‹ Les Normands au Canada. Jean Bourdon et son ami l'abbé de Saint-Saveur; épisodes des temps héroiques de notre histoireChapitre 16 sur 18 · IO · texte numérisé non relu

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vêque l'appelle à la charge importante de procureur général du roi au Conseil ; et le public applaudit à cette nomination.

Les cinq conseillers élus sont : Louis Rouer de Villeray, Jean Juchereau de la Ferté, Denis-Joseph Ruëtte d'Auteuil, Charles Le Gardeur de Tilly et Mathieu Damours des Chauffours. D'Auteuil est le gendre d'Anne Gasnier, la nouvelle épouse de Jean Bourdon.

Bourdon était déjà tout préparé, comme procureur fiscal de la Compagnie de la Nouvelle-France, à ses nouvelles fonctions de procureur général du Conseil. D'ailleurs, il était apte à remplir n'importe quel emploi. L'instruction ne lui faisait pas défaut : il avait surtout ce bon sens exquis et cette droiture naturelle qui suppléent à bien des connaissances.

Il entra en fonctions le i8 septembre 1663, et à part le temps de la crise soulevée par le gouverneur Mésy, resta en charge jusqu'à sa mort.

Il faut parcourir les registres du Conseil Souverain pour se faire une idée de l'assiduité de Bourdon à ses devoirs, et de la somme énorme de travail qu'il s'imposa.' Toujours à son poste, on ne voit pas qu'il ait jamais de-

mandé un substitut pour le remplacer. Dans les premiers mois, surtout, les séances furent très fréquentes et très longues : accoutumé à une vie extrêmement active, et toute de mouvementj il contracta bientôt cette douloureuse maladie de la goutte ^'^ qui lui fit endurer de cruelles souffrances et abrégea ses jours.

Mais les douleurs physiques ne sont rien, en comparaison des souffrances morales. Quel ne dut pas être le chagrin de cette âme droite et loyale, lorsqu'elle se vit en butte aux soupçons du gouverneur et l'objet de sa disgrâce ? Deux partis s'étaient formés au Conseil : le part. de l'évêque, qui, conformément à l'édit royal, avait établi son séminaire et la dîme, et s'opposait de toutes ses forces à la vente des boissons enivrantes aux sauvages, laquelle avait toujours été prohibée dans la colonie ; et le parti du gouverneur, qui, s'étant figuré que l'évêque voulait empiéter sur ses attributions, cherchait à le taquiner en favorisant la traite de l'eau-devie et en lui créant des embarras pour la dîme. Quant à la traite des boissons, surtout, c'était une question de vie ou de mort pour la

(i) Codicille du testament de Jean Bourdon.

Nouvelle-France. Il était reconnu que les sauvages ne pouvaient user modérément de boissons enivrantes ; et sous l'influence de ces boissons, ils se livraient à toute espèce d'atrocités. On ne pouvait songer à les civiliser et à les convertir, si Ton tolérait la traite de Teaude-vie.

Entre les deux partis dont nous venons de parler, le procureur général pouvait-il hésiter un seul instant ? Est-ce que le respect qu'il devait aux édits du roi aussi bien que la voix de sa conscience ne l'obligeaient pas de se déclarer au Conseil en faveur de la dîme et contre la traite de l'eau-de-vie, en faveur, par conséquent, de l'évêque et contre le gouverneur ?

Bourdon n'hésita pas à faire son devoir.

M. de Mésy entre en fureur et le destitue de sa charge, ainsi que les deux conseillers Villeray et D'Auteuil, qui se sont prononcés carrément en faveur de l'évêque. Bientôt cependant il reconnaît qu'il a outrepassé ses pouvoirs, et les réintègre dans leurs fonctions.

Mais il ne change pas pour cela de dispositions : et il est difficile, d'ailleurs, de bien définir le mobile de sa conduite. Est-ce l'avarice qui le domine ? et ceux qui espèrent bénéficier de la

traite de Teau-de-vie lui ont-ils promis de grossir ses appointements comme gouverneur ? ou bien est-ce la jalousie de voir son autorité, dans la colonie, contrecarrée par celle de Tévêque ? Sa conduite étrange ouvre carrière à toute espèce de suppositions. A oeine la première année du Conseil est-elle expirée, que de lui-même et sans le concours de Tévêque il destitue les membres et les officiers de ce Conseil, puis en nomme d'autres qu'il a lieu de croire plus complaisants à son égard.

Tout cela est illégal, puisque d'après les termes exprès de l'édit royal la nomination ou la destitution des conseillers et des officiers du Conseil ne peut se faire que par l'évêque et le gouverneur (( conjointement et de concert. )) Mais les gouvernants qui ne savent pas se posséder s'occupent-ils de la légalité ? Stat pro ratione voluntas.

Les conseillers destitués par Mésy subirent leur sort sans rien dire. Mais Bourdon, avec son franc-parler habituel, déclara qu'il ne se croyait pas dépossédé de sa charge par la seule volonté du gouverneur. Celui-ci le fit alors sortir de la salle des délibérations et lui signifia l'ordre de partir pour la France.

Un navire dans la rade se prépare à faire voile pour TEurope. Bourdon n'a que le temps de mettre un peu d'ordre à ses affaires et de s'embarquer avec Taîné de ses fils, Jean-François.

Il ne manque pas, avant de partir, de revoir son testament. Dans le codicille qu'il y ajoute, pas un mot de récrimination contre le gouverneur, mais la simple constatation de l'ordre, pourtant bien injuste et odieux, qui lui 3 été intimé :

(( Ayant reçu, dit-il, commandement de M. de Mésy, notre gouverneur, de passer en France dans le navire le Saint-Jean-Baptiste, où commande le capitaine Le Moyne, de Dieppe, étant en cette rade de Québec, et comme le temps presse d'exécuter l'ordonnance de mon dit sieur le gouverneur, j'approuve et ratifie en la meilleure forme et manière qui se puisse faire par devant trois juges ou autres à qui il appartiendra, que le mien testament ci-devant fait est et sera présentement et à toujours ma dernière volonté, si, dans le voyage où je suis commandé d'aller. Dieu dispose de ma personne. ))

Il a des paroles touchantes de reconnaissance pour son épouse, Anne Gasnier :

(( Et pour les bons et agréables services, dit-il, qu'Anne Gasnier, ma femme, m*a rendus par ci-devant pendant toutes les incommodités des gouttes qu'il a plu à Dieu m'envoyer, dont je suis affligé, et que j'espère qu'elle me rendra si Dieu continue ma santé et à elle pareillement, je lui donne et laisse entièrement la jouissance d'un appartement d'un logis de Québec, qui consiste en la chambre, cabinet, cave, qui est au bas de la descente ou chemin de la Haute à la Basse Ville de Québec, pour en jouir par la dite Anne Gasnier, ma femme, pour son logement, sa vie durant, pour après retourner à mes ènfnnts.

(( Et de plus lui fais don d'une vache à elle en propre, . . . pour en jouir et disposer comme bon lui semblera, comme à elle en propre, sans que le présent écrit puisse préjudicier à son contrat de mariage, avec le petit lit garni, lequel se démonte à vis, qui est à Québec, en la chambre du milieu.

(( Et en cas que mes enfants ne pussent ou re voulussent s'accommoder avec la dite Anne Gasnier, ma femme, je laisse à son choix de prendre ce qui est porté par son contrat de mariage avec la donation ci-dessus. ))

Bourdon n'oublie* pas son ami M. de Saint-Sauveur, et rend témoignage aux bons services qu'il lui a procurés pour l'éducation de ses enfants :

(( Comme M. de Saint-Sauveur et moi, dit-il, depuis trente ans, avons été liés d'une amitié très parfaite, et que depuis vingt-deux ans ou environ il a dehieuré en mon logis, ayant toujours pris soin de ce qui me regarde, ayant instruit mes enfants en la crainte de Dieu, leur ayant appris à lire et à écrire, nous ayant fait l'honneur et la faveur de dire la messe en la chapelle dite Saint-Je?in ; l'ayant prié et élu d'être curateur de mes dits enfants, en cas que mes enfants ne veuillent ou ne puissent s'accommoder avec lui quand ils seront en âge, je lui laisse et abandonne en la meilleure forme et manière que puisse être le revenu du moulin de Saint-Jean, à la charge de l'entretenir comme un bon père de famille, et pareillement sa chambre pour logement où il est à présent, avec la chapelle. . . »

On trouve au bas de ce codicille la signature de Mgr de Laval, de M. de Bemières, curé de Québec, de M. Jean Dudouyt, procureur du séminaire, du R. P. Jérôme Lalemant, supé-

rieur général des missions du Canada, et du R. P. Pierre Chastelain, que Bourdon appelle a mon confesseur ».

Le procureur générs^l emportait évidemment avec lui les regrets, l'estime et Tafifection de tout ce qu'il y avait de plus vénérable dans la colonie.

Il rentra au Canada avec son fils Tannée suivante, c'est-à-dire l'année même de l'arrivée de M. de Tracy. M. de Mésy venait de mourir.

Le vice-roi prit tout le temps nécessaire pour faire une enquête sérieuse sur ce qui s'était passé dans la colonie, et à la fin de 1666 reconstitua le Conseil tel qtte l'avaient tout d'abord établi révêque et le gouverneur. Bourdon fut réintégré dans les fonctions de sa charge, qu'il remplit à la satisfaction de tout le monde jusqu'à sa mort.

M. de Tracy ne s'en tint pas simplement à cette œuvre die justice et de réhabilitation : il voulut faire quelque chose de plus en faveur du procureur général qui avait été si indignement traité par le gouverneur Mésy.

Les titres et les honneurs ont été recherchés de tout temps : heureux ceux qui les reçoivent, plus heureux peut-être ceux qui ont la

satisfaction de les obtenir pour leurs amis ou leurs administrés ! A Tépoque qui nous occupe, c'est surtout avec des lettres de noblesse qu'on cherchait à satisfaire la vanité ou à reconnaître les services rendus. M. de Tracy en demanda à la cour pour quelques-uns des principaux habitants de la colonie : Pierre Boucher, D'Auteuil, Denis, La Ferté, Godefroy, Amyot, Couillard des Islets. Bourdon était trop âgé, trop brisé par la maladie pour figurer avec avantage sur la liste, mais le nom de son fils aîné, Jean- François, y était : et voici en quels termes, dans son mémoire à la cour, le vice-roi s'exprimait sur le compte du'jeune homme :

(( Le fils du sieur Bourdon est un garçon de bien et d'avenir, de belle taille, qui est le plus accommodé du pays. Il a une terre bien défrichée auprès de Québec, et fait travailler à une autre, cinq lieues plus haut en remontant le grand fleuve. . . Cette nouvelle dignité que je demande pour lui, ajoutait le vice-roi, l'obligera d'épouser une demoiselle canadienne. Son père est le plus ancien habitant du pays, qui a beaucoup travaillé, et qui est homme de loi. ))

Nous ne savons pas si les lettres de no-

blesse demandées par M. de Tracy pour le fils aîné de Jean Bourdon furent accordées par la cour ; mais ce qui est certain, c'est qu'elles ne furent jamais enregistrées au Conseil. On appelait Jean-François Bourdon M. de Dombourg, comme on appelait son frère M. d'Autray, comme on appelait leur père M. de Saint-Jean ou M. de Saint-François, du nom de leurs terres ou seigneuries, de même qu'on nommait M. de Saint-Sauveur ou M. d'Ancourt, du nom dé leurs paroisses.

En transposant tout simplement les deux syllabes de son nom patronymique. Bourdon avait fait le nom de Dombourg, qu'il appliqua à sa seigneurie : et cette seigneurie, à cinq lieues en haut de Québec, prit plus tard le nom de Neuville, du titre de noblesse de Nicolas Dupont, sieur de Neuville ^^\ alors membre du Conseil Supérieur, qui en fit l'acquisition.

Jean-François Bourdon signait lui-même a Bourdon Dombourg » ; nous avons vu sa signature sur une pièce, parfaitement conservée, datée du i*^*" octobre 1668. Cette pièce ^^^

fi) Vo\r Henri de Berniè^es. p. 20-^.

f2) Mous en devons la commnnioatioTi à l'oblifireance de tiotre «avant collèçrue de la Société Royale, M. Jos. Edmond Roy.

porte un cachet en cire rouge, également bien conservé, qui nous permet de retracer les armes parlantes adoptées par la famille, moins la couleur du champ de Técusson, bien entendu :

Cet écusson est à deux étoiles, dont Tune en chef, et l'autre en pointe, avec deux coquilles, Tune à dextre, et l'autre à senestre, portant deux bourdons en sautoir. Il est surmonté d'un disque avec lambrequins.

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