‹ Les normands au Canada: Jean Nicolet, 1618-1642 [microforme]Chapitre 2 sur 12 · QUE · texte numérisé non relu

QUE

« Or, après qu’il eut achevé sa harangue, le dit grand Sagamo Anadabijou, l'ayant attentivement oui, commença à prenäre du petun, et en donner au dit sieur du Pont-Gravé, de Saint-Malo, et à moi, et à quelques autres sagamos qui étaient auprès de lui.

« Ayant bien petuné, il commença à faire sa harangue à tous, parlant posément, s’arrêtant quelquefois un peu, et puis reprenait la parole en leur disant que véritablement ils devaient être fort contents d’avoir Sa dite Majesté pour grand ami. Ils répondirent tous d’une voix : Ho, ho, ho, qui est à dire oui, oui.

« Lui, continuant toujours sa harangue, dit qu’il était fort aise que Sa dite Majesté peuplât leur terre, et fit la guerre à leurs ennemis; qu’il n’y avait nation au monde à qui ils voulussent plus de bien qu'aux Français. Enfin, il leur fit entendre à tous le bien et l’utilité qu’ils pourraient recevoir de Sa dite Majesté.

« Après qu'il eut achevé sa harangue, nous sortimes de sa cabane, et eux commencèrent à faire leur tabagie ou festin... (4). »

N'y a-t-il pas là tous les éléments d’un véritable traité? Ces deux Sauvages emmenés en France par Pontgravé sont évidemment chargés par leurs compatriotes de faire au Roi des propositions d'alliance offensive et défensive. Le Roi entre dans leurs vues, et en considération des avantages que procurera aux Français l’amitié de ces Sauvages, soit pour la traite, soit pour l'établissement de la colonie, il leur promet de les aider dans leurs guerres contre les Iroquois. Les plénipotentiaires reviennent au Canada, et le traité est ratifié dans une assemblée solennelle, de sagamos, en présence de Pontgravé et de Champlain.

Champlain fut fidèle au traité, et il n’hésita pas, en trois rencontres principales, à prêter son concours aux Algonquins et aux Hurons contre les Iroquois. Puis, dès 1614, il fit remonter les vaisseaux des traitants jusqu’au Sault-Saint-Louis, — c’est-à-dire à l'endroit même qu’il avait désigné et fait défricher (2) pour être le site d’une ville qui devait être un jour Montréal — afin que les Sauvages eussent moins loin à descendre, et surtout pour leur faire éviter les dangers qu’ils couraient toujours lorsqu'ils avaient à passer devant la rivière des Iroquois.

« L’aflection et la confiance que lui témoignèrent, cette année.

(1) Œuvres de Champlain, t. 1, p.6.

(2) Ibid., t. x, p. 244.

tous les Sauvages qui vinrent à la traite, dit M. Laverdière, est une preuve frappante que la conduite qu’il avait tenue était en effet le vrai moyen de s'attacher ces nations, et par suite de les amener insensiblement à la connaissance de l’évangile, et à la lumière de la civilisation (4). »

« Les quelques coups d’arquebuse tirés par Champlain, écrit M. Sulte, produisirent l'effet désiré. Les maraudeurs s’abstinrent de reparaître sur le Saint-Laurent nombre d'années. On en profita pour faire des découvertes et étendre le nom français à trois cents lieues de Québec. Néanmoins, quarante ans après 1609, les Iroquois reprirent le dessus. Oui, mais à qui la faute? Aux Hollandais qui fournirent des armes à feu aux Sauvages; à la France qui laissa la colonie sans ressources (2). »

Telle était la situation de la Nouvelle-France, en 1618, lorsque Nicolet y arriva. La petite colonie canadienne venait à peine de naître, et elle était dans un état très précaire, parce que les marchands de Rouen et de Saint-Malo, trop préoccupés du commerce des fourrures, ne faisaient que le moins possible pour y encourager la culture du sol et y créer un établissement stable. Mais elle avait pour chef un homme dévoué, éclairé, voulant à tout prix fonder en Amérique un immense empire français.

Champlain ne voyageait au Canada que depuis quinze ans, et déjà il avait remonté le cours de l’Ottawa, traversé le lac Nipissing, visité les lacs Hurons, Simcoe et Ontario, une partie du Haut- Canada. Il était en excellents termes avec les Sauvages qu'il avait rencontrés. Mais il voulait entretenir cette amitié, il voulait étendre encore ses relations et agrandir le cercle de ses découvertes dans l’ouest. Il eut besoin pour cela du concours des interprètes; et parmi eux Nicolet fut un des plus utiles.

A peine arrivé à Québec, dans l'été de 1618, Nicolet dut se préparer à partir pour se rendre chez les Sauvages. « On l’envoya,

(1) Notice biographique de Champlain.

(2) Le Pays des grands Lacs,

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dit le P. Vimont, hiverner chez les Algonquins de lIlc, pour apprendre leur langue. »

Les Sauvages descendaient à la traite vers le commencement

de juillet : cette foire intéressante ne durait ordinairement que

quelques jours; puis ils reprenaient le chemin de leur pays. En 1618, elle eut lieu aux Trois-Rivières, et les Algonquins vinrent en si grand nombre qu'on fut obligé d'envoyer chercher de nouvelles marchandises à Québec (1). Les Sauvages repartirent le 1% juillet : Nicole! fit route avec eux.

L'île des Allumettes se trouve dans le lac qui porte ce nom, au cours de la rivière Ottawa, bien en haut du site où s’élève aujourd’hui la capitale du Dominion. Elle était, comme nous l'avons dit, le siège principal de la grande famille algonquine, le centre des Sauvages de cette race qui avaient gardé le nom générique d’Algonquins, et que l’on appelait Algonquins supérieurs, par opposition à ceux du Saguenay, qui étaient les Algonquins inférieurs ou Montagnais.

Il y a, sur les rives de l’Ottawa, en aval, un endroit qui s'appelle encore la Petite-Nation. C’est là que se trouvait, en effet, la petite nation des Algonquins (2), ainsi nommée par opposition à la grande qui habitait l’île des Allumettes et ses environs.

« Cette île, dit Champlain, est forte de situation : car aux deux bouts d’icelle, et à l'endroit où la rivière se jette dans le lac, il y a des saults fâcheux, et l’âpreté d’iceux la rend forte. Les Algonquins s’y sont logés pour éviter les courses de leurs ennemis (3). »

C'était vraiment comme la forteresse de leur pays : car les Sauvages n'étaient pas confinés dans l'ile; ils occupaient tout le territoire circonvoisin; et l'habitation du grand chef Tessouat, lui-même, n’était pas dans l’île, mais « sur le bord du lac. »

L'endroit, du reste, était délicieux. Champlain nous le représente garni d'arbres magnifiques, « de chênes, pins et ormeaux. » Au milieu de cette végétation luxuriante, les cabanes des Sauvages, « assez mal couvertes d’écorces d'arbres, » devaient créer

(4) Œuvres de Champlain, t. 1v, p. 129.

(2) Relations des Jésuites, 1635, p. 25.

(3) Œuvres de Champlain, t. ur, p. 307,

une impression analogue à celle que l’on éprouve en voyant les huttes des fellahs au milieu des palmiers de la vallée du Nil.

Ce qui faisait surtout l'importance de l’île des Allumettes, au point de vue des Sauvages, c’est sa position dans la rivière Ottawa : elle commande en effet le passage sur cette grande route flaviale que suivaient ordinairement les Hurons et les autres Sauvages d’en haut pour descendre au Saint-Laurent, afin d’être moins sujets à être inquiétés par les froquois qui infestaient le lac Ontario.

De même que le lac Champlain s'appelait le lac des Iroquois, et le Richelieu la rivière des Iroquois, parce que c'était la voie ordipaire que suivaient les [roquois pour venir au Canada, de même l’Ottawa s'appelait la rivière des Algonquins : c'était leur chemin, leur propriété, pour ainsi dire; et, d'après Sagard et le P. Le Jeune, ils n’y laissaient passer que ceux qu’ils voulaient, et au temps qui leur convenait. « Ce peuple, dit Sagard, est malicieux jusque là que de ne laisser passer par leurs terres, au temps de la traite, un ou deux canots seulement, mais veulent qu’ils s’attendent l’un l’autre, et passent tous à la fois, pour avoir leurs bleds et farines à meilleurs prix, qu'ils les contraignent de traiter pour des pelleteries (1). »

Les Algonquins de l'Ile prétendaient avoir le droit d'exiger un tribut de tous les canots qui montaient au lac Huron, ou qui en descendaient. On n’employait pas ordinairement la force, mais la ruse; et souvent les Hurons, effrayés par les récits mensongers que leur faisaient les Algonquins, abandonnaient à ceux-ci leurs pelleteries à très bas marché; et les Algonquins descendaient ensuite seuls à la traite chez les Français (2).

A l'ile des Allumettes régnait Tessouat, l’un des sagamos qui assistaient, en 1603, à la grande assemblée de ‘a Pointe-aux- Alouettes. Champlain, qui l’avait bien connu en cette occasion, le revit avec plaisir dans le voyage qu’il fit à l’Ile en 1613; et, de son côté, le chef algonquin lui témoigna beaucoup d’estime : il voulut même que son propre fils l’accompagnât dans son retour à Québec.

Tessouat, surnommé le Borgne de l'Ile, jouissait d’une grande

(1) Histoire du Canada, p. 810.

(2) Ferland, Histoire du Canada, t. 1. p.:263.

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considération parmi les siens : l’île des Allumettes s'appelait aussi l'île de Tessouat. C'était un homme de grands talents : « Il était, dit une Relation, l’orateur de son siècle en ces contrées, et le mieux disant de son temps (1). »

Il avait toutes les qualités, mais aussi tous les défauts de sa race. Rien surtout ne pouvait égaler son orgueil. Tant que Champlain vécut, il se montra plein de déférence pour les Français; mais ensuite les missionnaires eurent souvent à se plaindre de son mauvais vouloir. Mème après qu'il fut devenu chrétien, — il reçut le baptême à Montréal en 1643 (2) — on eut souvent à lui reprocher de graves désordres dans sa conduite. Il eut cependant le bonheur de mourir très chrétiennement, en 1653, à un âge avancé (3).

Champlain ne manqua pas, sans doute, de recommander Nicolet à Tessouat; et lorsque le jeune homme arriva chez les Algonquins de l'Ile, il se trouva en pays ami.

Mais il se trouvait tout de même en pays sauvage, c’est-à-dire loin de toutes les douceurs du monde civilisé; et « il y demeura deux ans, dit le P. Vimont, absolument seul de Français, accompagnant les Barbares dans leurs courses et voyages, avec des fatigues qui ne sont imaginables qu’à ceux qui les ont vues. Il passa plusieurs fois sept ou huit jours sans rien manger; et il fut sept semaines entières sans autre nourriture qu’un peu d’écorce de bois. »

Telle était en effet la vie des Sauvages : après avoir épuisé, l’automne, et en très peu de temps, les quelques provisions de

(1) Relations des Jésuites, 1654, p. 29.

(2) « Toutes les cérémonies en furent faites avec grande solennité, à cause du grand progrès qu'on en doit espérer pour la gloire de Dieu. M, de Maisonneuve avec Mile Mance le nommèrent Paul, et sa femme fut nommée Madeleine par Me de la Peltrie et M. de Puiseaux Après qu'ils eurent reçu la bénédiction du mariage, M. de Maisonneuve les fit diner avec nous, et après diner fit un grand festin à tous les Sauvages, où tous les Français assistèrent (Relations des Jésuites, 1643, p. 54).

(3) Ibid., 1654, p. 29.

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