CHAPITRE XL
Hasting à Luna, étrange histoire. — Les Normands Drengo ct ses frères; comté d'Aversa. — Arrivée des fils . & 1m ruiède de Hauteville en Italie; leurs combats pour el contre les Grecs, pour et contre le pape. — Guillaume Bras de fer, — Saint-Barthélemy de Normands. — Les chevaliers normands pris par les moines du Mont-Cassin. — Le pape, général d'armée, vaincu par les Normands. — Robert Guiscard devient duc des Pouilles et de la Calabre ct Roger, son frére, grand comte de Sicile.
Nous avons vu les Normands paraitre ct disparaitre dans les pays les plus divers. Leur audace enhardie par le succès ne connaissait plus de bornes. Un terrible viking, Hasting, avec lequel nous avons déjà fait connaissance, après avoir rêvé la conquête de Londres et de Paris rèva celle de Rome. Sa bravoure était encore moins redoutable que l'infernale perfidie de ses stratagèmes.
Dudon de Saint-Quentin, le moine de Jumièges ct d’autres chroniqueurs rapportent que Hasting commandait les Normands qui en 861 pénétrèrent dans la Méditerranée et ravagèrent les côtes d'Italie.
Le féroce viking n'était pas fort en géographie, il se crut arrivé à son but, lorsque après de longs détours, il aborda près de Luna (aujourd'hui Luneggiano). Cette
ville qui conservai tique, et parut si 1 A l'asp port, les c cadèrent s'encoura Hasting qu'il sera de cette la ruse.
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ville qui avait été florissante du temps des Étrusques, conservait au moyen âge des restes de son importance antique, et lorsque les Normands l’eurent apercue, elle leur parut si magnifique qu'ils se figurèrent que c'était Rome.
A l'aspect d’une flotte étrangère qui entrait dans le port, les citoyens étonnés, dit le moine de Jumièges, barricadèrent la porte de la ville, fortifièrent les remparts et s'encouragèrent à la résistance.
Hasting, informé de leurs préparatifs de défense, jugea qu'il serait imprudent de vouloir s'emparer par la force de cette place, et qu'il était préférable d'y entrer par la ruse.
Une députation de Normands d'aspect pacifique et parlant l'italien demanda à voir le comte et l'évèque. « Noussommes, dirent-ils, des étrangers venant de France et que la tempète a jetés sur vos bords. Nous vous demandons l'hospitalité que nous pourrons payer largement. » Comme l'orateur s’aperçut qu'on écoutait ces paroles avec méfiance, 1l ajouta aussitôt : « Notre chef, brisé par l’âge et la souffrance, est près de succomber à une longue maladie. Il voudrait recevoir le baptème avant de mourir, car il a appris en France à connaitre et à aimer la religion chrétienne. »
L'évèque, à ces mots, écoute les étrangers avec plus
d'intérêt et permet à leur chef de venir rece, . le bap-
tème dans la cathédrale. La cérémonie fut faite avec pompe ; la foule était grande pour voir le prince inconnu. Hasting, vètu d'un costume de pourpre bordé d'or, s’appuyait sur uni bâton, et comme s'il avait peine à se tenir debout, il était soutenu par ses lieutenants.
Le lendemain on entendit des cris lamentables dans
tousles bâtiments de sa flotte, et la nouvelle de la mort du nouveau baptisé se répandit.
Des Normands vinrent trouver l’évêque et lui dirent « Notre chef vient de mourir. Son dernier vœu à été de recevoir la sépulture dans le temple où il à eu le bonheur de recevoir le baptème. »
« Il a légué de grandes richesses à votre cathédrale, afin d'obtenir des messes et des prières pour le repos de son âme. »
La demande fut faite d'un air si naturel que l'on crut devoir satisfaire le pieux désir du mourant. L'évèque voulut lui-même présider à la cérémonie funèbre. 11 fut permis aux étrangers de se procurer des vivres, mais il leur fut défendu d'entrer dans la ville armés. Plusieurs obtinrent l'autorisation de porter ou d'accompagner le corps à l’église et d'assister aux funérailles. Plusieurs sans permission se répandirent dans les rues ou pénétrèrent dans la cathédrale. Tous avaient mis la cuirasse sous la tunique et étaient munis d'armes cachées.
L'évèque en personne officie; la foule est à genoux. Tout à coup le drap d’or qui couvre le cercueil se soulève, Hasting se dresse tout armé, s’élance sur l'évèque et le comte, les tue, appelle les Normands qui, au signal donné, apparaissent de tous côtés avec des armes terribles. « Ensuite, dit le moine de Jumièges, lui (Hasting) et les siens assouvissent à l'improviste sur le petit peuple leur fureur de loups dévorants; la maison de Dieu devient le théâtre des crimes commis par son fatal ennemi, les jeunes gens sont massacrés, les vieillards égorgés, la ville dévastée et les remparts rasés jusque dans leurs fondements. »
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L'aventure est-elle vraie? Le vrai peut quelquefois n'ètre pas vraisemblable.
Les stratagèmes de cette nature étaient dans le goût des vikings et nous en citerons d'analogues. Un Normand chrétien nous fournira dans ce même chapitre l'exemple d’un stratagème imité de Hasting.
Les chron jues d'Italie ne racontent pas la prise de Luna, mais il existe une tradition, une légende qui attribue la ruine de cette ville à une romanesque aventure de mort simulée.
I y avait une fois, dit-on, une jeune et belle impératrice qui aimait le prince de Luna. Elle feignit de tomber malade, puis de mourir. On l’enterra comme si elle eùt été morte, mais elle ressuscita pour aller rejoindre le prince son amant. Son mari, l'empereur, finit par apprendre la vérité, et, pour se venger, il s'empara de Luna qu'il rasa complètement.
Ceci ressemble à du pur roman. Le récit du moine de Jumièges est au contraire confirmé par de nombreux auteurs, et plein de détails qui lui donnent un caractère historique digne de foi.
Les Normands et Hasting avaient trop bien réussi à Luna pour ne pas désirer de réparer leur méprise en allant à la recherche de Rome.
Ils prirent des renseignements sur Ja routequ'ils avaient à suivre et sur la longueur du chemin qui leur restait à faire. Ils rencontrèrent un pèlerin qu'ils interrogèrent et qui leur dit: « Voyez-vous ces chaussures que je porte sur le dos et celles que j'ai aux pieds? elles étaient également neuves à mon départ à Rome, et le voyage est si long qu'aujourd'hui elles sont tout usées. »
Suivant leur habitude de ne pas s’opiniâtrer dans les difficiles entreprises, et de rechercher plutôt le butin que la gloire, l’idée de la conquête de Rome fut abandonnée, ct de longues années s'écoulèrent avant la réapparition des Normands dans ces contrées.
Au onzième siècle, les Lombards, l'empereur d'Orient, l'empereur d'Allemagne, les Arabes et des princes divers se partageaient et se disputaient les petits États de l'Italie.
Les Grecs possédaient les duchés de Naples, de Gaüte, de Sorrente et d'Amalfi; les Lombards, les principautés de Salerne et de Bénévent. Les Grecs ne faisaient aucune difficulté de s’allier avec les Arabes pour recouvrer les Pouilles et la Calabre qui leur avaient été enlevées.
Les Normands, établis en France depuis plus d'un siècle, étaient devenus de fervents chrétiens. Ils avaient cependant conservé quelques goûts de leurs ancêtres, surtout l'humeur voyageuse et la passion des aventures lointaines.
Parmi les Occidentaux, qui aimaient les pèlerinages, les descendants des vikings furent ceux qui fournirent le plus de pèlerins pour la terre sainte. Ils partaient en nombreuse compagnie, traversant la France et l'Italie en demandant l’aurmône aux fidèles, et si la charité ne venait pas à leur secours, ils n’hésitaient pas à se servir de l'épée pour se procurer des vivres. Les villes de Naples, d'Amalfi, et de Bari entretenaient un grand commerce avec la Syrie, les pèlerins usaient souvent des vaisseaux de ces villes italiennes pour venir visiter, à leur retour de Jérusalem, le mont Cassin et le mont Gargano, ou mont des Anges, célèbres par les miracles qui s’y étaient opérés.
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En 1016, une flotte de Sarrasins composée de 20,000 hommes abordait à Salerne, insultant la ville et exigeant une contribution militaire. Salerne, était une cité importante et charmante où les plaisirs étaient plus recherchés que la gloire, et les habitants efféminés plus disposés à fuir devant l'ennemi qu’à le combattre.
Quarante pèlerins normands, revenant de la terre sainte, la barbe longue, l’escarcelle à la ceinture, s'étaient arrètés à Salerne où régnait Gaimar IT, l’un des chefs lombards les plus puissants. Ce prince fit bon accueil aux étrangers dont le grand air lui avait plu.
Les pèlerins, quittant le bourdon pour l'épée, raniment le courage de la population affolée, fondent sur les Sarrasins avec une telle impétuosité qu'ils en font un horrible carnage et les mettent en fuite.
Gaimar voulut récompenser leur bravoure (més, dit la chronique d’Aimé, li normands non voulaient prendre mérite de deniers de ce qu'ils avaient fait pour lo amor de Dieu.
Le prince de Salerne chercha vainement à retenir ces braves à sa cour ; ils promirent seulement de recruter des chevaliers normands et se chargèrent de présents pour leur duc, notamment de riches étoffes en soie brodées d’or et d'argent.
Le duc Richard IL, dit le Bon, avait d’autres idées que d'envoyer ses braves dans les pays lointains; il trou-
vait l'emploi de leurs services en France et en Angleterre.
Osmond Drengo, apprenant que sa fille avait été deshonorée et abandonnée par Guillaume de Reportel, qui, en qualité de favori du due, se croyait tout permis,
va le trouver, et en présence du duc lui-même, tue le séducteur.
Pour se dérober à la colère de Richard, il prit la fuite ct partit pour l'Italie avec ses trois frères Rainolfe, Raoul et Anquetil de Quarre:, deux neveux, et quelques amis. Ils s'établirent en arrivant sur le mont Gargano; ils étaient environ cent cavaliers et ils offrfrent leur épée à ceux qui en auraient besoin.
Un des plus riches seigneurs de l’Apulie, nommé Mélo, vint les trouver. Il avait concu le projet de délivrer le pays du joug des Grecs et de l'autorité tyrannique des Catapans ou gouverneurs nommés à Constantinople. IL engagea les Normands à entrer dans une ligue qu'il négociait avec Gaimar, prince de Salerne, de Bénévent et de Capoue, pour l'expulsion des Grecs des Pouilles et de la Calabre.
Les début: de la campagne furent heureux, mais la fin fut déplorable pour ceux qui l'avaient organisée,
Mélo s'était rendu maitre des Pouilles, mais après des succès et des revers, une grande bataille fut livrée au mois d'octobre 1019 entre les Grecs et les Lombards, qui furent battus. Osmond resta parmi les morts, Mélo s'enfuit en Allemagne où il mourut. Le beau-frère de Mélo, Datto, voulut organiser une nouvelle ligue, mais une trahison le fit tomber dans les mains des Grecs qui le jetèrent dans la mer, enfermé dans un sac avec un singe, un coq ct des serpents.
Les Normands, loin d’être découragés, ne cherchèrent qu'à se venger par des prodiges de valeur. L'empereur d'Allemagne, qui les appréciait, leur confia la garde des neveux de Dalto et les admit sous ses drapeaux. Pandol-
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phe IV, prince de Capoue, était parvenu à s'emparer par surprise de la ville de Naples. Entre Naples et Capoue se trouvait le petit château d’Aversa, dont les Normands s'étaient emparés. Sergius, chef des troupes
vaincues par Pandolphe IV, se retira à Aversa, auprès de Rainolfe, qui avait remplacé son beau-frère Drengo, mort en combattant.
Sergius parvint à se procurer assez d'argent pour acheter le secours des Normands, qui marchèrent avec lui contre le prince de Capoue, et parvinrent à lui faire rendre Naples.
Pour prix de leurs exploits, le duc de Naples confirma leur possession du territoire d’Aversa qu'il érigea en comté, et Raïmolfe recut l'investiture et le titre de comte. Le comte d’Aversa prit ainsi rang parmi les grands seigneurs d'Italie et épousa la veuve du duc de Gaëte.
Rainolfe fit appel aux Normands de France et leur it représenter l'Italie comme un pays enchanté. C’est, dit un vieux chroniqueur, la terre qui méne lait et miel el tant de belles choses.
Il arriva tant de guerriers de Normandie que la ville d'Aversa acquit une véritable importance.
Parmi les Normands à qui de hautes destinées étaient réservées en Italie et dont les étonnantes aventures sont historiques, les plus illustres sont les fils de Tancrède de Hauteville, près de Coutances. C'était un gentilhomme pauvre, ce Tancrède, et il avait douze enfants. Six se décidèrent à aller en Italie chercher fortune avec leur épée; ils se nommaient Drogon, Humphroy, Guillaume Bras-de-fer, Hermant, Robert surnommé Guiscard (le
rusé) et Roger. Partis de France sans argent, durant leur long voyage, trop fiers pour demander l’'aumône, ils vivaient en vrais vikings du fruit de leurs brigandages, militariter lucrum quærentes.
Gaimar IV, prince de Salerne, leur fit bon accueil à leur arrivée.
Ils furent suivis de près par Guillaume de Montreuil, Ernaud de Grandmesnil et tant d’autres Normands qu'ils
comptèrent dans l'armée des Lombards. Les Grecs qui
avaient pu les juger à leurs dépens, les empruntèrent à Gaimar pour les aider à conquérir la Sicile dont les musulmans étaient maitres depuis deux siècles. Trois cents chevaliers normands suftirent pour forcer les portes de Messine. Syracuse opposait aux Grecs une vigoureuse résistance. Le gouverneur de la ville, dans une sortie, avait mis les Grecs en déroute ; Guillaume marche vers le gouverneur, le pourfend de part en part d’un si terrible coup d'épée que cet exploit lui valut le surnom de Bras-de-fer. Les vaincus , grâce à lui, forcèrent Syracuse à se soumettre.
Le général des Grecs, Maniacès, s'était servi de la bravoure des Normands, mais il fut injuste et dur envers eux; il les blessa dans leur amour du pillage, en leur refusant leur part du butin, et dans leur orgueil, en faisant fustiger ceux qui osèrent se plaindre.
Les Normands furent assez habiles pour s'évader de son armée, et franchir le détroit de Messine. Ils résolurent de donner rendez-vous à leurs amis pour le jour de Noël 10#1 dans la ville d'Aversa. Ardouin ne manqua pas de se joindre à eux. Ardouin était lombard, mais il avait partagé les dangers des Normands dans leur
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expédition en Sicile, et comme eux, il avait en horreur Maniacès qui lui avait fait donner des coups de bâton en présence de ses soldats. Il fut décidé qu'on organiserait une attaque sérieuse contre l’empereur d'Orient, et qu'on chercherait à se rendré maitre de toutes les possessions des Grecs en Italie.
Les Normands choisirent douze chefs qu’ils nommèrent comtes. Avec une petite armée de 1200 hommes, ils parvinrent à prendre d'assaut Melfi et à s'emparer de Venosa, d’Ascoli et de Lovello.
Les Byzantins, toujours maiheureux en Sicile, l'abandonnèrent pour venir défendre les Pouilles.
Fier de commander une armée de 60,000 hommes, Drokean, qui avait remplacé Maniacès disgracié, avant d'écraser une poignée de braves, fit dire aux Normands qu'il leur donnait l’ordre d’évacuer toute l'Italie.
Les Normands répondirent : « Nous sommes trop loin de notre patrie pour y pouvoir rentrer. Nous ne sommes pas venus ici pour nous en faire chasser. Si vous ne.
nous attaquez pas, c’est nous qui vous attaquerons » et
pour clore sa harangue, le Normand Hugues Tubory déchargea un coup de poing si bien appliqué sur la tête du cheval du héraut, que l’homme et l'animal roulèrent à terre. On releva le héraut, on le ranima, on lui donna nn autre cheval, et il partit effrayé de la vigueur surhumaine de ces guerriers inconnus.
Les Normands attaquèrent séparément les divisions diverses de l’armée grecque et les battirent successivement l'une après l’autre.
Drokean voulut prendre sa revanche de si nombreux échecs.
Le jour de la bataille, Guillaume Bras-de-fer qui était malade, se fit porter sur une colline pour ètre spectateur du combat. Lorsqu'il vit ses soldats plier sous le nombre de leurs ennemis, la colère lui donna des forces, il s’arma, se jeta dans la mêlée, tua un des généraux de l'empereur et remporta la victoire quand on croyait qu'elle était perdue.
Les chevaliers normands, afin de se ménager le concours des Lombards, proposèrent à Atenolfe, frère du prince de Bénévent, de se mettre à leur tête, et grâce à leur valeur, Atenolfe triompha du général grec qu'il fit prisonnier. Il n'eut rien de plus pressé que de le mettre en liberté, moyennant une rançon dont il tira seul tout le profit.
Cette cupidité les dégoûta de leur chef qu'ils remplacèrent par Argyre, fils de Mélo.
L'empereur de Constantinople appréciait tellement la bravoure des Normands, qu'il eut recours à eux après
Ja défection de l’armée de Maniacès.
Ce général Maniacès, après avoir été disgracié et exilé, avait été rappelé à la cour et mis à la tète d’une armée dans les Pouilles. Il fut atteint d'une nouvelle disgrâce; le patrice Pardo fut envoyé en Italie pour lui retirer son commandement et lui demander compte de sa conduite. Maniacès le fit poignarder et se fit proclamer souverain indépendant.
L'empereur, pour le combattre, s'adressa aux Normands toujours disposés à prêter leur épée au plus offrant, et charmés dans cette circonstance de se venger de Maniacès qui avait été brutal envers eux.
Guillaume se faisait une joie de le provoquer et de
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se battre avec lui, mais tout à coup Maniacès disparut de l'Italie, franchit l'Adriatique, et partit pour aller détrôner l’empereur à Constantinople. Il fut battu et tué avant d'arriver dans cette ville où sa tète fut envoyée comme un trophée.
Les Normands se sentirent assez forts pour former un État indépendant dans l'Italie divisée en tant de petits États soumis à des princes divers.
Une grande assemblée fut convoquée à Matéra en septembre 1043; 1là se réunirent le prince de Salerne et les principaux Normands : Guillaume Bras-defer, et ses frères, Rainolfe, comte d’Aversa, Pierre, Rodolphe, Gauthier, Tristan, Hugues Tudebœuf, Ranfroy, Haval et Ardouin le Lombard naturalisé normand.
Le pays conquis fut divisé en douze comtés. Chaque comte possédait sa forteresse et exercait une puissance souveraine dans son district. Cette petite monarchie féodale, qu s'ir: " iiait entre deux grands empires, devait être for aent unie, car elle n'avait pour se soutenir que l’épée de quelques braves. Guillaume des Pouilles nous raconte que la ville de Melfi était le lieu des réunions générales. Là se trouvait la forteresse la plus im -rtante, et chaque comte possédait dans la cité une maison et un quartier qui lui étaient propres, mais tous avaient le droit de jouir des remparts restés indivis. C’est à Melfi qu'ils s'assemblaient pour se concerter, pour discuter les affaires communes, et délibérer sur leurs entreprises. Ils avaient élu pour chef, Guillaume Bras-de-fer ; ils lui conférèrent le gonfalon du commandement et le droit de gouverner par la verge de la justice. C'était, lit-
on dans une charte, un lion en guerre, un agneau dans le monde, un ange dans le conseil.
L'Empereur Henri II accorda à Guillaume le titre de duc des Pouilles et l'investiture. Il fit la même concession à Drogon frère et successeur de Guillaume ; il étendit de plus sa possession dans le territoire de Bénévent.
Les douze comtes étaient toujours l'épée à la main, se battant tantôt pour les Grecs, tantôt pour les Latins, et faute de mieux, se battant parfois entre eux.
La cour de Constantinople s’inquiétait de la présence de ces Normands eu italie ; elle leur fit des propositions et voulut les attirer sur la frontière de la Perse. L'Italie convenait trop aux douze comtes et la cour de Byzance leur inspirait trop de méfiance pour accepter ses offres pressantes. Alors les Grecs résolurent de se défaire par la trahison de ces étrangers qu'ils ne pouvaient chasser les armes à la main ni déloger par les promesses les plus brillantes.
Une conspiration fut organisée par le due de Bar et l'empereur d'Orient pour faire poignarder tous les Normands le même jour. Malgré l'habile perfidie avec laquelle ce complot fut concu, plusieurs Normands parvinrent à échapper au massacre général. Leur chef Drogon fut une des victimes les plus regrettées; il fut assassiné par un traitre, pendant qu'il priait à l’église de Saint-Laurent de Montoglio. Il eut pour successeur. comme chef des Normands son frère Humphroy. Robert Guiscard et lecomte d’Aversa lui envoyèrent des renforts pour remplacer les pertes éprouvées.
Les Normands mèlaient à leur dévotion des habitudes de vikings païens. Dans leur amour du pillage, ils ne
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respectaient ni les trésors des couvents ni les domaines du pape. Léon d'Ostie raconte le mal qu'ils firent au célèbre monastère du Mont-Cassin; ils le dépouillèrent sans scrupule de ses biens et de deux forteresses,
L'abbé, désespéré de ne pouvoir se mettre à l'abri de l'attaque de ces aventuriers, songeait même à transférer son couvent au delà des monts.
Un chef des Normands, qui, tout en pillant souvent le monastère, partageait la vénération inspirée par ce sanctuaire fameux, s'arrêta un jour pour y faire sa prière. Il était accompagné de soldats; tous laissent leurs chevaux et leurs armes à la porte de l’église, ils entrent et se mettent dévotement à genoux devant le grand autel.
Les serviteurs du couvent, après avoir été fort effrayés de l'apparition des terribles guerriers, se rassurent en les voyant désarmés. Ils s'avancent sans bruit, prennent les chevaux et les armes, ferment solidement les portes et sonnent la cloche d'alarme. Tous les habitants accourent et accablent de traits les Normands qui invoquent en vain l'inviolabilité du lieu et le droit d’asile, accordé aux églises. Quinze hommes sont tués, et leur chef, mis en prison par les moines, n'obtient sa liberté qu’en restituant comme rançon toutes les possessions enlevées à l'abbé du Mont-Cassin.
Le pape Léon IX, fatigué du voisinage d'étrangers qui s’implantaient en Italie et ne reculaient devant aucun brigandage, résolut de les chasser du pays. Pour former une armée, il s’adressa d'abord à Henri HE, em-
pereur d'Allemagne, comme au protecteur de l'Église, et obtint de lui seulement cinq cents gendarmes. Les Apuliens, les Campaniens, les habitants de la Marche d’An-
cône et ceux du patrimoine de Saint-Pierre répondirent à la voix du pape, qui prenant lui-même le commandement de l’armée, allait combattre avec l’aide de Dieu des hommes pour qui rien n’était sacré. Les Grecs vinrent grossir l'armée pontificale qui se trouva nombreuse, mais mal commandée, n'ayant pour général que le Saint-Père,
On eut beau faire observer à Léon IX que le vicaire de Jésus-Christ ne pouvait se servir que des armes spirituelles, que sa main n’était pas faite pour tenir le glaive, mais pour bénir; le pape persista dans sa résolution de commander l'armée et de combattre en personne.
Les Normands, ne se souciant pas de lutter contre ce saint adversaire, mandérent, dit la chronique d'Aimé, messaige à lo papa, et cherchoient paix et concorde, et prometloient chascun an de donner cens et tribut à la sainte Église.
Le pape, sourd à toutes les propositions, exigeait l'évacuation complète de l'Italie, de gré ou de force, par les aventuriers étrangers.
Les troupes envoyées au pape par l'empereur, secrètement averties que la désertion serait impunie, dimi-
k nuèrent en route et bien peu de soldats arrivèrent à Rome.
« L'armée papale contre les Normands, dit le curé de Manneval, était composée de mauvais garçons, de criminels, de bannis de l'Empire. »
Il s’y trouvait aussi des ecclésiastiques, qui, en dépit des prohibitions des conciles, croyaient pouvoir se battre
| dans une armée qui avait pour chef un pape donnant (| l'exemple.
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mandes commandées par Garnier, et Richard de Quarrel, comte d’Aversa, les troupes italiennes commandées par Rodolphe.
Robert Guiscard, à la tête d'une troupe de Calabrais, formait le corps de réserve.
L'armée normande ne comptait que 3.000 hommes et l'armée papale était quatre fois plus forte.
Richard battit sans peine les Italiens. Les Allemands opposèrent plus de résistance et auraient triomphé du duc des Pouilles, si Richard et Robert Guiscard n'avaient réuni leurs efforts contre eux et ne leur avaient arraché la victoire que déjà ils croyaient tenir.
Le pape vaincu alla chercher asile à Civitella. Les Normands coururent après lui et l’assiégèrent dans cette ville forte. Les habitants de Civitella, pour éviter d’être pris d'assaut par les Normands, mirent le pape à la porte.
En voyant repousser hors des remparts le vicaire de Jésus-Christ, sans arme, humilié, vaincu, les Normands, oublièrent la guerre redoutable qu’il leur avait faite pour ne se souvenir que de son caractère sacré de vicaire de Jésus-Christ ; ils tombèrent à ses genoux en dema&adant l’absolution de leurs fautes, sa bénédiction apostolique et lui rendirent hommage de toutes les possessions qu'ils avaient acquises ou qu'ils pouvaient acquérir.
A ce spectacle inattendu, Léon IX se sent attendri; il déplore le sang qu'il a fait couler et qu'il aurait dû épargner; ses paroles émues touchent les Normands, qui ramènent triomphalement le vaincu ; le duc des Pouilles l’ac-
compagne dans le Bénévent et le pape le prie de venir le chercher lui-même lorsqu'il rentrerait à Rome. Le pape ne pouvait se pardonner cette guerre inutile
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et le sang versé; il chercha à montrer son repentir par ses austérités et ses vertus. Il confirma aussi aux Normands es investitures faites par l’empereur et leur alloua toutes les terres qu'ils pourraient conquérir dans la Calabre, Le traité eut un effet considérable : le royaume de Naples resta ainsi pendant sept siècles un fief de Saint-Pierre,
Les fils de Tancrède de Hauteville, Guillaume Bras-defer, Drogon et Humphroy ne sont pas ceux dont la vie est la plus étonnante; les plus jeunes, Robert Guiscard et Roger furent les plus fameux.
Dès que Robert fut en âge de porter les armes, il partit avec quelques Normands pour aller rejoindre son frère en Italie.
Dans cet homme, qui fut un des plus grands capitaines de son temps, il y a du viking et du chevalier francais. Jamais viking ne commit des pillages et des brigandages avec plus d’impudence et d’audace. Frappé d’excommunication par le pape, il savait toujours par des actes héroïques et chevaleresques se faire absoudre de ses vols et de ses crimes.
Pendant qu'il guerroyait dans les Pouilles, un jour les vivres viennent à lui manquer; il réunit une soixantaine d'hommes qui connaissaient bien la Calabre et leur dit : « Il n’est glorieux pour personne de se laisser mourir de faim. Les vivres nous font défaut, c’est aujourd’hui jour de fête; les Calabrais ont passé le temps à boire et à manger ; ils doivent être ivres morts; la nuit est obscure, déguisons-nous en paysans, mais soyons bien armés. » Ils se glissent sans bruit parmi les Calabrais endormis; à la faveur des ténèbres, ils ramassent un butin considérable, Lorsque le jour parut, les Calabrais s'apercevant
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qu'ils ont été pillés s’arment et se précipitent à la poursuite des pillards nocturnes.
Les Normands ont l’air de fuir comme des voleurs, mais tout à coup Robert se retourne comme un héros,
pousse le cri de guerre, met en ordre ses soldats, fond avec
impétuosité sur ceux qui les poursuivent et les oblige à fuir à leur tour; il leur tue beaucoup d'hommes, leur fait beaucoup de prisonniers, leur prend assez de chevaux pour que tous ses compagnons et lui soient bien montés. Is étaient partis 60 fantassins, ils revinrent 60 cavaliers. Is apportèrent la joie et .des vivres au camp.
Quand l'argent abondait, Robert était généreux; quand l'argent manquait, tous les moyens lui étaient bons pour s'en procurer.
Voici un fait quis’est passé en 1066. Robert savait qu'un Calabrais nommé Turra, homme honnète et considéré, possédait des trésors. Il lui demande une entrevue, se rend chez lui et quand ils sont seuls, quoique Turra fût d'une taille colossale, il le saisit à bras le corps, le renverse, le livre à ses soldats et ne le remet en liberté que moyennant une forte rançon. Plus tard il éprouva un remords de cet acte de bandit, et rendit Turra plus riche qu'il ne l'avait jamais été.
La terreur qui précédait Guiscard partout où il allait avec ses braves Normands lui faisait ouvrir les portes des villes qui voulaient échapper au pillage en payant tribut, c’est ainsi qu'il entra dans les quatre villes les plus importantes de la Calabre.
Voici un fait raconté par les plus sérieux historiens (1)
(1) Muratori, Scriplores rerum italicarum, t. V. — Gauthier d'Arc, Histoire des conquêtes des Normands en Italie, p. 178.
et qui est une imitation du stratagème de Hasting à Luna,
Robert Guiscard n'avait pu pénétrer de force dans la citadelle de Malvito, qui résistait à toutes ses attaques. Les moines bâtissaient souvent des couvents en Italie dans les forteresses qui les protégeaient. Guiscard fait dire à l'abbé du couvent situé dans la place qu’un de ses capitaines en mourant avait exprimé le vœu d’être enterré dans sa chapelle. Les moines laissent entrer le corps couvert d'un drap mortuaire et porté par quelques hommes sans armes. Au milieu de la cérémonie funèbre, le mort vivant se redressa tout armé et distribua à ses amis des armes cachées sous le drap. L'attaque fut si imprévue et si terrible que les moines et la foule épouvantée n’eurent rien de plus pressé que de fuir, laissant le temps à Guiscard de se faire ouvrir les portes.
Le comte Humphroy qui était devenu duc des Pouilles vint à mourir en 1056, laissant à son frère Robert le gouvernement de ses États et la tutelle de ses trois enfants : le comte Abaïlard, Hermant et Robert, : 51mte de Lauretillo.Humphroy avait épousé la sœurde rainolfe, comte d'Aversa.
Les funérailles eurent lieu avec une grande pompe au monastère de Venosa. Guiscard vit bientôt que la tutelle des trois mineurs serait une charge embarrassante pour lui. On parlait de faire le partage de la fortune paternelle entre les trois frères qui avaient des amis différents. Pour couper court à toutes les difficultés, Guiscard envoya ses neveux à Constantinople et se fit sacrer duc des Pouilles et de la Calabre par un archevèque. Il prit la couronne ducale à un rang de perles et de joyaux, et revétit le manteau de couleurs variées fourré d’hermine. Il
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notifia, dans un fin langage, son avènement comme successeur de son frère Humphroy, disant qu'il ne reconnaissait de maitre que Dieu, et que celui qui voudrait lui en imposer un autre apprendrait à ses dépens ce que valait son épée.
Roger, dernier fils de Tancrède de Hauteville, était trop fier de la célébrité de ses frères pour ne pas aller partager leurs périls et leurs gloires. Aussi, dès que son âge le lui permit, il se hâta de partir pour l'Italie avec trois autres frères Guillaume, Manget et Geffroy que suivirent plusieurs parents et amis.
C'était un très beau, très aimable et très gai Jeune homme que ce Roger. Il était d’une intrépidité extrème, mais il avait un défaut : un esprit bien prononcé d’insubordination qui le rendait peu facile à conduire.
Guiscard fitbon accueil à Rogeret se hâta de mettre son courage à l'épreuve. Il l’envoya avec soixante cavaliers apaiser une révolte en Calabre. Roger pour se reconnaitre dans le pays planta l'étendard normand sur un monticule. A l’aspect de ce drapeau redouté, l’épouvante se répand partout; tous les villages sont désertés, et les tributs sont apportés à Roger qui envoie l'argent à son frère.
Roger, rappelé dans les Pouilles, trouva lec environs de la villede Reggio, qu’il voulait prendre, comulètement dévastés à son approche. Il osa, avec trois cents Hommes, traverser tout le pays insurgé et rapporta des vivres en abondance.
Guiscard voyant que son frère se faisait trop de partisans par sa générosité, diminua sa solde pour diminuer ses largesses. Roger n'était pas homme à souffrir ce qu’il regardait comme un affront; il abandonna aussitôt Guis-
card pour se rendre auprès de son frère Guillaume, comte de Principato. Guiscard, irrité de la défection de Roger marcha contre lui et l’obligea à fuir à son approche.
Ce fugitif, qui devait être le fondateur d’une dynastie de rois, fut réduit pour vivre à faire le métier de brigand. Il volait, et son écuyer Blettine était d’une adresse extrème dans tousles genres de vol, surtout dans le vol des chevaux. Malheur aux marchands des environs de Melfi! par force ou par ruse, ils étaient tous dévalisés.
Plus tard lorsque Roger, de brigand, devint un prince célèbre, loin de recommander à son biographe Gaufred Malaterra de cacher certaines tristes aventures, il lui dit de les raconter toutes pour faire connaitre à la postérité qu’il était parti de bien bas pour arriver bien haut.
Les Normands violaient si impudemment les lois de l'Église qui défendent le meurtre etles vols, qu'ils encoururent les foudres de l’excommunication, et dans les Décrétales ils sont traités : d’inhumains, d'horribles, de haïssables, d'infâmes.
Robert, qui était au fond dévot quoiqu'il agit souvent comme un viking païen, craignit pour son salut et trouva que sous tous les rapports religieux et politiques il valait mieux avoir le pape pour lui que contre lui. Il demanda à Nicolas IT une entrevue qui lui fut accordée. Elle devait avoir lieu à Melfi.
Guiscard alla au-devant du pape et l’attendit sur la frontière de ses États pour lui servir d’escorte.et lui rendre tous les honneurs. La réconciliation fut complète, et l’'excommunication levée. Le duc Robert reçut l'investiture des Pouilles et de la Calabre qu’il avait conquise et de plus l'investiture anticipée de terres qu'il
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pourrait enlever aux musulmans maitres de la Sicile, Richard, comte d’Aversa et l'ami de Guiscard, obtint la
concession de Capoue, s’il parvenait à s'en emparer. Les deux chefs normands se déclarèrent hommes-liges
du pape, s'engagèrent à lui payer une redevance à per-
pétuité et lui promirent des troupes auxiliaires pour com-
battre ses ennemis.
Les Normands, qui auraient difficilement pu rompre avec leurs habitudes de pillage, reçurent du pape la permission de piller des seigneurs pillards qui, malgré tous les efforts du souverain pontife, désolaient par leurs brigandages les environs de sa capitale. Parmi les plus indociles et les plus redoutés figuraient le comte de Tusculum, et Girard, comte de Gallizi. Celui-ci ne se fit aucun scrupule d’arrèter un jour pour les voler l’archevèque d’York et un seigneur anglais qui l’accompagnait.
Si Guiscard n'avait nulle honte d'exercer le brigandage, il avait surtout l'ambition de s'élever au rang des grands princes. Il avait épousé une femme très riche, Alvarède, dont il avait eu un fils Bohémond, qui obtint plus tard la main de Constance de France et le duché d’Antioche. Guiscard fit rompre pour cause de parenté son mariage avec Alvarède, et sollicita la main de Sikelgayte, l’ainée des filles du prince Gaimar et la sœur de Girulfe, prince de Salerne; celui-ci refusa d’abord son consentement, en disant que sa sœur ne se ferait pas aux mœurs normandes. Guiscard tenait trop à une alliance princière pour ne pas insister et forcer le prince de Salerne à céder. IL était beau et plaisait aux femmes quoiqu'il aimât mieux faire la guerre que de leur faire la cour. Voici le portrait que fait de lui
Gibbon. « Sa stature excédait celle des hommes les plus grands de son armée; son corps avait les proportions de la beauté et de la grâce... Il avait le visage vermeil, de larges épaules, de longs cheveux et une longue barbe couleur de lin, des yeux très vifs, et sa voix, comme celle d'Achille, inspirait l’effroi et la soumission au milieu du tumulte des batailles. »
Sykelgayte accepta sa main avec plaisir et leurs noces furent célébrées en 1059 avec magnificence. Robert ne tarda pas à reprendre les armes et à guerroyer mème contre le frère de sa femme.
Il avait toujours des insürrections à réprimer dans la Calabre. Un de ses frères, Geoffroy, comte de Principato, l’appela à son secours contre un seigneur voisin, Robert vainquit l'ennemi de son frère et lui fit crever les yeux.
Roger aussi était un terrible guerrier et l’on rapporte de lui des faits prodigieux. Lorsqu'il assiégeait Reggio avec Robert Guiscard, il terrassa un géant formidable, et inspira une telle épouvante aux assiégés qu'ils demandèrent à capituler. Les Grecs qui défendaient la ville s'échappèrent en s'embarquant une nuit et après vingtcinq ans de luttes laissèrent la Calabre presque entière au pouvoir des Normands. Guiscard parvint à maitriser les chefs mécontents qui à chaque instant s’insurgeaient. Il tua les uns, exila les autres, et tâcha d’en gagner plusieurs par de bons procédés.
Roger, comme son frère, n’aimait que les batailles; aussi très grande fut sa joie lorsqu'une belle occasion de guerroyer s’offrit à lui. Trois messagers siciliens, profitant des fètes du Baïran, s'étaient mis dans une barque
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de pècheur pour aller à Reggio inviter les Normands à venir délivrer la Sicile du joug des musulmans.
En 1060, Roger, aidé par Robert, plaça sur son manteau et sur ses étendards la croix des croisés, et partit
bravement pour Messine n'ayant avec lui que soixante chevaliers, et trois cents hommes. Cette petite armée est attaquée un jour par des Sarrasins en grand nombre. Roger feint de fuir, on le poursuit; puis tout à coup il fait volte-face, ses soldats serrent leurs rangs, attaquent et eulbutent les ennemis qui, ne songeant qu'à traquer les fuyards, étaient en désordre.
Cette escarmouche fit comprendre à Roger, quels hommes il aurait à combattre. Après avoir vu de ses yeux le théâtre futur de ses exploits et s'être fait une idée des difficultés de l’entreprise, il rentra à Reggio pour préparer une expédition sérieuse.
Les Sarrasins, sous le beau ciel de la Sicile, avaient perdu leur énergie primitive, et étaient devenus aussi efféminés que les peuples d'Asie.
Au lieu de former une forte monarchie, ils avaient divisé le pays en petites. principautés distinctes, presque indépendantes, régies par des émirs qui ne s'entendaient pas toujours entre eux.
La femme d’Ibn-el-Tennah, émir -de Syracuse, échappa à son mari qui voulait lui faire ouvrir les veines et trouva asile chez son frère émir puissant. Tennah appela les Normands à son aide; Roger arriva, mais c’est pour lui-même qu'il voulait faire la conquête de la Sicile; c'était une grande entreprise qu'il n'acheva qu'’après Les plus romanesques aventures, et il lui fallut trente années de persévérantes luttes ur arriver à son but.
Son indomptable courage ne se laissa arrèter par aucun obstacle.
Les Normands étaient de braves chevaliers, mais ils étaient peu nombreux et indisciplinés.
Les ducs de Normandie ne voulurent jamais s'occuper des affaires d'Italie. Ils en avaient d’autres en France eten Angleterre, qui leur faisaient voir avec peine les émigrations de leurs braves dans des pays où ils n'avaient aucun intérêt, Roger et Guiscard ne pouvaient recevoir des renforts réguliers, et ne devaient compter que sur des mécontents fuyant la Normandie ou sur des chercheurs d'aventures. La discipline pesait à ces guerriers qui lorsqu'ils avaient de l'argent voulaient en jouir, et ne rentraient dans les rangs que lorsqu'ils étaient dans le besoin.
Roger n'avait que très peu d'hommes dans ses premières expéditions. Très heureux à son début, après avoir battu les Sarrasins, il aurait voulu les poursuivre, mais ils lui échappèrent en s'enfermant à Messine.
Obligé de retourner en Calabre, il faillit faire naufrage en traversant le détroit où il fut assailli par une tempète. Il attribua son salut à un miracle obtenu par un vœu qu'il fit.
Les Sarrasins envoyèrent de Palerme vingt-quatre grands navires pour bloquer étroitement les Normands et les empêcher de repasser la mer. Pendant que cette flotte croisait dans le golfe, Roger eut l'adresse de tromper sa, vigilance et parvint avec cent soixante-dix chevaliers, montés sur treize petites barques, à traverser le détroit et à débarquer près de Messine.
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frères, tentèrent bravement l'assaut de la ville, sans attendre même son arrivée. Les assiégés firent pleuvoir des flèches, de la poix bouillante, du soufre et des torches enflammées sur les Normands, rien ne put les
arrêter. La ville fut prise et les vainqueurs, en voyant douze chrétiens pendus par les musulmans, furent sans pitié pour les Sarrasins et en firent un horrible carnage.
Messine n'était pas d’un accès facile, et les routes étaient impraticables pour la cavalerie. Les Normands arrivèrent à pied et furent acclamés comme ües libérateurs par les habitants de Messine tous chrétiens. Les clefs de la ville furent envoyées à Guiscard.
Les Normands enhardis par la prise de cette place importante tentèrent d'en prendre d’autres, mais les sièges leur convenaient moins que les batailles. Le général des Sarrasins Aly, avait réuni une armée de 15,000 hommes et attendait les Normands près de Castro Giovanni. Quoique Roger n’eût avec lui que 700 hommes, il n'hésita pas à accepter le combat, il fut vainqueur et chaque chevalier dans le partage du butin eut dix chevaux pour sa part.
Roger ne pouvait rester oisif et dans ses courses, 1l arrivait souvent que les chrétiens, enhardis par sa présence, lui ouvraient les portes des villes où dominaient les Sarrasins.
Lorsque l'hiver fut venu, les Normands, laissant une forte garnison à Messine, repassèrent le détroit et rejoignirent Guiscard. Roger ne resta pas longtemps inactif. ll reparut en Sicile au momentoü on nel’yattendait pas.
L'idée qui le préoccupait, c'était la prise de Syracuse.
'artout les populations chrétiennes lui faisaient de véritables ovations. La ville de Traïna envoya au-devant de lui une procession où le clergé portait les reliques les plus vénérées. Cette pieuse cérémonie impressionna Roger qui fit ses pâques à Traïna.
Ce vaillant guerrier épousa la fille d'un grand seigneur de la cour de Guillaume le Conquérant, Judith, qui était venu le trouver à Mélito. Le mariage fut cé-
lébré avec grande pompe. Les fêtes et les plaisirs ne
pouvaient longtemps distraire Roger de sa passion dominante pour l: guerre. S'il interrompait les hostilités d'un côté, il les recommencçait d'un autre.
Il s'était brouillé une fois avec Robert, il se brouilla de nouveau avec lui. Il reprochait à celui-ci de ne payer ses services qu'avec de l'argent au lieu de lui concéder des terres. 11 somma son frère de tenir la promesse qu'il lui avait faite de lui céder la moitié de la Calabre. Guiscard ne voulut lui abandonner que les deux villes de Mélito et de Squillaci.
L'irritation des deux frères fut égale lorsque l’un apprit qu'on ne voulait pas faire droit à sa demande, et que l'autre vit que sa proposition était repoussée. Ils résolurent tous deux de terminer par l'épée leurs différends. Au moment où la lutte était le plus animée, Guiscard s’introduisit secrètement dans une ville qu’on lui avait prise et chercha à s'emparer de la personne de son frère. IL fut reconnu, saisi de force, et on lui aurait fait un mauvais parti si Roger n’était accouru pour le délivrer. Les deux frères, plus violents que méchants, se jetèrent dans les bras l’un de l'autre et paix fut conclue entre eux.
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Roger avait repris les armes contre les musulmans. Il s'était fixé avec sa femme à Traïna. Il laissa Judith dans cette ville pendart qu'il allait assiéger Nicosi.
Les Normands, avec leurs habitudes de pillage, de violences et de débauche, irritaient les habitants des pays où ils s’installaient et les mécontents allaient grossir les rangs des Sarrasins. Les Grecs, qui avaient recu
Roger à Traïna, s'entendirent avec les musulmans qu'ils introduisirent dans la ville. Les Normands se retirèrent dans un quartier où ils furent bloqués et privés de toute communication avec le dehors. La comtesse, avec quelques femmes, était obligée de préparer la nourriture des soldats ; tous les valets avaient pris les armes. Les vivres s'épuisèrent vite et la famine se joignit à une misère telle que Roger et sa femme n'avaient qu'un seul manteau qu'ils portaient l'un après l’autre
pour paraitre en public.
Ce n’est pas l’audace qui manquait à Roger et il allait au-devant de l'ennemi. Dans une sortie, il est reconnu et alors tous les traits sont à la fois dirigés sur lui. Il est renversé à terre par son cheval qui tombe mortellement frappé. Il parvient à tirer son épée du fourreau, il se redresse et charge les ennemis qui l'entourent avec une telle vigueur qu'il les met en fuite.
Il ôte la selle de son cheval, la met sur ses épaules et rentre avec les siens dans son quartier.
L'hiver était très rude. Les musulmans mal campés se livrèrent à la boisson pour se réchauffer, le vin de Sicile est fort et ils n'étaient pas habitués à boire du vin que Mahomet interdit; aussi la nuit, après le moindre excès les Sarrasins étaient-ils plongés dans un sommeil pro-
fond. Roger choisit une nuit obscure pour organiser contre eux une attaque sérieuse avec toutes les forces qu'il put réunir. Il les surprend, à l’improviste, fond sur eux avec tant de force, les entoure par des manœuvres si bien réussies, qu’il en fait un horrible carnage et finit par les mettre en fuite. Il trouve dans le camp déserté par les Sarrasins un butin considérable, surtout une ample provision de vin. Tous les chrétiens qui avaient comploté contre lui avec les musulmans et qu'il put saisir furent pendus sans pitié.
Roger alla aussitôt après sa délivrance chercher des chevaux en Calabre, et à son retour, dès que les chevaux furent reposés, il les mena au combat.
Judith était digne de son mari par son courage; lorsqu'il s'absentait de Traïna, c'est elle qui le remplacait; elle faisait elle-mème les rondes, causait avec les soldats, et leur rappelait les dangers qu'ils avaient courus ensemble.
Roger, comme tous les Normands, était habile dans les stratagèmes de guerre. Son neveu Sarlon attaque un jour l’ennemi; puis, il a l’air d’être mis en déroute et en fuyant il l’attire versun lieu où Roger en embuscade
l'attend avec des troupes considérables qui font un grand carnage et remportent un riche butin.
Les musulmans avaient perdu beaucoup d'hommes. mais ils reçurent des renforts d'Afrique, et une grande bataille fut livrée. Roger ne négligeait rien pour im-
pressionner ses soldats rt leur faire croire à une victoire certaine par une intervention divine. Au moment d'en venir au mains, il harangua son armée, et rappela les miracles de Dieu en faveur de ceux qui combattaient
les infi prits d yeux, vètu d d'une et dans Georg Dans saire 4 admir duc de de mai terrifié donnè Le | pape; Saint-
Saint-| Guis mun à En 10( truisir habita Cette t autre, en cl transp eut li peuple La tait sc
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les infidèles. Au moment où ses paroles frappaientles esprits de ses soldats, un spectacle imprévu frappa leurs yeux, on vit paraitre et disparaitre un beau cavalier vètu de blanc, couvert d’une cuirasse étincelante, armé d'une lance sur le guidon de laquelle la croi: brillait… et dans tous les rangs on n'entend qu'un cri: C’est saint Georges qui vient combattre avec nous!
Dans ce temps où la vigueur du bras était si nécessaire au guerrier, la force herculéenne de Roger était admirée comme un prodige. Dans un combat contre le duc de Palerme, il coupe le duc en deux malgré sa cotte de mailles qu’on croyait impénétrable. Les soldats du due, terrifiés par la vigueur surhumaine de Roger, lui abandonnèrent la victoire.
Le butin était considérable : Roger fit une part pour le pape; il lui envoya en présent quatre chameaux. Le Saint-Père lui envoya sa bénédiction et le guidon de Saint-Pierre. |
Guiscard amena des renforts à Roger, et, d’un commun accord, ils poursuivirent la conquête de la Sicile. En 106%, les deux frères s'emparèrent de Bergame, détruisirent la ville de fond en comble, et transportèrent les habitants en Calabre pour repeupler la ville de Scribla. Cette translation d'une population entière d’un pays à un autre, ce système de changer les mœurs d’une ville en en changeant les habitants convenait à Guiscard, Il transporta à Nicotera les habitants de Policastro, et il eut l'intention sérieuse de détruire tous les Romains pour peupler Rome de Français.
La ville de Bari, violant ses serments de fidélité, s’était soustraite au pouvoir de Guiscard qui vint en faire
le siège. La place, très fortifiée, était entourée par la mer oO Ï , ,
de trois côtés et bien défendue du côté où elle touchait à la terre. Guiscard fit arriver de Calabre une flottille dont les bâtiments reliés par des chaines de fer empèchaient les convois faits pour ravitailler la ville. Du côté de la terre, les Normands érigèrent une haute tour qui
dominait les remparts et leur permettait de tirer sur les assiégés pendant que des béliers et des machines de guerre ébranlaient les murailles.
Sébastophore commandait les Grecs qui soutenaient le siège, et Guiscard lui inspirait une grande terreur, Effrayé de l'audace et de l'habileté de ce héros redoutable, il résolut de s’en défaire par le fer ou le poison et de recourir à l'assassinat. L'assassin qu'il choisit parvient à s’'approcherfurtivement de Guiscard désarmé, il le vise, il tire sur lui, mais par un hasard providentiel, le héros normand, au moment où le dard fut lancé, fit un mouvement de tète pour cracher et le trait n’atteignit que les vètements.
Le siège traina en longueur. « Durant quatre ans que dura le siège de Bari, dit M. Weiss, Guiscard :! logé sous les murs, dans une mauvaise baraque formée de branchages secs et couverte de paille, exposé comme un soldat aux rigueurs de l'hiver et aux traits des ennemis. »
Le siège se prolongeait si longtemps que Roger, en 1070, interrompit son expédition de Sicile pour aller en aide à son frère. Il venait de remporter une victoire sur l'émir Mikhaël qui l’avait attaqué, et fut mis en fuite. C'est dans les bagages des vaincus qu’on trouva des pigeons voyageurs dont les musulmans faisaient déjà
usagé nota Go:
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usage et dont ils se servirent du temps des croisades, notamment au siège d’Antioche.
Gosselin, transfuge normand, était devenu duc de Corinthe et avait réuni à Durazzo une flotte de vingt bâtiments pour venir au secours de Bari.
Roger fit équiper une flotte par les Pisans, et partit pour aller rejoindre Guiscard. Ilavait pris les devants et croisé longtemps avant de voir paraitrela flotte ennemie. Dès qu'il l'aperçut, il donna l'ordre à son escadre tout entière de viser le même point, et de se porter vers le vaisseau anriral facile à reconnaitre par le double fanal qui brillait au haut du mât.
Cette manœuvre réussit; Gosselin fut obligé de se rendre et de ramener à Durazzo ses vaisseaux désemparés. Enfin le 15 avril 1070, les Normands entraient à Bari qu'ils avaient forcé de capituler. Gosselin fut condamné à l’emprisonnement à perpétuité. |
La ville fut obligée de fournir des subsides en hommes et en argent aux deux frères qui réunissaient leurs forces pour s'emparer de la capitale de la Sicile. Le siège de Palerme commença au mois d'août 1071 ; Guiscard avait amené à son frère une flotte de cinquante-huit voiles. Les assiégés cherchèrent d’abord à détruire la flotte ennemie dans un combat naval, mais les Normands, aussi heureux sur mer que sur terre, après avoir triomphé des vaisseaux, prirent d'assaut la ville le 10 janvier 1072. Les musulmans qui l’habitaient obtinrent la liberté d'exercer leur culte.
Guiscard donna à Roger l'investiture de la Sicile et le titre de grand comte qu'il porta depuis lors et qui lui est resté.
Ces deux frères, dont l'un fit la conquète des provinces qui formèrent le royaume de Naples et dont l’autre s'empara de la Sicile, avaient toujours quelque révolte à réprimer, quelque trahison à punir.
Le comte de Trani s’insurgea contre Guiscard qui lui fit payer sa rébellion par la perte de sa capitale.
Roger, pour venger une trahison commise contre son neveu Sarlon, châtia sévèrement les musulmans.
L'empereur d'Orient, Michel, fils de Constantin, Ducas, demanda en mariage, pour son fils Constantin la fille de Guiscard. Il semblerait que le pauvre gentilhomme Robert de Hauteville devait être bien fier de cette alliance impériale ; il fit des difficultés parce que, selon la chronique d’Aimé, il avait le cœur souffrant que sa fille fut tant loing de lui. Après avoir longtemps fait attendre son consentement, il finit par le donner et fit conduire sa fille à Constantinople, où elle prit le nom d'Hélène.
La renommée du duc des Pouilles allait toujours grandissant et son alliance était recherchée par les plus illustres maisons. Sa troisième fille Mathilde, mariée à Béranser, comte de Barcelone et de Carcassonne, eut un fils qui fut l’aïeul de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, roi de France.
Gisulfe If, beau-frère de Guiscard, fut le dernier prince lombard de Salerne; il voulut se battre contre les Normands qui lui enlevèrent Amalfi et Salerne, le chassèrent de ses États, et l’obligèrent, en lui laissant mille besants et quelques cavaliers, à se retirer au couvent du Mont-Cassin.
Grégoire VIT eut pitié du prince déchu et lui accorda le gouvernement de la Campanie, ce qui déplut à
Robert ses en partie Bénév
Le F Richar près d Jourdo
cédant territoi à la mo
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Jucas, Ile de e Rolance roniil Lant
confille
>'raANillusérans qui saint
‘nier intre >, le sant
Robert. Celui-ci ne permettait pas qu'on prit intérèt à ses ennemis. Pour se venger du pape, il s'empara d’une partie des marches d’Ancône et alla attaquer Naples et Bénévent.
Le pape l'avait de nouveau excommunié ainsi que Richard, comte d’Aversa. Lorsque Richard se sentit près de mourir, ilse réconcilia avec le Saint-Père. Son fils Jourdon, devenu comte d’Aversa, promit au pape, moyennant la somme de 4,000 besants, de faire lever le siège de Bénévent.
Dans ce moment, Robert Guiscard,qui célébrait le mariage de sa fille Hérie avec Hugues d'Est, était en lutte contre des vassaux qui lui refusaient le don de noces qu'il exigeait. Il fit la paix avec le pape en Jui cédant la ville de Bénévent, et en gardant pour lui le territoire de cette principauté qui s'était éteinte en 1077 à la mort de Pandolfe VI.
Robert Guiscard, que les Amalfitains avaient reconnu pour leur duc, aidé par leur flotte, s'empara de Salerne et réunit à ses États cette dernière principauté des Lombards, qui étaient entrés en Italie cinq siècles auparavant. |
Robert, après avoir chassé les Grecs des Pouilles et de la Calabre, les Lombards de Salerne et de Bénévent, était devenu chef d’un grand État.
Son ambition n'était pas satisfaite; il aspira encore à de plus hautes destinées.
Guiscard et son fils Bohémond. — Expédition contre Alexis, empereur de Constantinople, — Alexis battu et en fuite. — Prise de Durazzo. — Guiscard revient en Italie pour battre l’empereur d'Allemagne. — Ilincendie Rome dont il veul changer la population. — Protecteur du pape. — Retour en Grèce. — Flotte chavirée par la force des bras. — Mort de Guiscard, — Légende sur sa mort, — Son cercueil fait naufrage, — Ses successeurs et ceux de Roger, roi de Sicile.
En 1080, Robert avait chassé pour toujours les Grecs
d'Italie; Roger, conquérant de la Sicile, gouvernait en.
paix ce fief dépendant du duché de son frère.
L'heure du repos semblait avoir sonné pour Guiscard, si le repos eût jamais pu convenir à sa passion pour les aventures les plus périlleuses et les plus extraordinaires.
Sa fille Hélène avait épousé Constantin, fils aîné de Michel VII, empereurd’Orient. Dans une de ces révolutions si fréquentes dans le Bas-Empire, Nicéphore Botoniate se fit proclamer empereur, enferma Michel dans un couvent, Hélène dans une prison, et fit mutiler Constantin.
Un moine, échappé de son couvent, et se disant l’empereur Michel, vint un jour trouver Guiscard à Salerne, lui raconta les événements de Constantinople et l’excita àtirer vengeance de Nicéphore, bourreau de leurs enfants et usurpateur du trône.
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Il n'y avait pas de lointaine et audacieuse entreprise qui püt effrayer Guiscard, et la couronne de l'empire d'Orient n’était pas au-dessus de son ambition.
L'idée de venger sa fille plaisait aussi à son âme vindicative, et il écoutait Michel sans chercher à s'assurer
de son identité. Il commença par mettre le pape dans ses
intérêts, et envoya à Constantinople un ambassadeur nommé Raoul Peau-de-Loup, chargé d'exiger de Nicéphore une réparation, et, en cas de refus, de lui déclarer la guerre. Il lui remit aussi une lettre pour Alexis, qui avait le commandement des armées de l'empire.
L'ambassadeur, à son retour, raconta qu’Alexis avait détrôné Nicéphore, fait sortir Hélène de prison et rendu à Constantin la dignité impériale; il concluait qu'il n’y avait plus d'affront à venger et déconseillait une guerre périlleuse et lointaine.
Ces conseils étaient sages, mais Guiscard avait fait de trop beaux rêves d’ambition au fond de son âme pour y renoncer; il persista dans son projet de détrôner Alexis pour prendre sa place.
Il rassembla une flotte de cent soixante navires et une armée composée de trente mille hommes, selon les auteurs grecs; de quinze mille seulement, selon les auteurs italiens et normands.
Robert emmena avec lui sa femme Sykelgayte et le célèbre Bohémond, fils ainé de son premier mariage. Il laissa son second fils Roger chargé de garder les provinces d'Italie.
Bohémond, aussi brave que son père (on ne pouvait l'être davantage), acquit encore plus de renommée. Il mérita et obtint le titre de grand capitaine. Donnons ici,
par anticipation, le portrait que fit de lui plus tard Anne
« . . de ment de Comnène, fille de l'empereur Alexis, que Guiscard et
etles Rol rendre
Bohémond eurent plusieurs fois à combattre.
« Sa présence éblouissait autant les yeux que sa réputation étonnait l'esprit. Sa stature surpassait d’une
| a Prés qui lt coudée celle des hommes les plus grands. Sa taille était
2 je sauver mince, sa poitrine large, ses bras nerveux. Il rappelait a : , : , outes ces statues qui rassemblent en un mème sujet des beautés j EL : Re cendr que la nature réunit rarement. Ses cheveux étaient blonds L' ° , , 4 4 e et courts, son visage agréablement coloré. Ses yeux pa- l Ne ve € ; eligea raissaient animés par la fierté et la vengeance. Si la “a k ; les plu hauteur de son corps et l'assurance de ses regards de à impéri avaient quelque chose de farouche et de terrible, sa dal : sanda bonne mine avait aussi quelque chose de doux et de ne outes charmant. »
: : S de tou Ce portrait, tracé par une main de femme, donne une Veni enise
idée de l’homme dont nous allons raconter les exploits Re x ; À à l'évé étonnants. Ce nom fameux de Bohémond, qui figure
parmi les plus illustres des Croisades, n'était pas le vrai rs nom du fils de Guiscard qui s'appelait Marc. Le surnom, on consacré par l’histoire, provient d’un conte du géant LnAte Bohémond qui plaisait fort à Robert. de .
Lorsque tout fut prèt pour le départ de la grande Len expédition, Bohémond, commandant l'avant-garde, par- ne L tit avec quinze vaisseaux en explorateur. Près de Cor- ps | fou, il apercut tant de troupes dans l'ile qu'il crut pru- a
dent de rétrograder pour avertir son père de ce qu'il Lise: R : A ee se diss avait vu. Il revint bientôt avec Guiscard et des forces
Véniti suffisantes pour s'emparer de Corfou qui se rendit le an : domm:
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ment de l'armée. Le premier se mit en route par mer et le second par voie de terre.
Robert se dirigea vers Durazzo, dont il voulait se rendre maitre; mais assailli par une violente tempète, qui lui causa de grands dommages, il eut peine à se sauver lui-mëéme dans une barque qui faisait eau de toutes parts. Les vivres étaient avariés et il fallait descendre'à terre pour s'en procurer d'autres.
L'empereur Alexis redoutait les Normands, et ne négligeait rien porr conjurer le danger. Il prodiguait les les plus délicates ‘ttentions à Hélène installée au palais impérial; et Constantin, la couronne sur la tête, les sandales de pourpre aux pieds, l’accompagnait dans toutes les grandes cérémonies. Alexis chercha des alliés de tous côtés. Il s'adressa au pape, à la république de Venise, à l’empereur d'Allemagne, au duc de Lombardie, à l'évèque de Corfou, enfin aux Turcs qui mirent des troupes à sa solde.
Les Normands assiégèrent Durazzo. Paléologue défendit la place avec une rare habileté et un indomptable courage. Il combattit l'effet des machines de guerre avec des machines contraires et réussit à obtenir l'assistance d'une flotte vénitienne en faisant accorder des privilèges dans l'empire à la république de Venise.
Des difficultés très grandes se dressèrent devant Robert, dont l'audace grandissait avec le danger. Il ne pouvait se dissimuler la supériorité de la tactique maritime des Vénitiens, et de leurs vaisseaux sur sa flotte fort endommagée par des tempêtes. Il fit échouer ses navires sur les rives du fleuve Glykis.
Paléologue, qui commandait toute la flotte impériale,
croisait au large et interceptait les convois envoyés d'Italie aux Normands.
La position de Guiscard devint très critique. Il eut à lutter contre la famine qui fit de grands ravages dans son armée. Il lui fallut toute son énergie pour échapper au découragement, et toute son habileté pour la reconstruction d’une flottille.
Paléologue ne manquait pas d'informer l'empereur de l'opiniâtreté de l'ennemi que rien ne pouvait abattre,
Alexis arriva enfin le 15 octobre 1081 au secours de Durazzo avec ses meilleurs capitaines et une armée de 60,000 hommes, composée de Grecs, de Turcs et d’Anglo-Saxons qui détestaient les Normands.
Guiscard craignait que ses compagnons d'armes, malgré toute leur bravoure, ne fussent effrayés d'avoir à combattre une armée six fois plus considérable que la sienne.
Il convoqua les chefs ct leur dit : « Nous ne pouvons nous sauver que par l'union et l'obéissance; je suis prèt à céder le commandement au plus habile. » Tous le prièrent de rester à leur tête et promirent de le suivre. Une grande bataille fut livrée le 18 octobre 1081.
Les Normands accablés par le nombre commencaient à plier. « Où fuyez-vous, s'écria Guiscard? l'ennemi est implacable; la mort est préférable à la servitude. »
A sa voix, les soldats reprennent le combat avec une nouvelle ardeur. L'empereur vit tomber à ses côtés ses meilleurs guerriers. Pendant qu'il se battait avec courage, trois Normands fondent sur lui, font tomber son casque d’un coup de lance, le blessent à la tête, l'obligent à fuir et le poursuivent.
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Alexis renverse un cavalier qui allait l'atteindre: et, grâce à un bond prodigieux de son cheval, franchit un abime et se trouve sur un rocher inaccessible, à l'abri des ennemis. L'auguste fugitif seul, blessé, erra deux jours et deux nuits à travers les monts sauvages qui dominent le bassin de Tcherna et parvint enfin à rejoindre les débris de son armée.
Guiscard ne négligeait aucun moyen de se rendre maître de Durazzo. Il se mit secrètement en rapport avec un Vénitien très influent nommé Domenico qui se trouvait dans la ville assiégée, et finit par conclure un traité avec lui. Il lui offrit une somme considérable d’argent et la main de sa nièce, fille de Guillaume, comte de Principato; Domenico de son côté promit de livrer la place. Il fit jeter des cordes aux Normands qui escaladèrent les remparts, et trouvèrent les portes ouvertes. Malgré cette trahison, les assiégés luttèrent pendant trois jours et ne 5e rendirent qu'après une honorable capitulation.
Au moment où le duc des Pouilles et de la Calabre approchaït de Thessalonique etrépandait partoutuneterreur qui s'étendait jusqu'à Constantinople, de mauvaises nouvelles lui arrivèrent d'Italie. Henri III, empereur d’Allemagne, avait bloqué le pape Grégoire VII dans le chàteau Saint-Ange et menacait d’envahir les États de Guiscard. Celui-ci comj it que sa présence pouvait seule éloigner les dangers qui le menacçaient. Laïssant à son fils Bohémond le commandement de son armée et la continuation de la guerre contre l'empereur d'Orient, il partit sur une barque avec quelques chevaliers et débarqua à Otrante.
Le duc des Pouilles avait eu raison de se presser pour
venir à temps au secours de son fils Roger. Le comte d'Aversa lui avait fait défection; les villes de Bari, d'Ascoli, de Trani et de Cannes s'étaient révoltées,
Guiscard appela aussitôt à son aide Roger le grand comte de Sicile.
Les deux frères, après avoir chassé du pays les troupes allemandes, n’oublièrent pas de se venger du comte d’Aversa qui les avait abandonnés pour marcher d'accord avec l'Empereur.
Lorsque Guiscard eut réglé ses affaires, il se rendit à Rome où il n'entra pas sans difficultés. Il délivra le pape et le conduisit triomphalement dans son palais de Saint- Jean de Latran.
fout semblait terminé à Rome, et les Normands en voyant l’apaisement des esprits, jouissaient de leur victoire sur les ennemis du Saint-Siège. Trois jours s'étaient écoulés dans un calme profond, lorsque tout à coup on entendit dans la ville un grand bruit et des clameurs venant de tous côtés. C'était un complot qui éclatait contre les Normands. Le peuple armé les attaque par surprise et veut les exterminer tous. Roger, fils de Guiscard, arrive au secours de son père avec ses meilleurs cavaliers. Le duc des Pouilles, en calculant les proportions considérables qu'avait prises l'insurrection populaire, comprit que les forces qu'il avait près de lui étaient insuffisantes et qu’il fallait employer les moyens les plus énergiques pour échapper aux dangers dont il était entouré. Furieux contre les Romains perfides, il met le feu à leurs maisons; etun vent impétueux secondant l’activité des flammes, l'incendie gagne rapidement une
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partie de la ville. Les Romains laissent les armes pour sauver leurs foyers, etles Normands, à qui l'ordre est donné de ne rien épargner, pillent tout, massacrent les hommes et n2 respectent pas même les femmes des plus nobles seigneurs. Guiscard campe autour de Saint- Jean de Latran et triomphe de l'émeute.
Au milieu des terreurs de l'incendie immense qui dévore la ville inondée de sang, et pour arrèter des actes de brutalité inouïe, les Romains demandent grâce à Guiscard qui répond : « Rome n'est qu'un antre de serpents, un repaire de brigands; il faut que toute la population périsse; et lorsque le dernier Romain sera exterminé, je repeuplerai la ville avec des hommes pris au-delà des Alpes. »
Le Pape, non sans peine, parvint à calmer la colère du duc qui ne pardonnait pas aux traitres la perfidie dont il avait failli être victime. La paix fut signée et jurée. Le Pape, qui ne se fiait guère aux Romains, crut prudent pour laisser aux esprits le temps de s'apaiser, de fixer momentanément sa résidence dans les États de Guiscard et le suivit à Salerne.
Le terrible Normand n'était pas seulement un des plus hardis capitaines que puisse citer l’histoire, c'était encore un habile administrateur et le protecteur des sciences et des lettres. On lui attribue l'honneur d’être un des fondateurs de l’école de Salerne. C’est dans cette ville qu'il fut fort étonné de retrouver Bohémond, son fils, qui lui raconta les événements accomplis en Grèce dans son absence et lui fit comp. ndre la nécessité d’un prompt retour.
Bohémond, après le départ de son père, avait continué
sa marche dans l'Épire, réduit plusieurs villes et établi le centre de ses opérations sur les plateaux élevés de Janina qu'il avait fortifiés.
En 1083, Alexis, quittant de nouveau Constantinople, se rendit à Salonique; une bataille, livrée à Janina, fut très sanglante.
L'empereur joignait à un vrai courage mille inventions pour dérouter les plans de l'ennemi et arrèter l’impétuosité de ses charges de cavalerie. Ainsi il imagina de lancer à travers les chevaux des chariots conduits par des hommes fortement cuirassés et armés de grandes lances. Bohémond, changeant aussitôt son ordre de bataille, attaqua si vivement les Grecs qu'il les mit en déroute. Alexis, abandonné des siens, fut de nouvex. obligé de chercher son salut dans la fuite et de se réfugier dens les hautes montagnes. Dès qu'il eut rassemblé une nouvelle armée, il livra encore bataille. Toujours effrayé du terrible élan de la cavalerie des Normands, il avait fait parsemer le champ du combat de pointes aiguës placées de manière à blesser les pieds des chevaux. Rohémond sut éviter le piège et battit si complètement l'ennemi, que l'empereur retourna à Constantinople, laissant Bohémond maitre de la Grèce septentrionale.
Après avoir vaineu l’armée des Grecs, Bohémond rencontra de grandes difficultés dans sa propre armée. Le comte de Pontoise et deux autres chefs, Guillaume et Renaud , s'étaient vendus à l'empereur et conspiraient contre leurs amis.
La trahison fut découverte; Pontoise s’'échappa ; Guillaume et Renaud voulurent prouver leur innocence par le combat judiciaire. L'épreuve fut favorable à l’un ct
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défavorable à l'autre, mais tous deux, plus tôt ou plus tard, eurent les yeux crevés.
Bohémond, toujours vainqueur, vint mettre le siège devant Larisse, l'antique patrie d'Achille, la capitale de la Thessalie. Léon Kephalas, qui commandait la place, envoya aussitôt un messager à la cour de Constantinople pour réclamer des secours.
Le siège se prolongeait et durait depuis cinq mois, lorsque Alexis, entreprenaut une troisième campagne contre les Normands, arriva, en 108%, sur les lieux avec son armée renforcée par 7,000 Turcs.
L'empereur, usant toujours de ruse, voulut faire périr dans une embuscade qu'il avait préparée avec art, le terrible Bohémond invincible sur le champ de bataille.
Alexis, dans un lieu propre pour une embuscade, se cacha avec l'élite de ses soldats qu'on avait fait agenouiller ou coucher à terre.
Puis, deux généraux, précédés de tous les insignes qui annonçaient la présence de l'empereur d'Orient. attaquent les Normands. En voyant briller aux rayons du soleil couchant les clous d'argent des lances et le brillant harnais des chevaux caparaçconnés de pourpre des cavaliers de la garde, Bohémond ne doute pas que les troupes ne soient commandées par l'Empereur, et dans son vif désir de s'emparer de sa personne, il s'élance avec ardeur sur les ennemis qui, faisant semblant de ne pouvoir soutenir un tel choc, se débandent et attirent les Normands du côté de l’embuscade.
Alors parait Alexis, ses soldats se redressent, les fuyards font volte-face; l'empereur d'un côté et le chef des
archers d'un autre cherchent à cerner les Normands et Les attaquent de toutes parts.
Le comte Briant, connétable de Guiscard, se trouvait bloqué et fit prévenir aussitôt Bohémond, qui, croyant le combat terminé, raillait les Grecs de se laisser battre si facilement , et se rafraichissait en mangeant des raisins.
L'intrépide Normand a bien vite repris ses armes, rappelé ses soldats, et il arrive au galop sur le champ du combat. L'embuscade avait eu lieu et la lutte se pour. suivait dans le fond d’une vallée. Bohémond gravit les hauteurs voisines, et l'empereur à son tour, malgré tout son courage, se voyant assailli de deux côtés, fut obligé de battre en retraite.
Les Normands trouvèrent leur camp pillé, et promptement ils en établirent un autre dans une meilleure position. Les Grecs, le lendemain, livraient un nouveau combat et subissaient un nouvel échec.
Alexis, découragé de l'insuccès de ses ruses et de l'impuissance de ses héroïques efforts en combattant luimême, se retira à Salonique et entama des négociations avec les terribles étrangers qui envahissaient l'empire.
C'est alors que Bohémond partit pour aller trouver son père en Italie. Voici ce qui l'inquiétait surtout : Les Grecs, par des émissaires secrets et de perfides manœuvres, travaillaient à exciter des mécontentements dans sa propre armée et à séduire les chefs qui se plaignaient que depuis quatre ans la solde n'était pas payée. Pour arrêter les révoltes qui commencaient à éclater, et faire droit aux justes plaintes, il fallait de l'argent, et c'est pour s’en procurer que Bohémond s'était empressé de recourir à son père.
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Guiscard ne se décourageait jamais. À son retour, il avait trouvé ses finances en mauvais état. Son fils naturel, Jourdan, à qui il avait confié un commandement, avait tenté un coup de main pour enlever le trésor que son père avait laissé à Traïna. Son complot fut découvert. Douze de ses complices furent punis par la perte des yeux, et Jourdan aurait subi le mème supplice, si son père ne lui eût fait grâce.
Guiscard aurait voulu emmener avec lui son frère Roger, qui aimait les guerres lointaines, mais le grandcomte fut retenu par les affaires de Sicile.
Robert Guiscard avait rassemblé une bonne armée et se hâta de repartir, accompagné de sa femme Sykelgayte et de trois de ses fils, Bohémond, Roger et Guy.
En quittant momentanément la Grèce, Bohémond avait laissé le commandement de la ville de Cartoria à Briant; il arriva trop tard pour la sauver.
Cette place paraissait imprenable du côté de la mer, et Briant ne s’occupait de la mettre en état de défense que du côté de la terre. Pendant que les Grecs sonnaient l'assaut et semblaient tous réunis du côté de la terre, une armée d’Alexis bien conduite, profitant des ténèbres de la nuit, venait du côté de la mer attaquer Cartoria qui fut obligée de capituler. |
Au moment où l’empereur se réjouissait de ce succès, Robert et son armée parurent sur les côtes de l'Épire et cent vingt vaisseaux jetèrent l'ancre devant Buthrinte.
Guiscard brülait de signaler son retour par un brillant acte de bravoure; il ne fut pas heureux. Il alla au devant de la flotte ennemie, l’attaqua vigoureuse-
ment, mais, trop pressé de courir à l'abordage, il éprouva un premier échec qui fut suivi d'un second dans un nouvel engagement qui eut lieu trois jours plus tard.
Les Grecs et les Vénitiens se hâtèrent de faire parvenir à l'empereur par des bâtiments de marche supérieure la nouvelle de la double victoire.
Robert Guiscard avait su se ménager des intelligences dans la place et savait ce qui s’y passait par un transfuge vénitien nommé Cantarino. Il se prépara à prendre sa revanche dans un troisième combat naval. Il divisa ses forces en quatre escadrilles ; l’une était commandée par lui-même et les trois autres par ses fils Bohémond, Roger et Guy.
Guiscard avait remarqué que les vaisseaux ennemis, en restant trop longtemps sur mer sans renouveler leurs
provisions, avaient perdu une grande partie de leur lest et se tenaient haut sur l’eau, ce qui les rendait moins
faciles à diriger; il se rapprocha de ces vaisseaux, et à l’aide de manœuvres de quelques hommes d’une vigueur extraordinaire, il parvint à soulever les navires devenus trop légers faute de lest et à les faire chavirer.
Les Grecs perdirent 13,000 hommes; les Normands prirent 7 galères et 2,500 prisonniers.
Guiscard résolut de passer l'hiver sur les rives de Cassiopée à l'embouchure du Glykys.
Les vaincus étaient furieux de leur défaite : les Grecs exhalaient leur colère en aceusant les Normands d’atrocités inouïes; les Vénitiens déposaient leur doge et envoyaient une nouvelle flotte à Buthrinte.
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Les vainqueurs, après avoir surmonté tant de rudes obstacles, n’en voyaient plus de capables d’arrèter leur marche vers Constantinople.
Mais deux événements, au-dessus de tous les calculs humains, survinrent tout à coup et brisèrent les plans les mieux concus. Bohémond, atteint d’une maladie soudaine et mystérieuse, dut partir pour aller soigner sa santé en Italie.
La mort du pape, à Salerne, rappela Guiscard dans ses États. IL comptait ne faire qu’une courte absence ; il ne devait plus revenir. En débarquant à Céphalonie, il fut saisi par une fièvre violente; une inflammation d'entrailles, qui lui causait d’intolérables souffrances résista à tous les remèdes et son mal prit un caractère alarmant. Très impressionné par l'apparition d’une éclipse qu'il regarda comme un signe de sa fin prochaine, il réunit autour de son lit de mort ses proches, ses amis parmi lesquels nous citerons : Eudes Bon Marquer, fils de Tancrède le héros des Croisades, Robert, comte de Loritello, et Geffroi, comte de Conversano; il leur fit ses adieux et expira à l’âge de soixante ans, parès une maladie de six jours, le 17 juillet 1083.
Cette mort si prompte d'un homme si robuste, et les atroces douleurs de l’agonie, ont donné lieu à des interprétations diverses.
Voici ce que raconte une chronique anglo-normande, qui a été, il est vrai, contredite. Sykelgayte avait une haine de marâtre contre Bohémond, fils aîné d'un premier lit, dont la gloire l’offusquait et qui pouvait passer avant ses enfants.
Guiscard reçut un jour une lettre de Bohémond qui
lui annonçait qu’il mourait empoisonné par Sykelgayte, Aussitôt, il appelle sa femme, et, lui montrant sur une table le livre des Évang.les et un poignard, il lui dit : « Je jure devant Dieu et sur les saints Évangiles que si mon fils Bohémond ne guérit pas, je te plongerai ce poignard dans le cœur. »
Sykelgayte, voyant son crime découvert, fit de suite donner l’ordre de sauver Bohémond avec un contrepoison qu'elle indiqua.
La pensée que cet ordre pouvait ne pas arriver à temps, la glaça d’effroi, car elle savait que son terrible époux accomplirait sa menace. Alors, pour être plus sûre de ne pas être tuée par lui, elle préféra le tuer en lui faisant prendre du poison.
Après la mort de Guiscard, son corps fut salé, selon la coutume des Normands et transporté dans un bâtiment qui mit aussitôt à la voile.
Ce bâtiment fit naufrage; le cercueil ne fut pas sans peine retiré de la mer, et comme l'eau avait pénétré dans la bière, il fallut se hâter d’embaumer le corps pour qu'il püt supporter le voyage. Le tombeau du duc fut placé au monastère de Venosa à côté de ceux de sa mère Frasende, et de ses trois frères Guillaume Bras-de-fer, Drogon et Humphroy.
Nous n'avons pas à insister sur la merveilleuse bravoure et le vrai génie de Guiscard qui venait, peu de temps avant sa mort, de triompher de l’empereur d'Orient et de l’empereur d'Occident.
L'armée qu’il conduisait à Constantinople aurait pu le placer sur le trône d’Alexis, mais, privée de son chef qui était l’âme de cette armée, elle disparut .vec lui.
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A la nouvelle de la mort de leur général, les plus braves guerriers se dispersèrent et désertèrent la Grèce pour aller, les uns d’un côté, les autres de l’autre,
chercher aventure ailleurs ou rentrer dans leur patrie.
Les successeurs des fils de Tancrède de Hauteville eurent de belles destinées, mais en racontant leur histoire, ce ne serait plus celle des Normands, objet unique de cet ouvrage. Les descendants des vikings, transplantés dans le midi, finirent par perdre entièrement la physionomie des vikings septentrionaux en prenant l'armure de chevalier des croisades ou la couronne de roi.
La puissance que Robert avait acquise en Italie avec son épée ne périt pas avec lui et passa à sa famille. Elle fut d’abord disputée par ses deux fils Bohémond et Roger. Bohémond avait pour lui le droit d’ainesse, une illustration incontestable conquise dans de glorieuses expéditions, une évidente supériorité de génie et de courage sur son frère.
Si Roger avait moins de titres que son frère à l’héritage paternel, 1l avait pour lui sa mère, Sykelgayte, puissante comme fille de Gaimar, et redoutable par son habileté. Elle avait su d'avance préparer les esprits, gagner les hommes influents et attirer à la cause de son fils la foule des courtisans.
Elle arriva en Italie avant la nouvelle de la mort de Guiscard et se hâta de mettre son fils en possession du pouvoir.
Bohémond n'était pas homme à se laisser dépouiller de ses droits sans essayer de les revendiquer, il eut recours à son épée, mais l'épée d’un héros est moins puis-
sante que les intrigues d'une femme, La guerre dura trois ans entre les deux frères que le grand-comte de Sicile, leur oncle, parvint enfin à réconcilier. Le duché des Pouilles et de la Calabre resta à Roger qui dut céder à Bohémond la principauté de Tarente, Gallipoli, Otrante et la Citta d’Oria.
L'année suivante, Roger rendit hommage au Pape pour son duché, et recut le gonfalon de l'Église.
Son règne fut très obscur et celui de Guillaume son fils, qui lui succéda en 1111, ne fut pas plus brillant. A la mort de Guillaume, qui décéda en 1127 san: 'aisser de postérité, Roger IT, fils du grand comte de Sici, recueillit toutes les possessions conquises en Italie par les fils de Tancrède de Hauteville. Dès la mort de Guiscard, le grand-comte s'était affranchi de tout lien de vasselage envers le duc des Pouilles.
Les hautes alliances contractées par Roger avec les plus grandes maisons prouvaient la haute considération qu'il avait acquise et lui donnaient une grande influence en Europe. Ilavait marié ses filles au roi de Hongrie, fils de l'empereur Henri IV, aux comtes de Provence et de Bourgogne. Il mourut en 1101 laissant de son troisième mariage avec Adélaïde, nièce du marquis de Montferrat, deux fils mineurs, Simon et Roger. Leur mère, chargée de la tutelle et de la régence pendant la minorité de ses enfants, avait un orgueil et une avarice qui excitèrent de tels mécontentements, qu'elle dut faire venir près
d'elle son gendre, Robert de Bourgogne, qu'elle associa à la tutelle dont le fardeau était devenu trop lourd
pour elle.
Un de ses fils, Simon, mourut en 1113 et la mème an-
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née, Adélaïde se maria en secondes noces avec Baudouin, roi de Jérusalem.
Sa fortune, consistant en argent, en chevaux et en munitions de guerre, avait grossi pendant la régence et était devenue considérable, Baudouin dissipa promptement cette immense dot et répudia, dès qu’elle fut ruinée, Adélaïde, qui se retira en Sicile où elle mourut en 1118.
A la mort de Guillaume, en 1127, la succession du duc des Pouilles fut fort convoitée et disputée.
Bohémond, descendant direct de Guiscard, avait plus de droits à son héritage que les descendants de son frère, mais de graves difficultés surgirent. Le pape Honorius II voulait réunir au Saint-Siège l’Apulie et la Campanie. Roger passa un traité secret avec le souverain pontife et lui prèta l’aide de son épée pour soumettre à son obéissance les villes révoltées. En 1130, Anaclet Il reconnut Roger Il roi de Sicile et le couronnement eut lieu à Palerme.
La mort de Bohémond, dernier rejeton de la branche de Robert Guiscard rendit Roger chef incontesté de la famille normande de Hauteville en Italie et en Sicile.
l'était digne d’en continuer l'éclat par son indomptable bravoure et par sa vie aventureuse qui conservait quelque teinte de celle des vikings.
Il se rendit maitre d'Amalfi et de Naples. Au moment, où 11 croyait sa puissance bien assurée en Italie, elle s’écroula tout à coup, et l'empereur s’empara de toutes ses possessions sur le continent. Roger parvint à les reconquérir aussi rapidement qu'il les avait perdues. Tantôt en guerre avec le Saint-Siège, tantôt réconcilié avec le Saint-Père, il obtint encore la confirmation de son titre de roi de Sicile. Habile, audacieux, vindicatif, il
laid. di
inspirait la terreur à ses ennemis par sa redoutable épée, et par la cruauté avec laquelle il exerçait ses vengeances. Naples et tous les anciens États de Guiscard se soumirent à lui.
Roger mit douze ans à affermir son autorité dans l'Italie méridionale et quand il ne trouva plus près de lui l'occasion de tirer l'épée, plutôt que de la laisser dans le fourreau, il allafaire au loin la guerre sur les rivages de l'Afrique et de la Grèce. Pour combattre les pirates qui avaient inquiété les côtes de Sicile, 1l alla saccager et
piller plusieurs villes : Corfou, Céphalonie, Corinthe, de Thèbes, Athènes, Négrepont. La vie de corsaire plaisait tivité au roi normand comme aux vikings. En pillant tout dans mn la Grèce, parmi le butin qu'apportèrent ses flottes se trou- de Bol vaient des paysans grecs qui lui servirent à introduire à Palerme la culture du mürier et des manufactures pour Rep filer et tisser la soie. Plusieurs villes d'Afrique furent mort forcées, par ses armes toujours victorieuses, de devenir Boh tributaires de sa couronne. pour | En 1149, un amiral de Roger, qui parcourait la mer mesur avec soixante galères, délivra le roi de France, Louis VII, simple fait prisonnier en revenant de la croisade. lui av Roger sut créer des forces maritimes si considérables partie que sa flotte finit par dominer sur la Méditerranée. Hip- droit | pone, aujourd'hui Bone, Tunis et plusieurs villes afri- Réc caines se soumirent en 1152 au roide Sicile. Deux ans après ardeut Roger mourut à l’âge de cinquante-huit ans le 26 février mais € 115%. Il était aussi doux pour ses amis que dur et cruel pour 2'es ceux qui l’offensaient. Il ne laissa qu'une fille nommée mond Constance qui porta l'héritage des Normands de Sicile sant |
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