‹ Les normands au Canada: Jean Nicolet, 1618-1642 [microforme]Chapitre 5 sur 12 · PAU | RUE · texte numérisé non relu

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Aro La conduite des huguenots Kerth, travaillant au profit de ind l’Angleterre contre leur ancienne patrie, est bien indigne, et

confirme l'opinion que « Français et Catholique, c’est tout un. » Celle de quelques Français, après la capitulation de Québec, nous semble encore plus odieuse. Elle révolta le bon et honnête Champlain, qui la leur reproche amèrement dans son journal :

« Louis Kertk, dit-il, ayant reçu les clefs de Québec, les donna à un Français, appelé Le Baillif, natif d'Amiens, qui s'était volontairement donné aux Anglais pour les servir et aider à nous ruiner, comme perfide à son roi et à sa patrie, avec trois autres que j'avais autrefois emmenés en nos voyages, il y avait plus de quinze à seize ans, entr’autres l’un appelé Etienne Brûlé, de Champigny, truchement des Hurons, le second, Nicolas Marsolet, de Rouen, truchement des Montagnais, le troisième, de Paris, appelé Pierre Raye, charron de son métier, l’un des plus perfides traîtres et méchants qui fût en la bande. Le dit Baillif était autrefois venu en ces lieux avec De Caen, qui l'avait fait un de ses commis, l’ayant chassé pour être grandement vicieux (2). »

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(1) Ferland, Histoire du Canada, t. 1, p. 23ù. (2) Œuvres de Champlain, t. vi, p. 244.

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Champlain rend au contraire un beau témoignage à Olivier Le Tardif, beau-frère de Nicolet, qui, en sa qualité de sous-commis du magasin, avait dû remettre à Louis Kertk les clefs du Fort : « [] s’acquitta de sa charge en homme de bien. »

Nicolet et Godfroy (1), plutôt que de servir sous les Anglais, remontèrent avec les Hurons vers les contrées de l’ouest, et ne revinrent que lorsque les Anglais se furent retirés du Canada (2). Ils restèrent fidèles à leur roi, à la France, à la patrie canadienne : et leur conduite est d'autant plus admirable qu’ils n'avaient plus rien à attendre de la Société des Marchands, qui n’existait plus, ni de Champlain, ni de la Compagnie des Cent-Associés, dont l'avenir paraissait bien compromis.

« C’est peut-être durant l’époque critique de 1629 à 1633, écrit M. Sulte, que nos voyageurs jetèrent les plus forts germes d'amitié parmi les tribus algonquines et huronnes. Séparés tout-à-coup de leur base d'opération, tombée aux mains de l’ennemi, on les aurait crus enlevés à jamais au monde civilisé, sinon à la vie même. Cependant il n’en fut rien. Il arriva plutôt le contraire de ce à quoi l’on aurait pu s’attendre.

« Jusque-là, le trafic des pelleeries pour des articles de fabrication européenne avait servi au commencement d'alliance qui nous permettait de remonter l’Ottawa et de visiter la baie Georgienne, mais il s’en fallait de beaucoup que nous fussions à l’aise sur ces territoires. Cela, du reste, se passait au moment où les colons anglais débarqués en même temps que nous sur les plages de l'Atlantique, n’avaient pas encore osé se risquer à dix arpents de leurs cambuses. Nous avions déjà franchi des centaines de lieues de pays, et attiré la traite, en larges proportions, dans la vallée du Saint-Laurent.

« Les interprètes, les voyageurs, selon le mot consacré, se refusaient à quitter leur conquête ou à y introduire les Anglais. Ils ne craignaient pas de retourner au fond des bois reprendre la vie d'aventure et s’appliquer plus que jamais à agrandir l'influence du nom français vers l’ouest. Sans pouvoir compter avec certitude

(4) Jean-Baptiste Godefroy de Linctot, ainsi appelé, du lieu de son origine, Linctot, pays de Caux, en Normandie, Il épousa à Québec, le 44 décembre 1636, Marie Le Neuf, fille de Mathieu Le Neuf du Hérisson et de Jeanne Le Marchand, de Caen. (Dictionnaire généalogique).

(2) Ferland, Histoire du Canada, t. 1, 235.

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sur le retour du drapeau blanc à Québec, ils se mirent en travers des projets que les marchands anglais auraient pu concevoir de se répandre de ce côté (1). »

Leur travail fut efficace : ils cultivèrent si bien l’amitié des Sauvages, qu'ils les attachèrent à la France, au détriment des Anglais. Les Algonquins seuls se montrèrent sur le Saint-Laurent pour commercer avec les Anglais, et encore en petit nombre. « Les Hurons, dit M. Ferland, ne voulurent pas descendre à la traite tant que les Anglais restèrent dans le pays. » Et il ajoute : « Louis Kertk avait voulu gagner l’amitié des Sauvages; mais il ne put leur faire oublier les Français (2). »

Comment, en effet, le Sauvage, naturellement si fin, si observateur, si rusé, n’aurait-il pas saisi bien vite le contraste entre le caractère généreux, ouvert et sympathique du Français, et la nature froide, raide, égoïste et mercantile de l’Anglais? Son instinct seul, à défaut d’autres lumières, lui indiquait de quel côté étaient ses véritables intérêts, et lui faisait souhaiter le retour prochain des Français au Canada.

Ce retour se fit attendre. Bien que la paix entre la France et l’Angleterre eût été conclue depuis quelques mois, lorsque Champlain, qui ignorait ce fait, se vit obligé de capituler à Québec en 1629, il fallut trois ans pour décider l'Angleterre à remettre le Canada à la France. Charles I voulait auparavant qu’on lui versât la dot de sa femme (3); qui était une fille de France (4).

(1) Mélanges, p. 421.

(2) Histoire du Canada, t. 1, p. 249, 262.

(3) « Par contrat de mariage en date du 8 mai 1625, son douaire était de 800,000 couronnes, dont moitié payable la veille du mariage à Londres, et l’autre moitié un an plus tard, à compter de la date du premier paiement. Le mariage eut lieu le 13 juin 1625, et la première moitié du douaire fut alors payée, la seconde devant échoir à la même date en 1626. » C’est cette seconde moitié que le roi de France n'avait pas encore payée, et menaçait de retenir à moins que les forts du Canada et de l’Acadie ne lui fussent restitués. (Rapport sur les Archives du Canada, 1884-85, p. xur et x1v).

(4) Henriette-Marie de France, fille de Henri 1V, celle-là même dont Bossuet prononça, le 16 novembre 1669, la fameuse oraison funèbre qui commence par cette phrase : « Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plait, de grandes et de terribles leçons. » Il y avait juste vingt ans que Charles I avait été condamné à mort par le Parlement, et exécuté.

La dot d’une femme; la négligence d’une Cour à payer cette dot : comme le sort d’un peuple dépend quelquefois de peu de chose!

Quidquid delirant reges, plectuntur Achivi.

Ce ne fut qu’au printemps de 1632 que les difficultés furent définitivement réglées par le traité de Saint-Germain-en-Laye. Le 13 juillet, Québec fut remis entre les mains de MM. Emery de Caen et Duplessis-Bochart, représentant la Compagnie des Cent- Associés. On laissa à De Caen le privilège de la traite pour un an, afin de l’indemniser des pertes qu’il avait éprouvées par suite de la guerre.

Dans l'été de 1632, cinquante canots Hurons descendirent, chargés de pelleteries, dans la vallée du Saint-Laurent. Il en descendit cent cinquante, l’année suivante, portant cinq à six cents sauvages, tout joyeux de revoir leurs amis les Français. Quelques semaines plus tard, arrivèrent aussi les Nipissingues, qui avaient été retardés par les Algonquins de l'Ile.

Il est probable que Nicolet descendit avec eux. Ce qui est certain, c’est « qu’il fut rappelé » à Québec, après la reddition du Canada à la France, et nommé commis de la traite et interprète des Sauvages, au service de la Compagnie des Cent-Associés.

C’est lui-même qui avait demandé à Champlain son rappel; et il n'avait pris cette décision qu’à regret : « Il ne s’est retiré de chez les Nipissiriniens, dit le P. Le Jeune, que pour mettre son salut en assurance dans l’usage des sacrements, faute desquels il y a grand risque pour l’âme, parmi les Sauvages (1). »

Touchant détail, qui fait bien voir la foi et la délicatesse de conscience de Nicolet. On peut se figurer la consolation qu’éprouva ce grand chrétien, lorsqu’après avoir été si longtemps privé de secours religieux, il se vit tout à coup, suivant l’expression du P. Vimont, « dans la paix et la dévotion de Québec. »

Mais il ne jouit pas longtemps de ce bonheur. On eut bientôt besoin de ses services pour une expédition lointaine.

« Pendant qu’il exerçait cette charge de commis et interprète, dit le P. Vimont, il fut délégué pour faire un voyage en la nation appelée des Gens de Mer, et traiter la paix avec eux et les Hurons,

(1) Relations des Jésuiles, 1636, p. 58.

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C'était un voyage de plus de quatre cents lieues de Québec, par des routes impraticables, à travers mille dangers, dans un pays qu'aucun Français n'avait encore parcouru. Mais il y allait des intérêts de la France et de la civilisation chrétienne. Champlain n’eut qu'un désir à exprimer à Nicolet, et celui-ci se déclara prêt à partir. Il n’y a pas de sacrifices que les Français d'autrefois ne fussent disposés à faire pour leur patrie. A voir la gaieté de cœur avec laquelle nos ancêtres se lançaient, sur un simple canot d’écorce (1), dans des courses aventureuses qui nous saisissent d’étonnement et d’admiration, on dirait même que l’idée de sacrifice ne venait pas à leur esprit. Une seule pensée, un seul mot suffisait à les entraîner aux plus généreuses résolutions : La France le veut : c'est l'intérêt de la France!

Et vraiment quand on voit les Français d'aujourd'hui courir avec tant d’'héroïsme au Dahomey ou au Tonkin, peut-on dire que les choses sont changées”?

On a la preuve que Nicolet passa au moins deux engagements, ou accords de service, par écrit, avec la Compagnie des Cent- Associés, comme commis et interprète : dans le premier (2), en date du 7 juillet 1634, la Compagnie était représentée par M. Duplessis-Bochart; dans le second, du 15 août 1635, elle était représentée par Champlain lui-même. C’est entre ces deux dates qu'’eut lieu le voyage de Nicolet au Wisconsin.

Il s'agissait, dans ce voyage, non seulement de rétablir la paix entre les Gens de Mer et les Hurons, mais de nouer des relations d'amitié et de commerce avec une infinité de petites nations sauvages disséminées dans la région des Grands Lacs, et de les amener aux Français pour la traite sur le Saint-Laurent.

Ces Gens de Mer, appelés aussi les Puants ou les Ouinipigons,

(1) D’après M. le docteur Dionne, l’érudit bibliothécaire du Parlement de Québec, on faisait ordinairement quinze lieues par jour, en descendant les rivières, et sept ou huit lieues eu les remontant. (La Nouvelle-France, de Cartier à Champlain, p. 189).

(2) 11 y avait eu, cependant, un engagement antérieur, au moins verbal, puisque Nicolet partit dans les premiers jours de juillet 1634, et que, d’après le P. Vimont, il était déjà, depuis quelque temps, dans l'exercice de sa charge : « Pendant qu’il exerçait cette charge, etc. »

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étaient d’origine et de langue tout à fait distinctes de celles des races algonquine et huronne. Ils habitaient le fond de la baie Verte, et étaient entourés de nations appartenant à la race algonquine. Comment s’étaient-ils introduits là ?

On les disait en relation avec d’autres peuples qui semblaient d’origine tartare, et venaient par mer sur de grands canots. Leur but, en faisant la guerre aux Hurons et autres Sauvages amis des Français, était évidemment d’accaparer leurs pelleteries et de faire prendre au commerce une autre direction que la vallée du Saint-Laurent. I] fallait déjouer leurs tentatives, les raccommoder avec les Hurons, et tâcher de les amener eux-mêmes sur le Saint- Laurent.

En allant d’ailleurs aux Gens de Mer, et au-delà, ne trouveraiton pas enfin cette fameuse mer de l’ouest, ce Pacifique, ce passage à la Chine et au Japon, que rêvaient tous les découvreurs depuis Colomb et Jacques Cartier?

Nicolet avait rapporté sans doute de son séjour au lac Nipissing et de ses entretiens avec les Sauvages, beaucoup de renseignements sur les peuples et les pays de l’ouest. Tout cela avait vivement excité la curiosité de Champlain. Se sentant déjà vieux, — il avait soixante-sept ans — le fondateur de la Nouvelle-France voulut profiter, avant de mourir, de la grande expérience de Nicolet, pour agrandir le cercle des découvertes françaises dans l'Amérique du Nord.

Le premier de juillet 1634, deux ou trois barques sortirent de la rade de Québec, montées par quelques Jésuites et plusieurs autres Français. Les missionnaires, avec quelques hommes de service, se rendaient au pays des Hurons; plusieurs des voyageurs n’allaient pas plus loin que les Trois-Rivières; Nicolet seul partait pour les régions inconnues et lointaines du Wisconsin.

Tout le monde descendit aux Trois-Rivières; et Nicolet assista, le 4 juillet, à la fondation de la ville, où, de retour de son voyage, il devait passer le reste de ses jours.

Il y avait là plusieurs canots Hurons, Algonquins et Nipissiriniens sur lesquels on espérait s'embarquer. Mais Tessouat, le chef des Algonquins de File, qui par ses intrigues avait réussi, l’année précédente, à empêcher les missionnaires de monter aux Hurons, essaya encore cette fois les mêmes manœuvres. On finit cependant par en triompher; et le 7 juillet la canonnade du Fort

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salua le départ des PP. de Brébœuf et Daniel avec trois autres Français. Huit jours après, ce fut le tour du P. Davost et de ses compagnons. Un troisième groupe ne put partir que huit jours plus tard (1).

On ne sait pas au juste dans quel groupe se trouvait Nicolet; mais il est probable qu'il fit route avec le P. de Brébœuf. Le Père était un colosse, et pouvait endurer de rudes fatigues : parlant des difficultés incroyables que l’on rencontrait en remontant les rapides de l’Ottawa, il mentionne Nicolet, comme si celui-ci lui avait tenu tête : « Jean Nicolet, dit-il, en son voyage qu’il fit avec nous jusqu’à l'Ile, souffrit aussi tous les travaux d’un des plus robustes Sauvages (2). »

On ne fit pas moins de trente-trois portages (3); on traîna aussi le canot plus de cinquante fois : alors, tout le monde se jetait à l’eau, et mettait la main à l’embarcation pour lui faire monter le rapide. Dans une de ces occasions, l’un des Français faillit se noyer. Il était resté dans le canot, et les Sauvages le lâchèrent : « Son adresse seule et sa force, dit le P. de Brébœut, lui sauvèrent la vie. » Puis il ajoute : « Je me suis quelquefois mêlé d’aider à mes Sauvages; mais le fond de la rivière est de pierres si tranchantes, que je ne pouvais marcher longtemps, étant nu-pieds. »

C’est un détail, en effet, qu’il est bon de noter. Dans ces voyages en canots d’écorce, jamais les Sauvages ne permettaient aux Français de garder leurs chaussures, de peur qu'ils ne vinssent à salir ou à endommager leurs frêles embarcations.

On arriva enfin sain et sauf à l’île des Allumettes. Les missionnaires prirent alors sans délai le chemin du pays des Hurons. Nicolet passa quelques jours à l’île, où il avait séjourné autrefois deux ou trois ans : puis il partit lui-même pour son grand voyage.

Suivons-le maintenant, la carte à la main. De l’île des Allu-

(4) Relations des Jésuites, 1635, p. 25.

(2) 1bid., p. 30.

(3) La pratique des portages était familière aux anciens Normands, comme à nos indigènes du Canada. Eux aussi profitaient des nombreuses rivières qui arrosent le territoire de la France, pour y lancer leurs embarcations, et s'aventurer à travers les campagnes de la Neustrie ou de la Bourgogne; et « lorsqu'un pont ou quelque autre obstacle arrêtait leur navigation, dit M. Augustin Thierry, les équipages tiraient leurs navires à sec, les démontaient, et les charriaient jusqu’à ce qu’ils eussent dépassé l'obstacle. » (Histoire de la Conquête de l'Anglelerre par les Normands).

mettes à la baie Georgienne, le trajet est connu. On remonte l'Ottawa jusqu’à la rivière Mattawan. On remonte également tout le cours de cette dernière rivière, puis, après un portage peu considérable, on atteint le lac Nipissing. On traverse ce lac, et l’on descend la rivière des Français par laquelle il se décharge dans la baie Georgienne.

Une fois à la baie Georgienne, la voie la plus courte pour Nicolet était de filer vers le sud-ouest jusqu'au lac Michigan. Il cotoya, au contraire, les rives de la baie Georgienne vers l’est, afin de visiter les Hurons, auprès desquels il était accrédité par Champlain.

Le pays des Hurons s’étendait de la baie Georgienne au lac Simcoe, entre les rivières Severn et Nattaouasaga. Cette nation était divisée en vingt bourgades, formant environ trente mille âmes (1).

Nicolet était chargé d'informer les Hurons que le gouverneur du Canada désirait voir établir des relations amicales entre eux et les Gens de Mer. Il leur exposa l’objet de sa mission, puis leur demanda quelques hommes pour l'accompagner dans son voyage, et traiter de la paix de concert aves lui.

Il fallut, pour aboutir à un résultat favorable, bien des pourparlers, des assemblées de capitaines, des discours, avec l’accompagnement inévitable de festins, de danses, d'échanges de présents, c'est-à-dire, avec le cérémonial obligé chez les Sauvages dans les négociations de toute affaire importante. Enfin, Nicolet put s'embarquer pour le Wisconsin avec sept Sauvages Hurons.

On suivit la rive nord de la baie Georgienne, laissant à gauche les îles Manitoulines, et l’on poussa jusqu’au Sault-Sainte-Marie. Partout Nicolet faisait connaissance avec les nombreuses tribus indigènes, toutes de race algonquine, qui habitaient ces parages, et les attachait aux Français.

Entre toutes ces nations, il y en avait deux très intéressantes : les Cheveux-Relevés, que Champlain avait remarqués lui-même, dans son voyage de 1615, et dont il dit quelque part : « Ils ont les cheveux fort relevés, et agencés, et mieux peignés que nos courtisans, et n’y a nulle comparaison, quelque fer et façon qu'ils y puissent apporter (2); » puis la nation des Castors ou Nez-Percés, qui passait pour une des plus nobles de tout le Canada. « On sup-

(1) Relations des Jésuites, 1635, p. 33.

(2) Œuvres de Champlain, t. 1v, p. 24.

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posait, dit Butterfield, que cette nation descendait du grand Castor, qui était, après le Lièvre, la principale divinité de ces Sauvages (1). »

Le P. Vimont nous apprend quel était le cérémonial de rigueur à l'entrée des voyageurs étrangers dans toute bourgade sauvage : « Lorsqu'ils y arrivaient, ils fichaient deux bâtons en terre, auxquels ils suspendaient des présents, afin d’ôter à ces peuples la pensée de les prendre pour ennemis et de les massacrer. » Cela équivalait à un visa de passeport ou à un règlement de douane.

Au pied des rapides par où le lac Supérieur — la plus grande étendue d’eau douce qu’il y ait sur le globe — se décharge dans le lac Huron, du côté américain, s'élève aujourd’hui, au milieu de paysages pleins de grandeur, le joli village du Sault-Sainte- Marie, chef-lieu du comté de Chippewa, dans l'Etat du Michigan. Du temps de Nicolet, il y avait là une bourgade sauvage. Il s’y arrêta quelques jours, avec ses compagnons de voyage, pour s’y reposer,

Puis, revenant sur ses pas, il reprit sa route au milieu de magnifiques îles, et entra par le détroit de Msekinaw dans le grand lac

Michigan, au fond duquel repose aujow hui l’immense cité de Chicago, et dont les eaux baignent les r' ages de trois des plus

riches Etats de l’Union américaine, le Michigan, les Illinois et le Wisconsin. Aucun Européen, avant lui, n’avait vu ce beau lac, l’un des plus grands du monde.

Nicolet poursuit sa course sur le lac Michigan, dont il cotoie le rivage à droite. Il entre dans la baie des Noquets, et en fait le tour. Il pénètre ensuite dans la baie Verte, et descend jusqu’à la rivière Malomine (Menomenee), dont la vallée est habitée par les peuples de la Folle-Avoine (2). Partout il rencontre d’intéressantes

(1) Discovery of the North West, p. 1.

(2) « La folle-avoine dont ils portent le nom, dit le P. Marquette, est une sorte d'herbe qui croit naturellement dans les petites rivières dont le fond est de vase, et dans les lieux marécageux. Elle est bien semblable à celle qui croit parmi nos bleds, les épis sont sur des tuyaux nouës d'espace en espace; ils sortent de l’eau vers le mois de juin, et vont toujours montant jusqu’à ce qu’ils surnagent de deux pieds environ. Le grain n’est pas plus gros que celui de nos avoines, mais une fois plus long, aussi la farine en est-elle plus abondante.

« Voici comment les Sauvages la cueillent..…. Dans le mois de septembre, qui est le mois de cette récolte, ils vont en canot au travers de ces champs de la folle-avoine, ils en secouent les épis dans le canot, à mesure qu’ils avancent ; le grain tombe aisément s’il est mûr, et ils en font leur provision, »

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nations sauvages, et, en sa qualité de Français, noue avec elles des liens d'amitié. Jusqu'ici, il n’a vu encore que des tribus d’origine algonquine, et, malgré la grande variété des dialectes, il peut saisir ce qu'on lui dit, et se faire comprendre lui-même, à cause de sa connaissance approfondie de la langue algonquine.

Mais voilà qu'il arrive bientôt au but de son voyage. Les Gens de Mer ou Ouinipigons résident au fond de la baie Verte, en gagnant ers le sud jusqu’au lac qui porte leur nom. Déjà la nouvelled °‘:n arrivée s’est répandue de village en village. Lui-même, à deux journées de distance des Ouinipigons, s’est empressé de leur envoyer un de ses hommes pour annoncer sa venue et porter un message de paix. Message et envoyé sont admirablement accueillis, « quand on entend, dit le P. Vimont, que c’est un Européen qui porte la parole. On dépêche plusieurs jeunes gens pour aller au devant de l’homme merveilleux. Ils accourent, ils le conduisent, ils portent tout son bagage. »

Nicolet s’avance gravement au milieu de cette escorte. « Il était revêtu, dit le P. Vimont, d’une grande robe de damas de la Chine, toute parsemée de fleurs et d'oiseaux de toutes sortes. » Ce costume, évidemment apporté de Nuébec, montre bien quelles étaient les préoccupations de notre voyageur et celles de Champlain : on s'attendait à rencontrer peut-être chez les Gens ae Mer quelque mandarin, quelques habitants du Céleste-Empire.

Tout en s’avançant vers la première bourgade des Ouinipigons, située près de l'embouchure de la rivière aux Renards, Nicolet décharge les pistolets qu'il tient à chaque main, les recharge, et tire ainsi à plusieurs reprises. « Sitôt qu'on l’aperçut, continue le P. Vimont, toutes les femmes et les enfants s’enfuirent, voyant un homme porter le tonnerre en ses deux mains. »

Les Ouinipigons étaient un peuple nombreux et sédentaire. Ils appartenaient à famille des Dakotas et parlaient une langue tout à fait différente du huron ou de l’algonquin (4).

A peine eurent-ils connu l’arrivée de Nicolet et le but de son voyage, qu'ils se réunirent en grand nombre pour le voir et l'entendre. « Il se fit une assemblée de quatre ou cinq mille hommes, dit le P. Vinont; chacun des principaux fit son festin, en l’un desquels on servit au moins six-vingts castors. »

(1) Relations des Jésuites, 1640, p. 35.

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Nicolet profita de l’occasion pour traiter de la paix. Il ne manqua pas de dépeindre aux Ouinipigons les beautés de la vallée du Saint-Laurent, et les avantages qu'ils retireraient d’un commerce régulier avec la colonie Canadienne. Il insista sur la nécessité de rester en paix avec les Sauvages amis des Français, avec les Hurons, avec les Castors, avec les différents peuples établis autour des Grands Lacs. Tout cela fut admis sans conteste, et « la paix fut conclue (1). »

Après avoir ainsi atteint le but principal de son voyage, Nicolet s’avance plus avant dans le Wisconsin, il remonte assez péniblement la rivière aux Renards jusqu’au lac Ouinipigon (2), traverse ce lac, et, du côté sud-ouest (3), retrouve la rivière aux Renards. Il suit son cours, désormais assez tortueux, entremêlé de marais et de lacs, et se rend jusqu'aux Miamis, aux Kikapous et aux Mascoutins (4) : tous ces peuples sont d’origine algonquine.

Encore trois jours de navigation sur la rivière aux Renards,

(1) Elle ne dura pas longtemps avec les Castors. Les Ouinipigons leur déclarèrent la guerre dans l’été de 1636. (Relations des Jésuiles, 1636, p. 92).

(2) Winnebago Lake.

(3) A l’endroit où est aujourd’hui la ville d'Oshkosh.

(4) La bourgade des Mascoutins était dans le comté actuel de Green Lake. « Les Mascoutins, dit la Relation de 1670, sont établis en un très beau lieu, où l’on voit de belles plaines et campagnes à perte de vue. »

« Ce bourg, écrivait le P. Marquette en 1673, est composé de trois sortes de Nations qui s’y sont ramassées : des Miamis, des Mascoutins et des Kikapous. Les premiers sont les plus civils, les plus libéraux et les mieux faits... Les Mascoutins et les Kikapous sont plus grossiers, et semblent des paysans, en comparaison des autres.

« Comme les écorces à faire des cabanes sont rares en ce pays, ils se servent de jones, qui leur tiennent lieu de muraille et de couverture. La commodité de ces cabanes de jonc est grande ; ils les mettent en paquets et les portent où ils veulent pendant le temps de leurs chasses.

« Lorsque je les visitai, je fus extrêmement consolé de voir une belle croix plantée au milieu de ce bourg, et ornée de plusieurs peaux blanches, de ceintures rouges, d’arcs et de flèches que ces bonnes gens avaient offerts au grand Manitou — c’est le nom qu’ils donnent à Dieu — pour le remercier de ce qu'il avait eu pitié d’eux pendant l'hiver, leur donnant une chasse abondante,

« Je pris plaisir de voir la situation de cette bourgade. Elle est belle et divertissante : car, d’une éminence sur laquelle elle est placée, on découvre de toutes parts des prairies à perte de vue, partagées par des bocages et bois de haute futaie; la terre y est très bonne et rend beaucoup de blé-d’inde; les Sauvages ramassent quantité de prunes et de raisins, »

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