INTRODUCTION
Vainqueurs, les Normands escomptaient leurs victoires pour de Targent; vaincus, ils disparaissaient pour reparaître à l'improviste plus nombreux et plus terribles.
Les empereurs et les rois, lassés de l'inutilité de leurs efforts pour anéantir de tels ennemis, les traitèrent en amis et donnèrent leurs propres filles, les plus illustres princesses, en mariage à des étrangers, sans autre titre que le mal qu'ils avaient lait et la terreur du mal qu'ils pouvaient faire encore.
Les portraits divers que les contemporains nous ont laissés des Normands nous les représentent sous les plus sombres et sous les plus brillantes couleurs.
Les cartulaires d'abbayes, les vieilles chroniques de France contiennent d'horribles récits de la barbarie de ces vikings profanant les choses sacrées, immolant les prêtres au pied de l'autel, massacrant les vieillards, emmenant les femmes en esclavage, ravageant les campagnes, livrant les villes au pillage, et achevant d'anéantir par l'incendie ce qu'ils n'avaient pu détruire par le fer.
Nous redirons les cris d'épouvante et de malédiction contre ces monstres vomis par l'enfer!... Un traducteur de Jérémie interrompit son travail pour substituer aux lamentations du Prophète sur Jérusalem des lamentations sur la France sa patrie!
Quel contraste entre le portrait des vikings fait par
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les Méridionaux et celui que nous ont laissé les scaldes anciens et les poètes modernes du Nord!
Quels guerriers que ces Normands, doués de bravoure surhumaine et d'habileté inouïe; poètes quand la poésie semblait n'être pas née encore dans le Midi, ils chantaient eux-mêmes leurs prodigieux exploits. Les sagas ne cherchaient qu'à faire de l'histoire, et rien de plus romanesque que le récit de la vie errante de ces aventuriers conquérant des royaumes, épousant des bergères ou des filles de rois! Leurs faits et gestes les plus invraisemblables sont souvent ceux dont l'authenticité est le mieux démontrée.
La Scandinavie, avant la formation des trois royaumes de Suède, de Norvège et de Danemark, était divisée en une infinité de petits États où régnaient des rois principaux, des rois tributaires, et des iarls parfois souverains indépendants. La Norv^ège seule possédait seize rois! Entre tous ces chefs, à l'étroit dans leurs domaines qu'ils cherchaient à élargir aux dépens de leurs voisins, la guerre était en permanence; les vaincus, les bannis, les fils déshérités pour empêcher le morcellement des héritages, tous ceux à qui la terre manquait, n'avaient qu'une ressource : l'Océan. Ils se faisaient vikings , rois des mers, et, suivis de quelques compagnons intrépides, montéssur de légers navires, ils allaient chercher fortune
,v IMUODICTION.
avec leur vaillante épée au hasard de la tempête. Que de héros parmi ces Normands, depuis Régner Lodbrog jusqu'à Bohémond, prince d'Antioche! Nul roman de chevalerie, nul roman moderne de cape et d'épée ne contient d'aussi merveilleuses aventures!
Longtemps, la harpe des scaldes parut oubliée; de nos jours, elle semble avoir été exhumée du fond de quelque tumulus et nul n'ignore lebruit qu'a fait naguère le scandinavisme rappelant aux peuples Scandinaves leur communauté d'origine et de gloire. Les rois se sont associés à ce mouvement national, à ces élans de patriotique enthousiasme pour la poésie du passé. Roi et poète, Charles XV de Suède et de Norvège a chanté lui-même la saga du viking (1), que nous avons traduite en français (2).
Les poètes ont entraîné les historiens à faire aussi l'apologie des Normands, et la secousse imprimée dans le Nord a été si vive qu'elle s'est fait ressentir jusqu'en France.
Les premiers Normands, au lieu d'être des pirates infestant les côtes de la Baltique, sont considérés comme les créateurs du commerce maritime du Nord avec les pays étrangers.
Les ?sormands, qui ont couvert la France de rui-
(1) En Vikinrjasaga ; Stockholm, iSno. Tnjkt hos, J. A. Walldén.
(2) Lcijendes et poèmes Scandinaves^ pdLY S. M. Charles XV; Paris, Deiitii, 1863.
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nés, ont trouvé des apologistes parmi nos savants, qui vantent leur supériorité de tactique militaire sur les Français, leur esprit chevaleresque, leurs écoles de guerre, leurs sages institutions, leur influence sur les mœurs, la littérature, l'organisation sociale du moyen âge.
Nous examinerons sans parti pris les théories souvent hardies des apologistes et des détracteurs ; nous aurons à consulter les historiens et les chroniqueurs de pays et de temps bien différents; nous laisserons souvent laj parole aux faits, et la conclusion à en tirer à l'appréciation des lecteurs.
Les pages de l'histoire générale des Normands que nous allons esquisser n'ont pas, que je sache, été réunies encore; elles sont éparses dans les histoires particulières des peuples les plus divers.
Donc, ce livre sera composé avec les documents empruntés aux sources les plus variées. Ce n'est pas en France seulement que les anciennes chroniques nationales ont été coUigées, publiées, traduites et commentées. Nous aurions pu faire, sans grands frais, étalage d'érudition, si nous avions voulu surcharger le livre de notes au lieu de nous imposer une grande sobriété de citations afin de ne pas ralentir notre marche.
L'homme peut déserter le pays natal et adopter les habitudes d'un pays étranger, mais il ne saurait