‹ Les nouveaux enchantementsChapitre 6 sur 10 · SEXT13S · texte numérisé non relu

SEXT13S

mon cœur pour elle : celte sensibilité qui me troublait depuis longtemps se développa à ses pieds. Née dans ma contrée, animée du feu de mon pays, elle s*évei1la à ma voix et m'entendit.

Nous connûmes ensemble ces premiers ravissements de la jeunesse que le ciel prodigue au plus beau pays du monde. Marianna avait le visage et les traits romains ; elle m'apportait les souvenirs de sa race, et tous mes enthousiasmes se trouvaient unis.

Elle s'abandonna a Tamour avec l'emportement de ritalie; souvent Texcès de son émotion la fit s'évanouir dans mes bras. J'adorais sa faiblesse; j'excusais sa dévotion superstitieuse. Je la voulais rappeler aux vertus antiques empreintes sur son visage ; je le contemplais avec elle dans son miroir; pour la ramener à la vertu, sa beauté était la vraie tradition.

Je ne voulais i)lus d'autres souvenirs de notre Jiisl'»ire; tremblant, je me félicitais presque de n'être pas 1' -main et de cacher près d'elle ma vie oisive dans les ^-«r inmes. Mes chagrins putlics élairnt oublias ; un bien ^- »N. «il tout rendu; le ciel me seml)lait compenser nos tî ''li'tirs. J'exprimais cent fois h Marianna ces iJ<nsoù • ' • irenlendiit ri* n ; elle répoutiail par si s teiuîre^so'Ç, I !ii^ l'I'^qiientrs que moi.

Mais je nfètais enivré d'une chinÙTe. Le o^xr^i:/,.'»! ««Pl^i'la Marianna a Kome. Klle partit on faisarn ra.'lo >crni(»nts. Elle devait m'épouser ou vivre libre, me faire savoir ses volontés et m^appeler pour la rejoindre. Quelque temps après, j'appris son mariage avec don Louis, un de ses CQUsins, En arrivant a Ropie, chez son pncle,

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Marianna, timide, avait été frappée de l'éclat qui l'environnait ; Je palais du cardinal était, comme les palais de Rome, vieux et délabré, mais grandiose. Il contenait des fresques presque effacées, mais peintes pw Raphaël et Vasari. Les princesses romaines sont accoutumées à ces magnificences; une femme de province en fut éblouie.

Les cardinaux ont le rang comme les espérances de princes souverains ; ils partagent rautorilé et ils ont une vague attente de la tiare. Bien que leur hauteur soit^ grossière, comme tout a Rome, Marianna, qui n'avait rien vu, fut accablée de la majesté de son oncle; elle le vit plusieurs fois en manteau rouge, quand il se rendait clioz le pape; elle baisa, tremblante, sa soutane; l'autorité de ||-. la religion se joignait en lui h Tantorité du rang. Quand il

! lui dit qu'il voulait la faire religieuse, elle osa a peiin*

répondre qu'elle n'avait pas la vocation. Le cardinal, i assez embarrassé pour dédier du sort de sa nièce, s'était

h déterminé à la faire religieuse, afin de prendre un parti.

Les paroles de Marianna, changeant sa résolution, lui donnfTcnt l'idée de la marier a don Louis, son nevon, dont 11 venait de fonder la fortune à Rome. Elle était belle, il crut qu'il serait malheureux do l'ensevelir au couvent. Il lui apprit donc bientôt ce nouveau dessein. Le jour précisément oii il l'avertit, il se rendait à Saint-Pierre j pour une cérémonie, dans le grand costume de cardinal.

Marianna, interdite, baisa sa soutane, sans oser répondre. La religion soumettait son àme dévote. Elle versa beau- I coup de larmes quand elle fut seule, et les essuyant pour

se rendre à la cérémonie de Saint-Pierre, elle se promit^ de demander un moment d'entretien à son oncle et

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dfi se jotnr à ses genoux, pour lui dire son secret. Le lendemain, il la fit venir pendant qu'il déjeunait ; il avnit les bas rouges, mais l'habit ordinaire des cardinaux ; il n'était pas paré pour les autels de Dieu ; il déjeunait, il faisait une action mortelle ; Marianna s'avança moins timide ; le cardinal lui fit un sourire aimable :

— Je vous ai parlé hier à la hâte, lui dit-il ; je vous rappelle ce malin pour vous dire que vous verrez aujourd'hui votre futur époux ; le mariage se célébrera bientôt, et puisque vous n*avez pas la vocation, vous obéirez A Diou au milieu des périls du monde,, loin de la paix du couvent. --• C'est ici que xMarianna aurait dû parler. Elle voulut se jeter à genoux, ce qui eût été déjà parler à moitié ; mais elle se sentit glacée, et n'osa pas ; elle dit seulement :

— Je crains le mariage; je ne connais pas don Louis... je crains...

— Vous connaîtrez don Louis aujourd'hui, reprit le cardinal ; il est jeune et beau ; le mariage ne vous effrayera plus.

Ces mots rendirent à Marianna son courage ; le moment, l'amour, l'effroi la poussaient; elle se mil à genoux et dit en pleurant :

— Votre Éminence ignore mon secret ; déjà mon cœur fut donné, déjà j'ai choisi mon mari... déjà...

Elle n'acheva pas : le cardinal quitta son déjeuner, la releva avec bonté et lui dit :

— On oublie ces premières amours ; elles sont des jeux d'enfants; don Louis...

' — Je ne suis pas digne de don Louis, poursuivit-elle ;

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je demande le mariage avec uq autre, car j*ai péché con- ' tre Dieu; en donnant mon cœur je n'ai rien su refuser, je me suis liée...

Le cardinal l'interrompit d'un regard et d'une voix sévère, il lui dit :

— Il faut oublier à Rome ce qui s'est passé dans votre province ; Dieu a désigné ici votre mari ; ne faites

^donc plus ni objection ni réponse. Songez à votre rang. 11 se tut. Marianna tremblait. Le cardinal ajouta d'un ton moins dur :

— Don Louis seul est digne do vous.

Puis voyant l'effroi de sa nièce, il reprit avec douceur :

— Don Louis est beau, il est aimable ; vous passerez ! avec lui votre vie au Corso et au théâtre. — II la baisa

sur le front : — Je vous ferai des présents, oubliez le I reste. — Et il la renvoya dans sa chambre.

[i Doi)a Marianna était étonnée, subjuguée. Quoi! lors-

que ce palais Téblouissait, quand son oncle la remplissait de crainle, quand il lui parlait de Dieu et de son rang, pouvait-elle croira qu'on lui eût jamais laissé épouser un pauvre berger des Maremmes! Plus les jours, les heures s'écoulaient, plus une union avec Sextus lui paraissait impossible ; elle pleurait, mais son amour lui sem- I " blait un songe ; des événements si nouveaux avaient mis

comme des siècles entre nous; ce qui éiait présent avait plus d'empire que moi, son àme était changée ; il lui semblait que moi aussi j'aurais passé par ces différentes impressions. Le soir, quand elle vit don Louis, elle ne ison^ea plus à le repou3ser; ellç reçut ses hommages,

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comme s*ils étaient inévitables. La même sensibilité qui l'avait portée vers moi s'éveilla bientôt pour lui. Don Louis fut séduit par sa beauté; il lui adressa un amour vrai. Marianna m'oublia; elle céda à sa position. Ils se marièrent, et le bruit de leurs fêtes et de leurs concerts vint retentir jusqu'aux Maremmes, et m'apprendre mon sort, que j'ignorais.

Mon étonnement égala mon désespoir. C'était la première lueur que j'avais de ce que valait ma maîtresse ; je Tavais parée, adorée, sans jamais voir clair à travers mes illusions. Je pensai qu'on l'avait contrainte, mon indignation fut mêlée de pitié. Je voulais la voir, l'enlever, fuir ou me précipiter avec elle dans les eaux du Tibre. La fièvre me prit, je fus durant plusieurs jours entre la vie et la mort; ma jeunesse l'emporta, je me rétablis. Je partis aussitôt pour Rome. J'arrive, je crois la trouver malheureuse; je cours chez sa gouvernante; sans me trahir; j'interroge tout le monde. Chacun Ta vue belle, parée ; elle est au théâtre, aux fêtes; on vante Don Louis, on parle de leur amour! Alors mon chagrin devint de la rage et le désir de la vengeance fit taire tout autre sen-* timent.

Me laisser mourir de douleur ! oublier un arnour si tendre ! Nous nous étions liés par la confiance, l'habitude; nous nous étions unis parle bonheur, Je plus ferma lien, celui qui rend désormais l'oubli ou le calme impossible. J'avais sympathisé jadis avec notre peuple romain, quand il paye les infidélités d'une épouse ou d*une maîtresse par un coup de poignard ; si j'avais sympathisé à cette action, c'est qu'elle était dans mes instincts. Je

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résolus de tuer Marianna. Nous ne perdions rien en perdant la vie ; tout finissait pour moi quand on mo Tenlevait; tout était fini pour elle du jour ofi elle avait trahi. Mes sentiment^ étaient si exaltés, que cet acte d'assassinat me paraissait facile; c'était le seul acte où je trouvasse du calme, le seul où mon âme pût s'iirrêter. Je me représente aujourd'hui cet état : jelé dans de nouvelles impressions, sorti de la vie ordinaire, je n'étais plus, en sympathie.avec rien ; la mort ne m'inquiétait pas; il me semblait que je ne pouvais plus mourir, que mes impressions ne finiraient pas. Je portais l'enfer dans mon coeur, une passion trahie, l'isolement, Dieu même coupable à mes yeux, un enchaînement de douleurs telles que l'homme n'en peut supporter de pires, car elles le blessent dans la partie de son cœur la plus sensible, celle où la douleur trouve le plus tôt sa limite et tue.

Je fis demander à Marianna un moment d'entretien par sa gouvernante. Elle me fit répondre que son mari sortait le lendemain matin et qu'elle m'attendrait vers midii J'entrai à midi dans son palais; elle habitait le second, je monte, les objets passaient devant moi sans que je visse rien. J'attendis dans un premier salon; le èon de sa voix vint me faire tressaillir ; elle parut, ferma la porte, et nous nous trouvâmes seuls. Elle n'était plus dans ses simples habits des Maremmes ; parée comme une nouvelle mariée, elle avait les ornements de nos femmes, elle me parut avoir acquis une beauté nouvelle ; ce n'était plus Marianna telle que je l'avais laissée, mais c'était Marianna plus charmante que jamais. Je ne m'étais pas attendu à l'effet que produirait sa présence ; quand je la

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vis, mes yeux se couvrirent d'un nuage. Elle avait connu un second amour, le premier charme était détruit; elle me montra Vintcrôt d'une femme affectionnée, mais non pas d'une maîtresse ; elle me rendit mon courage. Je l'accablai de reproches. Alors ma voix, ma douleur réveillèrent sa passion trahie : « S^tus ! Sextus ! » s'écria-t-elle en pleurs, et je reconnus ses accents. Mais j'étais hors de moi-même. Une tendresse qui n'avait pas su la rendre fidèle me parut plus haïssable que le reste.

— Tu vas mourir, lui dis-je ; 4u as trahi l'honneur, la foi, Taxnour, l'affection I Tu vas mourir; expie ainsi ton crime, et que le ciel te pardonne ce que je ne puis te pardonner.

— Mourir !

— A l'instant. f

— Que dites- vous?

— Mourir !

— Alors je saisis mon poignard, je pris son bras. A ce moment, Marianna épouvantée fit un cri et tomba a mes genoux :

— Non, dit-elle, vous voulez m'effrayer; non, vous ne voulez pas me tuer, je n'ai pas mérité que vous me causiez tant d'effroi.

— Vous avez mérité la mort.

— P^pargnez-moi, sVcria-t-elle, craignez la colère de Dieu. J'allais la frapper, quand, pressant mes genoux nvec une convulsive ardeur, elle s'y réfugia en jetant de grands cris qui ne furent point entendus, car les portes étaient fermées, le palais vaste, les domestiques éloignés. Ce n'était plus une femme en présence de son amant trahi,

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mais une femme sentant sa faiblesse devant un homme armé et assassin. Elle so débattait eu vain, elle était en mon pouvoir, j*civais pour moi le droit delà force et de la colère. Qu'est-ce qu'une femme sans autre arme que ses larmes, quand la jalousie et la vengeance nous rendent impitoyables ? Elle s*écria :

— Je t'aimcî, je serai toujours ta maîtresse ; accordemoi un instant, je lo prouverai que je ne suis pas si coupable que je le parais.

— Le prouver? dis-je en dégageant durement ses mains de mes genoux, quand déjà mes yejjix Tinterrogeaient. Son visage était baigné de larmes.

Elle resta à genoux, les mains jointes et tendues vers moi, et continua d'une voix précipitée :

— On m'a contrainte^ Vous-môme j'ai cru que von^ vouliez renoncer à moi. J'ai demandé chez le cardinal m Ton vous avait vu ; j'attendais un mot, une lettre ; je n' •? point reçu de nouvelles, j'ai cru que vous rompiez

— Vous ne l'avez pas cru !

. — Je jure au nom de Notre-Seîgneur, dit-elle, que Y l'ai cru. Le cardinal mon oncle n'a pas voulu m'cnlcnrin*, don Louis m'a suppliée. Je vous aimais toujours et j*' pleurais en secret; mais tant de difficultés s'élevaioni entre nous, que l'impossibilité de les vaincre m'en ùtn l'espoir et la pensée. J'ai obéi, car je ne pouvais pas faire autrement, pensant que tout était fini pour nous. Telle fut ma "Conduite innocente. Jamais je ne voulus vous trahir. Vous avez des droits sur moi, reprenez-les, je vous serai dévouée autant qu'à mon mari ; je retrouverai • mon bonheur dans vos bras.

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Les paroles misérables par lesquelles elle croyait se [

justifier, en m'éclairant sur elle, éteignaient ma fureur. ]

I Ferai-je payer à une faible femme les illusions que j'avais

formées sur elle? Sa beauté ne me paraissait plus que l '

touchante. Ses pleurs m'attendrirent :

— toi, lui dis-jc, ^e j'ai aimée sans te connaître; toi f

avec qui mon Ame ne fut jamais unie, vis, car c'est celle i f

que j'avais créée que j'ai voulu tuer, ce n'est pas toi ! vis innocente, sans gloire comme sans reproche ! adicU; Marianna, adieu pour jamais !

Mors je pris sa main, je la baisai tendrement, je sortis, *

réveillé d'un songe et ne sachant si mon désespoir ne f

valait pas mieux que le néant où je venais de tomber. i

Vous peindrai-je les faiblesses d'un homme qui ne i

triompha pas en un moment? Vous dirai-je que ma pasion se réveilla, que j'aimai Marianna telle qu'elle était, lUG je me reprochais tantôt de l'avoir laissée vivre, tantôt '^' l'avoir épouvantée ? Jetons un voile, sur ces restes de '^Mulrcsso.

Je me trouvais très-coupable envers le cardinal. L'idoo s'julc que Marianna pourrait être un jour ma femme avait excusé ma conduite à mes yeux ; j\ivais séduit la niccc de mon protecteur; je ne voulus plus rc.-ter d.in> sa maison et profiler de ses bontés, et j'allai lui apprer.dre que je quittais les Maremmes. 11 m*ccouta avec un visage serein ;il me demanda, comme en hésitant, quel était mon motif pour le quitter. Je devais le taire ; je répondis que je n'en avais pas d'autre que Tenvie de parcourir l'Italie.

— Vos appointements vous rapportent de quoi voya-

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i ger l'été, me dit le cardiaal ; si vous me quittez, que ferez-

vous?

Je répondis comme je pus.

— Vous êtes un enfant, me dit-il, restez. Et avec sa I bonté ordinaire, il ajouta : Mon fils, prenez ceci, et il me

mit une bourse dans la main.

Je la refusai; mon cœur trop plein ne me laissait rien inventer pour m' excuser, mais je m'obstinai à lui dire / adieu.

— Non, non, me dit-il, vous êtes le seul honnête homme que j'aie eu dans ma maison, vous ne partirez pas ; ma fortune a doublé dans vos mains, je me suis chargé

1 de la vôtre. Vous resterez.

li| Je m'excusai avec des yeux pleins de larmes.

{ — Eh bien ! reprit-il, je comprends, vous aurez fait

quelque faute; quelle qu'elle soit, je la pardonne, enten- 1" dez-vous ? je la pardonne; n'en parlons plus,

fi Mais mol qui ne devinais pas la pensée d'un cardinal

romain, j'insistai; alors il parut impatienté; il hésita un

moment, puis il dit avec dédain :

— Vous aurez séduit une de mes bergères? Que le» fautes des Maremmes restent dans les Maremmes ; oublions le passé, sans doute il est réparé. Je ne veux connaître de vous que vos talents et votre probité.

I' Alors il changea de conversation, parla de Virgile, de

Didon; il ennoblit l'amour et les fautes des hommes, puis il ajouta :

— Je ne vous ai jamais considéré que comme un fils et un ami. Si vous mettez à profit votre talent, vous deviendrez un des premiers hommes de Tltahe. La distance des

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rangs,- que ia société compte et qu*il faut compter avec elle, disparait quand nous sommes ensemble; je sais ce que vaut le préjugé, je mettrai ma vanité à vous protéger. Travaillez pour vous et pour les Maremmes,«et comptez sur moi* «

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