux qui ont écrit le contraire se sont rendus coupables d'une indigne calomnie :

(( A l'appui des témoignages rendus à la •pureté des mœurs de nos ancêtres, nous citerons, dit l'abbé Ferland, une autorité qui ne peut être soupçonnée de flatterie : ce sont les registres mêmes où furent inscrits presque tous les baptêmes qui se firent dans le gouvernement de Québec, jusque vers l'année 1672. Sur six cent soixante-quatorze enfants qui furent baptisés, depuis l'an 1621 inclusivement, jusqu'à Tannée 1661 exclusivement, on ne compte qu'un seul enfant illégitime. Il faut remarquer que, pendant une grande partie de cette période, tous les enfants nés de parents français dans la colonie entière étaient baptisés à Québec. Depuis 1661 jusqu'à 1690, on rencontre le nom d'un seul autre enfant né de parents inconnus.

(( En sorte que, dans l'espace de soixanteneuf ans, au milieu d'une population composée

de militaires, de marins, de voyageurs, de nouveaux colons, deux enfants seulement sont nés hors du légitime mariage de leurs parents. Ces chiflFres paraissent une réfutation péremptoire des calomnies inventées par les LaHontan et quelques aventuriers de même aloî, contre la réputation de nos aïeules canadiennes ^'\ »

En arrivant à Québec, les filles qu'on avait choisies avec tant de précaution ne tardaient pas, en général, de rencontrer le parti qui leur convenait :

«Les vaisseaux ne sont pas plutôt arrivés, écrit Marie de Tlncamation, que les jeunes gens y vont chercher des femmes, et dans le grand nombre des uns et des autres on les marie par trentaines. Les plus avisés commencent à faire une habitation un an avant que de se marier, parce que ceux qui ont une habitation trouvent un meilleur parti. C'est la première chose dont les filles s'informent, et elles font sagement, parce que ceux qui ne sont point établis souffent beaucoup avant que d'être à leur aise. ))

Quant à celles qui ne trouvaient pas de suite à se marier, il fallait leur procurer un asile.

(i) Notes sur les Registres de N.-D. de Québec,,p. 39.

pourvoir à leur subsistance, à leur entretien, ou du moins leur trouver de l'emploi, du travail. Avec un dévouement admirable, Mme Bourdon, aidée de quelques amieiS, se chargeait de tout. Elle se faisait la mère, la conseillère, la protectrice de toutes ces jeunes* personnes, en attendant leur établissement ; et lorsque quelque bon parti se présentait, elle était heureuse de contribuer à la formation d'un ménage bien assorti et chrétien. Que de familles canadiennes, en remontant à leur origine, trouveraient le nom d'Anne Gasnier associé à celui de leurs aïeux ! Elle s'est intéressée à leur avenir, elle a pris part à leur établissement et apposé sa signature à im grand nombre de contrats de mariage.

Qui ne garderait un souvenir reconnaissant à cette dame de qualité qui se consacra avec tant de dévouement à l'œuvre patriotique des filles émigrées au Canada ?

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