VOYAGE DE BOURDON VERS LA BAIE D'HUDSON.— SON TESTAMENT
Départ de Bourdon pour la Baie d'Hudson.— Procttration à sa femme. — Son testament — ^Retoar.
LA « Mer du Nord », appelée « Baie d'Hudson )) du nom du navigateur anglais Henry Hudson qui y passa l'hiver de i6ioà 1611 et y périt au printemps suivant, a été, comme TAcadie, l'objet de nombreuses et interminables contestations entre la France et l'Angleterre. Elle tenait de trop près au Canada pour que la France ne cherchât pas à s'en assurer la possession. De leur côté, les Anglais faisaient remonter leurs droits sur ces parages lointains au voyage de découverte qu'y firent les frères Cabot en 1498, et aux expéditions de Hudson en t6io, de Thomas Button en 16 12, de Bafïin en 161 5, de Fox et de James en 163 1. Mais ces navigateurs ne paraissaient avoir eu en vue, dans
leurs voyages, que de découvrir un passage conduisant à la mer des Indes, et nullement de prendre possession des lieux qui se trouvaient sur leur parcours ^'\
Quoi qu'il en soit, nous n'avons à parler ici que du voyage entrepris par Bourdon luimême vers la Mer du Nord.
La cour de France, qui connaissait ses aptitudes spéciales pour la navigation et les voyages, son courage indomptable, son intrépidité, le chargea en 1656 de faire une expédition à la Baie d'Hudson et d'en prendre possession au nom du Roi.
Bourdon n'avait à sa disposition qu'un petit bâtiment de trente tonneaux. Il s'assura les services de quelques bons Français pour l'accompagner dans ce voyage périlleux, et de deux Hurons, dont il avait besoin comme guides ; puis il fit ses préparatifs de voyage pour le printemps de 1657.
Avant de partir, il donne une procuration à sa nouvelle épouse, Anne Gasnier : il la charge d'administrer ses biens et de le repré-
(i) Voir rintéressante étude de M. Paul de Gazes, La Frontière Nord de la Province de Québec, dans les Mémoires de la Société Royale de 1885.
senter, en son absence, partout où besoin sera. II déclare de plus « qu'en cas qu'il arrive faute de sa personne pendant le voyage qu'il entreprend de faire, ce qu'à Dieu ne plaise», il la constitue administratrice et gouvernante de ses enfants et du bien qu'il leur pourra laisser.
Outre cet acte notarié, il laisse un testament écrit de sa main. Cette pièce, datée du 29 avril 1657, demande' à être citée toute entière, à cause des sentiments nobles et élevés qui y sont exprimés. Elle dénote chez Bourdon la piété la plus exquise, la plus douce affection pour sa famille, une confiance illimitée en son épouse Anne Gasnier, en même temps qu'une tendre amitié pour M. de Saint-Sauveur :
(( Comme il n'est rien, dit-il, de plus certain que la mort, et rien de plus incertain que l'heure, je fais ce mien testament pour ne mourir intestat, et faire connaître ma dernière volonté.
« Premièrement, je donne mon âme à Dieu, le suppliant par le mérite de la mort et passion de Jésus-Christ, mon Sauveur, d'avoir pitié de moi et de me faire miséricorde, et par les intercessions de la glorieuse vierge Ma-
rie, et Jean-Baptiste, mon patron, et tous les saints et saintes de la cour céleste.
(( Je veux et entends que si Dieu me retire de ce mortel monde, dans le voyage que je vais entreprendre, qu'aussitôt qu'on aura nouvelle de ma mort Ton fasse dire trois services solennels à l'église de Notre-Dame de la Conception, à Québec, ma paroisse ; et pour ce, je laisse pour une fois payé la somme de cinquante francs ^'\
(( Je donne et lègue à la dite paroisse de Québec six francs de rente, à perpétuité, à prendre sur le plus beau et le plus clair de mon bien, rachetable par mes enfants, s'ils le désirent, par deux cents francs, pour dire un service tous les ans au même jour que l'on pourrait avoir nouvelle de ma mort.
((Je laisse aux Révérendes Mères Hospitalières et aux Révérendes Mères Ursulines, à chaque communauté trente francs, pour une fois payé seulement, pour dire un service à la nouvelle de ma mort.
(( Item, je leur donne et lègue, à chacune des dites maisons. Hospitalières et Ursulines,
(I) Voir, au sujet de ces services, Henri de Bemières, p. 176.
la somme de cent sols de rente, à perpétuité, à prendre sur le plus beau et le plus clair de mon bien pour prier Dieu pour le repos de mon âme, rachetable par mes enfants, s'ils le désirent, par cent francs.
(( Je laisse pour les pauvres sauvages la somme de cinquante francs, pour une fois payée, qui sera employée par les Révérends Pères des Missions ainsi qu'ils le jugeront à propos.
(( Je laisse à la Charité de Québec six minots de blé froment à prendre à la métairie de Saint-François, payable pour une fois seulement.
(( Je veux et entends que Anne Gasnier, à présent mon épouse, soit tutrice et procuratrice de mes enfants, qu'elle gouverne leur bien jusqu'à ce qu'ils soient en âge, sans leur en rendre compte aucunement, sinon que de les entretenir selon leur condition ; et sera tenue la dite Anne Gasnier, à présent mon épouse, de l'améliorer tout ainsi qu'un bon père de famille doit faire ;
« Et si la dite Anne Gasnier, par son bon ménagement, faisait accroître le dit bien, comme bâtir, déserter, négocier, profiter, tout ce qu'elle pourrait faire durant sa vie, je veux et entends
qu'elle en jouisse sans aucun contredit sa vie durant ; et après sa mort le tout retournera à mes enfants.
<( Et d'autant que la communauté entre feue ma femme Jacqueline Potel continue et continuera jusqu'à ma mort, et que la moitié de tout le bien que je possède leur appartient, ne pouvant pas en disposer selon les coutumes, mon désir est de néanmoins que je souhaite et demande que le bien ne soit point partagé, mais demeure comme si j'étais vivant, parce que, ayant bien considéré, pesé et recherché, je n'ai trouvé aucune personne pour le mieux et plus fidèlement administrer, et avoir plus de soin de l'éducation de mes enfants, que la dite Anne Gasnier, ma femme.
(( Et en cas que mes enfants, étant arrivés en âge, voulussent que ma femme leur rendît compte de la moitié du revenu de leur bien, je veux et entends qu'ils lui paient la moitié de leur nourriture et entretien. J'ai écrit ceci d'autant qu'ils ont à présent la moitié du dit bien à cause de défunte leur mère ; car pour ce qui est de l'autre moitié, qui m'appartient, je veux et entends derechef qu'elle ne leur en rende aucun compte. Mais comme je crois que, ayant
la connaissance que ça été ici ma dernière volonté, espérant de leur bon naturel, en voyant le mien testament, qu'ils n'y contrediront point, je crois d'eux qu'ils y apporteront du respect ; et comme ils verront, Dieu aidant, que leur présente mère les aura gouvernés, ils auront encore plus de sujet de l'aimer et l'honorer, voyant que c'est là celle qui les aura élevés depuis leur tendre jeunesse, et connaîtront que ça été pour leur profit que j'en ai ainsi disposé.
(( Et pour ma fille Anne Bourdon, étant arrivée en âge compétent d'élire une vocation, si Dieu et la très sainte Vierge lui inspirent d'entrer en Religion, je veux et entends qu'il lui soit donné la somme de deux mille francs, et pour cinq cents francs de hardes à son usage, à prendre sur tout le bien qui me peut compter et appartenir, et aussi de défunte sa mère, d'autant qu'ils y ont la moitié, comme j'ai déjà dit ; et de plus payer sa pension pendant son noviciat ; suppliant en ce cas le R. P. Supérieur qui sera pour lors, de lui aider en ce rencontre, comme ont fait les Supérieurs par ci-devant à mes autres filles.
(( Et pour exécution de ce mien testament, je supplie Messire Jean Le Sueur, prêtre, écuyer,
et curé de Saint-Sauveur, de vouloir prendre la peine de faire mettre ce mien testament à due et entière exécution, le priant de vouloir conti^ nuer de demeurer dans ma maison avec ma femme et mes enfants, ainsi comme il a fait par ci-devant, et que tant que Dieu donnera du pain aux miens, il en sera participant, ainsi comme j'ai fait avec lui, c'est ce que je désire de part et d'autre, et lui sera fait comme à présent. C'est de quoi je suis certain de ma femme, qu'elle lui portera tout l'honneur et respect comme elle doit, le choisissant pour curateur de mes dits enfants, s'il lui plaît en prendre la peine, comme il a fait par ci-devant.
(( Et d'autant qu'il vient avec moi en mon dit voyage, si Dieu disposait de lui aussi bien que de moi, je supplie M. Vignal, prêtre, de, en sa place, prendre le même soin. C'est ce que j'espère de sa bonté et charité ; révoquant tous autres testaments que je pourrais avoir faits par ci-devant.
« Fait le vingt-neuf d'avril mil six cent cinquante-sept, présence du R. P. Jean de Quen, supérieur général des missions de la Nouvelle- France, et du R. P. Barthélemi Vimont, et du R. P. Pierre Chastellain, religieux de la Com-
pagfiie de Jésus, de M, de Saint-Sauveur, prêtre, écuyer, curé de Saint-Sauveur, et de M. Vignal, prêtre, chapelain dés R. M. Ursulines, lesquels j'ai priés de signer avec moi ce mien testament, (signé) Bourdon ; Jean de Quen ; Barthélemi Vimont ; Pierre Chastelain ; Le Sueur, 1657 ; Vignal ptre. ))
Ce testament fait bien voir que Jean Bourdon entreprenait très sérieusement ce vo3rage de la Baie d'Hudson. Il en avait calculé tqutes les difficultés et tous les périls ; mais rien ne pouvait l'arrêter, quand il s'agissait de quelque entreprise qui pouvait procurer la gloire de Dieu et l'honneur de la France : « Cet homme charitable, dit Marie de l'Incarnation, se donnait entièrement au bien public. ))
Espérait-il atteindre le but de ce voyage ?
Tout nous porte à le croire. La distance qu'il parcourut, avec le peu de moyens à sa disposition, semble le prouver d'une manière certaine. II mettait sa confiance en la Providence qui l'avait déjà si souvent et si visiblement protégé.
Il est évident qu'il ne se proposait pas tout d'abord d'emmener M. de Saint-Sauveur avec lui, puisqu'il le nommait son exécuteur testamentaire. Il changea d'idée, probablement sur
les instances de sa famille et de son ami luimême, auquel il substitua M. Vignal pour l'exécution de ses dernières volontés, en cas de mort.
M. Vignal, aumônier des Ursulines, était au Canada depuis 1648. Il entra plus tard dans la communauté de Saint-Sulpice, à Montréal ; et un jour qu'il accompagnait, comme économe de la maison, un certain nombre de travailleurs qui allaient chercher de la pierre pour la construction du premier séminaire, il fut pris par un parti d'Iroquois, qui l'emmenèrent à Laprairie, le tuèrent, firent rôtir son corps sur un bûcher, et le mangèrent.
On lit dans le Journal des Jésuites, à la date du 2 mai 1657, au sujet du voyage de Jean Bourdon :
(( M. Bourdon leva l'ancre, de Québec, pour le voyage du nord. »
Il fit voile, en effet, ce jour-là, descendit le fleuve, longea le Labrador, dont il explora la côte jusque dans les plus petits détails, traversa le détroit de Belle-Isle, entra dans la Baie des Esquimaux et remonta jusqu'au 55e degré.
M. de Saint-Sauveur qui l'accompagnait eut plus d'une occasion, sans doute, de satis-
faire ses goûts pour la pêche dans quelquesunes des rivières à saumons qui arrosent le territoire du l^abrador, ses goûts pour la chasse dans les îles semées le long de cette côte, dont Jacques-Cartier écrivait cent ans auparavant : (( Nous passâmes par le milieu des îles, qui sont si nombreuses qu'il n'est pas possible de les compter ^^\)>
Malheureusement, rendu au 55e degré, Bourdon rencontra d'énormes banquises qui arrêtèrent son embarcation et l'empêchèrent de pousser plus loin. Pour comble de malheur, les Esquimaux massacrèrent les deux Hurons qui lui servaient de guides, et blessèrent aussi très gravement un de ses Français : il fut donc obligé de rebrousser chemin, et revint à Québec, après ime course qui avait duré un peu plus de trois mois. Il arriva le 11 août.
Le but principal de son voyage était manqué. Mais ne doit-on pas lui tenir compte d'avoir atteint un point si avancé dans le nord, avec une simple barque de trente tonneaux ?
Encore cinq degrés, et il entrait dans le détroit d'Hudson. Il semble qu'il lui était bien per-
(i) Le Labrador, par M. Ferland.
mis de dire, à son retour, pour se consoler : (( Tout est perdu, fors l'honneur ! »
Du reste, c'est la seule fois que Bourdon ait entrepris de se rendre à la Baie d'Hudson : et, par conséquent, la prise de possession de ce pays, qu'on lui, attribue, et à laquelle nous avions cru nous-même ^'^ sur la foi de certains auteurs, est une pure légende. Charlevoix écrit quelque part, en parlant de la Baie d'Hudson : « Le sieur Bourdon y fut envoyé pour en assurer la possession à la France ^^^ ; )) mais il ne dit pas qu'il s'y rendit. Toutefois cette parole a pu contribuer à accréditer la légende dont nous parlons.
( I ) Vie de Mgr de Laval, t. î, p. 434.
(2) Histoire de la Nouvelle- France, livre X.