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CHAPITRE XH

LES NOllMANDS EN GRECE.

Guiscard et son fils Rohémond. — Expôdition contre Alexis, empereur de Constantinople. — Alexis haltii et en l'uite. — Prise de Durazzo. — Guiscard revient en Italie pour battre l'empereurd'AUemagne. — llinceudieRome dont il \ eut changer la |)oi)ulation. — Protecteur du pape. — Retour en Grèce. — Flotte chavirée par la force des bras. —Mort de Guiscard. — Légende sur sa mort. — Son cercueil fait naufrage, — Ses successeurs et ceux de Roger, roi de Sicile.

En 1080, Robert avait chassé pour toujours les Grecs d'Italie; Roger, conquérant de la Sicile, gouvernait en paix ce fief dépendant du duché de son frère.

L'heure du repos semblait avoir sonné pour Guiscard, si le repos eût jamais pu convenir à sa passion pour les aventures les plus périlleuses et les plus extraordinaires.

Sa fdle Hélène avait épousé Constantin, fds aîné de Michel YII, empereurd'Orient. Dans une de ces révolutions si fréquentes dans le Bas-Empire, Nicéphore Botoniate se lit proclamer empereur, enferma Michel dans un couvent, Hélène dans une prison, et fit mutiler Constantin.

Un moine, échappé de son couvent, et se disant l'empereur Michel, vint un jour trouver Guiscard à Salernc, lui raconta les événements de Constantinople et l'excita à tirer vengeance de Nicéphore, bourreau de leurs enfants et usurpateur du trône.

Il n'y avait pas de lointaine et audacieuse entreprise qui pût effrayer Guiscard, et la couronne de lenipire d'Orient n'était pas au-dessus de son ambition.

L'idée de venger sa fille plaisait aussi à son âme vindicative, et il écoutait Michel sans chercher à s'assurer de son identité. 11 commença par mettre le pape dans ses intérêts, et envoya à Constantinople un ambassadeur nommé Raoul Peau-de-Loup, chargé d'exiger de Nicéphore une réparation, et, en cas de refus, de lui déclarer la guerre. Il lui remit aussi une lettre pour Alexis, qui avait le commandemeut des armées de l'empire.

L'ambassadeur, à son retour, raconta qu'Alexis avait détrôné Nicéphore , fait sortir Hélène de prison et rendu à Constantin la dig-nité impériale; il concluait qu'il n'y avait plus d'affront à venger et déconseillait une guerre périlleuse et lointaine.

Ces conseils étaient sages, mais Guiscard avait fait de trop beaux rêves d'ambition au fond de son âme pour y renoncer; il persista dans son projet de détrôner Alexis pour prendre sa place.

Il rassembla une flotte de cent soixante navires et une armée composée de trente mille hommes, selon les auteurs grecs; de quinze mille seulement, selon les auteurs italiens et normands.

Rolîert emmena avec lui sa femme Sykelgayte et le célèbre Bohémond, fils anié de son premier mariage. Il laissa son second fds Roger chargé de garder les provinces d'Italie.

Bohémond, aussi brave que son père (on ne pouvait l'être davantage), acquit encore plus de renommée. Il mérita et obtint le titre de grand capitaine. Donnons ici.

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par anticipation, le portrait que fit de lui plus tard Aune de Comnène, fille de l'empereur Alexis, que Guiscard et Bohémond eurent plusieurs fois à combattre.

« Sa présence éblouissait autant les yeux que sa réputation étonnait Fesprit. Sa stature surpassait d'une coudée celle des hommes les plus grands. Sa taille était mince, sa poitrine large, ses bras nerveux. 11 rappelait ces statues qui rassemblent en un même sujet des beautés que la nature réunit rarement. Ses cheveux étaient blonds et courts, son visage agréablement coloré. Ses yeux paraissaient animés par la fierté et la vengeance. Si la hauteur de son corps et l'assurance de ses regards avaient quelque chose de farouche et de terrible, sa bonne mine avait aussi quelque chose de doux et de charmant. »

Ce portrait, tracé par une main de femme, donne une idée de l'homme dont nous allons raconter les exploits étonnants. Ce nom fameux de Bohémond, qui figure parmi les plus illustres des Croisades, n'était pas le vrai nom du fils de Guiscard qui s'appelait Marc. Le surnom, consacré par l'histoire, provient d'un conte du géant Bohémond qui plaisait fort à Robert.

Lorsque tout fut prêt pour le départ de la grande expédition, Bohémond, commandant l'avant-garde, partit avec quinze vaisseaux en explorateur. Près de Corfou, il aperçut tant de troupes dans l'ile qu'il crut prudent de rétrograder pour avertir son père de ce qu'il avait vu. Il revint bientôt avec Guiscard et des forces suffisantes pour s'emparer de Corfou qui se rendit le 10 mai 1081.

Robert et Bohémond se partagèrent le commande-

ment de rarmée. Le premier se mit en route par mer et le second par voie de terre.

Robert se dirigea vers Durazzo, dont il voulait se rendre maître ; mais assailli par une violente tempête, qui lui causa de grands dommages, il eut peine à se sauver lui-même dans une barque qui faisait eau de toutes parts. Les vivres étaient avariés et il fallait descendre à terre pour s'en procurer d'autres.

L'empereur Alexis redoutait les Normands, et ne négligeait rien pour conjurer le danger. Il j^rodiguait les les plus délicates attentions à Hélène installée au palais impérial; et Constantin, la couronne sur la tète, les sandales de pourpre aux pieds, l'accompagnait dans toutes les grandes cérémonies. Alexis chercha des alliés de tous côtés. Il s'adressa au pape, à la république de Venise, à l'empereur d'Allemagne, au duc de Lombardie, à l'évèque de Corfou, enfin aux Turcs qui mirent des troupes à sa solde.

Les Normands assiégèrent Durazzo. Paléologue défendit la place avec une rare habileté et un indomptable courage. Il combattit l'effet des machines de guerre avec des machines contraires et réussit à obtenir l'assistance d'une flotte vénitienne en faisant accorder des privilèges dans l'empire à la république de Venise.

Des difficultés très grandes se dressèrent devant Robert, dont l'audace grandissait avec le danger. Il ne pouvait se dissimuler la supériorité de la tactique maritime des Vénitiens, et de leurs vaisseaux sur sa flotte fort endommagée par des tempêtes. Il fit échouer ses navires sur les rives du fleuve Glykis.

Paléologue, qui commandait toute la flotte impériale,

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croisait au large et interceptait les convois envoyés d'Italie aux Normands.

La position de Guiscard devint très critique. Il eut à lutter contre la famine qui fit de grands ravages dans son armée. Il lui fallut toute son énergie pour échapper au découragement, et toute son habileté pour la reconstruction d'une flottille.

Paléologue ne manquait pas d'informer l'empereur de l'opiniâtreté de l'ennemi que rien ne pouvait abattre. Alexis arriva enfin le 15 octobre 1081 au secours de Durazzo avec ses meilleurs capitaines et une armée de 60,000 hommes, composée de Grecs, de Turcs et d'Auglo-Saxons qui détestaient les Normands.

Guiscard craignait que ses compagnons d'armes, malgré toute leur bravoure, ne fussent effrayés d'avoir à combattre une armée six fois plus considéral)le cpie li sienne.

Il convoqua les chefs et leur dit : « Nous ne pouvons nous sauver que par l'union et l'obéissance; je suis prêt à céder le commandement au plus habile. » Tous le prièrent de rester à leur tète et promirent de le suivre. Une grande bataille fut livrée le 18 octobre 1081.

Les Normands accablés par le nombre commençaient à j)iier. « Où fuyez-vous, s'écria Guiscard? l'ennemi est implacable; la mort est préférable cà la servitude. »

A sa voix, les soldats reprennent le combat avec une nouvelle ardeur. L'empereur vit tomber à ses côtés ses meilleurs guerriers. Pendant quïl se battait avec courage, trois Normands fondent sur lui, font tomber son casque d'un coup de lance, le blessent à la tète, l'obligent à fuir et le poursuivent.

Alexis renverse un cavalier qui allait l'atteindre ; et, grâce à un l^ond prodigieux de son cheval, franchit un abime et se trouve sur un rocher inaccessilîle, à l'abri des ennemis. L'auguste fugitif seul, blessé, erra deux jours et doux nuits à travers les monts sauvages qui dominent le bassin de Tcherna et parvint enfin à rejoindre les débris de son armée,

Guiscard ne négligeait aucun moyen de se rendre maître de Durazzo. Il se mit secrètement en rapport avec un Vénitien très influent nommé Domenico qui se trouvait dans la ville assiégée, et finit par conclure un traité avec lui. Il lui oli'rit une somme considérable d'argent et la main de sa nièce, fille de Guillaume, comte de Principato; Domenico de son côté promit de livrer la place. Il lit jeter des cordes aux Normands qui escaladèrent les remparts, et trouvèrent les portes ouvertes. Malgré cette trahison, les assiégés luttèrent pendant trois jours et ne se rendirent qu'après une honorable capitulation.

Au moment où le duc des Fouilles et de la Calabre approchait de Thessalonique et répandait partout une terreur qui s'étendait jusqu'à Constantinople, de mauvaises nouvelles lui arrivèrent d'Italie. Henri III, empereur d'Allemagne, avait bloqué le pape Grégoire VII dans le château Saint-Ange et menaçait d'envahir les États de Guiscard. Cehii-ci comprit que sa présence pouvait seule éloigner les dangers qui le menaçaient. Laissant à son fils Bohémond le commandement de son armée et la continuation de la guerre contre l'empereur d'Orient, il partit sur une barque avec quelques chevaliers et débarqua àOtrante.

Le duc des Pouilles avait eu raison de se presser pour venir à temps au secours de son fils Roger. Le comte d'Aversa lui avait fait défection; les villes de Bari, d'Ascoli, de Trani et de Cannes s'étaient révoltées.

Guiscard appela aussitôt à son aide Uoger le grand comte de Sicile.

Les deux frères, après avoir chassé du pays les troupes allemandes, n'oublièrent pas de se venger du comte d'Aversa qui les avait abandonnés pour marcher d'accord avec l'Empereur.

Lorsque Guiscard eut réglé ses affaires, il se rendit à Rome où il n'entra pas sans difficultés. Il délivra le pape et le conduisit triomphalement dans son j)alais de Saint- Jean de Latran.

Tout semblait terminé à Rome, et les Normands en voyant l'apaisement des esprits, jouissaient de leur victoire sur les ennemis du Saint-Siège. Trois jours s'étaient écoulés dans un calme profond, lorsque tout à coup on entendit dans la ville un grand bruit et des clameurs venant de tous côtés. C'était un complot qui éclatait contre les Normands. Le peuple armé les attaque par surprise et veut les exterminer tous. Roger, fils de Guiscard, arrive au secours de son père avec ses meilleurs cavaliers. Le duc des Pouilles, en calculant les proportions considérables qu'avait prises l'insurrection populaire, comprit que les forces qu'il avait près de lui étaient insuffisantes et qu'il fallait employer les moyens les plus énergiques pour échapper aux dangers dont il était entouré. Furieux contre les Romains perfides, il met le feu à leurs maisons; et un vent impétueux secondant l'activité des flammes, l'incendie gagne rapidement une

partie de la ville. Les Romains laissent les armes pour sauver leurs foyers, et les Normands, à qui l'ordre est donné de no rien épargner, pillent tout, massacrent les hommes et ne respectent pas même les femmes des plus nobles seigneurs. Guiscard campe autour de Saint- Jean de Latran et triomphe de l'émeute.

Au milieu des terreurs de l'incendie immense qui dévore la ville inondée de sang, et pour arrêter des actes de brutalité inouïe, les Romains demandent grâce à Guiscard qui répond : « Rome n'est qu'un antre de serpents, un repaire de l^rigands; il faut que toute la population périsse; et lorsque le dernier Romain sera exterminé, je repeuplerai la ville avec des hommes pris au-delà des Alpes. »

Le Pape, non sans peine, parvint à calmer la colère du duc qui ne pardonnait pas aux traîtres la perfidie dont il avait failli être victime. La paix fut signée et jurée. Le Pape, qui ne se fiait guère aux Romains, crut prudent pour laisser aux esprits le temps de s'apaiser, de fixer momentanément sa résidence dans les États de Guiscard et le suivit à Salerne.

Le terrible Normand n'était pas seulement un des plus hardis capitaines que puisse citer l'histoire, c'était encore un habile administrateur et le protecteur des sciences et des lettres. On lui attribue l'honneur d'être un des fondateurs de l'école de Salerne. C'est dans cette ville cju'il fut fort étonné de retrouver Bohémond, son fils, qui lui raconta les événements accomplis en Grèce dans son absence et lui fit comprendre la nécessité d'un prompt retour.

Bohémond, après le départ de son père, avait continué

sa marche dans l'Epiro, réduit plusieurs villes et établi le centre de ses opérations sur les plateaux élevés de .lanina (ju'il avait fortifiés.

En 1083, Alexis, quittant de nouveau Gonstantinople, se rendit à Saloniqne; une bataille, livrée à Janina, fut très sanglante.

L'empereur joignait à un vrai courage mille inventions pour dérouter les plans de l'ennemi et arrêter l'impétuosité de ses charges de cavalerie. Ainsi il imagina de lancer à travers les chevaux des chariots conduits par des hommes fortement cuirassés et armés de grandes lances. Bohémond, changeant aussitôt son ordre de bataille, attaqua si vivement les Grecs qu'il les mit en déroute. Alexis, abandonné des siens, fut de nouveau obligé de chercher son salut dans la fuite et de se réfugier dans les hautes montagnes. Dès qu'il eut rassemblé une nouvelle armée, il livra encore bataille. Toujours effrayé du terrible élan de la cavalerie des Normands, il avait fait parsemer le champ du combat de pointes aiguës placées de manière à blesser les pieds des chevaux. Bohémond sut éviter le piège et battit si complètement l'ennemi, que l'empereur retourna à Gonstantinople. laissant Bohémond maître de la Grèce septentrionale.

Après avoir vaincu l'armée des Grecs, Bohémond rencontra de grandes difficultés dans sa propre armée. Le comte de Pontoise et deux autres chefs, Guillaume et Benaud , s'étaient vendus à l'cynpereur et conspiraient contre leurs amis.

La trahison fut découverte; Pontoise s'échappa ; Guillaume et Renaud voulurent prouver leur innocence par le combat judiciaire. L'épreuve fut favorable à l'un et

défavorable à Tautre, mais tous deux, plus tôt ou plus tard, eureut les yeux crevés.

Bohémond, toujours vainqueur, vint mettre le siège devant Larisse, l'antique patrie d'Achille, la capitale de la Thessalie. Léon Kephalas, qui commandait la place, envoya aussitôt un messager à la cour de Constantinople pour réclamer des secours.

Le siège se prolongeait et durait depuis cinq mois, lorsque Alexis, entreprenant une troisième campagne contre les Normands, arriva, en lOH'i-, sur les lieux avec son armée renforcée par 7,000 Turcs,

L'empereur, usant toujours de ruse , voulut faire périr dans une embuscade qu'il avait préparée avec art, le terrible Bohémond invincible sur le champ de bataille.

Alexis, dans un lieu propre pour une embuscade, se cacha avec l'élite de ses soldats qu'on avait fait agenouiller ou coucher à terre.

Puis, deux généraux, précédés de tous les insignes qui annonçaient la présence de l'empereur d'Orient, attaquent les Normands. En voyant briller aux rayons du soleil couchant les clous d'argent des lances et le brillant harnais des chevaux caparaçonnés de pourpre des cavaliers de la g-arde, Bohémond ne doute pas que les troupes ne soient commandées par l'Empereur, et dans son vif désir de s'emparer de sa personne, il s'élance avec ardeur sur les ennemis qui, faisant semblant de ne pouvoir soutenir un tel choc, se débandent et attirent les Normands du côté de l'embuscade.

Alors parait Alexis, ses soldats se redressent, les fuyards font volte-face; l'empereur d'un côté et le chef des

archers d'un autre cherchont à cerner les Normands et les attaquent de toutes parts.

Le comte Briant, connétal)le de Guiscard, se trouvait bloqué et fit prévenir aussitôt Bohémond, qui, croyant le combat terminé , raillait les Grecs de se laisser Imttre si facilement , et se rafraîchissait en mangeant des raisins.

L'intrépide Normand a bien vite repris ses armes, rappelé ses soldats, et il arrive au galop sur le champ du combat. L'embuscade avait eu lieu et la lutte se poursuivait dans le fond d'une vallée. Bohémond gravit les hauteurs voisines, et l'empereur à son tour, malgré tout son courage, se voyant assailli de deux côtés, fut obligé de battre en retraite.

Les Normands trouvèrent leur camp pillé, et promptement ils en établirent un autre dans une meilleure position. Les Grecs, le lendemain, livraient un nouveau combat et subissaient un nouvel échec.

Alexis, découragé de l'insuccès de ses ruses et de l'impuissance de ses héroïques efforts en combattant luimême, se retira à Saloniquc et entama des négociations avec les terribles étrangers qui envahissaient l'empire.

C'est alors que Bohémond partit pour aller trouver son père en Italie. Voici ce qui l'inquiétait surtout : Les Grecs, par des émissaires secrets et de perfides manœuvres, travaillaient à exciter des mécontentements dans sa propre armée et à séduire les chefs qui se plaignaient que depuis quatre ans la solde n'était pas payée. Pour arrêter les révoltes qui commençaient à éclater, et faire droit aux justes plaintes, il fallait de l'argent, et c'est pour s'en procurer que Bohémond s'était empressé de recourir à son père.

Guiscard ne se décourageait jamais. A son retour, il avait trouvé ses finances en mauvais état. Son fds naturel, Jourdan, à qui il avait confié un commandement, avait tenté un coup de main pour enlever le trésor que son père avait laissé à Traîna. Son complot fut découvert. Douze de ses complices furent punis par la perte des yeux, et Jourdan aurait subi le même supplice, si son père ne lui eût fait grâce.

Guiscard alirait voulu emmener avec lui son frère Roger, qui aimait les guerres lointaines, mais le grandcomte fut retenu par les affaires de Sicile.

Robert Guiscard avait rassemblé une bonne armée et se liàta de repartir, accompagné de sa femme Sykelgayte et de trois de ses fils, Bohémond, Roger et Guy.

En quittant momentanément la Grèce, Bohémond avait laissé le commandement de la ville de Cartoria à Briant; il arriva trop tard pour la sauver.

Cette place paraissait imprenable du côté de la mer, et Briant ne s'occupait de la mettre en état de défense que du côté de la terre. Pendant que les Grecs sonnaient l'assaut et semblaient tous réunis du côté de la terre, une armée d'Alexis bien conduite, profitant des ténèbres de la nuit, venait du coté de la mer attaquer Cartoria qui fut obligée de capituler.

Au moment où l'empereur se réjouissait de ce succès, Robert et son armée parurent sur les côtes de l'Épire et cent vingt vaisseaux jetèrent l'ancre devant Buthrinte.

Guiscard brûlait de signaler son retour par un brillant acte de bravoure; il ne fut pas heureux. Il alla au devant de la flotte ennemie, l'attaqua vigoureuse-

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ment, mais, trop pressé de courir à l'abordage, il éprouva im piemier échec qui fut suivi dun second dans un nouvel engagement (jui eut lien trois jours pins tard.

Les (irecs et les Vénitiens se hâtèrent de faire parvenir à l'empereur par des bâtiments de marche supérieure la nouvelle de la double victoire.

Robert Guiscard avait su se ménager des intelligences dans la place et savait ce qui s'y passait par un transfuge vénitien nommé Cantarino. Il se prépara à prendre sa revanche dans un troisième combat naval. Il divisa ses forces en quatre escadrilles; l'une était commandée par lui-même et les trois autres par ses fils Bohéniond, Roger et Guy.

Guiscard avait remarqué que les vaisseaux ennemis, en restant trop longtemps sur mer sans renouveler leurs provisions, avaient perdu une grande partie de leur lest et se tenaient haut sur l'eau , ce qui les rendait moins faciles à diriger; il se rapprocha de ces vaisseaux, et à l'aide de manoeuvres de quelques hommes d'une vigueur extraordinaire, il parvint à soulever les navires devenus trop légers faute de lest et à les faire chavirer.

Les Grecs perdirent 13,000 hommes; les Normands prirent T galères et 2,500 prisonniers.

Guiscard résolut de passer l'hiver sur les rives de (^assiopée à l'embouchure du Glykys.

Les vaincus étaient furieux de leur défaite : les Grecs exhalaient leur colère en accusant les Normands d'atrocités inouïes; les Vénitiens déposaient leur doge et envovaient une nouvelle flotte à Buthrinte.

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Les vainqueurs, après avoir surmonté tant de rudes obstacles, n'en voyaient plus de capables d'arrêter leur marche vers Constantinople.

Mais deux événements, au-dessus de tous les calculs humains, survinrent tout à coup et brisèrent les plans les mieux conçus. Bohémond, atteint d'une maladie soudaine et mystérieuse, dut partir pour aller soigner sa santé en Italie.

La mort du pape, à Salerne, rappela Guiscard dans ses États, Il comptait ne faire qu'une courte absence ; il ne devait plus revenir. En débarquant à Céphalonie, il fut saisi par une fièvre violente; une inflammation d'entrailles, qui lui causait d'intolérables souffrances résista à tous les remèdes et son mal prit un caractère alarmant. Très impressionné par l'apparition d'une éclipse qu'il regarda comme un signe de sa fin prochaine, il réunit autour de son lit de mort ses proches, ses amis parmi lesquels nous citerons : Eudes Bon Marquer, fils de Tancrède le héros des Croisades , Bobert, comte de Loritello, et Geffroi, comte de Conversano; il leur fit ses adieux et expira à l'âge de soixante ans, parés une maladie de six jours, le 17 juillet 1083.

Cette mort si prompte d'un homme si rol)aste , et • les atroces douleurs de l'agonie, ont donné lieu à des interprétations diverses.

Voici ce que raconte une chronique anglo-normande, qui a été, il est vrai, contredite. Sykelgayte avait une haine de marâtre contre Bohémond, fils aine d'un premier lit. dont la gloire l'offusquait et qui pouvait passer avant ses enfants.

Guiscard reçut un jour une lettre de Bohémond qui

lui annonçait qu'il mourait empoisonné par Sykclgayte. Aussitôt, il appelle sa femme, et, lui montrant sur une table le livre des Évangiles et un poignard, il lui dit : « Je jure devant Dieu et sur les saints Évangiles que si mon fils Bohémond ne guérit pas, je te plongerai ce poignard dans le cœur. »

Sykelgayte, voyant son crime découvert, fit de suite donner Tordre de sauver Bohémond avec un contrepoison qu'elle indiqua.

La pensée que cet ordre pouvait ne pas arriver à temps, la glaça d'effroi, car elle savait que son terrible époux accomplirait sa menace. Alors, pour être plus sûre de ne pas être tuée par lui, elle préféra le tuer en lui faisant prendre du poison.

'Après la mort de Guiscard, son corps fut salé, selon la coutume des Normands et transporté dans un bâtiment qui mit aussitôt à la voile.

Ce bâtiment fit naufrage; le cercueil ne fut pas sans peine retiré de la mer, et comme Feau avait pénétré dans la bière, il fallut se bâter d'embaumer le corps pour qu'il put supporter le voyage. Le tombeau du duc fut placé au monastère de Venosa à côté de ceux de sa mère Frasende, et de ses trois frères Guillaume Bras- de-fer, Drogon et Humphroy.

Nous n'avons pas à insister sur la merveilleuse bravoure et le vrai génie de Guiscard qui venait, peu de temps avant sa mort, de triompher de l'empereur d'Orient et de l'empereur d'Occident.

L'armée qu'il conduisait à Constantin ople aurait pu le placer sur le trône d'Alexis, mais, privée de son chef qui était l'âme de cette armée, elle disparut avec lui.

A la nouvelle de la mort de leur général, les plus braves guerriers se dispersèrent et désertèrent la Grèce pour aller, les uns d'un côté, les autres de Tautre, chercher aventure ailleurs ou rentrer dans leur patrie.

Les successeurs des fds de Tancrède de Hauteville eurent de belles destinées, mais en racontant leur histoire, ce ne serait plus celle des Normands, oJjjet unique de cet ouvrage. Les descendants des vikings, transplantés dans le midi, finirent par perdre entièrement la physionomie des vikings septentrionaux en prenant l'armure de chevalier des croisades ou la couronne de roi.

La puissance que Robert avait acquise en Italie avec son épée ne périt pas avec lui et passa à sa famille. Elle fut d'a])ord disputée par ses deux fds Bohémond et Roger. Bohémond avait pour lui le droit d'aînesse, une illustration incontestable conquise dans de glorieuses expéditions, une évidente supériorité de génie et de courage sur son frère.

Si Roger avait moins de titres que son frère à l'héritage paternel, il avait pour lui sa mère, Sykelgayte, puissante conîme fille de Gaimar, et redoutable par son habileté. Elle avait su d'avance préparer les esprits, gagner les hommes influents et attirer à la cause de son fils la foule des courtisans.

Elle arriva en Itahe avant la nouvelle de la mort de Guiscard et se hùta de mettre son fils en possession du pouvoir.

Bohémond n'était pas homme à se laisser dépouiller de ses droits sans essayer de les revendiquer, il eut recours à son épée, mais Fépée d'un héros est moins puis-

santé que les intrigues d'une femme. La guerre dura trois ans entre les deux frères que le grand-comte de Sicile, leur oncle, ])ai'vint (nifiii à réconcilier. Le duché des Pouilles et de la Calabre resta à Roger qui dut céder à Boliénlond la principauté de Tarente, Gallipoli, Otrante et la Citta d'Oria.

L'année suivante, Roger rendit hommage au Pape pour son duché, et reçut le gonfalon de l'Egiise.

Son règne fut très o])scur et celui de (iuillaume son fds, qui lui succéda en 1111, ne fut pas plus brillant. A la mort de Guillaume, qui décéda en 1127 sans laisser de postérité, Roger II, fils du grand comte de Sicile, recueillit toutes les possessions conquises en Italie par les fds de Tancrède de Hauteville. Dès la mort de Guiscard, le grand-r'omte s'était affranchi de tout lien de vasselage envers le duc des Fouilles.

Les hautes alliances contractées par Roger avec les plus grandes maisons prouvaient la haute considération qu'il avait acquise et lui donnaient une grande influence en Europe. Il avait marié ses fdles au roi de Hongrie, fds de l'empereur Henri IV, aux comtes de Provence et de Bourgogne. Il mourut en 1101 laissant de son troisième mariage avec Adélaïde, nièce du marquis de Montferrat, deux fils mineurs, Simon et Roger. Leur mère, chargée de la tutelle et de la régence pendant la minorité de ses enfants, avait un orgueil et une avarice qui excitèrent de tels mécontentements, qu'elle dut faire venir près d'elle son gendre, Robert de Bourgogne, qu'elle associa à la tutelle dont le fardeau était devenu trop lourd pour elle.

Un de ses fds. Simon, mourut eu 11 i;î et la même an-

née, Adélaïde se maria en secondes noces avec Baudouin, roi de Jérusalem.

Sa fortune, consistant en argent, en chevaux et en munitions de guerre, avait grossi pendant la régence et était devenue considérable. Baudouin dissipa promptement cette immense dot et répvidia, dès qu'elle fut ruinée, Adélaïde, qui se retira en Sicile où elle mourut en 1118.

A la mort de Guillaume, en 1127, la succession du duc des Fouilles fut fort convoitée et disputée.

Bohémond, descendant direct de Guiscard, avait plus de droits à son héritage c{ue les descendants de son frère, mais de graves difficultés surgirent. Le pape Honorius II voulait réunir au Saint-Siège l'Apulie et la Campanie. Roger passa un traité secret avec le souverain pontife et lui prêta l'aide de son épée pour soumettre à son obéissance les villes révoltées. En 1130, Anaclet U reconnut Roger II roi de Sicile et le couronnement eut lieu à Palerme.

La mort de Bohémond, dernier rejeton de la branche de Robert Guiscard rendit Roger chef incontesté de la famille normande de Hauteville en Italie et en Sicile.

Il était digne d'en continuer l'éclat par son indomptable bravoure et par sa vie aventureuse qui conservait quelque teinte de celle des vikings.

U se rendit rnaitre d'Amalii et de Naples. Au moment, où il croyait sa puissance bien assurée en Italie, elle s'écroula tout à coup, et l'empereur s'empara de toutes ses possessions sur le continent. Roger parvint à les reconquérir aussi rapidement qu'il les avait perdues. Tantôt en guerre avec le Saint-Siège, tantôt réconcilié avec le Saint-Père, il obtint encore la confirmation de son titre de roi de Sicile. Habile, audacieux, vindicatif, il

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inspirait la teiTcur à ses ennemis par sa redoutable épée, et par la cruauté avec laquelle il exerçait ses vengeances. Naples et tous les anciens États de Guiscard se soumirent à lui.

Roger mit douze ans à affermir son autorité dans l'Italie méridionale et quand il ne trouva plus près de lui Foccasion de tirer l'épée, plutôt que de la laisser dans le fourreau, il allafaire au loin la guerre sur les rivages de l'Afrique et de la Grèce. Pour combattre les pirates qui avaient inquiété les côtes de Sicile, il alla saccager et piller plusieurs villes : Corfou, Céphalonie, Corinthe, Tlièbes, Athènes, Négrepont. La vie de corsaire plaisait au roi normand comme aux vikings. En pillant tout dans la Grèce, parmi le butin qu'apportèrent ses Hottes se trouvaient des paysans grecs qui lui servirent à introduire ;\ Palerme la culture du mûrier et des manufactures pour filer et tisser la soie. Plusieurs villes d'Afrique furent forcées, par ses armes toujours victorieuses, de devenir tributaires de sa couronne.

En 114.9, un amiral de Roger, qui parcourait la mer avec soixante galères, délivra le roi de France, Louis VII, fait prisonnier en revenant de la croisade.

Roger sut créer des forces maritimes si considérables que sa flotte finit par dominer sur la 3Iéditerranée. Hippone, aujourd'hui Rone, Tunis et plusieurs villes africaines se soumirent en 1 152 au roi de Sicile. Deux ans après Roger mourut à l'âge de cinquante-huit ans le 26 février 1 15 V, Il était aussi doux pour ses amis que dur et cruel pour ceux qui l'offensaient. 11 ne laissa qu'une fille nommée Constance qui porta l'héritage des Normands de Sicile dans la maison de Souabe.

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