THURY-HARCOURT, PAROISSE DE M. DE SAINT-SAUVEUR
Description de Thury. — Son château féodal — Son église. — Pourquoi M. de Saint-Sauveur vint au Canada. — Juridiction de Tarchevêque de Rouen.
Thury-Harcourt^ où m. Le Sueur était curé avant de passer au Canada, est un joli bourg d'environ seize cents habitants, situé sur les rives" de TOrne, dans une des plus pittoresques vallées du Calvados, sur la ligne de Caen à Fiers. Il est coquettement assis au flanc d'un coteau qui domine la rivière : à ses pieds s'étendent de nombreuses tanneries, industrie propre au pays. Sur la rive gauche de TOrne, en face de Thury, s'élève la colline gracieuse de Saint-Benin, avec sa belle couronne d'arbres verdoyants ; et partout à l'horizon se dessinent des montagnes à l'aspect le plus varié. En jetant un coup d'œil sur la carte de l'arrondissement de Falaise, où se trouve Thury, en voyant
ce pays si accidenté, si noir de montagnes, si labouré de ravins, on se convainc facilement qu'il mérite bien le surnom de Suisse normande qu'on lui donne.
Le nom de Thury — le seul employé du temps de M. Le Sueur — semble dérivé de Thur ou Thor : c'est ainsi que s'appelait une divinité adorée par les Normands et autres peuples du Nord avant leur conversion au christianisme.
((Il est probable, dit M. Boscher, que Thury aura conservé le nom de cette divinité, comme souvenir des lieux qui lui avaient été consacrés ^'\ ))
Aujourd'hui, le village s'appelle Thury- Harcourt, ou simplement Harcourt, du nom de l'illustre famille qui acquit cette seigneurie au commencement du dix-septième siècle (1615) ; famille aussi ancienne que la Normandie, qui aida puissamment Guillaume-le-Conquérant à s'emparer de la Grande-Bretagne, et dont une branche resta en Angleterre lorsque la Normandie passa définitivement sous le sceptre des rois de France.
(i) Essai historique et statistique sur Thury-Harcourt j Caen, 183 1.
La seigneurie de Thury remonte à une antiquité très reculée. Elle date au moins du onzième siècle, et fut successivement occupée, sous le titre de baronnie, par les Tesson, les Crespin, les Bourbons et les Montmorency.
Sous cette dernière famille, vers la fin du seizième siècle, la baronnie fut érigée en marquisat ; puis, au commencement du dix-huitième siècle (1705), le marquisat lui-même fut érigé en duché en faveur de Henri de Harcourt : et c*est alors que le nom de Harcourt fut ajouté ou substitué à celui de Thury.
Il y avait à Thury, sur une éminence qui commande tout le village, un immense château féodal, avec accompagnement obligé de tourelles, fossés, pont-levis, et de toutes les fortifications en usage au moyen-âge :•
(( Le chastel de Thury, dit M. de Caumont, devait encore avoir une certaine importance militaire sur la fin du quatorzième siècle. Des manuscrits de la Bibliothèque du Roi nous apprennent qu'il soutint en 1 370-1 371 un siège d'environ huit mois, à la suite duquel un chef anglais du nom de Pollehay (plus communément dit Lemoine), qui y commandait pour le
roi d'Angleterre, Edouard III, le remit et res- (3)
titua au duc d'Alençon, pour le roi de France, Charles V, au prix d'une somme convenue de quatorze mille livres ^'\ ))
Le château féodal de Thury a disparu depuis longtemps : il est probable cependant qu'il existait encore du temps de M. Le Sueur. Le seigneur de Thury, à cette époque, était le marquis Odet de Harcourt : il acquit ce domaine seigneurial à la mort de Pierre de Montmorency en 1615. C'est de lui que date la construc^ tion du château actuel, édifice très vaste, aujourd'hui un peu délabré, et qui n'a de remarquable qu'une belle galerie.
Thury était un bourg, dans toute l'acception du mot : ses habitants avaient droit de bourgeoisie ; ils étaient exempts de beaucoup de redevances exigées ordinairement par les seigneurs et leurs censitaires. Il y en avait un marché deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, et deux foires par année, l'une le second mardi de carême, l'autre le 22 septembre ; celle-ci était appelée la foire de Saint-Mathieu.
Voici, d'après M. Boscher, la physionomie de ce village :
([) Statistique monumentale du Calvados, t II, p.
(( Toutes les maisons, dit-il, sont groupées' et disposées de manière à former des rues larges et bien aérées. On en compte neuf ou dix, dont la principale est celle formée par la grande route. ))
Puis il donne les noms sous lesquels on désignait quelques-unes de ces rues', aux seizième et dix-septième siècles, du temps par conséquent de M. Le Sueur, qui dut les parcourir souvent dans Texercice de son saint ministère : la rue de Neuhourg, la rue du Châtel, la rue de la Boudarée, la rue ès-Guichards, la rue ès-Bières, la rue des Granges, la rue Quierdeville,
Uéglise actuelle de Thury est bien la même que du temps de M. Le Sueur, et quelquesunes de ses parties sont très anciennes. En F rance. Ton n'a pas, à part les temps de révolutions, cette manie de détruire pour renouveler, qui existe dans certains pays et qui coûte si cher. Au contraire, plus un édifice est ancien, plus on le respecte, plus il devient intéressant aa point de vue archéologique. S'il faut le réparer, s'il faut l'agrandir, on n'hésite pas à le faire, mais en conservant du vieil édifice tout ce qui est susceptible d'être conservé, et en y -ajoutant suivant le style et la manière de l'épo-
que où Ton travaille. Voilà pourquoi il y a tels monuments dont les diverses parties présentent différents styles d'architecture. C'est le cas pour l'église de Thury.
« L'église de Harcourt est vaste, dit M.
Boscher, et* elle offre des constructions de diverses époques. Les arcades à plein cintre et les piliers irréguliers et grossiers de la nef, ainsi que les fenêtres qui n'ont pas* été retravaillées et les corbeaux de l'extérieur appartiennent à l'architecture du onzième siècle. Les caractères et le style de leur architecture gothique du treizième siècle se font remarquer à la face occidentale qui se trouve sur la grande route, ainsi que dans les piliers qui soutiennent le clocher. Le reste de l'édifice est plus moderne. ))
M. de Caumont donne une description très intéressante de l'ancienne église de M. Le Sueur :
<( L'église de Harcourt, dit-il, présente une façade assez importante qui appartient au premier style ogival. Au-dessus de la porte principale, s'ouvrent deux fenêtres en forme de lancettes ; plus haut, une rose polylobée : des bascôtés accompagnent la nef centrale. Le plan de l'église est rectangulaire. Une tour carrée, cou-
ronnée d'un toit conique en ardoises, s'élève entre le chœur et la nef. Les murs latéraux de la nef et l'intérieur sont dans quelques parties plus anciens que la façade, et appartiennent au style roman : on y trouve des* arcades à plein cintre reposant sur des chapitaux dont quelques-uns sont curieux ; mais de grands travaux ont été entrepris au quinzième siècle dans cette partie de l'église, et plusieurs des arches offrent le caractère de cette époque, aussi bien que le dessous de la tour. C'est probablement à la fin du quinzième siècle ou au commencement du seizième qu'a été établie, dans le bas-côté du sud, une arcade remarquable par la finesse de ses sculptures, et qui a été, à tort, en partie masquée par un lambris. La plus grande partie du choeur est moderne. ))
Le bourg de Thury est maintenant dans le diocèse de Bayeux ; mais il appartenait au diocèse de Séez avant la Révolution.
Son église paroissiale est sous le vocable de saint Sauveur, un saint normand ; de là, comme nous l'avons vu, le nom de Saint-Sauveur donné généralement à M. Le Sueur par les Canadiens. C'était, du reste, à cette époque, un usage assez fréquent d'appliquer aux curés
en retraite le nom de leur ancienne paroisse. C'est ainsi que M. Leaume, (( ci-devant curé d'Ancourt et directeur de THôtel-Dieu de Dieppe, » d'où sont sorties les fondatrices de THôtel-Dieu de Québec, était communément appelé M. d'Ancourt ^^K
L'abbaye de Fontenay, qui avait été largement dotée par les anciens seigneurs de Thury, avait droit de nomination à la cure de cette paroisse. M. Le Sueur avait donc été nommé curé de Thury par l'abbé de Fontenay. Il en percevait les dîmes ; et les revenus de la cure devaient être assez considérables, si l'on en juge, toutes proportions gardées, par ceux de la seigneurie tels que les supposent les documents cités par M. de Caumont.
Voilà l'église, voilà la cure et la commune que M. Jean Le Sueur quittait au printemps de 1634 pour venir au Canada.
Nous nous sommes demandé : (( Comment avait-il pu se résoudre à quitter sa paroisse pour une mission si lointaine ? )) et nous avons répondu : (( Il y à tout lieu de croire que ce fut par un motif de zèle. » Plus nous examinons
(î) Archives de l'Hôtel-Dieu de Québec.
les circonstances, à défaut de documents historiques, plus mous nous sentons confirmé dans cette opinion. Jean Bourdon venait ici à la demande et dans les intérêts de la Compagnie des Cent- Associés, qui avait besoin au Canada d'un bon ingénieur, d'un arpenteur habile, capable de mesurer et de tailler en tous sens le vaste domaine qu'elle avait à exploiter. M. Le Sueur avait à remplir une mission non moins importante : encourager les colons des diocèses de Séez et de Rouen qui allaient se fixer dans ce pays lointain, leur donner l'exemple de l'abnégation, du travail, de la persévérance, leur procurer, au besoin, les secours de son ministère. L'archevêque de Rouen, François de Harlay, regardait le Canada comme une extension de son diocèse, (( une portion de sa vigne ^^^ )), et prétendait y avoir juridiction, sous prétexte qu'il n'y avait pas d'évêque, et que la plupart des colons étaient ses diocésains. Le curé de Thury ne dut pas partir sans son agrément, sans sa bénédiction, de même qu'il ne dut pas partir sans la permission de l'évêque de Séez, auquel
(i) Pouvoirs de grand vicaire au Supérieur des Jésuites du Canada, 30 avril 1649.
il appartenait : qui sait si ce ne fut pas à la demande de l'un et de l'autre ?
Mais il fallait en tout cela beaucoup de tact et de discrétion. L'Eglise de la Nouvelle- France renaissait, pour ainsi dire, (( sous la faveur et la conduite » de Richelieu ^^\ qui y avait envoyé les Jésuites, à l'exclusion de tous autres religieux ; et le puissant ministre n'était pas homme à tolérer au Canada une intrusion étrangère. On sait avec quelle autorité il se faisait entendre, au besoin, des évêques euxmêmes ; et l'archevêque de Rouen, tout grand personnage qu'il 'était, venait justement d'en faire l'expérience. Il avait publié un ouvrage dans lequel il traitait avec peu de respect le pou- A'oir du saint-siège : Richelieu lui écrit aussitôt :
(( Chacun sait qu'il y a des questions problématiques au sujet de l'autorité du pape :
mais comme il est libre de croire ce qu'on veut en telles matières, il ne l'est pas de révoquer en doute que les papes soient vicaires généraux de Jésus-Christ en terre, et que comme tels ils aient une juste primauté sur tous les prélats de
(i) Rel des Jésuites, 1635, P- î.
l'Eglise ; et on ne peut, sans scandale, donner la moindre impression au peuple qu'on soit mal imbu de cette vérité.
(( Je vous prie donc de faire connaître au public qu'ayant voulu soutenir la juste autorité des évêques, vous n'avez pas pensé à diminuer celle qui appartient légitimement au saint-siège. Outre que les sentiments de votre cons- -cieijce vous obligent d'en agir ainsi, les motifs de la prudence vous y doivent porter encore, ne <k)utant point que, si vous ne le faites, la cour de Rome ne pourvoie à ce qu'elle sait maintenant que vous avez fait à son préjudice ^^\ . . ))
Ce n'est pas du vivant de Richelieu que Tarchevêque de Rouen eût osé afficher ouvertement ses prétentions à la juridiction sur la Nouvelle-France ; et l'on ne peut douter, au contraire, qu'il n'ait recommandé à M. de Saint-Sauveur la plus parfaite déférence envers les Jésuites, à qui cette juridiction se trouvait dévolue.
C'est avec un art consommé que le Prélat dévoile peu à peu ses prétentions, et pose, à Tissu du saint-siège, des actes de cette juri-
(i) Correspondance de Richelieu, publiée par Avcnel, t. IV, p. 510.
diction qui causera un jour tant de Iroribks et d'embarras à Mgr de Laval. Rien ne parait avant la fondation de THôtel-Dieu de Québec (1637) par la nièce du cardinal de Richelieu. L'archevêque montre alors beaucoup d'empressement à accorder à la duchesse d'Aiguillon ^'^ les religieuses de Dieppe dont elle a besoin ; mais il a soin de faire insérer dans les pièces officielles que la communauté de Québec (( sera sous son autorité. )) Les Augustines de Québec (( recevront ses ordres comme font ses diocésains ; )) elles devront (( lui rendre compte de leur bonne conduite et de leur administration ; )) et il nomme le supérieur des Jésuites (( pour être leur supérieur, en son absence, comme son délégué. ))
La duchesse d'Aiguillon lui demande encore d'autres religieuses, et il les lui accorde volontiers : mais il en profite pour la supplier (( de donner ordre que l'on n'imprime plus les Relations, qu'il ne les ait vues et approuvées au-
(i) Marie-Madeleine de Vignerod, marquise de Comfcalet et duchesse d'Aiguillon, fille de René de Vignerod, seigneur de Pontcourlay, gentilhomme de la chambre de Henri IV, et de Françoise de Richelieu, sœur aînée du Cardinal.
paravant, afin qw Dêtaa ae iioit pas seulement servi, mais servi en esprit et len "v€rît€- 5>
Richelieu meurt en 1642 ; et trois ans plus tard on trouve dans les registres de THôtel-Dieû une profession religieuse faite (( sous Tautorité de Mgr Tarchevêque de Rouen, entre les mains du supérieur des Jésuites, ayant autorité de mon dit Seigneur. » Puis, en 1646, le Père Lalemant reçoit des postulantes comme (( grand vjcaire de Mgr de Rouen ^^\))
Jusqu'ici Tarchevêque de Rouen ne paraît avoir exercé de juridiction que dans (( son njonastère )) de THôtel-Dieu de Québec ; et le P. Lalemant peut écrire en 1647 que les Jésuites du Canada n'ont encore eu rapport avec aucun évêque « pour le gouvernement spirituel du pays ^^\ )) Mais la question de la juridiction du Prélat fait son chemin. L'assemblée générale du clergé de France (1646) ayant proposé de faire ériger un évêché en Canada, les Jésuites déclarent que le temps n'en est pas encore arrivé. Ceux du Canada reçoivent alors (1647) « des lettres de France » qui leur inspirent des
(i) Archives de THôtel-Dieu de Québec.
(2) Journal des Jésuites, p. I66.
doutes sérieux sur la validité des professions religieuses et des mariages, dans un pays où il n'y a, pas encore d'évêque. Pour couper court à toute difficulté, ils vont d'eux-mêmes, après avoir consulté les théologiens de la Compagnie, s'adresser à l'archevêque de Rouen, reconnaissent sa juridiction et lui demandent des lettres de grand vicaire. Le Prélat s'empresse de les leur accorder ; et le voilà, cinq ans après la mort de Richelieu, reconnu par les Jésuites comme l'Ordinaire de la Nouvelle-France.
. Mais n'anticipons pas sur les événements.