‹ Les normands dans les deux mondes [microforme]Chapitre 35 sur 39 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

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Sa dévotion n'avait pu le corriger de son goût pour le

pillage. En allant combattre dans la guerre sainte, il ne voyageait pas en demandant l’aumône comme un pèlerin, il préférait ne devoir ses moyens d'existence qu'à son épée, comme un brigand., Partout où il passait, il donnait l'exemple aux soldats de se procurer des vivres en enlevant les grains et les bestiaux. « Ainsi, dit le Beau, par les premiers pillages, ils avancent en Paphlagonie où, rencontrant un château rempli de provisions, ils l’attaquent et le brülent avec les habitants (1). »

L'empereur Alexis, au moment où 1l adressait à Bohémon des protestations d'amitié, le faisait suivre par un général chargé de profiter de la première occasion favorable pour l’attaquer. Cette occasion parut arrivée au moment où l'armée des croisés fut obligée de se diviser pour traverser un fleuve. Tancrède fondit sur les Grecs avec une telle impétuosité qu'il en tua un grand nombre et amena beaucoup de prisonniers à Bohémond, qui fut assez maitre de lui-même pour ne pas céder au premier mouvement de terrible colère excitée par la perfidie d’Alexis.

Il cacha son ressentiment, et retarda sa vengeance qu'il aurait voulu rendre terrible. Son ambition, comme celle de son frère, eût été de détrôner Alexis, mais pour réussir, il lui eût fallu le concours de Godefroy de Bouillon, et Godefroy était décidé à ne poursuivre qu'un but, la délivrance du tombeau du Christ, sans se distraire de sa sainte mission pour faire des conquêtes dans son intérèt personnel ou dans l'intérêt des autres.

(1) Histoire du Bas-Empire, t. II, p. 240.

Bohémond avait déjà traversé la Macédoine et une partie de la Thrace, lorsqu'il reçut une invitation d’Alexis d'aller le voir, seul, sans armée, à Constantinople où il serait bien recu. Tenter l'assaut de cette ville eût paru moins périlleux à Bohémond que de s’exposer aux perfidies d’un ennemi caché. Pour vaincre sa répugnance à consentir à ce voyage, 1l ne fallut rien moins que l'intervention de Godefroy de Bouillon, qui vint le trouver accompagné de vingt chevaliers.

Godefroy était entouré de tant de respect et de considération, que Bohémond ne put s'empêcher de suivre ses conseils. Le duc de Bouillon lui donna sa parole qu'il serait bien traité et qu’il répondait d’Alexis.

Le prince de Tarente fut en effet recu par l’empereur avec les plus grands témoignages de haute estime et même d'amitié. Un appartement superbe lui avait été préparé, et lorsqu'il y entra, on servit à sa table les meilleures viandes qu'il fut possible de se procurer à Constantinople. Ce qui l’étonna, ce fut de trouver une provision d'animaux fraichement tués, afin que s’il avait quelque crainte de poisen,ilpüt faire apprèter sa nourriture par ses propres cuisiniers; c'est ce qu'il fit. N'est-ce pas étrange qu'Alexis fût allé au-devant de la pensée qu'il était capable d'attirer chez lui, pour l’empoisonner, un homme qu'il traitait d'ami?

L'empereur promit au prince de Tarente de lui accorder, après la conquête, un territoire de quinze journées de longueur et de huit en largeur en-decà d’Antioche et demanda au prince de Tarente de lui prèter foi et hommage. Son cousin Tancrède et Richard s’opposaient

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pas forcés d'en faire autant, ils quittèrent le palais, lorsque Godefroy fut parvenu à décider le prince de Tarente à céder au désir de l'empereur.

Bohémond passa ensuite le Bosphore; son armée était déjà réunie à celle des croisés commandés par Godefroy. C'est là que le fils de Robert de Hauteville rencontra Robert, duc de Normandie, et plusieurs chevaliersnormands.

Alexis s'était croisé, mais malgré ses belles promesses de dévouement à la cause de la chrétienté, des essaims de barbares Comans, Bulgares, Patzinaces, au service de l'empereur, commettaient des horreurs sur les croisés qu'ils pouvaient surprendre dans leur passage en Paphlagonie.

Alexis, qui avait promis de se joindre à l’armée des croisés, retardait de jour en jour l'exécution de ses promesses, sous prétexte de quelque affaire qui le retenait à Constantinople.

Bohémond et Alexis, qui avaient eu et qui devaient avoir encore des luttes violentes, eurent-ils jamais, entre deux transports de colère et de haine, quelque intervalle de véritable sympathie l’un pour l’autre? On pour- ‘ait le supposer d’après les apparences.

Bohémond était toujours bien recu à la cour, et lorsque les sroisés avaient à demander des convois de vivres ou à faire quelque réclamation, c’est le prince de Tarente qu'ils chargeaient de leur message pour l'empereur qui le comblait de présents et de prévenances. Alexis l'éblouit un jour en lui faisant admirer les trésors étalés dans une seule pièce de son palais. « Dieu! s’écria Bohémond, il y a là de quoi conquérir des royaumes.

— Ces trésors sont à vous, » dit Alexis.

Un Normand était toujours trop disposé à prendre, pour avoir le courage de refuser. Bohémond accepta tout et demanda davantage. Il sollicita le titre de grand domestique, c'est-à-dire de général en chef de l'empire, Alexis, qui s'était servi de cette dignité pour arriver au

trône, se garda bien de la donner à son rival, mais il la lui fit espérer pour des services futurs.

Les Turcs étaient maitres de Nicée, capitale de la Bithynie. Soliman, sultan de Nicée, avait fait fortifier cette place d’où il espérait, quand le moment serait venu, se jeter sur Constantinople.

De hautes montagnes défendaient les approches de là ville; des fossés profonds étaient approvisionnés d’eau par un lac qui communiquait avec la mer: soixantedix tours protégeaient une double enceinte d’épaisses murailles.

Les croisés commencèrent le siège de Nicée, le 15 mai 1097. Ils formaient une armée, composée, dit-on, de 100,000 cavaliers et de 600,000 fantassins, venus de dix-sept nations différentes, pour délivrer Jérusalem et la Terre Sainte du joug des musulmans,

La place fut énergiquement défendue.

Soliman était sorti de la ville, pour aller chercher des troupes au loin; à son retour il traverse les montagnes et fond sur les croisés à la tête de 10,000 cavaliers suivis &e près par 50,000 hommes.

Ce fut une terrible bataille, Les Tures déployèrent autant d'adresse que de courage. Tantôt ils attaquaient l'ennemi de loin avec leurs arcs en corne; tantôt de près avec leurs armes tranchantes; tantôt ils avaient l'air de fuir ef se retournaient tout à coup pour faire une

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charge terrible. Bohémond et Tancrède figurent avec Godefroy et son frère Baudouin en tête des guerriers qui assurèrert la victoire. Deux mille chrétiens et #,000 Sarrasins perdirent la vie dans le combat. Les croisés, imitant les usages barbares des Turcs, firent couper les tètes des morts, en lancèrent avec des machines de guerre une partie dans la ville, et envoyèrent l’autre partie dans des sacs à Constantinople comme un hommage rendu à l'empereur.

Les assiégeants tentèrent plusieurs assauts et se servirent de grosses machines de guerre. Les assiégés leur opposaient une vive défense; ils étaient approvisionnés par des convois venant par le lac Ascanius. Grande fut leur surprise un matin de voir le lac rempli de bateaux ennemis que les Grecs avaient fourni et que les croisés avaient fait apporter là par des chevaux et des hommes robustes. Des échecs nombreux, la prise de la femme et

des deux enfants de leur sultan avaient tellement découragé les Turcs que la reddition de la place était facile à prévoir.

Alexis, qui avait payé de sa personne, lérsque Bohémond et son père marchaient vers Constantinople, n’était pas pressé de se joindre aux croisés, mais il ne voulait point les mécontenter, et se tenait prèt à leur dérober le fruit de leurs conquêtes. Il avait envoyé dans l'armée de Godefroy des troupes commandées par un général nommé Tatice ou Tarin, qu'on représente comme un scélérat complice des infamies d'Alexis, qui l'avait chargé d'espionner toutes les actions des croisés et d’entraver toutes leurs démarches. |

Lorsque Godefroy et Bohémond comptaient se rendre

maitres de Nicée, grand fut leur étonnement de voir flotter l’'étendard de l’empereur sur la ville et d’apprendre qu'elle s'était rendue à Alexis. Bouémond dut être furieux surtout quand on défendit aux croisés d'entrer dans la ville plus de dix à la fois et de rien toucher des richesses qui leur avaient été promises.

Alexis, averti que la ville était disposée à se rendre, y avait envoyé des émissaires qui engagèrent les habitants à se soumettre à l'empereur pour échapper aux terribles vengeances des croisés, Les promesses qu'on leur fit les décidèrent, et Tatice fit secrètement un traité qui accordait aux assiégés le droit de sortir de-la ville, et la mise en liberté de la femme et des enfants du sultan.

Des auteurs disent que Godefroy avait demandé à Alexis de garder la ville pour que les croisés pussent poursuivre leur marche et atteindre plus vite leur but. Le siège avait duré sept semaines ou cinquante-deux jours (1).

Godefroy se dirigea vers la Syrie et la Palestine, sans trop se rendre compte des obstacles qu'il pourrait rencontrer dans des routes impraticables à travers les montagnes, les torrents, les terres incultes, les déserts brûlants et sans eau.

Les Turcs, que l'on croyait abattus par de sanglantes défaites, ne songeaient qu'à prendre une terrible revanche. Au moment où l’on était loin de les attendre, le 1° juillet 1097, Soliman parut dans la plaine de Dorylée, en Phrygie, à la tête de 150,000 cavaliers et de 200,000 fantassins.

(1) Guillaume de Tyr fixe à la reddition de Nicée la date du 10 juin 1097; d’autres auteurs disent le 20.

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Bohémond qui commandait l’armée chrétienne, la divise en trois corps. Il se met à la tête du premier; il confie le second à Tancrède et à Guillaume son frère, et le troisième au duc de Normandie et au comte de Chartres. L'attaque des Tures fut si vive, ils agirent avec tant d'adresse et de courage que les plus braves chevaliers tombaient sous leurs coups. Tancrède laissa sa lance brisée et son pennon dans la mèlée. Son frère Guillaume périt percé de flèches, et il allait succomber lui-même lorsque Bohémond vint l’arracher des mains de l'ennemi contre lequel il ne lui restait d’autre arme que son épée.

Les croisés, écrasés par le nombre, se croyaient perdus, lorsqu'ils virent apparaitre Godefroy avec cinquante chevaliers, accourant au secours de l’armée chrétienne. C'était Bohémond qui l'avait fait prévenir de l’attaque et Godefroy précédait les soldats qu'il n'avait pas voulu attendre. Le sultan, effrayé fait sonner la retraite et se hâte de gagner les hauteurs.

Les forces réunies de Godefroy et de Bohémond se rangent en bataille au cri de : Dieu le veut! Là, se trouvaient parmi les chefs, Tancrède, Robert de Normandie, le comte de Blois, le comte de Toulouse ; tous ensemble poursuivirent les Sarrasins sur les hautes montagnes, leur livrèrent bataille et les obligèrent de fuir après avoir perdu plusieurs émirs, 3,000 officiers et 20,000 soldats.

Les vainqueurs recueillirent dans le camp de Soliman de l'argent, des chars, des chevaux et des vivres dont ils avaient grand besoin.

La lutte avait été héroïque et les auteurs chrétiens

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rendent hommage à la valeur des Turcs : « Cette nation, dit Baudry (1), se vantait d’avoir une origine commune avec les Frances. »

L'armée des croisés, pour être plus forte, résolut de ne pas se diviser, mais elle eut beaucoup à souffrir de la famine dans les régions dévastées par l'ennemi et des horreurs de la soif dans les campagnes embrasées du pays nommé par les anciens la Phrygie brûlante.

Un jour, tous les chiens disparurent à la fois; à leur retour, ils étaient encore mouillés, on les suivit et ils firent découvrir une rivière.

A tous les fléaux qui désolèrent l’armée il faut joindre celui de la discorde entre les chefs. Tancrède s'était fait ouvrir les portes de la ville de Tarse et y avait arboré son drapeau. A la vue de ce drapeau, Baudouin s'irrite en disant que la ville devait lui appartenir. « Comme on ne reconnait pas ses droits, dit Michaud (2), il se met en fureur et se répand en grossières injures contre Tancrède, Bohémond et la race des aventuriers normands. » Nous ne redirons pas toutes les querelles des chevaliers entre eux. Ces querelles furent quelquefois sanglantes, mais la voix de la Religion, et la sagesse de Godefroy de Bouillon finissaient par être écoutées ; les bouillantes colères s'apaisèrent entre chrétiens armés pour une mème et sainte cause.

Si plusieurs, comme Godefroy et Tancrède, étaient généreux et désintéressés, si, fidèles à la devise : Dieu le veut! ils n'avaient d'autre but que la délivrance du saint sépulcre, le frère de Godefroy, Baudouin et le cou-

(1) Jactitant se de Francorum stirpe duxisse genealogiam, t. IT, (2) Histoire des Croisades, t. 1, p. 242.

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sin de Tancrède, Bohémond laissaient trop apercevoir leur ambition et ils aspiraient à se créer des principautés dans les pays conquis par leur épée.

Tandis que Tancrède, sans aucune pensée d'intérêt personnel, se rendait maitre de la Cilicie, Baudouin traversa l’Euphrate et se fit ouvrir les portes d'Édesse, ancienne mét:opole de la Mésopotamie, ville célèbre dans

les premières pages de l'histoire de l'Église.

Un prince grec nommé Thoros ou Théodore, gouvernait cette ville chrétienne, située au milieu des Tures qui, moyennant un tribut, la laissaient en paix.

Le prince d'Édesse fit grand accueil aux croisés, mais à la manière dont ses offres furent accueillies par Baudouin, il put s’apercevoir de ses projets ambitieux et en prit ombrage. Il était vieux et sans enfants, il consentit à lui assurer sa succession en l’adoptant pour son fils. La curieuse cérémonie de l'adoption eut lieu en présence des croisés et des Édessiens; Théodore fit passer Baudouin entre sa chemise et sa chair nue, en lui donnant un baiser; la femme du prince en fit autant, et dès ce moment Baudouin fut considéré comme leur fils avec succession future.

Bientôt une sédition éclata dans la ville contre le vieux prince qu'on accusait de pactiser secrètement avec les Tures; on lui demanda son abdication qu'il accorda volontiers, puis on trouva plus prudent de lui ôter la vie.

Baudouin fut le premier chevalier des croisades qui fonda en Orient une principauté pour lui; eet État, qui embrassait la Mésopotamie, était borné à l'Occident par la Cappadoce ; il subsista quelques années avec gloire.

Bohémond, aussi brave et aussi ambitieux que Bau-

douin, en le voyant prince, d'Édesse, voulut devenir prince d’Antioche.

Antioche, la capitale de la Syrie, fut jadis surnommée la grande et considérée comme la troisième ville du monde. Nous ne rappellerons pas ses splendeurs antiques etses désastres. Les souvenirs religieux qui s’attachaient à cette ville, que Justinien nomma Théopolis (la ville de Dieu), la rendaient encore plus chère aux chrétiens qui en furent dépouillés par les Sarrasins. C’est à Antioche que les disciples assemblés vers l'an #3 prirent, pour la première fois, le nom de Chrétiens; c'est là que saint Pierre fut reconnu le premier pasteur de l'Église ; l'évéque d’Antioche avait le titre de patriarche d'Orient. C'est là que périrent d'illustres martyrs, dont les reliques attiraient des pèlerins du monde entier.

Saint Jean Chrysostome vante la splendeur d’Antioche, sa ville natale. Peu de grandes cités furent bâties dans un aussi beau pays; on a souvent décrit son lac abondant en poissons, son fleuve Oronte qui baignait les remparts et se jetait dans la mer non loin de là, sa montagne d’eau, riche de sources abondantes, sa montagne noire couverte de forèts, ses palais, ses jardins, sa fontaine de Daphné.

Antioche n’était pas seulement une jolie ville, c'était une ville très forte. Les Sarrasins, après s’en être rendus maitres, en furent chassés en 966, et, malgré une armée de 100,000 hommes, ils ne purent la reprendre en 970. Quand ils parvinrent à y rentrer, ils ne négligèrent rien pour ajouter des fortifications nouvelles aux anciennes, afin de rendre la place imprenable.

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ville était fortifiée, dit que cela faisait peur; l'enceinte des murailles avait trois lieues de circuit, et était défendue par trois cent soixante tours.

La citadelle, située sur un rocher qui dominait tout était flanquée de quatre tours inexpugnables (insuperabiles).

Antioche, Alep et Damas obéissaient à des gouverneurs qui avaient secoué le joug du sultan de la Perse. Le gouverneur d'Antioche se nommait Accien; il était enfermé dans la ville avec 7,000 cavaliers et 20,000 fantassins.

L'armée chrétienne, affaiblie par les combats, la famine et le manque d’eau, était réduite à 300,000 hommes, lorsqu'elle vint établir son camp, le 21 octobre 1097, à un mille de la place.

Sous prétexte que l'hiver approchait, plusieurs chefs de croisés proposaient, avant de commencer le siège, d'attendre l’arrivée de l'empereur. Bohémond n’était pas de cet avis; si Alexis concourait à la prise d’Antioche, ilvoudrait garder cette principauté pour lui. Tatice s'était joint aux croisés pour veiller aux intérèts de son maitre.

Le siège fut commencé avec ardeur; il durait depuis quatre mois; les assiégeants ne faisaient pas de progrès et il leur était difficile de trouver assez de vivres pour une araée si nombreuse.

Suénon, fils du roi de Danemark, à la tête de 10,000 hommes, venait au secours des chrétiens, mais une nuit, il fut attaqué par les Tures et massacré avec toutes ses troupes.

On attribua ce désastre à une trahison de l’empereur. Alexis n'arrivait pas. Tatice eut l'air d'aller le

chercher et ne revint plus lorsqu'il crut que lentreprise échouerait.

Anne Comnène, pour disculper son frère d’avoir trahi les croisés, attribue le départ de Tatice à une fourberie de Bohémond qui ne pouvait, sans l'éloigner., réussir à s'approprier la conquête de la Syrie. Bohémond, d’après elle, témoignant une feinte amitié à Tatice, l'avait prévenu qu'un complot était organisé contre sa vie, parce qu'on le soupconnait de trahison; alors le général grec, pour se mettre à l'abri du danger, crut prudent de retourner à Constantinople.

Les assiégés faisaient souvent de vigoureuses sorties. Les croisés se battaient comme des héros. Tancrède surprit un jour une troupe de Turcs qui venaient chercher du fourrage pour la ville; il fondit sur eux et envoya à l’évèque du Puy soixante-dix tètes de musulmans comme la dime du carnage et de la victoire.

La longueur du siège et la crainte de la famine décourageaient les soldats,

Plusieurs croisés désertèrent, et quelque-uns allèrent trouver Baudouin dans sa principauté. Le due de Nor-

mandie était parti, et pour le rappeler, il fallut trois som-

mations. Le célèbre prédicateur de la croisade, Pierre l'Ermite, désespérant du succès du siège, s'évada secrètement du camp, ce qui n'étonna pas moins les croisés que st les éloiles élaient tombées du ciel. Tancrède se mit à sa poursuite et le ramena honteusement., On força le fugitif à jurer sur l'Évangile de ne pas abandonner la cause qu'il avait préchée, et l'on publia que les déserteurs seraient punis de mort.

Bohémond soutenait le siège et ne négligeait rien

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pour le succès de l’entreprise qu'il avait tant à cœur. Les moyens les plus cruels ne lui répugnaient pas. Voici ce que raconte Guillaume de Tyr sur sa manière de traiter les espions qui se glissaient au camp pour tout ‘apporter aux assiégés : « Bohémond commanda que quelques Turcs qu'il tenait enfermés sous sûre garde lui fussent amenés. Les quels fait à l'instant par des officiers de haute justice exécuter et puis allumer un grand feu et les mettre à la broche et rostir comme pour viande préparée au souper de lui et des siens, leur commandant que s'ils estoient enquis quel appareil s’estoit-là, qu'ils respondissent en cette facon : Les princes et gouverneurs du camp ont arrèté cejourd’hui en leur conseil, que tous les Turcs ou leurs espies qui d'ici en avant seroient trouvés dans le camp seront en cette manière forcés à faire viande de leur propre corps tant aux princes qu'à toute l’armée. »

Ce récit, copié dans une vieille traduction de Guillaume de Tyr, ne rappelle-t-il pas des inventions analogues en usage chez les Normands?

L'horrible spectacle donné aux Turcs par Bohémond fut raconté au loin et produisit un si terrible effet qu'aucun espion ne parut plus, Ge peur d'être rôti à la broche.

La prodigieuse bravoure du prince de Tarente terrifiait l'ennemi. Les princes d'Alep et de Damas et de nombreux émirs avaient envoyé au secours de la ville assiégée une armée de 20,000 hommes. Bohémond marche à sa rencontre, lui livre bataille et la met en fuite après lui avoir fait perdre 2,000 chevaux et 10,000 hommes.

Les croisés firent jeter deux cents têtes coupées dans

la ville, et en expédièrent deux cents au calife d'Egypte

dont ils avaient rejeté la proposition d'alliance.

Si l'on voulait énumérer tous les hauts faits des chevaliers des croisades durant le siège d’Antioche, ils seraient longs à raconter et plusieurs paraitraient incroyables.

C'étaient des guerriers doués d’une force presque surhumaine. On rapporte qu'un jour un Sarrasin, d’une taille gigantesque, s'élança terrible sur Godefroy pour le pourfendre. Godefroy, d'un seul coup, partagea en deux le corps du géant, de telle sorte que la partie supérieure roula à terre et que le cheval, partant au galop, rapporta dans la ville l’autre partie restée sur la selle.

Bohémond, aux prodiges de la valeur chevaleresque joignait toujours une âpreté de viking dans le partage du butin. Sur cette question, il oubliait jusqu’à sa déférence habituelle pour Godefroy et il eut, notamment à l'occasion d'une superbe tente donnée par un prisonnier arménien, une vive querelle avec le chef des croisés.

Les assiégés et les assiégeants, éprouvant le besoin de quelques jours de repos, conclurent une trève. Les croisés et les Turcs purent alors se voir entre eux dans la ville et au camp. Bohémond, qui voulait, à n'importe quel prix, être maitre d’Antioche, parvint à séduire un renégat nommé Phirous, qui promit de lu livrer trois tours dont la garde lui avait été confiée par Accien.

Le prince de Tarente fit part aux chefs de l’armée du traité secret qu'il venait de conclure avec Phirous.

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Plusieurs chevaliers, le comte de Toulouse notamment, s'indignèrent à l’idée de ne devoir qu'à la trahison une ville qu'ils voulaient noblement conquérir à la pointe de l'épée.

Bohémond alors énuméra avec force tous les dangers qui menacaient l'armée et l'impatience que devaient avoir les croisés d'entrer triomphalement à Jérusalem. Il finit, à force d’éloquence, par faire agréer ses projets.

Au moment de les mettre à exécution, quand les échelles de corde, jetées par Phirous étaient disposées pour l'escalade des remparts, il ÿ eut un moment d’hésitation. Tous les guerriers restaient immobiles.

Bohémond alors, pensant que son exemple ferait plus d'effet que sa parole, monte sur une échelle tout seul, et puis redescend en disant qu'il s’est assuré que tout est prêt. Soixante braves se présentent et sont suivis bientôt par un grand nombre de guerriers qui arrivent au haut des murs, prennent possession de trois tours qui leur sont livrées et s'emparent aussitôt de force de sept autres. Après une lutte sanglante le drapeau rouge de Bohémond est arboré sur la tour la plus haute d’Antioche.

Accien, trahi, vaincu, prend la fuite, et périt frappé d’une flèche par un bûcheron arménien qui l'apercut couran’ se cacher dans la montagne.

Le triomphe des chrétiens avait été prompt, mais il ne fut pas de longue durée. La ville avait été prise le 3 juin 1098. Les deux premiers jours furent consacrés à des réjouissances, à de: fêtes où figurérent des danseuses païennes; le troisième jour les plaisirs cessèrent, dès qu'on vit arriver l’innombrable armée de Kerboga, prince de Mossoul. Les assiégants de la veille

furent assiégés à leur tour, et bloqués à l’improviste: au milieu des trésors qu'ils venaient de recueillir, ils eurent à souffrir toutes les horreurs de la faim, et jamais ils n’eurent à courir plus de dangers que lorsqu'ils furent maitres d’Antioche.

Nous ne referons pas le triste tableau que les historiens des croisades nous ont laissé des souffrances causées par la famine. Plusieurs croisés désertèrent en desce “dant des remparts à l'aide de cordes et s’attirèrent la méprisante épithète de sauteurs de cordes (furtivi funambuli). D'autres, en voyant leurs forces affaiblies par ies privations, se livraient à des imprécations impies.

Guy, frère de Bohémond, dans son désespoir, interpellait Dieu lui-même en s’écriant : « Quel est le père de famille , quel est le roi qui laisse périr les siens lorsqu’il peut les sauver! situ délaisses de la sorte ceux qui combattent pour toi, qui osera désormais se ranger sous tes saintes bannières? »

Ce langage ne semble-t-il pas être celui d’un viking apostrophant Odin, plutôt que celui d’un chevalier chrétien combattant pour la foi?

L'empereur s'était enfin décidé à aller rejoindre les croisés à Antioche dont il voulait prendre possession : son armée était considérable, elle avait été grossie par des croisés restés en arrière ou arrivés tard ; elle comptait 40,000 Latins. Les nouvelles étaient lentes à parvenir à Constantinople, Alexis ne connut la prise de la ville par

les chrétiens qu'en apprenant en même temps que les vainqueurs étaient assiégés à leur tour. Plusieurs seigneurs et notamment Guillaume de Grandmesnil, beaufrère de Bohémond, se couvrirent d'ignominies en enga-

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" secours à leurs frères. La crainte de s'engager dans une ja guerre périlleuse contre Kerboga qui commandait une w'ik armée de 360,000 hommes, et le peu de sympathie qu'il | avait pour les croisés, décidèrent l'empereur, malgré isto- les instances de Guy, qui était venu le trouver à Phisit lomélium, à retourner à Constantinople et à retirer son dess appui aux chrétiens au moment où ils en avaient le égtit plus besoin.

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de salut que dans l’aide de Dieu, et dans leur courage. Pierre l'Ermite surexcita par son éloquence l'enthousiasme religieux. On fit grand bruit de la découverte de la lance «ui perça le flanc du Christ sur la croix, et de signes miraculeux qui prouvaient que Dieu n’abandonnait pas les siens. Le jour de la bataille fut fixé au 28 juin, fête de Saint-Pierre et de Saint- ’aul.

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Tous les vivres, mis en réserve dans la place, furent consommés par les soldats, et pendant que leur corps reprenait des forces, leur âme était enflammée par les promesses d’une assistance céleste. Plus de cent mille

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et le lendemain, l'éloquent et intrépide pontife d’Adhémar (1), portant la cuirasse sur la robe épiscopale, pré-

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)eaUu- (1) C'est l'auteur du Salve Regina.

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cédé de la lance retrouvée et de saintes images, bénit les soldats, au nom du Dieu des armées.

Les chevaliers, privés de leurs chevaux qu'ils avaient dû sacrifier à cause de la famine, étaient devenus des fantassins habiles et redoutables.

L'armée, après avoir traversé le fluve l’Oronte, vint se ranger en bataille dans une vaste plaine. Elle était commandée par les héros les plus illustres des Croisades : Godefroy, Bohémond, Tancrède, Renaud, Gaston de Béarn, Armanieu d’Albret et d’autres non moins braves.

Le choc des deux grandes armées fut terrible, la lutte sanglante, ‘a victoire décisive.

Les musulmans laissèrent cent mille morts sur le champ de bataille, les chrétiens quatre mille.

Godefroy ne songeait qu'à partir pour Jérusalem. Bohémond se montra plus préoccupé de devenir prince d’Antioche que d'aller se battre pour la délivrance du saint sépulcre.

Baudouin était pourvu. Nul autre guerrier n'avait

plus de titres que Bohémond, et sans lui la ville n’au-

rait jamais été prise. S'il avait des amis, il avait aussi des jaloux. Les croisés ne pratiquaient pas toujours dans leur sainte et commune entreprise la fraternité chrétienne. Il ne leur en coûtait pas souvent de tirer l'épée chrétien contre chrétien.

Il fallut de longues délibérations avant de trancher la grande question d’Antioche.

Enfin il fut décidé que la ville conquise serait remise à l'empereur s'il venait en personne et avec son armée, ainsi qu'il l'avait promis, aider les croisés à prendre Jé-

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rusalem. Dans le cas contraire, Bohémond serait prince d'Antioche.

Deux ambassadeurs, Hugues le Grand et Baudouin, comte de Hainaut, furent envoyés à Constantinople pour faire connaitre à l'empereur la décision des croisés.

Les deux députés furent attaqués par les Sarrasins près de Nicée. Le comte de Hainaut disparut sans qu’on ait jamais pu savoir ce qu’il était devenu. Hugues se cacha dans une forèt, et parvint à arriver à Constantinople; on

l'appela le corbeau de l'arche, car il ne porta aucune réponse aux croisés et se hâta de rentrer chez lui en désertant la croisade.

Ce ne fut pas sans rencontrer des difficultés nombreuses que le prince de Tarente prit possession de la principauté d'Antioche. Raymond, comte de Toulouse, qui s'était emparé de la citadelle, refusait de la rendre à Bohémond en lui disant, « Vous manquez à la foi jurée en retenant pour vous une ancienne dépendance de l'empire grec reprise sur des ennemis qui s'en étaient injustement emparés. »

Bohémond eut des querelles violentes avec le comte, et, dans une église où s'était réunie une assemblée imposante, malgré la sainteté du lieu, le prince de Tarente s'emporta contre Raymond en lui reprochant brutalement sa jalousie ct son humeur opiniâtre. Il finit par imposer silence à son adversaire.

L'armée chrétienne se reposa cinq mois à Antioche, explorant le pays et faisant arborer la croix dans les contrées voisines débarrassées des musulmans.

Bohémond profita de l'occasion pour s'emparer de plusieurs villes et étendre sa principauté jusqu'à Tarse.

Le désir d’affermir sa domination dans la Syrie le fit manquer à sa parole de suivre les croisés à Jérusalem, Hn'alla dans la ville sainte, que lorsqu'elle fut conquise, et dans son intérèt personnel. Il reçut là, des mains du patriarche, l'investiture dela principauté d’Antioche, ce qui était la consécration de la légitimité de son pouvoir.

Bohémond ne laissait pas son épée oisive. Souvent victorieux, il éprouva aussi quelques échecs; ilfut repoussé par les Grecs auxquels il voulait enlever Laodicée.

Il fut fait un jour prisonnier par les Turcs en venant au secours d’une ville de Mésopotamie. Sa captivité se prolongea deux ans chez un émir qui marchandait pour la rancon de ce redoutable guerrier. Alexis lui offrait un beau prix, 260,000 besans, s’il Lui livrait le prince d’Antioche. Le sultan d’Iconium trouvait le prix acceptable, mais il en exigeait la moitié pour lui, tandis que l'émir voulait garder la somme entière. L'émir devint fort embarrassé de son prisonnier, qui était la cause d’une grande irritation du sultan dont les soldats ravageaient ses terres.

Le prince d’Antioche n'avait dans son absence rien

perdu de ses Etats qui avaient été bien gardés et agran-

dis par Tancrède. Il fit à l'émir une proposition qui parut étrange au premier abord et qui finit par être acceptée. Il promettait la moitié de la somme offerte par Alexis, une amitié sincère et une alliance contre Soliman et contre Alexis leurs ennemis communs.

La captivité, qu’il venai: de subir, loin de faire souhaiter au prince d’Antioche de jouir de la paix dans son beau pays érigé pour lui en souveraineté, ne fit que rendre plus vives sa passion pour la guerre, et son ambition

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de conquérant. L'idée de détrôner l'empereur d'Orient pour prendre sa place lui avait été transmise par son père. Cette idée pouvait paraitre abandonnée un jour, mais elle revenait sans cesse à son esprit. Aussi vindicatif qu'ambitieux, s’il eût été fier d'échanger sa couronne de prince contre celle d'empereur, il eût été heureux surtout de se venger d’Alexis, de le détrôner et de tenir dans sa main celui qui avait voulu l'acheter pour l'avoir à sa disposition.

ne fut pas heureux dans ses premières expéditions ; pour combattre les Grecs et les Sarrasins, les hommes et l'argent lui manquaient. Pour chercher à s'en procurer, il résolut d'aller «: Italie; mais comment sortir de sa principauté où il était bloqué? La voie de terre lui était fermée, et par mer, comment traverser la flotte grecque ?

Nousavons souvent vu que l'imagination des Normands était féconde en stratagèmes bizarres.

Bohémond fit répandre la nouvelle de sa mort. Tout le monde y crut. Puis, il se placa dans un cercueil fait

exprès et percé de trous pour qu'il püût respirer. Le

cercueil fut déposé avec solennité dans une galère qui devait le transporter en Italie, afin que le corps reposât dans un caveau de famille.

Pendant qu'il traversait la flotte grecque, les amis du prétendu défunt s'arrachaient les cheveux, et donnaient tous les signes de la plus vive douleur, tandis que les Grecs ne cachaient pas leur joie d’être délivrés d’un si redoutable ennemi.

Lorsque le funèbre cortège fut arrivé à Corfou, Bohémond voyant qu'il était près de l'Italie et que la garni-

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son n'était pas forte, sortit de sa galère, se promena en ville, et au moment où il allait se rembarquer, ; fit appelerle gouverneur et lui dit avec une voix ter ab e et un regard menaçant. « Faites savoir à votre ma'tr: que le prince d'Antioche est ressuscité et qu'il ira bientôt lui rendre visite. »

Le prince d'Antioche et de Tarente se servit, à son arrivée en Italie, de tout ce qu’il avait d'éloquence et de prestige pour gagner des partisans à sa cause et soulever des haines contre l’empereur de Constantinople. Nul hé. ros des croisades, en Italie surtout, n'était plus connu que le fils de Guiscard par ses étonnantes aventures et sa terrible épée. Nulle voix de missionnaire n'avait plus de charme et ne savait mieux remuer les cœurs, lorsqu'il parlait de la guerre de Palestine. L'ennemi le plus funeste, disait-il, ce n’est pas Soliman qu'on peut vaincre au grand jour : c'est Alexis qui cache sa perfidie dans l'ombre, qui parait l'ami des chrétiens d'Occident et trame leur perte avec les Turcs dont il est l’allié secret.

A sa voix ardente, de nombreux guerriers de Naples et de Sicile s'enrôlaient sous son drapeau.

Le Pape, en entendant tout ce que Bohémond avait souffert et tout ce qu'il avait fait de glorieux pour la cause du Christ, lui donna l’étendard de saint Pierre et

l'autorisation d'aller, au nom de l'Eglise, former une armée de chrétiens pour combattre les infidèles. Missionnaire autorisé par le Saint-Père, le prince d’An-

tioche se mit en route pour la France au mois de mars 110%.

Précédé de la double renommée de martyr et de héros, il recevait partout un accueil enthousiaste. Il se hâta

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d'aller à Limoges déposer deux chaines d'argent sur l'autel de l’église de Saint-Léonard. Durant sa longue captivité, où il redoutait moin: les infidèles que l’empereur chrétien, il s'était trouvé longtemps en présence de l'idée d’une mort bien différente de celle qu'il avait mille fois bravée dans les combats. Il fit alors le vœu, qu'il accomplit, d'offrir deux chaines d'argent à saint Léonard s'ille délivrait de ses chaînes de fer.

Après avoir gagné les sympathies du clergé par sa piété, son zèle pour la croix, ses présents de reliques et d'étoffes précieuses, il excita l'enthousiasme de la noblesse par le récit de ses chevaleresques aventures en Orient, par sa vigueur et son adresse sans égale dans les tournois où nul chevalier n’était capable de lutter contre lui.

Il s'était fait accompagner par un cortège qui impres-

sionna la foule; il avait près de lui des seigneurs grecs, ennemis d’Alexis, et le fils de Romain Diogène dont l’histoire touchait les cœurs. Diogène était arrivé au trône de Constantinople par ses victoires et à l’aide de l’amour qu’il avait inspiré à l'impératrice Eudoxie. Vaincu par ceux qui auraient dù le défendre, il ne demandait qu’à se retirer dans un couvent et à se consacrer à Dieu, mais on lui arracha les yeux, en même temps que la couronne, et il mourut en priant Dieu pour ses bourreaux. L'arrivée du prince d’Antioche et de Tarente fit sensation à la cour de France. Le roi permit à Bohémond de lever des troupes dans son royaume. Séduit par sa renommée de bravoure, son air martial et sa vigueur sans égale dans les tournois, Philippe 1° lui fit grand accueil et lui promit son appui. Les relations de Bohémond avec

la cour devinrent si intimes que le prince d’Antioche demanda au roi pour lui la main de la princesse Constance, et pour Tancrède, celle de la prircesse Cécilia.

Constance, fille légitime de Philippe, avait été mariée

avec le comte de Champagne, mais l’Église rompit le mariage pour cause de parenté.

Cécilia, fille naturelle reconnue, était fort aimée du roi son père.

La double demande fut accueillie, et Bohémond célébra son mariage avec Constance de France, à Chartres, chezla comtesse Alix, veuve d'Étienne, comte de Chartres.

Les fètes du mariage avaient attiré une foule brillante. Après la cérémonie religieuse, le prince d’Antioche, devenu gendre du roi de France, se placa debout sur le jubé de la cathédrale, et harangua la cour et toute l’assemblée.

Avec son éloquence toujours si puissante, mais qui ne fut jamais plus brillante n1 plus émue, 1l raconte les glorieux faits d'armes qui s'accomplissent dans la Terre- Sainte et excite la bouillante valeur deschevaliers français. I ne manque pas de faire aussi un séduisant tableau des merveilles de l'Orient, et fait espérer à ceux qui le suivront d'obtenir comme lui, par l'épée, des terres et des châteaux en Asie.

A ces chaleureuses paroles se rallume dans toute son ardeur l'enthousiasme des croisades: les barons et les chevaliers ébranlent les voûtes de la cathédrale par les cris : Dieu le veut! Presque tous se croisent en acceptant une invitation à partir pour la Syrie, comme une invitation à un festin.

Dans un concile réuni à Poitiers, peu de mois après,

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en juin 1106, le prince d’Antioche obtenait par son éloquence un égal succès,

Après avoir fait en France de brillantes recrues, il traversa l'Espagne qui répondit à son appel, comme la France, l'Italie et l'Allemagne.

À la nouvelle que son terrible ennemi avait réuni une armée considérable dans le port de Bari et se disposait à faire voile pour l’Ilyrie, l'empereur Alexis essaya, par tous les moyens possibles, d'empêcher Bohémond de venir de nouveau l’inquiéter dans son empire. Il mit les villes, où pouvait aborder Bohémond, en état de défense, et chargea Isaac Contostéphane du commandement d'une flotte considérable. Ce général, selon l'ordre d’Alexis, devait être récompensé s'il réussissait à s’opposer au passage du prince d’Antioche, et en cas d’insuccès, il devait avoir les yeux crevés.

Contostéphane était chargé de prévenir sur le champ l'empereur du moment précis où Bohémond se mettrait en mer, et de garder avec soin le golfe Adriatique pour fermer le passage aux vaisseaux ennemis.

Le général grec, fort embarrassé de savoir de quel port Bohémond partirait, eut l’idée d'aller lui-même voir de près ce qui se passait en Itakie. Il fit voile vers Otrante, débarqua dans le voisinage, et laissant les vaisseaux en rade, il marcha vers Brindes où il comptait trouver Bohémond.

. Les habitants de Brindes, surpris par l'apparition imprévue des troupes de l'empereur, eurent le temps à peine de fermer les portes de la ville. La place ne pouvait ré-

sister à un assaut. Bohémond était absent, mais sa mère,

que Guiscard avait répudiée, était une femme énergique.

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