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CHAPITRE IX

CONQUÊTE DE l'aNGLETERRE PAR LES NORMANDS DE FRANCE.

En Angleterre, Goilwin elle rui Edouard. — En France, Ilobert lcDial)leel Guillaume le Bâtard. — Guillaume en visite à Londres. — Harold en visite à Rouen. — Guillaume i-evendique la couronne d'Angleterre. — Bataille de Hastings. — (iuillaunie le Conquérant, roi d'Angleterre. —Sagesse et cruauté. — Rapacité et fortune énorme. — Luttes contre ses propres enfants et contre le roi de Erance. — Triste mort et tristes funérailles.

Les invasions normandes en xVngleterre et en France, comparées entre elles, offrent des traits de ressemblance, mais n'ont aucune connexité. Les mêmes acteurs paraissent parfois dans les deux pays, mais avec un caractère particulier. Par un changement subit, Canut le Grand naturalisé anglais et KoUon français, de vikings sanguinaires devinrent des chrétiens fervents, des princes remarquables par leur sagesse et leur justice; ils se montrèrent dignes d'occuper les premiers rangs parmi les souverains les plus civilisés de l'Europe.

Après avoir consacré deux chapitres entièrement distincts aux Normands d'Angleterre et à ceux de France, voici un chapitre où nous allons raconter comment les Normands, devenus Français, devinrent anglais et conquirent la Grande-Bretagne.

Nous avons à reprendre notre récit, interrompu à la mort du roi Canut le Grand.

Ce prince illustre mourut en 1035, laissant deux fds. Ilardeknut, fils d'Emma la Normande, était celui que Canut avait désigné pour son successeur; mais llarold, fils d'une première femme, disputa la couronne à son frère puiné. Après avoir partagé le royaume avec Harold, Hardeknut le posséda en entier à la mort de son frère.

Les Anglo-Saxons et les Danois, les anciens habitants du pays et les fils des Normands, étaient en état d'hostilité permanente.

Godwin, dont la curieuse histoire serait trop longue à raconter, était le fils dUlfnoth, simple bouvier, et fut le père de Harold, qui devint roi d'Angleterre.

Godwin dirigea si bien la guerre qui éclata entre les Anglais et les Danois, qu'il mit fin à la domination Scandinave et chassa les Danois.

Maître du pouvoir, il eût pu garder pour lui la couronne d'Angleterre, il la fit donner à Edouard second fils du roi Ethelred. Godwin lui fit annoncer la nouvelle de son élection en Normandie, où le prince vivait retiré depuis 27 ans. Une seule condition était imposée au nouveau souverain, c'était de n'amener que fort peu de Normands avec lui.

Edouard arriva avec une suite peu nombreuse et fut sacré roi.

Il paya d'abord sa dette de reconnaissance envers Godwin en épousant sa fille Edith. Ce mariage fut célébré en lOVi. Edith était d'une rare beauté et le roi l'avait prévenue d'une étrange chose; il avait fait vœu de chasteté et voulait le tenir; elle serait sacrée reine d'Angleterre,

partagerait son trône, mais devrait respecter son mari en n'essayant pas de lui faire rompre sa promesse à Dieu.

Edouard n'avait que 4-0 ans, mais sa renonciation à l'espoir d'avoir des héritiers de son sang était irrévocable.

L'antipathie, qui existait toujours entre ses sujets de races diverses, fut la cause de troubles graves qui agitèrent le règne de ce bon roi.

Edouard avait été choisi comme descendant des anciens rois de race saxonne, et cependant il ne pouvait se défendre de sentiments de sympathie pour les hommes de race normande.

C'est en Normandie qu'il avait passé une grande partie de sa vie, qu'il avait de nombreuses relations de famille du côté de sa mère, et des amis qui lui avaient rendu agréable l'exil dans un pays dont il avait adopté la langue, les mœurs et les idées.

L'influence que les Normands acquirent à sa cour, les actes do violence d'un de ses beaux-frères contre des Anglais, soulevèrent une révolte, à la tète de laquelle God- \vin se mit avec ses fils. Le roi, irrité de voir sympathiser avec les rebelles ceux qu'il avait chargés de marcher contre eux, exila Godwin et ses fds; il n'épargna pas même Edith qui fut enfermée dans un couvent. La réconciliation ne tarda pas à se faire entre îe roi qui redoutait Godwin et Godwin qui voulait rentrer en grâce à la cour pour en chasser ses ennemis.

God^vin fut reçu par le Roi ; il lui fit les protestations les plus vives de dévouement et , comme gage de la loyauté de ses paroles, il lui remit deux otages, son fils Vulfnoth et son neveu Hacon.

VM l-F.S NORMANDS.

On a voulu entourer la mort de (iodwiu de mystérieuses circonstances; on a déj;V réfuté suffisamment toutes les fables inventées pour expliquer sa fin imprévue. Le lundi de P.kjues lOô'i^. (iodwin dînait à la talîle royale, lorsqu'il fut frappé d'une attaque d'apoplexie à laquelle il succomba le jeudi suivant.

Le roi Edouard mourut en 10G6.

Nous n'avons fait que tracer une esquisse de ce qui se passa en Angleterre avant que ce royaume ne devint la conquête de Guillaume, duc de Normandie.

Que s'était-il passé parmi les Normands depuis la mort de Rollon ?

Les ducs de Normandie se distinguèrent par leur sagesse et leur bravoure et devinrent de vrais Français.

Ils employèrent à repeupler le pays Thabileté que leurs pères avaient mise à le ruiner; ils attirèrent des colons dans les campagnes qu'ils avaient rendues stériles, et créèrent l'industrie dans le pays qu'ils avaient tant de fois dévasté.

Les hommes du Nord qui avaient attiré des aventuriers de tous les pays, surent si bien les soumettre à leurs lois et leur donner l'habitude de la subordination, que la Normandie , devenue chrétienne, comptait, 150 ans après le baptême de Rollon, parmi les provinces de France les plus avancées dans la civihsation.

Les Normands, en cultivant les arts agréables et utiles, n'avaient rien perdu de leur caractère belliqueux.

Robert il, cinquième successeur de Rollon, contribua à replacer sur son trône Henri, roi de France, qui. pour le récompenser, agrandit ses possessions patrimoniales. Ce duc de Normandie surnommé le libéral, doux et

bienfaisant, avait cependant quelquefois des mouvements terribles de colère et le surnom de Robert le diable lui est resté.

Il avait aimé Harlette, fille d'un bourgeois de Falaise, simple corroyeur, disent les uns, officier de la maison du duc, disent les autres. Il eut d'elle un fils, qui devint célèbre sous le nom de Guillaume le Bâtard, nom qu'il se donne lui-même dans les actes : ego cognomine baslardus. Il mérita aussi d'être appelé : Guillaume le Conquérant.

C'est par son histoire que nous allons clore ce que nous avons à dire des Normands de France et d'Angleterre.

Guillaume naquit en 1027 et fut élevé princièrement au cbAteau de Falaise. Après coup, peut-être, on a raconté des faits étranges qui, dès son enfance, faisaient pressentir sa grandeur future.

Robert le Diable qui, malgré l'emportement de ses passions, avait des sentiments de piété très sincère, résolut, pour l'expiation de ses fautes, de faire un voyage à Jérusalem.

Avant de partir pour la Palestine, d'où il ne devait pas revenir, il manda tous les prélats et barons de Normandie pour leur faire part de ses intentions.

On chercha à le retenir dans ses États en lui disant que ses deux parents les plus rapprochés, Alain, duc de Bretagne, et le comte de Bourgogne, en se disputant son héritage, allaient mettre tout en guerre et combustion en Normandie.

Robert répondit : « Ce n'est pas ma volonté de vous laisser sans seigneur, j'ai un petit-fils qui croîtra s'il

plait à Dieu et nie promet taul un jour de sa valeur qu'il sera capable de vous défendre et de vous gouverner. Je ne suis pas en doute qu'il ne soit le mien; c'est pour- (juoi je vous prie et conjure par le devoir, dont vous m'êtes obligé, de le recevoir pour votre seigneur et, dès à présent, je le saisis du duché comme mon seul héritier et nomme mon cousin le duc de Bretagne gouverneur en Normandie jusqu'à ce que l'enfant, c[ue je laisserai en la garde de Henri, roi de France, soit venu en âge d'être chevalier et de vous gouverner. »

Dans son voyage, où nous regrettons de ne pouvoir le suivre, il justifia son surnom de libéral par sa générosité et sa magnificence princière.

Invité à diner par l'empereur, il remarqua qu'autour de la table, qui était assez basse, on n'avait pas mis des sièges pour lui et pour les seigneurs de sa suite. Le duc ôta le superbe manteau qui couvrait sa brillante robe, le plia et s'assit dessus. Tous les seigneurs suivirent son exemple.

Quand ils quittèrent la table, après diner, ils laissèrent à terre leurs riches vêtements, et le duc dit tout haut que ce n'était pas la coutume des nobles normands, de porter leurs sièges sur les épaules.

Guillaume n'avait que huit ans lorsqu'il perdit son père. Chacun crut devoir mettre à profit la faiblesse d'un enfant. Ses parents disaient qu'un bâtard ne pouvait commander à des Normands. Ses vassaux, au lieu de défendre leur seigneur , bâtissaient des châteaux forts, se querellaient entre eux et s'érigeaient en petits tyrans. Le tuteur de Guillaume, Alain de Bretagne, fut appelé en Normandie et lorscjuil venait au secours

de son pupille, ou raccusait de ne songer qu'à le dépouiller de son héritage : il périt empoisonné par les amis du jeune duc.

Les empoisonnements et les guerres privées étaient fréquents à cette époque.

Plus Guillaume était entouré de dangers, plus les amis de son père veillaient sur sa personne et tenaient à lui. Fort jeune encore, Guillaume sut s'attacher ses sujets. Il aimait les beaux chevaux de Gascogne et d'Espagne, et couvert de son armure, il les montait sans toucher à l'étrier.

Dévoué et généreux pour ses amis, il était implacable et cruel envers ceux qui l'irritaient par leurs railleries. Un jour qu'il assiégeait Alençon, les habitants de la ville le raillant de sa tache de naissance et faisant allusion au métier du père de sa mère que l'on disait être un simple corroyeur, lui criaient : La peau, la peau; il faut battre le cuir. Guillaume, pour se venger, eut la barbarie de faire couper, aux prisonniers qu'il avait faits, les pieds et les mains qui furent lancés dans la place par des frondeurs.

Dans ces temps de violence, les trahisons et les complots ne répugnaient pas aux plus braves. Guillaume, une nuit, fut averti par un bouffon que des assassins, dans l'intérêt du duc de Bourgogne, se préparaient à le surprendre et étaient prêts à le tuer. Guillaume, à deminu, se lu\ta de fuir et sauva ainsi sa vie.

Depuis qu'il eut pris, à dix-huit ans, les rênes du gouvernement, les occasions ne lui manquèrent pas pour acquérir la précoce et grande renommée de vaillant et terrible guerrier. Nous ne rapporterons pas tous ses hauts faits ; longue serait l'histoire de ses guerres continuelles

200 IXS NORMANDS.

conti'o le duc de Bretagne, contre le comte d'Anjou, contre le comte du Maine, contre tous ses voisins, contre son roi lui-môme.

Son ambition démesurée n'était pas satisfaite d'une couronne ducale, c'est une couronne royale qu'il rêvait.

Il alla l'aire une visite en Angleterre au roi Edouard, qui le reçut avec les plus grands honneurs, en souvenir de la Normandie, le pays de sa mère, le pays où s'était écoulée sa jeunesse. Edouard combla le duc Guillaume de prévenances et de présents. Il lui donna de beaux chevaux, des armes de prix, des chiens et des oiseaux de chasse.

Lui donna-t-il plus encore? Lui lit-il la promesse formelle de le choisir pour héritier de son trône?

C'est une question qui a été fort discutée et diversement résolue.

Edouard avait trop redouté God\\in pour l'avoir beaucoup aimé. Il éprouva une véritable sympathie pour Harold qui avait hérité de la popularité de Godwin, son père, et l'avait agrandie par de grands services rendus au pays.

Edith, qui avait partagé la disgrâce de sa famille et participé à la réconciliation , avait quitté le couvent pour reprendre sa couronne de reine et rentrer à la cour. Son frère Harold était tout-puissant.

Edouard, en signant le traité de paix avec Godwin, avait exigé la remise de deux otages qu'il s'était hâté, pour plus de sûreté, de faire passer en Normandie.

Ils étaient dans cet exil depuis dix ans, lorsque Harold eut le désir d'aller les chercher lui-même, après

avoir obtenu du roi rautorisation de les délivrer.

Edouard, qui connaissait Tastuce du Normand, déconseillait à Harold de faire ce voyage.

Harold, qui avait le désir de voir la France, se mit en route comme pour une partie de plaisir, emmena de gais compagnons, des lévriers et des oiseaux de chasse.

Durant la traversée, survint une tempête qui le jeta sur les terres de Guy, comte de Ponthieu. Ce comte inhospitalier et cupide, abusant de l'usage qui permettait de s'emparer des épaves d'un naufrage, fit sans pitié saisir les naufragés et les retint prisonniers pour en tirer une rançon. Le duc de Normandie ol)tint la délivrance de Harold, le reçut dans son château, et, en multipliant autour de lui les fêtes et les plaisirs, parvint à le décider à passer quelques jours en Normandie. Il le comblait de présents, d'attentions et on les voyait toujours ensemble.

Un vrai plaisir, dans ce temps là, c'était de faire des prouesses sur le champ de bataille. Harold accompagna Guillaume à la guerre, ils couchaient sous la même tente, mangeaient à la même talîle, et une grande intimité s'établit entre eux.

Un jour (Guillaume dit au Saxon : « Lorsque Edouard était en Normandie, il m'avait promis, s'il montait sur le trône de son père, de me choisir pour son héritier. Aide-moi à obtenir le royaume d'Angleterre, et si tu me promets ton concours, sois sûr que tout ce que tu pourras me demander te sera accordé. »

Harold fut surpris de cette proposition inattendue; il n'osait irriter le duc de Normandie par un refus;

il répondit par de vagues paroles que le duc accepta aussitôt comme un engagement formel.

Quelques jours après, les barons de Normandie étaient convoqués. Sur une table recouverte d'un grand drap d'or, un missel était placé ainsi que quelques reliques de saint Conon.

Guillaume requit Harold de confirmer sa promesse en présence des l^arons par un serment sur les Évangiles et les reliques des saints.

« Jure, dit le duc, de garder pour moi la couronne d'Angleterre qu'Edouard m'a promise. Jure que si je veux envoyer une garnison, tu la recevras au château de Douvres, bien approvisionné de munitions?

(( Jure de prendre pour femme ma fdie Adèle dès qu'elle sera en âge d'être mariée?

(( Reconnais-moi comme héritier du roi Edouard et jure-moi foi et hommage. »

Harold n'osa refuser de prêter ce serment. On le vit cependant pâlir lorsqu'on souleva le drap d'or qui couvrait la table et qu'on lui montra sous ce drap les reliques des plus grands saints, apportées là pour servir de témoins sacrés de sa parole devant Dieu.

Après avoir prolongé quelques jours encore son séjour en France, Harold repartit pour l'Angleterre et dès son arrivée, il n'eut rien de plus pressé que de tout raconter au roi.

Lorsque Edouard était en Normandie au milieu de vrais amis, a-t-il eu l'idée de céder après sa mort le trône d'x\ngleterre , qu'il ne possédait pas encore, au fils du duc? N'avait-il pas plus d'affection pour un parent do sa mère, que pour les Godwin qu'il redoutait? C'est possible.

Edouard acheva sa vie dans des pratiques de dévotion.

Avant de mourir, consultant surtout l'intérêt de rÉtat, il crut consciencieux de choisir pour successeur de la couronne un homme assez fort pour la porter dig'uement, un homme de race indigène, plutôt que de race étrangère, et préféra à un prince de son sang Harold qui était en possession des sympathies nationales et d'origine saxonne.

Dès qu'Edouard eut rendu le dernier soupir en 1066, Harold fat reconnu son successeur, et, le lendemain des funérailles, il fut solennellement élu et sacré roi d'Angleterre.

(iuillaume, à cette nouvelle, fit sommer Harold d'avou' à tenir le serment fait par lui sur les saintes reliques, à lui rendre la couronne d'Edouard et à prendre sa fille pour femme.

Harold répondit que son consentement était nul, parce qu'il n'avait pas été libre, et qu'il n'était pas maître d'ép(îuser une étrangère sans l'aveu des représentants du pays.

La rupture fut éclatante. Harold se hâta d'épouser une Saxonne et Guillaume de lui déclarer la guerre. Le duc de Normandie dénonça d'abord le roi d'Angleterre à la cour pontificale comme parjure. Le Pape somma Harold d'avoir à se justifier du crime de sacrilège; cette sommation resta sans réponse, mais elle eut pour effet de jeter une grande défaveur sur Harold dans toute l'Europe chrétienne, et d'attirer sur lui les foudres de l'excommunication.

Guillaume, après avoir reçu du pape la bulle, une

hannière et un anneau, symboles trinvcstiture ecclésiastique et militaire, hâta ses expéditions d'outrc-mer. l*our avoir de l'argent, le duc convoqua, dans une grande assemblée, les gens d'Eglise, de guerre et de négoce parce quil est de droit que qui paie la dépense doit être appelé à la consentir. L'assemblée fut nombreuse et la discussion vive. Les uns disaient : « Le Duc est votre seigneur. S'il est vainqueur, et que vous lui manquiez, il s'en souviendra. » l^es autres répondaient : (( S'il est vaincu, le pays est ruiné. Il ne nous a déjà que trop grevés par des guerres; nous ne sommes tenus à rien pour ses expéditions d'outre-mer. »

L'assemblée décida qu'on n'était tenu à rien envers le duc. Celte décision ne découragea pas Guillaume ; il lit appeler séparément chez lui les personnages qui l'avaient rendue, et, par ses bonnes paroles, il obtint de chacun d'eux, pris isolément, un avis contraire à la résolution prise en assemblée générale.

Des chevaliers de tout pays ayant confiance dans la bravoure et l'habileté de Guillaume vinrent grossir son armée. Tosté avait beaucoup à se plaindre de son frère Harold et ne cherchait qu'une occasion de se venger. Il offrit son appui à (Guillaume qui mit à sa disposition quelques vaisseaux. Tosté ne put entraîner son cousin Swen, roi de Danemark, à faire la guerre au roi d'Angleterre; mais il fut plus heureux auprès du roi de Norvège qui se nommait aussi Harold.

Ce prince, avec son fils Olaf et une flotte considérable, rejoignit les vaisseaux de Tosté sur le rivage oriental de l'Ecosse.

Le fils de Godwin ([ui ne négligeait rien pour être prêt

à recevoir à son débarquement son terrible adversaire Guillaume, avait grand intérêt à se débarrasser au plus tôt des Norvégiens.

Il arriva à marches forcées et les surprit par son apparition inattendue ; il fit faireà Tosté, son frère, des offres de réconciliation qui furent repoussées. Il livra bataille, et au premier choc tomba le roi de Norvège, tué par une flèche qui lui avait traversé la gorge. Tosté périt aussi en combattant, et Olaf, fils et successeur du roi de Norvège, se hâta de faire la paix avec le roi d'Angleterre.

Harold savait qu'il aurait un autre ennemi plus redoutable à combattre; il réunit toutes ses forces et se hâta de se mettre en route pour aller à sa rencontre. Il était temps. Trois jours après sa victoire contre les Norvégiens, les Normands, le 28 septembre 1066, débarquaient à Pevensey, près Hastings. Considérable était leur armée de 60,000 hommes. Leur flotte se composait de 400 navires de grande voilure et de mille bateaux de transport. Le vaisseau de Guillaume portait au haut du mât la l)annière envoyée par le pape. Le duc de Normandie cherchait à donner à ses soldats la conviction qu'en se battant pour sa cause, ils combattaient contre un roi parjure et sacrilège, un excommunié qui avait le ciel contre lui.

Le duc ne quitta son bâtiment que le dernier, après avoir présidé au débarquement de toutes les troupes. Dans sa précipitation à descendre, il glissa par terre et tomba sur ses mains. Pour empêcher que cette chute ne fût interprétée comme un mauvais présage, il s'écria : « Je prends possession de l'Angleterre! » et un cavalier vint aussitôt lui apporter une poignée de chaume prise sur le toit d'une maison, en criant : « Sire, je vous en-

saisine du royaume dAngieterre, et vous proteste que dans un mois votre chef sera couvert de la couronne. »

Tout en se servant des idées superstitieuses, qui A cette époque avaient tant d'influence sur les peuples, Guillaume avait l'esprit trop élevé pour y croire.

Sa flotte si considérable n'avait perdu en tout que deux navires. Daus l'un se trouvait l'astrologue de l'armée. Guillaume ne manqua pas de faire ressortir que les prétendus magiciens, qui veulent faire croire qu'ils prédisent l'avenir, ne sont pas capables de se préserver contre les dangers qui les menacent eux-mêmes.

Dans ses proclamations aux Anglais, le duc de Normandie ne cesse de répéter qu'il arrive pour punir un prince parjure, et que les lialntants du pays seront Iraités, non en ennemis, mais en sujets fidèles par leur roi légitime.

Pendant quinze jours, ses soldats fraternisèrent avec les indigènes qui acquirent une haute idée de Guillaume. Avant d'engager une grande bataille, on comprend le désir qu'avaient les deux chefs d'épargner les horreurs de la guerre au peuple anglais dont la couronne était disputée.

Nombreuses furent les négociations qui eurent lieu entre les deux armées. Harold avait fait halte à 7 milles de distance du camp ennemi.

Dix-huit messages furent échangés entre Guillaume et lui.

Dom Hugues Maigrot, religieux de Fécamp, fut envoyé par le duc normand au roi saxon et lui dit : « Mon maître a reçu de son cousin Edouard la promesse qu'il serait son héritier. Harold a juré que cette promesse se-

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rail respectée. S'il ne veut pas se soumettre à la décision du pape sur la validité du serment, le glaive tranchera la question.

Par un sentiment chevaleresque et pour épargner le sang des soldats, Guillaume proposait de substituer à une grande bataille, un combat singulier entre les deux concurrents à la succession d'Edouard.

Lorsque le messager eut épuisé tous les moyens d'accommodement en offrant même un partage du pouvoir, et qu'il vit Harold inflexible dans sa résolution de n'accepter aucune des propositions de son maître, alors élevant la voix, il lui déclara la guerre, en le traitant de menteur, de parjure, d'excommunié.

Le combat fut lixé au li octobre 1066.

La veille, pour exciter leur courage, les Saxons passèrent la nuit à boire et à chanter.

Les Normands la passèrent à prier le Dieu des armées de leur pardonner leurs fautes, et de leur donner la victoire en punissant un prince parjure.

Eudes, évèque de Bayeux, fils de la mère de Guillaume, était un homme énergique, qui reçut plus tard de son frère les plus hautes faveurs, suivies des plus grandes disgrâces.

Il contribua puissamment à enflammer les soldats par ses exhortations de prêtre et son courage de guerrier.

Après avoir célébré avec solennité la messe, il bénit pontificalement tous les guerriers, et leur promit l'assistance du ciel. Dans ce temps de foi, tous ceux qui devaient combattre reçurent l'absolution, ce qui doubla leur courage.

Puis, Févêque cachant son rochet sous une armure,

laissant la crosse pour le bâton deconiinamlement, monte sur un cheval hlanc et fait ran.uer la cavalerie. 11 ne veut j);is tr(Mn[)ei' sa main dans le smul;-, mais il veut assister à la bataille pour aider son frère de ses conseils.

(iuillaunies'avance, le front rayonnant, comme s'il était sûr de la victoire; son superbe cheval lui a été donné par le roi d'Espagne; sa cotte de maille et son glaive nu brillent au soleil. La bannière du pape portée devant lui, les saintes relitpies suspendues à son cou, donnent l'assurance à ses soldats que Dieu les protégera.

Un trouvère renommé, Taillefer, monté sur un beau cheval, armé comme un chevalier, sort des rangs et entonne le chant de Roland et de Charlem;igne. En chantant les paladins fameux, il excite à les imiter. Un geste belliqueux se joint à sa voix sonore. Il lance l'épée en l'air et la reçoit adroitement dans la main. L'armée entière l'applaudit et répète en chœur que Diex aïe, que Dieu nous aide. Taillefer pour récompense obtient l'honneur déporter les premiers coups.

Nous ne redirons pas les détails trop connus de cette fameuse victoire, le courage, l'habileté des manœuvres, les stratagèmes du duc de Normandie. Il eut trois chevaux tués sous lui; le roi Harold périt avec ses deux frères sur le champ de bataille en défendant sa bannière qui fut remplacée par celle du pape.

Les deux armées firent des prodiges de valeur. Les Anglais privés de leurs chefs, se battirent avec le courage du désespoir, et les vainqueurs poursuivirent sans pitié les malheureux blessés ou épuisés de fatigue.

Horrible fut le carnage. Les Normands trouvèrent parmi leurs morts treize cadavres revêtus d'habits de

moine sous leurs armes. Harold était tellement criblé de blessures, qu'on avait peine à le reconnaître. Pour le retrouver, on eut recours à une ancienne maîtresse du roi, Edith au cou de cygne, qui finit par découvrir le corps de celui qu'elle avait aimé.

xVu premier moment, (Guillaume refusa à la veuve de Godwin de lui rendre au poids de l'or le corps de son fils. Parjure et sacrilège, il doit, disait-il, être privé des honneurs de la sépulture. Le duc finit par s'apaiser et permit à deux moines d'enterrer le vaincu dans un couvent dont il avait été le bienfaiteur.

Au lieu de marcher sur Londres directement, après la victoire, Guillaume se rendit maitre de Douvres; il avait de nombreux malades atteints par une épidémie ; il les fit soigner dans cette ville, et y fit venir des recrues de Normandie.

Lorsqu'il se dirigea vers Londres, la population nombreuse et guerrière de la capitale avait eu le temps de revenir du premier moment d'épouvante causé par la défaite de l'armée et la mort de Harold ; tous les habitants s'étaient préparés à une défense énergique. Le premier soin du conseil national ou icitan, fut de s'assembler et de convoquer les thanes des comtés pour élire un roi.

Harold avait deux frères très braves qui furent tués comme lui ; deux fils qui étaient trop jeunes ; deux beauxfrères , Edwin et Morkar, dont l'influence était grande, mais surtout dans le nord de l'Angleterre.

Dans les circonstances difficiles où se trouvait le pays, des hommes sages auraient voulu, mais n'osaient le dire, qu'on mit à la tète du gouvernement un homme puissant et protégé par le pape, comme Guillaume.

La haine que l'on portait aux Normands, et la sympathie populaire toujours fidèle aux descendants de la race nationale des anciens rois, décidèrent le Conseil à appeler au trône de son père Ed.car VElhclin (rillustre), neveu du roi Edouard et l'héritier lé,i:itime de la couronne.

Ce jeune prince, sans vigueur et sans intelligence, confia les opérations militaires à Edwin et à Morkar.

Cuillaume, au lieu de chercher à s'emparer de force de la ville de Londres, répandit son armée aux environs pour tout piller et incendier.

Par son adresse, ses ruses, ses moyens divers de séduction, il parvint cà désorganiser si bien les forces ennemies, qu'une députation composée d'Edgar, d'Edwin. de Morkar, de la haute nohlesse et du haut clergé vint lui offrir la couronne et lui donner des otages. Il n'accepta le titre de roi qu'après avoir consulté ses compagnons de Normandie et s'être fait prier.

Le couronnement eut lieu à l'abbaye de Westminster, et fut présidé par l'archevêque d'York, sur le refus de celui de Canterbury. Durant la cérémonie, l'archevêque demanda aux Anglais en saxon, et l'évcque de Coutances aux Normands en français, s'ils voulaient accepter (Guillaume pour roi. Des acclamations, des clameurs si bruyantes, si confuses, retentirent tout à coup que les gardes normands placés aux environs pour punir une trahison si elle venait à éclater, crurent à une révolte, se ruèrent sur les Anglais et mirent le feu partout.

Le tumulte et le désordre occasionnés par cette méprise causèrent une vive émotion à Guillaume qui ne comprenait pas l'erreur de ses amis.

On disait même qu'il avait des doutes sur la validité du sacre dont la cérémonie avait été interrompue, car dans les actes, il prend le titre de roi, tantôt par droit héréditaire {jure heredi(ario), tantôt par droit de conquête {jure gladii.)

11 comprenait l'importance de la victoire de Hastings, mais il n'ignorait pas les divisions de race et d'intérêts qui alg-itaient le Nord et le Sud de l'Angleterre; avant de s'installer à Londres, il s'établit à quelques milles de la ville, employant tous les moyens pour calmer les esprits et prévenir les résistances. Il voulait à la fois faire trembler le pays en se montrant terrible , et se présenter comme un pacificateur en faisant voir que sa cause avait été jugée juste par le pape.

Il faisait ostentation de grande piété ; sur le champ de combat où il avait vaincu Harold , il fit bâtir fahbaj/e de la Bataille en mémoire de la protection de Dieu dans cette mémorable journée.

Lorsque le roi Edgar et ses principaux chefs furent forcés de faire leur soumission, Guillaume s'installa définitivement dans la tour de Londres, qu'il avait fait construire à l'un des angles de la ville, au bord delà Tamise, et il arbora sur son donjon la bannière aux trois lions.

Uoi absolu et incontesté, il eut le désir de revoir son duché de Normandie, et de se montrer à ses premiers sujets, le front ceint de la couronne royale. Il quitta Londres avec nn brillant cortège choisi parmi les plus nobles personnages d'Angleterre, pour l'accompagner en France. Il emmena surtout avec lui les seigneurs qui auraient pu profiter de son absence pour agir contre ses intérêts.

■l\-> LES NORMANDS.

Il était crailleurs désireux de leiii* faire admirer ses Etats. La reine Matliilde, (jiii lavait dignement remplacé dans radministratioii dti pays, lui avait préparé la réception la plus magnitique.

Les Normands saluèrent avec entiiousiasme le retour de leur duc devenu roi. Partout où il passait, les laboureurs et les commerçants l'accompagnaient de leurs acclamations, et le jeûne solennel du carême se trouvait transformé, dit Lingard, en un temps de fête et de réjouissance.

Les évèques et les tlianes anglais qui avaient suivi Guillaume, déployaient tout leur luxe pour frapper d'admiration les Français; ils étaient à leur tour émerveillés des trésors que Guillaume possédait dans son château, où il avait rapporté dWngleterre le Initin recueilli après la bataille, et des présents magnifiques reçus à Toccasion des fêtes du couronnement.

Le Conquérant était parti si vite de Londres, au moment où sa présence y était si nécessaire, qu'on a cherché , à cette visite en Normandie des motifs que nous ne discuterons pas. On a prétendu qu'il voulait voir qui lui serait fidèle en Angleterre durant son absence.

Cette visite ne fut pas longue et ne fut pas la dernière. Il aimait le pays natal et y revint souvent.

Après avoir réglé les affaires de Normandie, il se hâta de retourner à Londres, laissant le gouvernement du duché à sa femme 3Iathilde et à son fils aîné Robert.

Par ses sentiments chrétiens et la culture de son esprit,

il hâta les progrès de la civilisation en Angleterre , et ses

institutions judiciaires et politiques ont laissé des traces.

Il joignait à une rare intrépidité lart des stratagèmes

de guerre , et pour inspirer la terreur, les atrocités les plus grandes ne l'effrayaient pas.

Une révolte l'avait appelé cà York, il la comprima; mais lorsqu'on espérait que l'hiver le ferait rentrer à Londres, il envoya chercher sa couronne à Winchester et tint sa cour cà York pendant les fêtes de Noël. Voyant que les indigènes, dans ces contrées, étaient en hostilité constante avec les Normands, il eut un affreux système pour les séparer : c'était de créer entre eux un désert. Il fit ravager toutes les terres entre York et Durham. La dévastation opérée par le fer et le feu fut si complète, cjue pendant neuf ans on ne vit plus dans ces lieux aucune terre cultivée; l'extermination des hommes fut si horrihle, qu'on a évalué à plus de cent mille le nombre des malheureuses victimes de cet acte de politique barbare.

Doux, charmant, libéral pour ses amis, Guillaume était rude, farouche, cruel, pour ceux qui lui résistaient. Il était surtout vindicatif, et lorsqu'il avait juré par la lumière de Dieu (c'était son serment) de se venger d'un affront ou d'une rébellion, sa veng-eance était implacable et terrible. Il chassa les évoques de leurs diocèses, les comtes de leurs comtés; il retint en prison, pendant des années, les plus illustres personnages, même Eudes, son frère, l'évêque de Bayeux, qui l'avait offensé.

Aux actes de cruauté que lui reproche l'histoire, gardons-nous d'ajouter ceux que la tradition populaire lui impute. Ainsi l'on raconte que la reine Mathilde avait un amant, et que son mari en fut averti. Guillaume fit, dit-on, écorcher vif l'amant, et attachant sa femme par les cheveux à la queue de son cheval, il la traîna

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longtemps à terre. Quoique l'on indique encore le lieu où ces exécutions barbares auraient été faites, nous préférons croire, avec les chroniqueurs contemporains, que Mathilde, modèle de saiuteté et de vertu, rendit heureux son mari pendant 33 ans, sans avoir encouru d'autre reproche que de trop aimer son fils aîné, Robert, dont le père eut à se plaindre.

Le goût du pillage, la rapacité, Tamour des richesses que nous avons signalés souvent chez les plus nol)les vikings, n'ont jamais été plus excessifs que chez le Conquérant.

Il permettait les massacres et les pillages pour punir la moindre insurrection; et rien ne l'arrêtait quand un riche Jjutin tentait sa convoitise. Ainsi, malgré son ostentation de piété et de vénération pour les églises et couvents, il n'hésita pas à ordonner la spoliation de riches abbayes, sous prétexte que des Anglais ennemis y avaient caché leurs trésors ; l'argent monnayé ne fut pas seul enlevé, on n'épargna rien de précieux; on prit tout, jusqu'à l'or et aux pierreries des vases sacrés et des reliquaires.

L'avarice du Conquérant lui fit amasser d'énormes richesses. Il pillait ses ennemis sans scrupule et aimait à recevoir des cadeaux de ses amis. Pour lui faire la cour, il fallait lui faire des présents, et on lui en faisait de très beaux. Il possédait 1400 manoirs; il affermait ses terres le plus cher que possible, et renvoyait ses fermiers dès qu'il en trouvait d'autres qui lui offraient un prix plus élevé. Il prit à ses sujets, souvent sans droit et par force, plusieurs marcs d'or et des centaines de livres d'argent. (( Le Conquérant, dit Gabriel du Moulin, tirait par cha-

Clin jour, des revenus d'Angleterre 1060 livres sterling-, plus 30 sols 3 oboles, sans mettre en ligne de compte les présents qu'on lui faisait, ni l'argent qu'il tirait des rémissions et autres affaires qui particulièrement regardaient sa personne. » On a évalué ses rentes à 12 millions de notre monnaie; mais qui peut calculer tout ce que cet homme rapace et redouté retirait de la Normandie, de l'Angleterre et de l'Ecosse qu'il avait subjuguées?

Il ne se gênait pas pour prendre ce qui lui plaisait. Il aimait lâchasse. Possesseur de 68 forêts, sans compter de vastes parcs, il convertit en forêt [new forest, forêt neuve) quatre lieues de champs cultivés dont les propriétaires furent chassés.

Comme lesvikings, ses aïeux, Guillaume cherchait à en imposer au peuple par la sévérité de son reg-ard et par des tours de force extraordinaires. Monté sur son cheval, il parvenait à tendre la corde d'un arc que ne pouvait tendre aucunhomme, même à pied. Il vit un jour dans une marche forcée le comte de Breteuil excédé de chaleur et de fatigue, suant sous sa lourde armure ; il prit cette armure sur ses épaules et la porta lui-même. La nuit, dans des défilés de montagnes, il lui est arrivé de s'égarer, et lorsqu'il voyait des soldats effrayés des dangers que son audace leur faisait courir, hésiter à le suivre, il leur criait : (( Permis aux poltrons de se retirer ; que les braves seuls me restent. Qui m'aime me suive! La récompense sera proportionnée au danger. »

Guillaume n'avait pas su se faire aimer de ses fils.

Robert, l'ainé, prétendait que son père lui avait promis que lorsqu'il serait roi d'Angleterre, il lui laisserait son duché de Normandie. Il en réclama l'investiture à

Guillaume. Celui-ci répoudit qu'il n'avait pas l'habitucle de se déshabiller avant de se coucher, et qu'il ne voulait se dépouiller de rien avant sa mort.

Le roi de France demanda au Conquérant de lui faire hommage du royaume d'Angleterre ; Guillaume repoussa cette prétention et ne voulut se reconnaître vassal de la France que pour le duché de Normandie.

Robert, qui ne cachait pas son mécontentement contre son père, cherchait à se faire des amis de tous les ennemis de celui-ci. Il fit la cour au roi de France qui lui donna le château de Gerberoy.

Dès que le roi d'Angleterre apprit que son fils rassemblait des troupes et se mettait en pleine révolte contre son autorité, il traversa la mer et vint en personne l'assiéger dans Gerberoy. Dans une sortie, le fils lutta corps à corps contre un guerrier qu'il blessa : ce guerrier était son père! Dès qu'ill'eut reconnu, Robert, saisi d'horreur à l'idée d'un parricide involontaire, se jette aux genoux du blessé en lui demandant pardon. . A ses larmes, à son repentir, Guillaume ne répondit que par de terribles paroles de malédiction.

Pour arrêter sa vengeance, apaiser son courroux et ramener à une réconciliation avec Robert, il fallut toute l'habileté, tout le cœur de Mathilde , aussi tendre pour son fils que pour son époux.

Philippe P'", roi de France, n'avait pas vu avec plaisir le duc de Normandie devenir son égal et roi indépendant. Guillaume, de son côté, se plaignait ([u'on avait profité de sa minorité pour démembrer de son domaine le comté de Vexin qu'il ne cessait de revendiquer. Les négociations se prolongaient sans que les deux souve-

rains fussent très pressés de recourir aux armes pour les terminer. Robert et Henri son frère, après avoir bien diné, jouaient un jour avec Louis de France, qui furieux de perdre beaucoup d'argent, jeta les échees à la face de Henri et le traita de fils de bâtard. Henri répondit à cet acte de violence en frappant le prince si fort avec les échecs, qu'il fit couler le sang" de sa fig-ure meurtrie. n l'eût tué sur-le-champ, si Robert ne l'eût arrêté et ne lui eût fait comprendre qu'il était prudent de s'enfuir au galop.

Des seigneurs français, certains de ne pas déplaire au roi, se permettaient de faire des ravages sur les terres du duc de Normandie. Guillaume, après une vie si agitée, éprouvait le besoin de repos, son état de santé exigeait des soins. Ses médecins, à Rouen, l'obligèrent à garder le lit, et à combattre par la diète son excessif embonpoint.

Le roi de France, le raillant de cette infirmité, disait en riant : c Sur ma foi, le roi d'Angleterre est long à faire ses couches. Quand aura lieu la fête des rele vailles. »

Guillaume répondit à ces propos dont il fut vivement courroucé. « J'irai faire mes relevailles à Notre-Dame, avec dix mille lances en guise de cierges. »

Sa vengeance ne tarda pas à éclater; il saccagea et incendia Mantes, mais ses forces physiques ne répondaient plus à son énergie de caractère ; son cheval en franchissant un fossé s'abattit. Guillaume, blessé au ventre, fut transporté à Rouen, et, ne pouvant supporter le bruit de la ville, se retira au château d'Hermenteuville, dépendant de l'abbaye de Fécamp.

Sa maladie dura six semaines. Aux approches de la mort, il chercha à réparer des torts qui inquiétaient sa conscience. 11 ordonna de reconstruire les églises de Mantes quïl avait incendiées. Il envoya aux couvents d'Angleterre des sommes d'argent pour être employées h la célébration de messes pour le repos de son âme et surtout à la restitution de ce qu'il avait pris sans di'oit.

II. retenait depuis de longues années en prison des hauts personnag-es qui lui faisaient ombrage , comme le frère du roiHarold, ou qui l'avaient offensé, comme Eudes, évêque de Bayeux. Le chrétien dut pardonner et les mettre en liberté, mais le Normand vindicatif eut grand'peine à accorder la délivrance de Tévèque qu'il avait excepté de l'amnistie.

Il régla sa succession. Il laissa à son fils aîné Robert, la Normandie; à Guillaume-le-Roux l'Angleterre; à Henri une somme de 5,000 livres en argent comptant que le prince s'empressa de faire peser et enfermer dans un coffre-fort bien cadenassé.

Rien de triste comme la mort du conquérant illustre. Il fut blessé dans une aventure plus digne d'un viking que d'un roi.

Le puissant monarque, sur son lit de mort, n'eut pas un ami près de lui pour le consoler à la dernière heure.

Le 9 septembre 1087, il entendit sonner le matin la cloche de l'église de Sainte-Marie. Il étendit le bras en disant : (( Je recommande mon âme à notre Dame mère de Dieu. Que par ses saintes prières elle me réconcilie avec son fds , mon seigneur Jésus-Christ ! »

En disant ces paroles, il rendit le dernier soupir.

Dès q uil eut fermé les yeux, le médecin et les assistants se hâtèrent de partir à cheval pour rentrer chez eux et veiller à leurs intérêts. Les chevaliers et les prélats avaient hâte de mettre en sûreté ce qu'ils possédaient. Les serviteurs du roi profitèrent du moment où ils furent seuls pour prendre tout ce qu'ils purent, vaisselle plate, riches armes, vêtements, linge, et pour fuir avec leur butin.

Lorsque des prêtres arrivèrent enfin pour les prières des morts, le cadavre du roi gisait presque nu sur le plancher, abandonné depuis trois heures!

L'archevêque ordonna que le roi Guillaume serait enterré à Cacn, et Ilarluin, chevalier du voisinage, ému de compassion en voyant l'abandon du corps de son seigneur, le fit transporter à ses frais dans la ville.

L'enterrement fut célébré à l'église de Saint-Étienne fondée par Guillaume. Les évêques et les membres du clergé étaient nombreux.

Le prince Henri présidait la cérémonie funèbre. Le panégyrique du royal défunt avait été prononcé et la messe était dite; on allait descendre le corps dans une fosse creusée entre le chœur et l'autel, lorsqu'une voix sortie de la foule se fit entendre :

« Celui que vous louez a enlevé à mon père par la violence la terre sur laquelle vous êtes, et qui m'appartient; je vous défends au nom de Dieu d'y enterrer le mort. »

La réclamation n'était que trop fondée. Ce n'est qu'après avoir désintéressé le plaignant que l'enterrement put être fait.

Le corps du défunt revêtu de ses habits royaux, sans cercueil, devait ùtre déposé dans une tombe en pierre, qui se trouva trop étroite. En pressant le cadavre pour le faire entrer de force, on le creva, et l'odeur épouvantal)le qui en sortit rendit en un instant l'église déserte, nul n'y pouvait rester.

Guillaume-le-I\oux était déjà près de Calais lorsqu'il apprit la mort de son père. Il ne perdit pas un instant; il arriva le plus tôt possiljle à Londres, pour s'emparer du trésor royal d'abord et puis du trône.

Le 27 septem])re , la cérémonie du couronnement fut solennellement célébrée à ral)baye de Westminster.

(iuillaume, surnommé le Bâtard, ou le ConquéranI, mourut à soixante ans, après avoir régné cinquante ans en Normandie et vingt ans dans la Grande-Bretagne. Nous n'avons pas à rechercher ce qu'il fit de grand et de sage durant ce double règne. Ces faits, qui appartiennent à l'histoire de France et à celle d'Angleterre, n'intéressent pas l'histoire des Normands que nous avons entrepris d'écrire.

Aussi avons-nous moins étudié le duc et le roi, que l'homme lui-même pour faire ressortir, ce qui restait encore, dans le prince chrétien, civilisé et illustre, des mœurs, du caractère et des instincts des vikings ses aïeux.

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