CHAPITRE III
l/liommc, roi dr. la fniiiillo. — La IVnimo prôti'osso, la Vala. — La joiinc fille protogi''C par des dragons, ou caclicc! sons Icire. — Vœu (ait à une fiancée. — La Beauté prix de la victoire. — Les femmes de Warciula. — La compagne du Viking. —Vœu de céliljat.
Avant de suivre les Vikings dans leurs expéditious diverses, arrêtons-nous pour examiner d'une manière générale la condition de la femme chez les Normands; nous la retrouverons souvent jouant un rùle dans la vie errante des pirates et des rois de la mer.
Dans le Nord couvert de grands lacs et de vastes solitudes, encore aujourd'hui les villes et les villages sont clair-semés. Jadis surtout la famille sentait le besoin de se grouper, et vivait réunie dans un gâard, habitation imique, composée de maisonnettes distinctes et de vastes dépendances.
L'homme, plus fort que la femme, la dominait; il était chargé de protéger ceux qui à raison de la faiblesse de l'âge ou de sexe ne pouvaient se protéger eux-mêmes. Le père exerçait une sorte de royauté domestique. L'union faisait la force et la force constituait la puissance de la maison : aussi à la mort du père, le fils aîné héritait de la
fortune comme de l'autorité du chef de famille. La femme restait dans un état de minorité perpétuelle.
Et cependant, chose étrange! jadis comme de nos jours, dans de grands royaumes, la femme déclarée incapable d'occuper les moindres fonctions publiques était reconnue apte à régner.
Dans l'enfance des sociétés du Nord, comme du Midi, la puissance souveraine paraissait être une participation de la puissance divine, et la femme semblait être plus près que l'homme de la divinité. La Pythonisse, la Sibylle, la Vestale jouaient un grand rôle dans la religion des Grecs et des Romains. Dans la Mythologie sombre et sanguinaire du Nord, les Déesses avaient une belleplace à côté des Dieux. La Vala, prêtresse d'Odin, vivait dans son temple; elle passait pour être en communication avec le monde surnaturel et en possession du don de lire dans l'avenir. Grande était sa puissance! Cette femme était toujours consultée même dans les things et sa voix était considérée comme un oracle.
Vierge sacrée, Skalde féminin, elle suivait les guerriers au combat, enflammait leur courage par ses chants, célébrait la victoire et entonnait la drapa du trépas glorieux.
Vénérée comme un être surhumain, l'amour terrestre ne lui était pas permis. Malheur à celui qui l'aurait aimée ou se serait fait aimer d'elle, le peuple aurait mis en pièces l'homme impie et sacrilège.
La Vala, dépouillée par le christianisme de son double prestige de prêtresse et de prophétesse sacrée, descendit au rôle de magicienne. La superstitieuse croyance en la sorcellerie, si difficile encore de nos jours à déraciner
chez les peuples les plus civilisés, était surtout vivace chez les Normands.
La femme du Nord est réellement belle avec sa chevelure d'or, ses yeux d'azur, sa blancheur éclatante et la pureté de son teint! On a remarqué que de tous les types de beauté des divers peuples européens, la beauté Scandinave est celle qui pour la netteté du profil , l;i précision des traits et la perfection générale du dessin, se rapproche le plus du type classique que la sculpture grecque nous a transmis.
La femme (jui trahissait son mari était cruellement punie, et souvent elle-même poignardait celui qui l'avait trompée.
Elle était laborieuse la femme du Nord, et dans les soirées du long- hiver elle s'occupait dans le palais des rois comme dans la cabane des pauvres, à fder, à coudre, à broder. Brynhild broda avec de l'or les fameux exploits de Sig'urd. Les filles de Régner Lodbrog brodèrent l'imag-e d'un corbeau sur un drapeau célèbre qui devint l'objet d'un culte idolàtrique. Une pièce d'étoffe commune [vadmal) tissée à la main était un présent qu'une reine même acceptait avec plaisir.
Le mariage chez les Scandinaves païens n'était pas solennisé par des cérémonies publiques. L'amoureux, après avoir obtenu le consentement de celle qu'il aimait, l'achetait ou l'enlevait pendant la nuit.
Il était plus honorable pour la femme d'être achetée qu'enlevée. Le prix payé au père, au chef de la famille, se nommait miuidr ; aujourd'hui encore une réminiscence de ranti([ue usage se retrouve dans le don du lendemain liendradagagal et dans le cadeau fait à la mariée, hcragaf.
Cette coutume germanique s'était répandue même en France, Lorsque Clovis demanda la main de Clotilde, il lui envoya des messagers chargés de lui offrir pour prix de sa personne, de sa beauté et de sa vertu, un sou, et un denier.
Le mariage par enlèvement était plus du goût des jeunes guerriers, qui étaient fiers de conquérir des filles renommées par la beauté et la naissance.
Les châteaux des grands seigneurs étaient de véritables forteresses érigées sur des hauteurs presque inaccessibles. Les remparts qui les entouraient, hautes et grosses murailles, avaient un nom qu'on peut traduire par dragon. Le seigneur en partant pour quelque expédition mettait dans un lieu sûr sa femme et ses filles. Les romanciers, venu.s à une époque où la signification des mots anciens s'était perdue, ont conté de galantes aventures de gentes damoiselles gardées par des dragons, horribles serpents, et délivrées par l'audace des guerriers vainqueurs des monstres qui les tenaient captives.
Les Normands^ sans cesse errant sur les mers et dans les régions diverses, ne pouvaient comprendre le mariage comme les bons paysans ou bourgeois établis de père en fils dans les gâards.
Leur épée devait tout leur procurer et la femme n'était pas la partie de butin qu'ils recherchaient le moins dans les pirateries et les invasions barbares. Ils devaient être plus portés à contracter des liaisons passagères qu'à serrer les nœuds de lunion conjugale.
Plus d'un guerrier, fier de ses exploits, ne s'abaissait pas, pour ne pas s'exposer à un refus , à demander au
;jO les normands.
père la main d'une princesse illustre et renommée ; il aimait ses compagnons d'armes, équipait des navires, combattait ses rivaux, tuait le père, s'il le fallait, et s'emparait de la fdle comme de tous les autres trésors. La Kianisingasaga raconte qu'un pirate suédois, (;unna, alla attaquer en Norvège le roi Reynald. Ce prince, avant d'aller à la rencontre de l'ennemi, voulut mettre sa fille Maald en sûreté. Il l'enferma dans un souterrain avec des vivres et son trésor, et sur ce souterrain, pour le mieux dissimuler, il fit labourer la terre.
Heynald succomba dans le combat, le vainqueur découvrit la cachette, épousa la princesse et prit le trésor comme dot.
Un guerrier, ([ui pour la vaillance n'avait pas d'égal, n'admettait pas qu'il pût avoir un rival eu amour. La plus belle semblait de droit appartenir au plus brave.
La jeune fille, suivant le courant des idées, s'enflammait au récit des aventures guerrières et le héros qui excitait partout l'admiration excitait son amour.
Une Saga nous raconte que la belle Oihauna refusa d'épouser un fils de roi parce qu'il laissait son épée oisive, et la jeune fille s'écria : « Quand verrai-je le nuage enflammé vomir la tempête! Quand te verrai-je, ô toi! beau jeune homme de mes rêves, au milieu des fracas des batailles et des éclairs sanglants des glaives montrer tout le feu que j'aurais allumé dans ton cœur ! »
Ingéborg, fille d'un roi de Norvège, fut demandée en mariage par le roi Olaf, jeune prince plein d'avenir, mais qui n'avait pas encore fait ses preuves, et par le roi Gotreck, vieux mais célèbre par ses exploits. Elle pré-
fera celui qui avait été un héros à celui qui pouvait le devenir « parce qu'il est dangereux, dit la Saga, d'acheter une espérance incertaine ».
La femme du Nord, ne pouvant accomplir de grandes actions, était fière de les inspirer et souvent elle excitait les guerriers au combat en offrant son cœur comme prix de la victoire.
Harald aux blonds cheveux demanda la main de la belle Gyda. La jeune fille lui promit son amour à la condition qu'il deviendrait roi de la Norvège entière.
Harald accepta lobligation imposée et fit vœu de laisser croître ses cheveux jusqu'à ce qu'il l'eût accomplie.
Pendant douze années, il ne cessa de combattre des petits rois, lesJarîs, les chefs qui se partageaient le pays. Il tua les uns, sul)jugua les autres, et le but de tant de combats, c'était de conquérir la main de sa bien-aimée.
Ce n'est pas seulement dans les sagas que l'on peut recueillir les aventures d'amour et de guerre les plus romanes(pies qu'on puisse imaginer, les plus anciens historiens en racontent aussi de très curieuses. Nous empruntons celle-ci à Saxon (1). Deux frères, Hiall et Skate s'étaient rendus célèbres comme rois de la mer. Ils provoquèrent en duel Olaf, roi de Vermeland, qui avait refusé de donner sa fille en mariage à l'un d'eux. Ils étaient terribles et Olaf, avancé en âge, ne pouvait se défendre. Redoutant de tomber entre leurs mains, il offrit de donner sa fille en mariage au héros qui le délivrerait des poursuites des deux pirates en se battant à sa place. Le combat devait avoir lieu dans une petite
(1) Hiat. Dan., I. VII.
32 UiS NORMANDS.
île de la niei', afin (jiio nul ne pût s'échapper par la fuite. Les deux frères se présentèrent avec dix champions. Un étranger se présenta pour soutenir hi cause d'Ohif. Il avait Fair âgé, ses manières et ses vêtements annonçaient un homme peu distingué. Il triompha ; il tua les deux pirates et leurs dix champions. Des cris de joie éclatent dans le camp d'Olaf. Un cri de douleur s'y mêle ; en voyant le pauvre équipement et la tournure commune de l'époux qui lui est imposé, la princesse s'est évanouie... Quand elle rouvre les yeux, 6 surprise! ô métamorphose! le vieux paysan est un jeune prince connu au loin par ses exploits, c'est Aile, venu de la Norvège pour obtenir la fille d'Olaf aussi célèbre par sa beauté qu'il l'était lui-même par sa bravoure.
Élevées dans un sentiment profond d'admiration pour les guerriers illustres par leur courage, les femmes du Nord voulurent souvent lutter d'héroïsme avec les hommes.
Les sagas racontent plus d'un exploit de jeunes filles combattant vêtues en homme.
Voici un fait bien connu que nous empruntons à l'histoire de la Suède.
Un brave capitaine, nommé Aile, eut un jour besoin de la réunion de toutes ses forces pour une entreprise hardie ; il partit emmenant avec lui tous les hommes capables de porter les armes. Un capitaine danois, qui était toujours à l'affût pour attaquer les côtes de Suède, apprit que la ville de Warend se trouvait sans défense par l'absence d'Aile. Le moment lui parut favorable pour ravager le pays et il ne perdit pas un moment pour faire une descente avec des troupes exercées. A son arrivée im-
prévue, la terreur se répandit partout. Les vieillards, les enfants et les femmes, impuissants à se défendre, fuyaient cherchant un refuge dans les montagnes.
Une jeune fille, nommée Blenda (Blanda), intrépide et calme au milieu de répouvante générale, convoque toutes les femmes de la contrée en leur envoyant le buclJiafle^ c'était un bâton dont on se servait dans les temps anciens comme d'un signal en le faisant passer de maison en maison pour appeler le peuple à une assemblée importante. Le signal d'alarme fut compris, et les femmes se réunirent dans un lieu caché.
Blenda leur soumit ce qu'elle avait imaginé pour sauver le pays; tout ce qu'elle proposa fut adopté. On promit de suivre ses instructions, et alors elle part accompagnée de jeunes filles choisies parmi les plus belles et les plus hardies. Elle va trouver le capitaine danois et lui dit : « Prenez possession paisiblement de \Yarend où nos maris et nos fiancés ont eu le tort de nous abandonner seules sans défense, sans savoir même si jamais ils reviendraient. Il faut que vous nous vengiez de l'abandon où ils nous ont laissées ; choisissez parmi nous des compagnes ; votre bravoure saura nous protéger et dès ce soir dans des banquets et des fêtes nous célclirerons votre bienvenue.
Et le soir, les tables sont dressées et pendant ce festin joyeux, les boissons les plus fortes sont prodiguées aux Danois sans méfiance envers des jeunes filles aux yeux si doux. Lorsque la nuit fut venue surprendre à table les convives, l'ivresse était complète et générale.
A un signal de Blenda, toutes les femmes du pays sortent d'une embuscade, bien armées, et sans bruit, elles
entourent le capitaine et ses soldats et les massacrent tous sans pitié.
Les femmes de Warend (jui avaient suivi Blenda furent récompensées d'avoir sauvé la patrie. Des privilèges leur furent accordés. Elles avaient agi en hommes, elles eurent dans les successions une part d'homme, ce que les autres Suédoises n'ont pu obtenir que sous la dynastie actuelle. Klles avaient agi en guerrières, des honneurs réservés aux guerriers leur furent conférés le jour de leurs noces; la musique militaire accompagnait leur cortèg-e nuptial.
Des voisines de ^Yarend, des femmes de Nyndring, avaient promis de s'armer aussi, mais au moment du danger le courage leur manqua, et elles se mirent à fuir. En punition de leur lâcheté, une contribution humiliante, nommée springskatfen (impôt de la fuite), fut perçue à Nyndring depuis un temps immémorial jusqu'au siècle dernier.
Si telle était la bravoure des femmes du Nord à l'heure où la patrie était en danger, on comprend que plus d'une jeune fille, entraînée par la passion des aventures, ou par son amour pour quelque héroïque vikiug, ait voulu le suivre, s'associer à sa fortune, partager sa gloire et veiller sur lui en combattant à ses côtés.
Nous citerons notamment Arlanger, la femme de Régner Lodbrog qui, dit-on, l'accompagnait dans sa dernière expédition et acheva elle-même la dernière strophe de sa drapa, lorsque le guerrier eut la voix étouffée par les serpents qui le faisaient périr.
Dans le cours des événements que nous allons dérouler dans cet ouvrage, l'histoire et la légende nous rapporte-
CONDITION DE LA FEMME DU NORD. 3o
ront de curieux détails sur les femmes des vikings trouvées mortes sur le champ de bataille auprès de leur époux.
L'émigration guerrière des femmes ne convenait pas aux mœurs patriarcales des anciens paysans attachés au sol natal. Chez les Scandinaves, la mère de famille, qui avait la clef de la maison et la surveillance des enfants, était entourée d'un grand respect. Elle avait un siège d'honneur et l'on attendait, après les banquets, qu'elle se fût retirée, avant de boire entre hommes plus que d'ordinaire, de peur de blesser ses oreilles par la conversation trop gaie de guerriers trop animés par la boisson.
La mère voyait avec peine sa fille s'aventurer dans la vie errante des Normands où la pratique des vertus domestiques était difficile à observer.
L'homme sage redoutait l'empire dangereux que la jeune fille ardente et passionnée pouvait exercer sur les vikings en les excitant, pour plaire à ses caprices, à tenter de folles entreprises.
Aussi finit-on par exiger du guerrier qui voulait s'engager dans les bandes normandes le vœu formel du célibat.
C'est ainsi que dans la Saga de Frithiof, fils de Helding, un skalde s'écrie : « Les jeunes filles sont en lieu de sûreté sur le rivage; elles ne doivent pas venir à bord. Fùt-elle Freya, prends garde à la jolie jeune fille, car la fossette de ses joues est une fosse pour toi et ses blondes tresses flottantes sont un piège. »
Wandestrup parle de la participation de la femme aux expéditions des Normands. «Ilnous paraît surprenant, dit-il, qu'on n'ait pas fait attention à cet élément pourtant si important pour déterminer le caractère des armées. »
Il cite à l'appui de la règle qu'il pose comme un fait
i^éiit'i'al (juelques laits pailiciiliers. Il donuc le texte d'un auteur (jiii rapporte que les Normands avaient dans leurs iiaviresM?je mullhudcin finie de femmes et d'enfants, mais ces lignes complrt(uit les phrases où il est dit (jue les Normands emportaient un butin énorme (1).
Nous admettons que ce ne soit pas un mythe qu'il ait existé dans le nord, dans les temps reculés, de vraies amazones ({u'onaappelées/es^//<'.s rat bouclier {sl,joldmar) ; mais dire qu'en quittant la patrie momentanément pour une expédition lointaine, les vikings chargeaient les frôles navires d'une multitude de femmes et d'enfants, ce n'est pas vraisemblable. Ce qui est certain, c'est que les Normands pillaient tout, enlevaient tout ce qu'ils pouvaient, hommes et femmes, vendant les uns, traitant les autres en esclaves. Us n'avaient pas besoin d'emmener des femmes ; ils en trouvaient en quantité dans les campagnes qu'ils ravageaient, dansles villes qu'ils prenaient d'assaut. Le fameux Rollon, vainqueur du comte Déranger, s'empara de sa fille; il l'épousa, nous le verrons, deux fois; dans l'intervalle de ces deux mariages, il éponsa la fille du roi de France. Ce n'est point par inconstance qu'il laissa la fille du comte pour celle du roi, mais pai' intérêt politique. Les Normands ne cherchaient pas à se poser en conquérants dans leur patrie d'adoption, mais à s'y faire naturaliser, à s'y allier avec les familles puissantes, et ils se gardaient bien de faire venir du Nord des femmes de race inconnue, étrangères à la religion, aux mœurs, à la langue du pays dont ils voulaient rester maîtres.
(1) Scriptorcs rerum danicaniin, t. If. p. 53. Vcneninl... cuin suis o\crcitibus et prœJil iiiagnà iiiinis, imilieniinquc ac paiviiloruin nuilliludiiu' infinité.