‹ Les Normands dans les deux mondesChapitre 4 sur 18 · M INTRODUCTION · texte numérisé non relu

M INTRODUCTION

se dépouiller tout à coup, comme d'un vêtement que l'on peut changer, de son caractère naturel et des iniluences de l'atmosphère dans laquelle il a vécu.

Nous tracerons à grands traits une esquisse de la vie des Normands chez eux, des singularités de leurs mœurs et des institutions guerrières qui les disposaient aux aventureuses expéditions.

Nous croyons que des écrivains modernes du Nord sont allés trop loin en attribuant aux vikings des lois qui convenaient à des gouvernements réguliers et qui préoccupaient fort peu les Normands dans leurs invasions pour piller, tuer et s'enrichir.

Nous suivrons ces émigrants du Nord dans les royaumes divers où d'abord ils portèrent la terreur et favorisèrent ensuite la civilisation.

Des Normands, nommés Varègues-Russes, après avoir ravagé la Slavie, devinrent les fondateurs de l'empire de Russie.

Des tribus slaves, se sentant incapables de se gouverner elles-mêmes et ayant appris à connaître, à leurs dépens, la bravoure de leurs voisins de Suède, eurent l'idée de leur demander un chef qu'ils appelèrent grand-prince ou grand-duc.

Gomment ces grands-princes, à demi barbares, et sans cesse en lutte avec des tribus ennemies, ont-ils pu, malgré des obstacles qui semblaient insurmontables, créer, développer et organiser un vaste empire

INTRODUCTION. vu

de la Baltique à la mer Noire? Comment ont-ils fait plus d'une fois trembler l'empereur d'Orient à Constantinople? Comment un de ces princes, en se faisant baptiser, a-t-il obtenu pour épouse chrétienne une princesse du sang impérial? C'est ce que nous allons raconter avec l'aide de Nestor et des anciens chroniqueurs russes, qui abondent en détails intimes sur les curiosités et les originalités de mœurs d'un peuple si loin de nous et se développant à une époque si reculée.

La longue lutte des Normands et des Saxons dans les Iles-Britanniques, les invasions des vikings, la conquête de l'Angleterre d'abord par les Normands venus du Danemark, et plus tard par les Normands venus de France, les héros légendaires, comme Regner- Lodbrog et Macbeth, les rois historiques, comme Canut le Grand et Guillaume le Conquérant , nous fourniront de curieuses pages à écrire, quoique les historiens anglais soient plus connus parmi nous que les historiens russes.

Notre histoire nationale est remplie de lamentables détails sur les invasions désastreuses des Normands. En les voyant apparaître, Charlemagne fut saisi du pressentiment des malheurs qu'ils causeraient un jour à la France et il pleura!

En présence du grand empereur, les Normands disparurent, mais pour, reparaître terribles sous ses faibles successeurs.

Mil IMRODLaiON.

Ou'ils sont tristes les récits des ravages causés en France par les vikings! Ces récits ont une grande ressemblance entre eux. Apparition imprévue des Septentrionaux sur les rives des grands fleuves, de la Seine et de la Loire surtout; profanation des églises; pillage des abbayes; prise d'assaut des villes; ravage des campagnes, incendie et destruction, combats héroïques, fuite après un échec, départ payé après une victoire, réapparition inattendue en violation de tous les traités, voilà ce que nous aurons à dire et à répéter. L'héroïsme de Robert le Fort et d'Eude, qui sauvèrent Paris plusieurs fois assiégé, prouvait bien que la France ne fut jamais stérile en braves; mais, au moment où les plus énergiques efforts étaient tentés pour délivrer le pays des envahisseurs, survint un dénouement imprévu. Le roi de France donna une belle province et la main de sa fdle au chef des Normands, RoUon, qui, de viking féroce, devint par une transformation soudaine un des princes les plus sages, les plus pieux, les plus civilisés.

L'Espagne était trop près de la France, et l'Afrique trop près de l'Espagne pour échapper aux convoitises des Normands. Sur ce sujet, nous pourrons ajouter aux renseignements donnés par les chroniques espagnoles ceux que nous fournissent les auteurs arabes, mieux connus aujourd'hui grâce à des traductions nombreuses et aux travaux de !>L Dozy. Les Nor-

INTRODUCTION. ix

mands païens étaient cruels et sans pitié contre les chrétiens; après leur conversion, ils crurent pouvoir concilier avec leur foi leurs instincts sanguinaires en ne faisant couler que le sang des infidèles.

Dans la période des longs pèlerinages qui semblaient devoir remplacer leurs expéditions lointaines, lorsque l'histoire des Normands semblait toucher à sa fin, il faut y ajouter un chapitre, le plus étonnant de tous peut-être.

Un Normand, un gentilhomme pauvre, Tancrède de Hauteville, avait douze enfants dont l'avenir l'inquiétait. Sans autre ressource que leur courage, ses fils allèrent chercher fortune en Italie. Pour subvenir à leur existence durant le long voyage, trop fiers pour mendier, ils préféraient vivre avec le produit de leur épée, c'est-à-dire en brigands. Nous raconterons comment ils parvinrent, après les plus prodigieuses aventures, à devenir assez forts pour vaincre le pape commandant en personne une armée, pour battre les troupes de l'empereur d'Allemagne et de l'empereur d'Orient, pour chasser les Sarrasins de la Sicile, pour disputer à l'empereur Alexis le trône de Byzance, pour fonder le royaume des Deux-Siciles et la principauté d'Antioche.

Après avoir résumé les expéditions guerrières des Normands, nous dirons leurs expéditions maritimes pacifiques.

X INTHODl'CTION.

Us ne faisaient pas la guerre pour la guerre eliemôme; quand ils pouvaient se rendre maîtres, sans coup férir, d'iics désertes, ils mettaient autant d'ardeur à les coloniser cpiMIs auraient mis d'audace à ravager des contrées fertiles et bien défendues.

Leur humeur voyageuse et leur goût d'aventures lointaines leur proourcrent la découverte de l'Amérique plusieurs siècles avant Christophe Colomb.

Après avoir tracé le plan de cet ouvrage, je le soumis à un de nos savants les plus versés dans les antiquités Scandinaves, M. E. Beau vois, qui me répondit : « Ce programme est très intéressant, mais tellement vaste que tous les membres de l'Institut, s'ils savaient le vieux norrain, ou tout au moins le danois ou le suédois, ne suffiraient pas à le remplir dans une vie d'homme. »

]M. Beauvois ajoutait : « Rien que pour les antiquités, il y a plus de trois cents volumes danois, suédois, norvégiens, finlandais à dépouiller. »

•T'ai examiné avec curiosité ce qui reste des armes et des reliques des vikings dans les musées de Stockholm et de Copenhague. J'ai lu avec intérêt les principaux travaux de l'érudition Scandinave moderne. M. Steenstrup (1) a entrepris un immense ouvrage sur les Nor-

(1) M.Steenslrup a puljlié dé j à -.iVormannerKe; Copenhague, 1876, 3 volumes; — Dattelag,un 4^ vol.; Copenhague, 1882. (Oanelag est le district danois de l'Angleterre.) L'établissementdes Normands en France sera l'objet du o^ volume. La grande question agitée dans le Nord est celle de l'origine danoise ou norvégienne des Normands qui occupe-

INTRODUCTION. xi

mands; quand pourra-t-il l'acliever? Nous rendons hommage à son mérite, mais qu'il nous pardonne de le citer souvent pour le combattre. En voulant trop relever les anciens vikings, il va parfois trop loin, et son patriotisme nuit à son impartialité.

Les Normands n'ont pris leur nom et acquis leur puissance qu'en désertant leur patrie; ils n'ont rien fait pour le pays natal, qui n'a rien fait pour eux, La connaissance des lieux témoins de leurs exploits est donc plus intéressante que celle des lieux témoins de leur naissance quelquefois obscure et discutée.

Étranger aux passions du scandinavisme et sentant cependant un vif attrait pour les régions trop peu connues du Nord, je n'ai d'autre souci que de chercher la vérité. Mais quand on croit l'avoir trouvée, qui est sur de ne pas se tromper?

rent la Neustrie. Selon les auteurs anciens etinodernes, Éginhardet Halmodus^ l'exercitus Normannorum était un ramassis de gens venus des bords de la Baltique. M. Beauvois a traduit, en l'abrégeant, l'introduction de l'œuvre de M. Steenstrup, qui a été publiée dans le Bulletin de la société des Antiquaires de Normandie {i8S2, t. x, p. 183) sous le titre de : Études jyréliminaires jiour servir à Vhistoire des Normands et de leurs iiivasions.

Page 1