‹ Les Normands dans les deux mondesChapitre 12 sur 18 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Piemiérc invasion en Galice et à Seville. — Nouvelles invasions : Sisenandn et saint Rosendo. — Prise de Saint-Jacques de Compostelle. — La ville épiscopalc de Tuy. — Le viiving Ulf. —Invasions desXI« et XII= siècles. — Roger, Normand chrétien. — Ses aventures. — Son mariage avec la lille de la comtesse de Barcelone. — Rohert, Normand ciirétien, rebâtit Tarragone. — Sigurd et ses exploits. — Les Normands littérateurs.

• Les Normands, en quête de riches contrées à piller n'ont pas manqué de visiter et de ravager la péninsule ibérique; ils y trouvèrent en abondance du butin, mais ils y rencontrèrent aussi une énergique résistance. « Il est bien connu, dit Steenstrup (1), que les Normands étaient supérieurs à presque tous les Étals chrétiens quant à l'art militaire. La seule puissance de l'Europe occidentale qui lit une résistance suffisante aux vikings et qui se fit respecter par eux était la puissance mahométane en Espagne. »

Nous avons protesté contre cette prétention de supériorité des Normands quant à l'art militaire sur la France de Charlemagne, nous allons voir que si l'Espagne infligea de rudes échecs aux Normands, les princes

fl) Études prcliniiaaircs pour servir àV Histoire des Xormands. Bullelins de la Société des Antiquaires deNonnaiidie, t. X. p. 310.

chrétiens ne fuient jias au-dessous des princes arabes pour la l)ravoure et l'habileté à la guerre.

Après avoir saccagé le midi de la France en SVi-, les Normands, poussés par la tempête, ou par leur humeur aventureuse, parurent dans les parag-es des Asturies, dévastèrent les côtes en passant et débarquèrent à la Gorogne.

Les vikings étaient trop habiles pour s'aventurer dans des contrées étrangères sans avoir pris des renseignements; ils s'étaient avancés souvent trop près de l'Espagne pour n'en pas avoir ouï parler.

Déjà en 820, les Arabes musulmans, qui partageaient avec les sectateurs d'Odin une haine profonde contre les chrétiens, avaient songé à une alliance avec eux. L'émir Abdérame II envoya à un viking un poète comme ambassadeur. On ignore les motifs et les résultats de cette mission. Il n'est resté de l'ambassadeur d'Abdérame d'autre souvenir, si ce n'est que le poète arabe charma la femme du viking.

Les relations entre les envahisseurs venus du Nord et ceux qui étaient arrivés de l'Orient^n'étaient pas faciles à établir. La vie de pillages et d'aventures des vikings était différente de celle des émirs civilisés qui fertilisaient les contrées conquises par leurs armées. Il était impossible de s'entendre avec les chefs sans nombre des bandes normandes qui ne s'entendaient pas toujours entre eux.

Les seigneurs voisins de l'Espagne avaient dû demander des secours aux rois chrétiens contre les hordes impies du Nord. Aussi l'apparition des Normands à la Gorogne ne fut pas une surprise. On était prêt à les bien recevoir. Sébastien de Salamanque rapporte que Ramir,

roi des Astiiries, les battit dans un grand combat et les rejeta vers la mer.

La victoire de Ramir, malgré toute l'audace des vikings, fut complète. Il leur brûla 70 na\dres, les mit en fuite et les traita de façon à leur ùter Tenvie d'affronter sa redoutable épée. C'était un prince énergique que ce Ramir I"' dont le royaume comprenait les Asturies, la Galice et une partie de Léon, 11 prit de rudes mesures pour protéger les populations rurales contre les prétendus sorciers qui exploitaient leur ignorance et contre les bandits qui les spoliaient. Il fit Jjrùler les uns et crever les yeux aux autres.

Les Normands ne s'obstinèrent pas à attaquer Ramir ; ils laissèrent ses États tranquilles et se dirigèrent vers les contrées méridionales de la péninsule dont les musulmans étaient maîtres.

Les historiens arabes ont raconté les invasions des pirates du Nord. Malheureusement ils n'ont écrit que vers le dixième siècle et rapportent des faits dont ils n'ont pas été témoins. Ils ont dû puiser leurs renseignements dans des traditions diverses, confuses, souvent difficiles à concilier entre elles.

Aussi les érudits qui ont voulu mettre d'accord les dates et les événements rapportés par les divers chroniqueurs ont-ils rencontré d'inextricables difficultés.

Sans trop nous engager daus des dissertations obscures et savantes nous nous bornerons à choisir, parmi les récits différents, les faits les plus généralement admis.

On raconte qu'une bande normande avait débarqué deux fois sur la cote occidentale de l'Afrique à l'endroit où Arcilla plus tard fut bâtie. En 8V'i. ou

8V5, le gouverneur aralje de Lisbonne prévijit l'émii* Abdéi'ame qu'une flotte de 54- vaisseaux et d'un égal nombre de barques avait porté dans la ville des troupes de Normands qu'il appelait madjous, c'est-à-dire païens.

Après un séjour de quelques jours (les auteurs arabes ne sont pas d'accord sur le nombre de jours : les uns disent 7; les autres, 13) les Normands quittèrent Lis- ])oiiiie, déJ)arquèr<'iit à Cadix et prirent ensuite la direction de Séville.

Abdérame [Ahd-el-Rahman) est un des émirs de Cordoue les plus renommés par leur puissance, leur valeur et leur magnificence. Cordoue contenait dans un circuit de liuit lieues 60 palais, 212 maisons, V25,000 boutiques, 900 bains publics, GOO mosquées, 70 bibliothèques.

Rien n'égalait les splendeurs de son palais soutenu par 'i.300 colonnes de marbre, orné de bois précieux, d'incrustations de marbre, de décorations -d'or et d'azur, de fontaines jaillissantes et d'un bassin où l'on admirait surtout un don de l'Empereur de Constantinople : un cyg-ne d'or couronné d'une perle magnifique.

Les progrès de l'agriculture et de l'industrie, les cuirs de Cordoue, les 00,000 métiers à tisser de la soie en activité à Séville, les draps de Murcie, la fabrique de papier de coton, tout avait contribué à répandre dans l'Andalousie l'abondance et la richesse.

Dès que l'émir fut averti de l'approche des Normands, il prit des mesures pour les arrêter, mais il ne comprit peut-être pas au premier moment la puissante énergie de ces pirates terrestres, ag-uerris, nombreux et d'une intrépidité sans pareille.

Les Normands, selon leur habitude, dévastaient tout ce qu'ils trouvaient sur leur passage. Les musulmans marchèrent contre eux et le 29 septembre 8i5 ils furent battus. Ils comprirent qu'ils avaient affaire à des soldats plus redoutables que des pillards ordinaires. Lesmadjous continuèrent leur marche et leurs ravages. Ils s'arrêtèrent à une demi-lieue de Séville. Grande fut l'alarme dans la grande ville, et toute la population s'arma pour la défendre. Ces hommes, très braves, mais pris à Timproviste, livrèrent bataille aux Normands qui les défirent complètement.

Les vainqueurs profitant du désordre de la déroute, et de la terreur qu'ils inspiraient marchèrent en avant en massacrant tout sans pitié, hommes et chevaux; ils attaquèrent Séville, prirent la ville d'assaut et la livrèrent au pillage.

En apprenant ces nouvelles inattendues, A])dérame surnommé le Victorieux, reconnut la gravité de la situation et organisa lui-même un système de défense. 11 choisit pour commander la cavalerie un général qu'on regardait comme le plus brave et qui inspirait une confiance si grande qu'un écrivain arabe raconte que tous les Musulmans accoururent en foule sous ses drapeaux, et se réunirent à lui aussi étroitement que la 'paupière est unie àl'œil.

Le chef de l'armée communiqua aux gouverneurs des districts l'ordre de convoquer tous leurs administrés capa])les de porter les armes.

Les Normands, tentés par l'appât d'une magnifique proie, ne s'étaient pas dissimulé les périls qu'ils auraient à courir pour s'en emparer; ils firent appel à leurs frères et reçurent de considérables renforts.

220 LES ?sORMANDS.

Le clioc des deux années fut terrible; elles étaient d'après D. Rodrigo [Huloria de los Arabes) de force à peu près égale. La bravoure était la même des deux côtés. La fatigue et l'obscurité de la nuit o])ligèreiit les combattants à une suspension d'armes avant que la victoire ne fût décidée. Les Arabes, grâce à Fhabileté de leur général qui avait fait venir des machines de guerre, finirent par triompher. Ils tuèrent aux Normands 500 hommes et leur brûlèrent ua grand nombre de vaisseaux après en avoir retiré tout ce qui pouvait être vendu.

Le 11 novembre 8'i-5, les Normands subirent un tiutre échec dans une bataille sanglante livrée à Tablada. Ils perdirent 1400 hommes morts en combattant et ceux qui tombèrent entre les mains de l'ennemi furent traités sans pitié. Us avaient été dans leurs ravages et massacres impitoyables pour les musulmans, on les pendit comme des brigands et Ton mit le feu à leurs bâtiments.

La tête du chef des vikings, tué dans le coml^at, fut envoyée, avec deux cents têtes coupées, comme un cadeau de l'émir aux habitants de Tanger. On regardait comme une grande gloire la défaite de ces Madjous et la délivrance des pays où ils avaient fait tant de mal.

Des cheiks de Séville racontent que ces barbares n'épargnaient rien ; ils lancèrent sur la belle mosquée des flèches de feu qui y laissèrent de profondes empreintes, et s'ils n'étaient point parvenus à brûler, selon leur habitude, les plus beaux temples, c'est qu'un ange, envoyé par Mahomet, les arrêta dans leur œuvre de destruction.

Les Normands ne trouvèrent pas l'Espagne aussi affaiblie que la France par des divisions de partis; les rois chrétiens et les rois musulmans, en restant toujours di-

visés par leurs croyances et leurs mœurs, étaient des princes également civilisés qui savaient au besoin suspendre leurs querelles pour s'unir dans un intérêt commun. Plus d'une fois le drapeau de la croix et celui du croissant flottèrent dans la même armée.

Le roi des Asturies qui avait repoussé les madjous et qui craignait leur retour proposa à l'émir de Cordoue de joindre ses troupes aux siennes pour opposer une plus forte résistance à de nouvelles invasions.

Les Normands, entrés à Séville le 1"" octobre 8i5, disparurent le 42® jour. Leur embarquement fut fait précipitamment et, divisés par petites bandes, ils se dispersèrent de côté et d'autre. En partant, une bande normande naviguait sur le Guadalquivir et traversait Séville, lorsqu'elle fut assaillie par les malédictions des musulmans qui lui lançaient des pierres.

Les fugitifs s'arrêtèrent et crièrent au peuple : a Laissez-nous tranquilles si vous voulez racheter vos prisonniers. »

Trop de personnes étaient intéressées au rachat des captifs pour qu'on ne priât pas les vikings de s'arrêter.

Les conditions furent débattues loyalement, mais les Normands, pour prix de rançon, ne voulurent accepter ni or, ni argent, ni objets précieux; ils en étaient surchargés; ce qui leur manquait, c'étaient des vivres et des vêtements.

Lorsque les prisonniers n'étaient pas réclamés par des amis, des juifs souvent les achetaient pour les revendre. Les vikings pressés de s'en débarrasser les donnaient à bon marché.

Voici ce que Dozy a trouvé dans un manuscrit d'Ox-

ford : « Sous le règne de Mohammed, le renégat Saran- ]>(\k fat fait prisonnier par les madjous qui avaient déliarque sur la cote occidentale de l'Espagne. Il fut racheté par un marchand juif qui crut faire une bonne affaire, SaranbAk paya quelque temps à son créancier l'intérêt de la somme que celui-ci avait avancée pour lui, mais plus tard il prit la fuite et, oubliant le service que le juif lui avait rendu, il lui fit perdre son argent. S'étant jeté dans des montagnes entre Coïmbre et Santarem, qui portent encore son nom, il exerça des brigandages sur les terres des musulmans et sur celles des chrétiens. Il courut mainte aventure, mais enfin il fut mis à mort par Alphonse II, seigneur de la Galice (1). »

En quittant l'Espagne, les madjous, d'après le géographe arabe Bécri, auraient abordé à la côte occidentale de l'Afrique, mais est-ce à tort qu'Ibn-el-Courtia attribue à la première expédition de 8i5 ce qui n'arriva que plus tard ?

Il existe une telle confusion dans les récits des diverses excursions normandes en Espagne que la savante sagacité de Dozy n'a pu encore éclaircir toutes les contradictions qui existent entre les divers auteurs espagnols et arabes.

Ce qu'il y a de certain, c'est que les Normands ne furent pas pressés de reparaître en Espagne et qu'ils cherchèrent par une absence et un silence de plusieurs années à se faire oublier.

La première apparition avait jeté tant d'effroi, leur attaque imprévue et soudaine avait été si désastreuse,

(1) Recherches sur l'histoire et la liltérature de l'Espagne, 2 vol. iu-8", t. 2, p. 299 ; cet ouvrage remarquable est riche de documents précieux comme V Histoire des musulmans d'Espag ne itur le même auteur, 4 vol. in-8", Leyde.

que les princes chrétiens et arabes avaient trouvé prudent de construire des citadelles et de protéger les côtes pour empêcher les Normands de débarquer à Fimproviste et de ravager les campagnes avant qu'on pût les défendre.

Un écrivain arabe, Ibn-Adhàri, s'exprime ainsi au sujet d'une excursion des Normands en 859 : « Les madjous trouvèrent les côtes bien gardées, car des vaisseaux musulmans étaient en croisière depuis les frontières de la France jusqu'à celles des côtes de la Galice, dans l'extrême Ouest. Deux de leurs navires devancèrent les autres; mais, poursuivis par les vaisseaux qui gardaient les côtes, ils furent capturés dans un port de la province de Béja ». D. Rodrigo et Ferreras parlent de quelques ravages causés sur les côtes de Galice, en 859, par les Normands qui furent obligés, malgré leurs GO navires, d'aller débarquer plus loin, à Alg-ésiras d'abord, et puis dans les lies de la Méditerranée et de l'Afrique où ils portèrent l'épouvante par le pillage et l'incendie.

La date de la seconde grande invasion en Espagne n'est pas parfaitement fixée et varie de 858 à 861.

« Dans ce temps-là, dit Sébastien de Salamanque (c. 26), les pirates nomades arrivèrent pour la seconde fois sur nos côtes, puis ils allèrent en Espagne (1) et tuant, brûlant partout, ils ravagèrent les côtes du pays. Ayant ensuite traversé le détroit, ils se rendirent maîtres de Nachor, ville de Mauritanie, où ils tuèrent un grand nombre de musulmans. Cela fait, ils attaquèrent les lies de iMajorque, deFormentera et de Minorque qu'ils dépeu-

(1) Les Chroniqueurs de Navarre, d'Aragon et de Castille donnent le nom d'Espagne, Hispania, à la partie de la péninsule occupée par les Arabes.

plèrent, enfin ils allèrent en Grèce, et après une expédition (le trois mois ils retournèrent dans leur patrie. »

La ville de Nachor, Nécour (aujourd'hui Mezemma), fut complètement pillée par les Normands qui ne se contentèrent pas de faire périr l)eaucoup de monde; ils firent prisonniers un grand nombre de musulmans qui furent obligés de payer cher leur rançon. Les auteurs arabes et espagnols sont d'accord avec la chronique irlandaise sur les faits principaux de l'invasion normande dans l'Afrique et les îles de la Méditerranée,

Les vikings restèrent huit jours à Nécour. Parmi leurs prisonniers, on cite Ama-ar-Rahman et Khanoula, filles de Wàkif-ibn-Motacin-ibn-Calih que l'imàn Mohammed- Ibn-Abdérame s'empressa de racheter.

Ibn-Aclhàri raconte que les Normands retournèrent vers les côtes d'Espagne; mais ils avaient déjà perdu plus de cpiarante vaisseaux. Ils en perdirent deux autres chargés de grands trésors dans un combat maritime contre la flotte de l'émir Mohammed.

Aux pertes éprouvées dans la guerre, il faut en ajouter de plus grandes peut-être occasionnées par une tempête qui fit faire naufrage à des bâtiments nombreux. Plus de kO navires normands périrent par des causes diverses.

L'évêque Prudence donne quelques détails sur les excursions des Normands : « Ces pirates, dit-il, en faisant de longs détours, naviguèrent vers l'Espagne et l'Afrique : ils s'emparèrent de Rhodes et, après avoir ravagé des villes et des monastères, ils vinrent passer l'hiver de 860 à 80 1 à la Camargue, en Provence. » Prudence ajoute : « que les Danois qui demeuraient à Rhodes étaient parvenus, en dévastant tous les pays, jusqu'à Valence. »

LES iNORMANDS EN ESPAGNE ET EN AFRIQUE. -231

Richard I"", duc de Normandie, en guerre contre le comte de Chartres, avait appelé à son aide des Normands païens habitués à vivre de pillage. Il fut bientôt embarrassé de ses auxiliaires, et pour en délivrer la France, il les envoya ravager l'EsjDagne en leur donnant des hommes de Coutances pour guides et des secours en argent.

Le 23 juin 966, Al-Hakem, calife de Cordoue, reçut la nouvelle de l'apparition d'une flotte normande composée de 80 vaisseaux. Dans ce temps-là chaque vaisseau contenait environ 80 hommes.

Les madjous {que Dieu les anéanlissel — ainsi parlaient les Arabes) — commencèrent par piller et ravager les plaines de Lisbonne. Les Musulmans leur livrèrent plusieurs combats. Il périt beaucoup de monde dans Tune et l'autre armée, mais sans de grands résultats. Les Normands étaient habiles à éviter les batailles, et le butin sans gloire leur plaisait bien plus que la victoire sans le pillage. S'ils étaient obligés de se battre ils étaient toujours d'une bravoure inouïe.

La flotte musulmane de Séville alla attaquer celle des madjous dans la rivière de Silvès. Les Normands perdirent un assez grand nombre de vaisseaux et beaucoup de prisonniers cju'ils avaient faits.

Lorsque la flotte arabe fut entrée dans le Guadalquivir. Al-Hakem II eut l'idée de faire faire des navires sur le modèle de ceux des vikings, afin que ceux-ci, crovant voir venir des amis, s'approchassent d'eux et fussent surpris par les musulmans.

Les Normands reparurent devant Séville, mais ils ne ^'y arrêtèrent pas longtemps. Ils n'étaient pas de force

à lutter sur terre ni sur mer contre les musulmans.

A leur retour, ils pénétrèrent en Navarre, Ils s'emparèji'ent de Pampehmc et firent prisonnier le roi qui en fut quitte en payant sa rançon.

Une invasion normande dans la Galice a laissé plus de traces dans l'histoire. Les Normands avaient visité le pays et y étaient redoutés.

Sisenando, évoque deCompostelle, craignait que les trésors accumulés pendant des siècles par les pèlerins de tous les pays du monde dans le célèbre sanctuaire de saint Jacques ne devinssent la proie de ces barbares du Nord, Il demanda au roi Sanche, en 9(51, l'autorisation d'entourer de fortes murailles, de fossés et de tours la ville et le temple du grand Apôtre. Dès qu'il eut obtenu cette autorisation il se mit à l'œuvre. C'était un homme dur et énergique. 11 fit travailler non seulement les esclaves et ses vassaux, mais il soumit à de rudes corvées les prêtres et les personnes qui avaient droit d'en être dispensés. Il se permit contre tous des actes tellement tyranniques que le roi en fut averti et lui fit défendre de commettre des actes indignes de son ministère.

Sisenando se crut assez fort pour pouvoir tout faire impunément; il n'écouta ni avertissement ni ordre. Le roi fut obligé de se rendre en personne sur les lieux. Il fit enfermer l'évèque rebelle dans la citadelle et choisit, pour le remplacer, Rosendo que l'Église a mis au rang des saints (1).

Rosendo, parent de Sisenando, avait résigné les fonctions d'évêque de Mondenedo pour se retirer du monde et

(1) BoUandistes, Vie de saint Rosendo, 1"" mars.

perfectionner son âme dans un couvent dont il était le fondateur.

Le roi, qui venait de le nommer, mourut; l'héritier du trône, encore mineur, et la régente sa tante firent tant d'instances, que Rosendo ne put résister à leurs prières et à leurs ordres; il finit par accepter Tévèché de Compostelle et les difficiles fonctions de lieutenant du roi en Galice.

Les Normands dévastaient le pays, il fallait arrêter leurs ravages et surtout les empêcher d'arriver jusqu'à Compostelle.

La réputation de sainteté de Rosendo était pour les troupes chrétiennes un plus grand encouragement que la meilleure épée. Dans un pays, et dans un temps où la foi était ardente, les soldats se sentaient forts, quand ils croyaient que les saints combattaient avec eux et que le ciel les protégeait.

Lorsque les Normands, après avoir dévasté les côtes de la Galice, débarquèrent, toute la population se leva en masse, à la voix de Rosendo, qui la conduisit à la \ictoire et cette victoire parut être une récompense que le Dieu des armées accordait aux vertus du saint prélat. En 967, Sisenando parvint à sortir de sa prison. La veille de Noël, il fit irruption dans l'église et se préparait à officier pontifîcalement lorsque Rosendo accourut étonné du bruit qu'il entendait. Il supplia Sisenando de cesser le scandale. Voyant ses sages conseils méprisés, il éleva la voix et d'un ton solennel et prophétique, menaça Sisenando des foudres célestes et lui prédit qu'il périrait de mort violente.

Sempiro (1) rapporte qu'en 968 les pirates du Nord

(1) Espuna sagrada, t. XIV, c. 28.

234 LES iNORMAN'DS.

avaient réuni cent vaisseaux et 8000 hommes. H appelle Gundered, Gudrœd. leur chef et donne à ce simple viking le titre de roi. Les Normands, qui aimaient à attaquer les contrées mal défendues et qui étaient bien informés, savaient que la Galice était en proie à l'anarcliie féodale et que le royaume qui aurait eu l)esoin d'un roi fort n'était gouverné que par un enfant et une femme.

Ils ravagèrent le pays, et prenant goût au l:)utin, ils convoitèrent les richesses de l'église de Saint-Jacques.

Après avoir rassemblé toutes leurs forces et pris toutes les mesures nécessaires pour le succès de leur entreprise, ils marchèrent sur Compost elle.

Sisenando ne manquait pas de courage. Il fit une levée générale de tous ceux qui pouvaient porter les armes, se mit à leur tète, et marcha à la rencontre de l'ennemi, auquel il livra bataille, près de Tornellas. Il combattit vaillamment, mais il périt atteint d'un coup de flèche. Cette mort violente fut regardée comme la réalisation de la prédiction de saint Rosendo,

La mort de Sisenando entraîna la déroute de son armée. Les Normands vainqueurs saccagèrent tout et remportèrent un immense butin. Ils firent un nombre considérable de prisonniers qui furent chèrement rachetés ou impitoyablement pendus.

La cruauté et les pillages des Normands soulevèrent partout une indignation si ardente que le peuple courut de toutes parts aux armes pour chasser les envahisseurs. Ceux-ci disparurent tout à coup ; ils s'étaient blottis dans les forêts.

Le comte Gonzalès Sanchez les traqua comme des bètes fauves, et les força à en venir à une bataille ran-

LES NORMANDS EN ESPAGNE ET EN AFRIQUE. 23a

gée. Il tua le fameux roi viking Giindered et remporta une victoire décisive. Le comte, aidé par des hommes de cœur, poursuivit les vaincus sans relâche, les surprit au moment où ils allaient s'embarquer, les mit en pièces, brûla leurs vaisseaux, et Sempiro va jusqu'à dire qu'il les massacra tous jusqu'au dernier homme.

C'est aller peut-être un peu loin. Si l'extermination des troupes normandes eût été complète on n'eût pas vu reparaître les vikings au mois de juillet 971 dans l'Espagne arabe.

Al-Hakem II était toujours en éveil; lorsqu'il reçut la nouvelle à Cordoue que les madjous s'étaient montrés en mer près des côtes de l'Andalousie, il prit des mesures aussi promptes qu'énergiques pour arrêter l'invasion au début. Son amiral reçut l'ordre de se rendre au plus vite à Almaria, de faire partir la flotte qui se trouvait dans ce port pour la mener à Séville et de réunir là toutes les escadres qu'il pourrait rassembler.

Dozy (1) présume que les écumeurs de mer intimidés par ces préparatifs, retournèrent dans leur patrie et que cette fois les habitants du littoral en furent quittes pour la peur. Il combat avec son érudition ordinaire l'opinion de Werleniff que cette expédition normande est la dernière dont il soit question dans les documents latins de l'Histoire d'Espagne.

Steenstrup répète dans deux passages différents que les Normands visitèrent seulement deux fois l'Espagne dans le dixième siècle (2).

Qui peut compter leurs invasions? Ils ne les comptè-

(1) Recherches, t. '2, p. 314.

(2) Jitudcs préliminaires pour l'Histoire normande, p. 242 et 340.

rent jamais. Ils n'avaient pas de but déterminé. Ils allaient, au hasard des tempêtes, à la recherche d'une riche proie et quand ils ne pouvaient pas la saisir d'un c6té, ils se retournaient pour la saisir d'un autre.

Que l'on consulte les écrivains chrétiens et musulmans, qu'on étudie les textes arabes si bien interprétés par l'érudition moderne, et l'on comprendra la difficulté, rimpossibilité même de tracer d'une manière certaine leur itinéraire et de préciser les dates des invasions normandes accomplies ou tentées dans la péninsule.

Voici ce que nous trouvons dans une charte d'Alphonse V en date du 29 octobre 1021 : « Comme les péchés se multipliaient, la côte a été ravagée par les Normands. L'évêque de Tuy a été fait prisonnier avec son troupeau par les ennemis, lesquels ont tué ou vendu les habitants et réduit la ville à néant. »

Plus tard, le roi parvint à battre les Normands et à les expulser du royaume. Voyant le diocèse de Tuy ruiné, souillé, déchu de son rang, le roi réunit ce diocèse à celui de Compostelle.

Ferreras (t. IV, p. 398) raconte que Mahomet Almanzor, arrêté dans le cours de ses exploits par la résistance de Tuy, finit par s'emparer de cette ville et la démolit entièrement {la demolio totalmento). Ferreras ne parle pas des Normands.

Dozy s'exprime ainsi (1), après de savantes inductions tirées des dates et des textes divers. « Rien ne nous empêche de croire que la ville de Tuy a été saccagée par les Normands, vers Fan 1012. Nous osons ajouter qu'elle

(1) Recherches, l. II, p. 307.

fut saccagée par le célèbre viking- norvégien Olaf, fils de Harolcl, qui régna plus tard sur sa patrie. »

Nous avons vu figurer partout le nom d'Olaf parmi les plus féroces vikings, avant qu'il ne prit place parmi les saints du Nord les plus vénérés.

Munch (1) rapporte qu'Olaf revint en Espagne qu'il quitta, après y avoir remporté des victoires, pour rentrer en Danemark.

Fut-il l'auteur du meurtre de l'évèque de Tuy ou la date de ce meurtre doit-elle être fixée à une autre époque ?

D'après la saga, Olaf, vainqueur des païens (c'est-àdire des musulmans), attendait dans la baie de Cadix un moment favorable pour traverser le détroit, lorsqu'il eut un rêve qui changea tous ses projets. II eut en songe la vision d'un homme, dont l'aspect était majestueux, formidal)le et qui lui dit : « Retourne dans ton pays tu régneras élernellemenl dans la Norvège. »

Comme saint patron du pays, son règne sur les âmes dure toujours.

rif, qu'une saga représente comme un terrible viking, ravagea de nouveau la Galice et en rapporta un riche butin .

Dozy (2), en conférant ensemble les textes des sagas, de Saxon le grammairien et de YHisloria composlellana, fixe l'invasion d'Ulf entre les années lOiS et lOGO.

Les chroniqueurs chrétiens et arabes n'ont raconté que les invasions considérables et ont négligé de faire

(1) Symbolx ad hisforiam antiquiorem rcruin norvegicarum; 1860, Christiania.

(2') Recherches, t. I, p. 331.

mention de toutes les invasions partielles, passagères ou avortées.

Une inscription du temps d'Alphonse III (dixième siècle) nous apprend qu'une forteresse fut élevée à Oviedo pour protéger le pays contre les pirates païens qui avaient coutume (soient) de ravager la côte. La chronique d'Iria dit que les Normands venaient souvent [sœpe) chercher leur proie dans la Galice.

Au milieu du onzième siècle et même au douzième, lorsque les invasions des vikings cessaient partout en Europe, elles continuaient à se produire en Espagne et seml)laient y devenir plus fréquentes. Les Normands, même lorsque le christianisme eut adouci leurs mœurs, étaient trop hahitués à vivre hors des régions glacées de la patrie et à rechercher les l)ays fertiles pour rompre tout à coup avec leur goût de vie errante et aventureuse.

Les Normands établis sous le beau ciel de France rêvaient encore des contrées lointaines: les uns l'Italie, la Grèce, la Syrie; les autres l'Espagne.

Adémar rapporte c[ue Roger, chevalier venu de Normandie, arriva en 1018 en Catalogne avec quelques braves guerriers.

Il entra au service d'Ermecinde, qui gouvernait Barcelone comme régente pendant la minorité de son fils. Il se fit apprécier par son habileté et par son courage. Il combattit les Sarrazins, comme les vikings avaient combattu les chrétiens, avec la même audace et presque les mêmes procédés.

Il ne lui suffisait pas de répandre la terreur par des prodiges d'intrépidité, il exploitait encore l'épouvante

LES \ORMA?vDS EX ESPAGNE ET EN AFRIQUE. 239

qu'inspiraient les barbares du Nord. On devait raconter des choses étranges de ces septentrionaux qui avaient jadis été anthropophages et qui passaient peut-être pour l'être encore.

Voici la traduction d'un passage d'Adhémar dont Marca (1) cite le texte extrait, dit-il, d'un manuscrit ancien.

« Item les Normands, conduits par Roger pour combattre les païens en Espagne, firent un massacre considérable des Sarrazins et leur reprirent un grand nombre de villes et de châteaux. Dès son arrivée, Roger imagina chaque jour, en présence du prisonnier, de faire mettre dans des chaudrons des quartiers de cadavres au lieu de quartiers de porc ; on les apportait ensuite chez lui et il faisait semblant de s'en régaler. Les prisonniers, qui assistaient à ce spectacle étaient saisis d'horreur ; on les laissait échapper pour aller raconter aux Sarrazins les monstruosités dont ils avaient été témoins.

« Si grande fut la terreur que ces nouvelles répandirent parmi les musulmans, qu'ils vinrent demander à Ermecinde de faire la paix et s'assujettirent à lui payer tribut. »

Si Roger avait la finesse des anciens vikings, il en avait aussi toute Tintrépidité. Ermecinde lui donna la main de sa fille qu'il avait méritée par ses exploits contre plusieurs princes musulmans, parmi lesquels Adhémar cite notamment Modjéhid, prince de Darna et des lies Baléares, le plus grand pirate de son temps, qui détruisit Pise en 1012 et fut longtemps maître de là Sardaigne.

(1) Marca hispanica, p. 529.

Rog-er avait une torrilile épée. Un jour où il n'avait que ^0 hommes avec lui, il fut assailli par 500 ennemis Inen armés; il se (l«!fondit comme un lion, et après avoir terrassé plus de cent Sarrazins, il rentra dans le camp sans qu'on osât le poursuivre.

Ou n'est pas d'accord pour savoir quel était ce Roger. Marca (1) dit que son vrai nom devait être Richard qui, en 1008, était duc de Normandie. Dozy (2) pense que ce Roger d'Espagne était de la famille de Tuessi qui descendait d'un oncle de Rollon.

Parmi ses exploits, citons la prise de Rarhastro. Les Normands avaient coupé les eaux aux assiégés qui furent forcés de se rendre. Ils trouvèrent dans la ville de grandes richesses, et leur amour du pillage trouva à se satisfaire. Les mauvais traitements ne furent pas épargnés aux musulmans quoiqu'ils fussent sortis sous la promesse d'avoir la vie sauve.

« On pourrait croire, dit Dozy (3), que les expéditions en Italie et la conquête d'Angleterre, qui eut lieu seulement deux ans après la prise de Rarhastro, et enfin les croisades auxquelles les Normands prirent une large part, ne leur laissaient guère de loisir à combattre les Maures d'Espagne ; il n'en fut pas ainsi. Au commencement du douzième siècle, nous retrouvons les Normands dans la péninsule et l'un d'entre eux fonda môme une principauté en Catalogne. »

Du temps de la conquête musulmane, au huitième siècle, la ville de Tarragone avait été entièrement ruinée.

(1) Marca liispanica, p. 49.9.

(2) Recherches, t. I, p. 355.

(3) Recherches, t. 1, p. 37i.

LES xNORMANDS EN AFRIQUE ET EN ESPAGNE. 241

Le comte Bérang'er donna la ville au pape Urbain II pour qu'il la relevât de ses ruines. Malgré tous les efforts des papes, malgré leur appel au patriotisme catalan, rherbe croissait partout, et les grands arbres vieillissaient au milieu des restes de murs écroulés. Nul n'osait tenter de rebâtir l'antique métropole, la capitale de la plus importante des trois provinces de YHispania des Romains.

L'archevêque Oldegaire finit par trouver un l^rave chevalier normand, Robert Burdes, qui consentit à faire l'entreprise de la résurrection de la cité antique.

Par acte passé le li mars 1128, l'archevêque donna en fief, sous la suzeraineté du pape, à Robert la province de Tarragone.

Les Normands avec l'ardeur qu'ils montrèrent tant de fois à détruire les villes, se mirent à l'œuvre pour relever celle cpi'ils avaient promis de reconstruire.

Les vieux arbres déracinés servirent à bâtir de Jjelles maisons. Les pierres brisées et couvertes de mousse firent place à de Jjeaux marbres. La décoration des édifices nouveaux fut faite avec goût, et de solides remparts entourant la ville, la mirent en état de défense.

Après avoir présidé à la renaissance de Tarragone, Robert partit pour Rome et pour la France. Il voulait obtenir du pape la ratification de la donation faite par l'archevêque et recruter en Normandie des hommes pour repeupler la cité nouvelle.

Durant son absence il fut bien remplacé par Sybille sa femme, qui jeune, Joëlle, énergique, la cuirasse sur le dos, une baguette à la main, parcourait les rues, veillant à tout, causant avec les soldats, recommandant sur-

2i2 LES NORMANDS.

tout pour évitci' les surprises, d'être toujours prêts à re- [)ousser les attaques soudaiu(;s.

Les dangers pour les Normands ne devaient pas venir de ceux qui avaient intérêt ;\ détruire la ville nouvelle, mais de ceux qui en avaient le plus désiré la reconstruction.

Le comte de Barcelone et l'archevêque, qui avaient sollicité Robert de faire renaître de ses cendres une cité qu'ils laissaient depuis si longtemps en ruines, ne la virent pas plutôt achevée, superbe et telle qu'ils l'avaient tant souhaitée, qu'ils se prirent du désir d'en ressaisir la possession, et regrettèrent la concession qu'ils en avaient faite à Robert. Ils lui suscitèrent des difticultés sans nombre, et trop longue serait à raconter l'histoire des moyens qu'ils employèrent pour délivrer l'Espagne des étrangers qu'ils y avaient installés eux-mêmes.

Les Normands, en se civilisant , n'avaient rien perdu de leur intrépidité et de leur humeur aventureuse, mais au lieu de combattre les chrétiens , ils étaient devenus les défenseurs du Christ ; ils brillèrent dans les croisades en Orient, et dans les guerres en Espagne contre les Sarrazins.

A leur retour de Terre-Sainte, les Normands racontaient à leurs compatriotes les splendeurs de la cour de Byzance, les merveilles d'un pays si différent des froides régions de leur patrie et le goût des pèlerinages et des croisades se répandait dans le Nord.

En 1103, iMagnus-x\u-Pieds , roi de Norvège, périt dans un combat en Irlande, laissant ses États à ses trois iils. L'un d'eux, le roi Sigurd , est connu sous le nom de Jorsdlafani {([lÛQ. été à Jérusalem). Il partit en 1107 pour la terre-sainte avec soixante vaisseaux et unepetite armée.

Le voyage était long- et il ne parait pas que Sigurd fût désireux de l'abréger; il ne prit pas le chemin le plus court.

Les Normands s'arrêtaient volontiers en route; ils passèrent un hiver en Angleterre, et l'hiver suivant en Galice, que les Sagas appellent Jakohsland (la terre de Jacques). Le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle était toujours un des plus renommés du monde chrétien.

Sigurd, en abordant en Galice, demanda au gouverneur du district des vivres qu'il offrait de payer. Le gouverneur pouvait impunément manquer à ses engagements avec les pèlerins ordinaires , mais Sigurd, sous sa cuirasse de croisé, gardait un cœur de viking; trompé par le gouverneur, il le tua, s'empara du château et fît transporter sur les bâtiments les vivres et l'argent qui s'y trouvèrent.

En poursuivant son voyage sur mer, il rencontra des pirates sarrazins. C'était pour le Normand une bonne fortune. Il livra bataille aux pirates , leur prit huit vaisseaux et les poursuivit à terre jusqu'à la forteresse de Cintra qui appartenait aux Maures; il s'empara de la ville et il passa tous les musulmans au fil de lépée parce quils ne voulurent pas se faire chrétiens. C'était, nous l'avons vu, la méthode Scandinave de conversion : le baptême ou la mort.

Sigurd s'arrêta à I^isbonne où il guerroya vaillamment, puis il se rendit à Alcacer do val. Les Maures furent traités par les croisés comme par des vikings païens. La ville fut pillée, détruite, et tous les halîitants qui ne purent s'échapper par la fuite furent impitoyablement massacrés.

244 Ll^S NOllMANDS.

Le terrible Sigurd se remit eu route. En naviguant vers le détroit, il rencontra une flottille de pirates sarrazins qu'il attaqua et mit en pièces.

Il avait appris que File de Formentara était occupée par des brigands maures. Des antres creusés dans les rocliers et entourés de fortes murailles servaient de repaire à ces malfaiteurs. Nul n'osait se hasarder à aller leur reprendre leur proie dans ces lieux inabordables et bien défendus. Sigurd, dont la bravoure ne reculait devant aucun ojjstacle, fit traîner deux barques sur le haut de la montagne au bas de laquelle se trouvaient les grottes. Quelques braves se mirent dans les barques qu'on fit glisser à l'aide de gros câbles, puis les hommes se placèrent sur le mur des remparts. De là ils tirèrent des flèches contre les Maures fort effrayés de voir servir à l'attaque tout ce qu'ils avaient fait pour leur défense. Pour échapper aux flèches qui pleuvaient sur eux, les brigands se virent obligés de chercher asile dans une immense caverne creusée dans le rocher.

Les Normands descendirent une grande quantité de fagots qu'ils allumèrent à l'entrée du souterrain et les malheureux qui s'y étaient réfugiés furent tous étouffés ou brûlés.

Rarement les vikings primitifs saisirent plus belle proie ; ils trouvèrent là des trésors inouïs.

Ce serait curieux, mais trop long de raconter ici tous les épisodes de Todyssée du roi Sigurd dans son voyage à très petite vitesse de Norvège à Jérusalem où il finit par arriver.

Les Normands croyaient pouvoir concilier leurs goûts de pillage avec les principes de leur foi nouvelle en

attaquant de préférence les ennemis du Christ. L'Espagne, à cette époque, était un des pays les plus florissants de l'Europe. Le beau ciel de l'Andalousie, les bords si fertiles du Guadalquivir, les merveilles d'art et les trésors accumulés dans les mosquées et les alcazars des Arabes étaient de puissants motifs d'attraction pour les Normands qui venaient, on ne savait d'où, et qui s'organisaient on ne sait comment.

Les musulmans les traitaient de madjom (païens) et ils traitaient les musulmans de mécréants. Les chrétiens septentrionaux regardaient comme une œuvre pie de piller, de massacrer les mahométans, de démolir ou d'incendier les alcazars et les mosquées.

L'amour du butin était si profondément enraciné chez les Normands qu'ils ne savaient pas s'arrêter en Espagne sur les limites des terres des mécréants. Si de préférence, ils attaquaient les princes mahométans, ils n'épargnaient pas toujours les princes chrétiens.

Un auteur fort érudit, Worsae (1) s'exprime ainsi : « Quoiqu'une ère nouvelle, l'ère chrétienne, eût commencé pour les rudes vikings, il arriva cependant que les Orcades produisirent encore, durant plus d'un siècle après la mort de Torfinn (2) des hommes qui n'étaient chrétiens que de nom et qui dans leur conduite étaient des vikings païens. Parmi eux, Sven Asleifsson, qui vivait au douzième siècle, dans la petite lie de Goirsay au bord de Marialand, est en première ligne. Non seulement il prit une grande part aux nombreuses discordes et révolu-

(1) Die. Danen und Normanner, etc.; p. 151.

(2) Torliiiii mourut en 106i ; il figure avec son père, le iarl Sigurd-le- Gros, parmi les vikings célèbres.

24G l.liS xNORMANDS.

tioiis dont les Orcadcs furent le tliéùtrc, mais il fit aussi des expéditions de viking contre d'autres pays. Entouré d'une bande de quatre-vingts hommes, il passait l'hiver dans son cliAteau, vivant largement du butin qu'il avait acquis. Au printemps, après les semailles, il faisait des expéditions sur les côtes d'Angleterre, d'Ecosse et d'h^lande. Dans l'automne il retournait dans son ile, afin do rentrer les blés; cela fait, il recommençait ses courses jusqu'à ce que l'hiver le forçât à les interrompre. »

l*lusicurs vikings fils de rois ou de grands seigneurs, intrépides comme des héros, pillards comme des brigands, menaient la vie d'Asleifsson ; ils se réunissaient entre eux, pour être plus forts. Ils revenaient rarement deux années de suite dans la môme contrée. Ils donnaient le temps au paysan de remettre en bon état les terres ravagées.

Un géographe arabe, cité par un auteur espagnol, Gayangos, après avoir donné des détails sur les madjous forts, hardis, très expérimentés dans la navigation, ajoute : « Les invasions de ces barbares étaient périodiques, elles avaient lieu tous les six ou sept ans. »

Sans nous arrêter à l'examen de cette assertion qui nous parait discutable, sans réveiller toutes les questions soulevées sur les invasions des Normands en Espagne, nous emprunterons à Dozy, à qui nous avons fait tant d'emprunts de faits curieux, une page intéressante pour clore ce chapitre ; et nous donnerons sou opinion sans la discuter. M. Dozy (1) parle d'un problème singulier qu'offre la littérature française du moyen Age, « Dans cette

(1) Recherches sur l'histoire et la tiltcratiire d'Espagne au tnoijcn âge. Leyde 1860, t. II, p. 389.

littérature, dit-il, les chansons de geste du cycle carlovingien qui ont été composées dans la langue du Nord, roulent presque toutes sur les guerres contre les Sarrazins d'Espagne, c'est-à-dire sur un sujet qui, à ce qu'il semblerait, n'avait pour les hommes du Nord qu'un médiocre intérêt. A notre avis ce sont les Normands qui l'ont créée, comme en effetils ont créé l'esprit chevaleresque et la poésie romantique. Pas plus que les Gaulois, les Francs n'étaient une nation poétique, mais les Normands l'étaient. Pour s'en convaincre, il suffirait à la rigueur de feuilleter la chronique de Normandie où l'esprit des sagas est encore très reconnaissablc, mais on sait d'ailleurs que les rois et les chefs du Nord aimaient à s'entourer de poètes et que Rollou et ses successeurs, les iarJs de Rouen, comme les appelle un auteur islandais, conservèrent cet usage. Ainsi c'est en xXormandie que la poésie romantique, toute remplie de réminiscences Scandinaves, toute empreinte de ce penchant pour une vie errante et aventureuse qui a toujours été inséparable du caractère normand, a pris naissance (1), c'est là que les chansons de gestes les plus remarqual)les, telles que la Chanson de Roland et la meilleure branche de Guillaume au-court-nez ont été composées, c'est là enfin qu'on devait s'intéresser, plus que dans aucune autre province du nord aux campagnes contre les Maures de la péninsule ibérique. »

(I) De l'ancien roman français et de l'influence exercée sur son Jéveloppenient par les Normands. Mémoires de la société des Antiquitcs du iSord, 1845-1849, p. 358.

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