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CHAPITRE IX

Si VOUS voulez maintenaut pénétrer le cœur de cette société, regardez ceux qui Font fondée, et ceux qu'elle a formés, les prophètes et les disciples. Il y a deux sortes de prophètes, les organisateurs et les théoriciens.

Des prophètes organisateurs, deux ont immédiatement échoué, Gh. Fourier et Saint-Simon.

FouRiER. — Homme d'une pénétration peu commune, Fourier prévit une partie des transformations sociales de ce temps. Il avait du génie, dans le sens où Tentend un physiologiste^: une factlté monstrueuse développée à

1 M.Lèlut. — C'est aussi l'opinion de Saint-Simon : « la folie, ditil, n'est pas autre chose qu'une extrême exaltation, et cette exal*

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Texcès, une sorte de folie ; l'un n'existerait pas sans l'autre. Il imagina une organisation complète de Tliumanité, l'association de tous les hommes par groupes ou séries, d'après leurs facultés et leurs passions, le Phalanstère. Dans son prodigieux et naïf orgueil, il ne prétendait pas à moins qu'à une refonte du monde, à une nouvelle création, l'œuvre d'un Dieu. Il ne put même essayer : il disparut, et ses disciples avec lui.

Saint-Simon. — Saint-Simon, aussi, avait rêvé une restauration universelle de la société ; mais rien n'était déterminé dans sa tête. Il avait commencé à enseigner avant que sa conception fut entière ; lui-même l'avoue avec candeur; « mes idées ont besoin d'être éclaircies, dit-il quelque part, je m'arrête. >» Organisation bizarre plutôt que complète, mélange de connaissances étendues et d'ignorance, de sagacité et d'aveuglement, de préjugés et d'indépendance d'esprit, c'était à la fois un homme positif et un poëte. Il comprenait le moyen âge, il rendait justice à l'Église et louait ses bienfaits, bien avant les écrivains de son époque, en 1813; puis, romancier fantastique, il se proposait de faire le « tableau des sensations du dernier homme mourant après avoir bu la dernière goutte d'eau du globe! » Un de ses chapitres est

tation extrême est indispensable pour faire de grandes choses. » (CEmers, 1. 1")

intitulé peu gaiement : de la planète qitand elle ne sera plus habitée. Ëntafisantcôte âcùte des notions historiques et des hypothèses, des observations et des aspirations confuses, il prouva une fois de plus que tout honune qui veut «réfléchir sur les questions philosophiques, peut produire, au bout de deux ou trois ans, un système qui vaudra tout autant que bien d'autres ^ »

Il n'avait rien fondé. Ses disciples le tentèrent sous la conduite de Fun d'eux. Enfantin : ils formèrent une association d'après les théories du maître. Mais, avant même

que l'autorité se (ùt opposée à leur entreprise, les « dis-

# sidences » sur les points les plus importants (le mariage,

la famille, etc.) les avaient désunis : ils se dispersèrent.

Le monde assista alors à un spectacle capable de faire réfléchir ceux qui savent voir. Vers la fin du premier tiers de ce siècle, il y avait en France deux écoles dirigées par des maîtres de doctrines entièrement opposées, l'une de chrétiens, l'autre de philosophes. Au bout de peu de temps, par des causes diverses, ces

1 Jouffroy. Cela est non seulement vrai pour la philosophie, mais pour les sciences : i Moi aussi, dit M. de Quatrefages, je connais ces curiosités ; je me suis lanc6 dans le monde du posiihle qui fait des romans que je trouvais très-beaux ; mais la facilité avec laquelle j'en changeais le cadre et les détails, m'éclairai t sur la nature du roman, et voilà pourquoi je revenais bien vite à l'observation, à l'expérience. » Voyez la note 14, à la fin du volume.

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écoles furent fermées, mais avec cette capitale différence : le philosophe persista dans ses doctrines, continua à prêcher ses disciples par des écrits, et, après plus de trente ans, il lançait encore dans le monde quelques pages, dernière expression de son système, comme un volcan, après f éruption, rejette des scories éteintes. Le chrétien, au contraire, renia sa foi, abandonna ses principes, non-seulemçnt les abandonna, mais les attaqua avec la môme violence qu'il les avait défendus : sa vie ne fut consacrée dès lors qu'à ruiner Tédifice qu'il s'était appliqué à consolider, et il mourut dans son apostasie, sans une pensée de retour, sans un regard en arrière vers sa foi ancienne, comme ces renégats de l'Orient qui, ayant ceint le turban, expirent enveloppés dans leur burnous, oubliant môme qu'ils sont nés chrétiens.

Ces deux écoles étaient celles des §aint-Simoniens, à Ménilmontant, et de la Ghesnaie, en Bretagne, et les deux maîtres s'appelaient Enfantin et Lamennais,

Voilà le sort des maîtres; mais voulez -vous savoir celui des disciples?

Des Saint-Siiponiens, quelcfues-uns redevinrent chrétiens, et, ainsi qu'il arrive souvent pour les convertis, comptèrent parmi les plus fermes et les plus fervents. D'autres, couvant en eux les principes qu'ils avaient reçus, les réchauffèrent et les nourrirent, et d'eux sortirent des systèmes de panthéisme , de métempsycose et de

matérialisme que le bon sens. du monde a jugés ; il n'en fiit jamais de plus insensés, de plus impraticables et de plus inféconds *. — • Quant au plus grand nombre, à peine hors de Técole, ils coururent à la recherche, de quoi? Des idées, des vérités philosophiques et religieuses? Non ! ils n'avaient retenu de renseignement qu'on leur avait donné qu'une chose, la nécessité et le moyen d'acquérir les richesses, — et ils devinrent, les uns hauts fonctionnaires et même ministres, les autres chefs d'entreprises industrielles, capitalistes, hommes de bourse et d'argent, tous riches, et amplement pourvus des honneurs et des biens matériels *.

L'école chrétienne, on sait ce qu'elle est devenue : celui-ci fonde un institut pour enseigner les campagnes ignorantes, celui-là part pour l'Orient et se met à la tôte de ces prêtres, de ces sœurs, qui par le dévouement, la science et la charité, renversent peu à peu les préjugés de races abruties, et préparent à la civilisation l'Asie régénérée; cet autre . consacre sa vie à peindre l'histoire de l'Église, les luttes et les martyres de ceux qui ont

' Joan Reynaad, Pierre Leroux, Aug. Comte, etc.

> MM. Michel Chevalier, Petetia, Rodrigues, Talabot, Fournel, Bineau, Plachat, Jullien, Pôreire, Diiveyrier, Lambert, etc. Userait iDjaste de ne pas signaler leurs travaux industriels, tels que les chemins de fer en France, le nouveau plan de Paris, la distribution des eaux dans Paris, etc. Ces œuvres leur font honneur : mais elles sont indépendantes de toute idée philosophique, et n'emportent pas la nécessité de boule versements dans la société, la morale et la religion.

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donné leur sang pour rétablissement de TÉ vangile ; Fun, appliquant une imagination brillante à l'apologie chrétienne, lui donne la forme attrayante qui convient à un siècle emporté par de vives sensations; l'autre raconte les travaux de ces ordres monastiques qui défrichèrent à la fois les champs et les cœurs, et conservèrent la science, les lettres et les pures traditions ; ceux-ci sont d'éloquents évéques, profonds philosophes et théologiens, des directeurs de séminaires, ces écoles qui forment les vrais instituteurs du monde, des écrivains voués à la défense de la morale et de la religion, sève et moelle des peuples qui les fait vivre ; tous appliqués à des pensées élevées, unis par un même amour, l'amour de la vérité éternelle, pauvres peut-être, mais vivant d'une vie grave et austère, et obligeant leurs adversaires mêmes à les estimer et les respecter *.

Des alliées et dos inditférenls, ou des industriels et des banquier, voilà les hommes qu'a produits l'école de philosophie; — des moralistes, des historiens, des philosopheF, des missionnaires, des poètes, de saints et savants prêtres, voilà ceux qui sont sortis de l'école chré-

' Parmi les hommes éminents qui furent les commensaux ou les hôteâ passagers de Lamennais à la Ghesnaie, il faut citer les noms de Gerbet, Eugène et Léon Bore, Cazaiès, Montalembert, Rorhbacber, de Goux, d'Ortigue, Ch. Sainte-Foi, Lacordaire, Litsz, Berryer, Trôbutien, M. de Guérin, H. do la Morvonnais. Gyprien Robert, etc. — et son frère l'abbé de Lamennais, fondateur de l'Institut des Frères de Bretagne.

tienne. Est-il besoin de conclure? là, le maître est resté, el son idée s'est éyanouie; id, le maître a disparu, et la doctrine qu'il enseignait est demeurée : les uns se sont élevés, les autres ont élevé ; qu'on dise de quel côté est la vérité.

JoE Smith et les Mormons. — Un prophète dépendant a réussi à établir une société : il a tourné l'obstade infranchissable, il a été hardiment imposteur, il a parlé au nom de Dieu ; il n'a pas nié la religion, il se l'est associée «.

Joe Smith fut un homme d'un esprit très-perspicace et très-Gn : il comprit plus fortement qu'aucun de ses compatriotes les tendances de sa race et de son siècle, raspiration aux jouissances matérielles^ et il conçut le projet d'organiser une nation qui n'aurait pour but que de se les procurer. Mais, c'est là sa supériorité, il vit, en même temps, que son peuple ne pourrait subsister que par la religion : il résolut donc de donner pour base à toute sa construction une religion, comme Numa et Mahomet. — Autre trait d'intelligence, il ne créa pas une religion tout à fait nouvelle, il enta la sienne sur le Ghris-

1 Enfanlin, aussi,' affirmait avoir une mission* il le répète à cliaque instant, et c'est ce qai lui valut la soumission des Saint- Simoniens à cette « discipline théocratique • dont parle M. Laurent (deTArdèche) : autrement il n'aurait eu ni le droit ni le pouvoir de l'imposer. Il avait senti cette vérité traditionnelle, mais seulement à demi. Il disait avoir reçu une délégation d'uo /lomme, Saint-Simon : ce n'était pas assez.

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tianisme. Il se dit chrétien : la Bible était toujours le livre sacré par excellence; seulement il revenait aux principes du Christianisme primitif, — prétention ordinaire des sectaires, — avec cette différence à son avantage, qu'il y ajouta une révélation particulière qui lui aurait été faite : il se proclama prophète, ainsi que Mahomet, mais prophète dans le Christianisme. Il s'attira ainsi un grand nombre de partisans qui-, s'il eut renié le Christianisme, ne fussent pas venus à lui ; il n'exigea pas le sacrifice de leurs croyances, il ne leur demanda qu'une croyance de plus, la foi à sa mission.

Témoignage involontaire rendu à cette vérité : que la religion est une réalité, non une fiction et une rêverie ! Où trouva-t-il surtout ses prosélytes? chez les Protestants,— et parmi cette foule d'hommes dispersés dans le Far- West, qui n'ont reçu aucune notion religieuse, qui ne sont même pas baptisés. Ces Émigrants du Nord, Allemands, Anglais, Norvégiens, Danois, races qui ont un sentiment si vif de l'idéal, et qui sont réduites à traverser en compagnie d'un culte aride la vie comme un désert, haletants, ne rencontrant aucune source pour se désaltérer^ à qui la parole froide du ministre ne dit rien, qu'elle maintient ras de terre, et n'aide pas à se soulever, accueillaient avec enthousiasme le prophète qui leur apportait ce secours et cet aliment de l'âme *.

1 Voyez la note 15 à la fia du volume.

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Le Mormonisme, en effet, ne se présentait pas comme une philosophie, mais eoomie une religion : il a des rites, des dogmes, un cuite, des sacrements, des cérémonies, des mystères, des révélations, des prophéties. C'est par là d'abord qu'il a pris tant d'âmes, son histoire est pleine d'actes qui attestent la sincérité des premiers Mormons : on cite cette vieille femme qui, à soixantequinze ans, se remarie à un jeune homme, pour être seulement sa servante, mais à la condition qu'il se fera baptiser, — parce que le baptême mormon dans de certaines conditions a la vertu d'assurer le salut d'un mort, et qu'elle veut ainsi sauver son premier mari «. Ce trait n'est pas isolé : les autres sont aussi convaincus ; ce qu'on leur prêche est absurde, impossible, contradictoire, sans preuves; il n'importe : cette doctrine les enlève à eux-mêmes, s'impose au nom d'une autorité qui n'est pas de la terre, leur ouvre un horizon sans fin au-delà du monde qui les borne : ils ne raisonnent pas, ils ne discutent pas, ils n'examinent pas ; ils accourent, ils demandent qu'on les reçoive au nombre des saints des derniers Jours! Pauvres gens abandonnés, ils aspirent après une religion, parce que la religion les reliera à Dieu. besoin insatiable de l'homme de sortir de son corps ! Il est inquiet, agité, quand il ne sent autour de

* Bertrand « Mémoirei d'un Mormon.

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lui qlie ce changeant yétement; et, dès qu^UQ vent semble le porter eu haut^ il ne cherche pas quelle bouche Ta souf&é, uu prophète ou uu imposteur ; il s'y livre dans l'espoir d'arriver à la vie!

Mais la religion n'était que le moyen : Joë Smith avait un but tout terrestre. Avec l'audace aveugle du Yankee, il aspirait à la domination de l'univers : chef de nation d'abord, puis président de la république des États-Unis, (en 1844, il se présenta à l'élection présidentielle, et publia un manifeste) puis maître du monde. Sa secte était la machine qui devait le hisser à cette hauteur. Les ouvriers destinés à la faire mouvoir ne manquèrent pas: ils étaient attirés par les jouissances matérielles que permettait la nouvelle retigion dans le présent, et par la perspective de gigantesques destinées dans l'avenir.

On vit bientôt quels étaient ces saints et ce prophète. Dès qu'ils s'établissent à Nauvoo, ils construisent bien un temple; mais, avant tout, ils fortifient leur ville, ils l'entourent de remparts, et organisent une force armée. Et ils ne s'en tiennent pas à préparer des armes : ils apprennent à s'en servir. Quand le Missouri, en 1846, ne voulut plus les souffrir sur son territoire, les Mormons de Nauvoo montrèrent que, plus soucieux de leur sécurité que de leur mission d'apôtres, ils avaient de

longue main étudié le maniement du fusil et du canon. Quant à Joé Smith, sa mort déceJa son caractère : on le mande pour être jugé ; il se rend à la prison de la petite ville de Garthage avec trois de ses disciples : « Je m*en vais comme un agneau à la boucherie, dit-il, je mourrai innocent, et Ton dira de moi : il fut immolé de sang froid! » Cette résignation est d'un philosophe, mais la fin ne répond pas à ce doux début. La population envahit la prison : Joe Smith tire de sa poche un revolver, fait feu sur les assaillants, en blesse un, se débat, s'enfuit, enfin est tué. Il n'y a point là de révélateur se sacrifiant pour sa doctrine ; il y a, non-seulement l'homme qui défend sa vie par l'instinct de conservation naturel à tous les hommes, mais l'Américain du Nord qui a prévu qu'il pouvait être attaqué, et qui a pris ses précautions. Ce n'est pas un prophète, c'est un ambitieux déçu, un spéculateur malheureux ^

Il meurt, mais son idée persiste : alors arrivent de toutes parts ces pionniers avides d'action et d'aventures, poursuivant la fortune par toute la terre, et n'ayant pas plus de répugnance à l'acquérir au prix de quelques pratiques religieuses, que par des fatigues et des labeurs en des régions inexplorées. Le peuplç mormon, une fois

' M. J. Rômy, qui n'est point hostile anx Mormons, l'appeUe un Tartuffe tauvagc, un marchand de religion.

constitué, montre franchement ce qu'il est : une association industrielle^ qui applique un procédé nouveau à la vie usuelle, à la police des villes et à l'exploitation des terres. La religion n'est qu'un rouage.de l'État : il y a des prêtres, des évoques, mais leurs fonctions s'accommodent de quelque profession que ce soit : on peut être charpentier et évoque ; seulement on aspire à être évêque , parce qu'on devient un personnage *. Les dogmes, les questions religieuses, on ne s'en inquiète pas : « sous prétexte de religion, le mormonisme, at-on fort bien dit, n'est autre chose qu'une fln de nonrecevoir de tous les problèmes religieux «, et la plupart des mormons semblent des gens qui veulent se décharger du soin de penser '. » Le culte est une suite de cérémonies animées, égayantes : on s'assemble dans l'Église pour conférer d'économie sociale ou domestique ; quelqu'un prend la parole, et dit tout ce qui lui vient à l'esprit, c'est un sermon ; on chante des cantiques, on célèbre les fêtes par des danses. Point d'obligations

1 « On sç figure qael attrait dut exercer sur ces masses l'idée que, sans études préalables^, sans enseignement préparatoire, qui que ce soit pouvait parvenir aux4)iu8 hautes dignités de l'Église, puis de l'État. » J. Hémy, Voyage au pays des Mormons,

2 Reclus, R'ivue des Deux Mondett, avril 186 1 .

' J. Rémy, ibid. Il y a bien quelques théologiens qui discourent et écrivent sur des sujets métaphysiques et religieux, mais ils ont instinctivement et tout de suite compris la connexité du but qu'ils se proposent sur la terre et des doctrines matérialistes. Ce sont purement des Panthéistes. Voyez la note 16 à la fin du volume.

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gênantes, le moins de religion possible, juste ce qu'il feut pour des gens occupés à défricher, à s'enrichir et à jouir.

Jouir de la vie, voilà le but, le seul : ils ne veulent que cela, ils n'estiment que cela. Tout ce qui n'est pas immédiatement et directement utile, ils le méprisent ; point d'arts, peu d'instructions : « l'instruction est même systématiquement dédaignée par le gouvernement. » Les enfants sont grossiers et libertins avant l'âge ; les pères brutaux, sensuels, impudents, égoïstes,

— Tégoïsme n'est pas un vice, au contraire, — égoïstes et haineux. Ils prétendent, et ils le disent, conquérir le monde et l'asservir. Ils sont les saints, tout le reste des hommes sont des païens, des ennemis; eux seront les rois, les païens leurs esclaves.

C'est ainsi que les peignent tous ceux qui les ont vus. Cette nation des Mormons, réunion hybride d'hommes de toute race, inconscients la plupart de leur immoralité,

— ou elle sera détruite par sa corruption et l'indignation de ses voisins, — ou elle se transformera, elle se clarifiera, elle jettera dehors ses impuretés, comme une liqueur qui bout son écume. Pour les peuples comme pour les individus, point de vie, s'il y a un vice dans le sang.

ScHOPENHAUER. — Ceux-là, comme une avant-garde,

sont partis plus tôt, afin de fonder des colonies. Dans le vieux monde sont demeurés les théoriciens, qui se proposent de préparer les esprits. Schopenhatier est le premier de ces docteurs. Nul ne l'a dépassé : Buchner, Virchow, Vogt, Barni, Moleschott, etc., ne sont que ses élèves. Le public, peu au courant de la science, sait à peine le nom de Schopenhalier: c'était pourtant, dit l'un de ses disciples, « le plus grand philosophe de l'Allemagm^ ^ » Il avait vécu dans sa petite ville jusqu'à l'âge de soixante-douze ou soixante-quinze ans, passant son temps à disséquer des insectes, classer des plantes, étiqueter des minéraux, et, au bout de ce temps, il était arrivé à cette conclusion que, dans tout ce qu'il avait vu, il n'avait jamais rencontré ni âme ni Dieu. Tout vit, tout naît, tout progresse, tout meurt, se dit-il, et nulle part il n'y a trace de ces esprits, de ces « choses immatérielles, » dont on embarrasse l'histoire, la nature et l'humanité. Donc rien de tout cela n'existe : les philosophes qui en parlent sont stupides ou d'indignes imposteurs, « des paillasses » ou des charlatans.

Il prit la plume alors, et donna une explication complète du monde, où tout trouvait sa place : but de a vie,^ composition de l'univers, lin de l'homme, etc. L'homme est sur la terre, — la terre est dans le monde.

* Les mots enlre guiilomels sout empruntés au livre du docteur Buehuer, Scunce et nature.

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— le monde l'emporte avec lui, et roule incessamment, se transformant, progressant, sans avoir eu de commencement et sans pouvoir avoir de fin, — car le monde le veut : il a en lui « une force intérieure, une force qui a la volonté, will ! »

C'est un homme, celui qui a trouvé cela! et il ne s'étonnait d'aucune conséquence. La morale, les prétendues idées de bien, de malf de vertu, de vice^ comme si cela pouvait exister ! Vous faites ce qu'on appelle une bonne, une mauvaise action : vous n'en êtes ni méritant, ni coupable, vous avez été obligé de suivre le mouvement. Et Dieu! il le chassait à coups de pied de tous les lieux où il le rencontrait, — on n'avait pas besoin de lui. Le Dieu des Chrétiens particulièrement, lui donnait des nausées : il sentait bien que le Christianisme est l'ennemi capital, celui qu'il faut détruire; aussi il ne l'épargnait pas : c'est « la plus détestable des religions, » bien au dessous du Paganisme, du Boudhisme, « de quelque religion que ce soit! » Il lui refusait tout : ce n'est pas le christianisme qui a prêché l'amour, c'est Boudha ! Ennemi de toute religion, il ne voyait pas « de cause raisonnables » à la religion, il n'en voulait aucune!

11 est fâcheux qu'il eût un caractère si déplaisant : 'maginez un petit vieillard sournois, en-dessous, mécon-

tent, d'une arrogance et d'nn orgueil insupportables, affectant pour tout le monde le plus parfait mépris, n'estimant que lui et ce qu'il faisait, plein de préjugés et d'idées étroites, ennemi de tout ce qui était jeune et nouveau, de la jeune Allemagne, de l'émancipation de l'Amérique, de la République, du Jury, de la Presse, de la Liberté ; se courbant jusqu'à terre devant un noble, un baron, et se mettant en colère parce que les jeunes gens portent des moustaçbes, vivant, d'ailleurs, tout seul, égoïste, sans cœur, perfide, rusant avec chacun, et cherchant à en tirer profit, sans esprit, et avec la haine du genre humain *!

Aussi fût- il délaissé toute sa vie: il avait beau publier livre sur livre; on ne le lisait pas. Il fallut que le hasard en lit tomber un entre les mains d'un Anglais qui s'enthousiasma et le révéla à ses compatriotes ; alors il eut des disciples. Mais qu'importe son caractère! Ce liel qui le remplissait faisait sa force : il en dirigeait le jet contre la religion; il détestait tout le monde, mais il était enragé contre le christianisme. C'est le vrai père du matérialisme moderne, le patriarche, le maître ! A qui doute, on dit Schopenhaûer! — Il a d'ailleurs une qualité du prophète : il est mort, il est consacré!

> Tous les traitsde ce portrait se trouvent dans Buchner, Science et nature.

Prouwion. — Schopenhatter est Allemand ; voici uu Français. Il n'a pas besoin d'être expliqué, c'est le révolutionnaire: il se nomme ainsi lui-même avec orgueiM. Type de toute une génération, il annonce, il devance cette race d'hommes audacieux et implacables qui sont résolus à devenir maîtres de la terre.

Dans ce monde nouveaç où il n'est plus question de droit, où l'on ne songe qu'à jouir, il s'irrite de ne pas jouir comme les autres, et il part en guerre contre eux. Qu'est-<5e que cette société qui résiste et l'arrête ? Des énervés, des efféminés, des femmelettes au langage de convention, qui ne peuvent s'adresser la parole sans se traiter l'un l'autre d'honorables^ qui, au foyer toujours allumé de la civilisation, ont perdu leur sève et leur vigueur de corps et d'esprit, et dont, pour les désigner, on dit qu'ils sont distingués! Dii^ngués, c'est-à-dire amincis, affinés, amoindris I Lui, il sent sa force, elle est brute, mais ses facultés enveloppées dans leur gangue, elles brilleront plus au soleil que tous ces vieux diamants de famille auxquels est mêlé tant de strass. Il est ouvrier et paysan : on a vu ces ouvriers dans les assemblées de la république de 1848, à moitié instruits, bourrés de lectures comme des pauvres assis devant une bonne table, qui s'en donnent de manière à avoir une indigestion.

* Mémoires (tun révolutionnaire, par Proudbon.

Lui aussi, il s'est empli d'études hâtivement amassées çù et là : il a accumulé dans sa tête une multitude de choses sans ordre ; il ne sait ce qu'est la règle, la mise en œuvre, tout cela sort péle-môle, avec violence, en abondance ; — et il s'imagine être plus savant et plus fort que ceux chez qui la force est contenue et dirigée comme l'eau d'une pompe par une main intelligente.

De même que les paysans, il a aspiré de tous les suçoirs de son esprit, il s'est assimilé la science du gain, le code de l'argent, la procédure des intérêts (il a écrit le Manuel du spéculateur à la Bourse). Des paysans, il a les instincts, les passions, le naïf et brutal orgueil, la grossièreté de langage, le rire à large bouche avec les tapes dans le dos, la ruse, l'envie, la sourde et constante haine contre les classes élevées ; c'est un Jacque de notre temps.

Ainsi armé, il va droit devant lui, abattant, renversant. Rien ne l'arrête : point d'aulorité ici-bas, et point de pouvoir au dessus ! Sa liberté, il ne connaît qu'elle. Gouverner c'est régler ; — pas de gouvernement, VAnarchie^ (textuellement, l'absence de gouvernement). Les possesseurs du sol disent : ceci est à moi ; — plus de propriété, la propriété c'est le vol *. Dieu commande. Dieu

> « Le premier qui dit : ceci est à moi. » Mot de J.-J. Rousseau. Remarquez comme Proudbon dérive de Rousseau, autre paysan, n en est le fils, et lui ressemble en plusieurs points.

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défend, Dieu empêche ;— il n'y a pas de Dieu, Dieu c'est le mal ! Ainsi il brise les ol)8tacles,r-ou il les tourne. Les philosophes du vieux monde, Leibnitz, Malebranche, Spinosa, Descartes, se heurtent contre le problème de la prescience divine et de la liberté humaine. C'est un mur infranchissable, ils ne peuvent avancer. Lui, il se vante de passer outre : ce que personne n'a encore fait, il le fera voir, il résoudra le problème. Et il le prouve : il frappe un coup de baguette sur la table: il y a deux termes, Dieu et l'homme ; Dieu prévoit tout, ce qui fait que l'homme est forcé d'agir comme Dieu l'a prévu, c'est-à-dire n'est pas libre. Eh ! bien, il va être libre ! Il prend un des gobelets. Dieu, et le jette sous la table : il n'y a plus de Dieu! donc l'homme est libre! —C'est aussi simple que cela '.

L'homme fort se suffit : Proudhon n'admire que ceux qui renient toute autorité, — dans le passé Diderot, * le plus grand génie du xviip siècle, » (le fils du coutelier est reconnu pour être de sa race par le fils du tonnelier) — et aujourd'hui deux ou trois hommes, son grand-père,

1 Voyez De la Justice dans l'Église et dans la révolution, U écrit cinquaDte pages embrouillées et embarrassées d'expressions métaphysiques pour arriver à cette conclusion. Tous les problèmes peuvent se résoudre aussi aisément. Cependant, il est tellement glorieux de l'avoir trouvée, que c'est alors qu'il entonne sa fameuse hymne à Satan : « Viens, Satan, etc. » (Satan, c'est la liberté.)

Uû nommé Touraésy, qui assomma d'un coup de bûche un garde, — son père qui mourut sans prêtre, après avoir fait servir un repas et pris sa tasse de café, — et un bonhomme de son pays qui disait : « Dieu c'est le soleil ! » — et, avec ceux-là, lui. Les autres hommes, il les regarde d'un œil défiant. Soupçonneuse comme J.-J. Rousseau, Marat et Raspail, il voit partout des pièges, des ennemis. Personne ne le satisfait : il malmène chrétiens, athées, protestants, juifs, panthéistes, déistes, druides, malthusiens, Baint-simoniens,phalanstériens, A. Comte, et Jean Reynaud, Blanc Saint-Bonnet et Robespierre : ils s'arrêtent ou hésitent sur les moyens et les conséquences. Lui, il sait ce qu'il veut : il a dans l'esprit et dans les yeux une idée : faire tout ce qu'il lui plaît. Et il le dit grossièrement, brutalement, sans délicatesse : selon le mot de Joubert, ce qu'il écrit n'est pas de la littérature. — Il argumente avec l'entêtement du paysan, il chicane, il ne veut pas céder : il accumule les théories absolues, il pousse le raisonnement jusqu'aux dernières bornes de la logique, — comme si les choses se passaient logiquement! Sauf quelques saints, quelques hommes de génie, ou quelques fous, personne n'a jamais vécu logiquement *. — Fier de sa dialectique, il démontre

* Riea de plus commua que cette disposition d'esprit chez les hommes à demi cultivés. Sortis de la classe du peuple, les premiers de leur race, émergeant à la lumière des sciences, ils en 8ont comme éblouis, et ne voient plus rien qu'à travers l'éclat des

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à ses alliés comme à ses adversaires leurs cantradiC' tiom : il s^emporte contre eux, il les berne, il les raille, il les assomme ; il leur jette d'insultantes invectives et des noms injurieux ; lui seul a raison, et il les laisse derrière lui, et s'^en va tout seul, bourru, ne marchant avec personne et ne se souciant pas qu'on marche avec lui. Sa science Ta rendu insociable.

M. Renan. — Un moyen infeilliblede jugerun livre, c'est de juger l'auteur : un livre qu'on vient de lire n'est autre chose qu'un homme qui vous a parlé. Un homme vous quitte, quelle impression vous laisse-t-il? quel vous semble-t-il ? 11 est droit, sincère, loyal, — ou esprit ouvert, facile, prompt, saisissant tout, — ou circonspect, prudent, froid, réfléchi, lent, — ou ardent, enthousiaste, — ou léger, sautillant conune un oiseau sur le toit, — ou sombre, mélancolique, — ou amer, haineux, rusé, insidieux, perfide, etc. Vous dites : voilà un honnête homme, vous le croyez et le suivez. — Il dissimule, vous vous défiez.

Tel rhomme de la conversation, tel l'homme d'un livre. Voici un écrivain qui affecte de ne s'intéresser à rien, de ne se passionner pour rien, de n'être sûr de

principes absolus. La force d'un homme ne consiste pas à juger tout différemment de tout le monde, mais à comprendre la raison de ce que le monde accepte. Lervrai philosophe est celui qui comprend le plus.

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rien ; qui vous met en la main un reptile, s'inquiétât peu si c'est une anguille ou un serpent ; qui vous conseille la dissimulation, le secret, Thypocrisie; qui a expliqué le mensonge dans les autres. Ta excusé et admis; qui, pour les traîtres, a trouvé des circonstances favorables, les a compris et absous ; qui a diminué les gens de bien, grossissant leurs faiblesses, leur supposant des intentions basses et de mesquins calculs ; qui a élevé des doutes sur ceux qui, de son propre aveu, sont les plus purs ; qui ne vous a donné ni force, ni enthousiasme, ni chaleur, ni assurance, ni fermeté, mais, au contraire, vous a laissé amolli, incertain, agité, mécontent de vous même. — Si vous entendiez parler ainsi un homme, vous diriez : c'est un esprit étroit, faux, sans élévation, sans portée, un égoïste qui ne pense qu'à lui, et, du haut de sa gloire, regarde le monde en dessous. Et vous fuiriez, et secoueriez de vous ses discours comme de la vermine tombée sur votre habit ! — Voyez ce que vous devez penser de cet écrivain qui s'est dévoilé tel à vous et qui, après, vous dit : Croyez -moi !

Les disciples. — Et les écrivains de ce siècle, — car on l'a dit: la littérature est l'expression de la société, et c'est vrai, — qu'en ont fait ces doctrines et ces docteurs?

Dans la multitude d'êtres humains qui peuplent la

terre, il y en a qui restent toujours infants^ d'autres qui naissent vieux^ d'autres qui deviennent hommes. Ces différentes sortes d'esprits se rencontrent en plus ou moins grand nombre selon les époques : tel siècle est un siècle d'enfants, tel autre de vieux, tel d'hommes ; et l'importance qu'ont les uns ou les autres donne le caractère de ce siècle.

Ainsi, regardez les poètes d'Auguste, de Périclès, de Louis XIV, de notre temps. Au siècle d'Auguste, les poêles, sauf Virgile, sont des vieux : Lucrèce, démonstrateur de physique, désenchanté, et sceptique, est un vieux; Horace^ viveur, ilatteur, voluptueux, est un vieux ; Ovide, narrant des contes, et collectionnant les fastes du temps passé, quand il ne donne pas des leçons de paillardise et de séduction, est un vieux. On se les représente volontiers chauves : leur monde est un monde qui finit, s'amuse, et ne croit à rien.

Les poëtesd' Athènes, tragiques, comiques, bucoliques, lyriques, sont de jeunes hommes au contraire; ils ont trente ans : la raison de la maturité apparaît, mais seulement par jets, éclairant certains faits, des détails, sans dominer leur œuvre et leur vie. Leur imagination épanouie célèbre la gloire et la poôsie, le plaisir et l'amour, passions de la jeunesse, passions aussi de leur peuple qui vit dans la rue, au théâtre, à l'académie, dans les spectacles, les disputes et les jeux.

Au XVII» siècle, que sont ces grands poètes qui instruisent les jeunes gens et charment les hommes faits? JDe •vrais hommes : la raison est leur qualité première, et la marque s'en voit dans la place qu'ils donnent parmi eux à cdui qui est moins un poëte qu'un homme de sens, à Boileau. En présence de Molière, de Corneille, de Racine, de La Fontaine même, on reconnaît qu'on a affaire non à des jeunes gens, à des enfants, mais à des hommes : ils savent la vie, ils jugent les hommes, ils donnent la loi des actions. On sent en leurs discours, par les images, par le mouvement des passions, par le souffle qui soulève les mots, une imagination puissante et vive ; mais cette imagination ne s'éparpille pas en mille lieux, comme des soldats qui font sans discipline le coup de fusil par la campagne; il y a un général qui la commande, qui lui permet d'aller ici, et lui interdit de s'avancer là. Toutes leurs œuvres marchent droit, d'après un plan mûrement élaboré, en un ordre logique, vers un but marqué, et où elles arrivent comme on le prévoit et comme ils l'ont annoncé. On n'est jamais trompé avec eux, et l'on comprend qu'on peut s'en laisser diriger.

C'est que ce siècle est un siècle qui sait, médite, respecte et croit, un siècle d'hommes.

M. DE Lamartine. — Noire siècle a connu une

génération de poètes à qui Dieu , comme les fées

aux jeunes princesses le jour de leur naissance, avait accordé les qualités les plus excellentes et les plus rares. Ces qualités, elles n*ont pas eu les effets qu'on en devait attendre, non parce qu'on leur en avait refusé une, mais parce qu'eux-mêmes les ont amoindries, parfois même anéanties.

Il y avait un poëte, le plus richement doué, depuis Virgile, du don de poésie, en qui se confondaient Mozart et Raphaël ; grand, charmant, sublime sans efïbrt, ne voyant, et ne reflétant de toutes choses que ce qu'elles ont de beau, de pur et d'idéal, comme si, à ses yeux, se cachait l'imparfait ; qu'on louait sans envie, qu'on admirait avec joie, dont on était fier pour le monde, et qu'on reaierciait Dieu d'avoir fait naître en notre siècle et en notre patrie.

Celui-ci, qu'est-il devenu? Il se laisse aller à ses seules impressions : les impressions sont changeantes, elles ne forment pas l'homme; il est demeuré en l'adolescence, dont il a les entraînements, les* incertitudes, Je ton mou et les légèretés K

Voguant incessamment sur son lac azuré, il célèbre

» Voy. Entretiens littérairet. On sait que M. de Lamartine, après avoir consacré une longue élude à Alf. de Musset, reconnut, dans un second entretient qu'il no l'avait pas lu. Voyez aussi la Vte de Alexandre'le-Grand^ qu'il semble n'avoir écrit que pour diminuer Napoléon ]c'. Cette petite guerre d'allusions et d'épigrammes, pterresque les partis ramassent sur le chemin, et, à demi cachés, lancent sur le vainqueur pour l'irriter plus que pour le blesser, est bonne pour J. J. Ampère; elle et indigne d'un Lamartine,

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toutes les rives où il passe, sans s'attacher à aucune, sans rien préférer : il admire, il loue avec une même indiflFérence les vigoureux et les défaillants, les victimes et les bourreaux, Danton et Robespierre, les montagnards et les Girondins^ également inspiré par les géants et les anges des nuages, par les scélérats et les héros de l'histoire.

C'est qu'il n'est sûr de rien : il n'a pas acquis le sens de la justice. L'histoire, il le déclare, est une énigme : « le but en est inconnu, nous ne pouvons le connaître, çt nous ne devons môme pas le chercher ! » Il s'étonne de Bossuet,*l[ui « a voulu déchirer le rideau sur les pensées d'un Dieu incompréhensible à nos misérables intelligences ; » son livre lui paraît « l'œuvre d'un orgueil surhumain, car la lumière universelle qui doit conduire l'humanité où il veut. Dieu n'a voulu ni pu nous la donner *. » Il ignore, et il accepte d'ignorer : c'est au scepticisme qu'il aboutit. Il en est réduit à balbutier, sans en bien saisir le sens, des mots panthéistes : « l'axe éternel et ineffable du monde qui est universel et éternel comme Dieu lui -môme S etc. » Il doute des plus nécessaires vérités : il confond la matière avec Dieu, il ne com-

' Vifi des hommes célèbres^ Bossuet. M. de Lamartine ne voit pas que Bossuet ne parle pas en son noni, ne donne pas son opinion personnelle ; sou opinion est celle de l'Église, de tous les chrétiens, la conséquence de la foi en Jésus-Christ : la fin de tout, dans riiistoire, est la venue du Christ.

' Ibid.

prend plus Dieu ! — Et qui ne comprend plus Dieu, ne comprend plus le monde, la vie et soi-même.

Musset. — On se plaint que « les poètes de notre temps, Byron, Musset, H. Heine, Poë, Burns, etc., ne soient plus assez solides pour porter les passions ^ » Ils ne sont pas assez solides^ parce qu'ils ne veulent pas rétre. C'étaient les mœurs qui tenaient debout les poëtes tels que Shakespeare et Corneille. Ceux-là meurent d'épuisement et de débauche, ou d'excès de toute sorte. Il en est un qui avait débuté tout brillant des grâces aimables de la jeunesse : l'indignation généreuse, la passion, l'amour. Il s'est jeté dans l'enivrement de la vie, et il en est sorti comme d'une nuit d'orgie, brisé. Après qu'il a eu raconté ses maîtresses, ses ruptures et ses ivresses amoureuses, ses aspirations éphémères et son désenchantement, il n'eut plus rien à dire, son génie était mort • : il n*avait plus de force, d'élévation, de sentiment ; il n'avait gardé que de l'esprit. L'esprit est une qualité secondaire : « Un style sérieux, dit Labruyère, va loin. » Veut-on juger si un homme s'est appauvri, qu'on regarde s'il a gagné de l'esprit: Molière n'a pas

* Taine, Hm^ dé la littér, anglaite, II, 1 .

^ Il lo savait lui-même ; il Ta dit dans une de ses dernières pièces,- écrite à quarante ans :

« J'ai perdu ma force et ma vie, etc> »

d'esprit, Pascal n'a pas d'esprit ; leur rire est sérieux, il est profond.

M. V. Hugo. — Un troisième était Venfant sublime, semblable à un aigle au puissant essor, et qui, avec enthousiasme, du haut des airs, criait les noms des nobles causes et des grands hommes. Lui, il a pris pour maître l'orgueil : il a prétendu régner, il s'est fait adorer ; aussitôt il est descendu. Il n'a été touché que par Ja couleur et la lumière, ce qui luit, vibre et retentit *. Et une fois posé à terre, il n'est plus remonté, il a marché, il n'a plus volé.

Épris de la matière, en lui ne se sont développés ni la connaissance de la vie, ni l'observation des hommes, ni le sentiment de l'ordre et de l'harmouie. Il n'a pas eu la faculté de représenter la vérité, il en avait perdu le sens : il n'a pu qu'inventer le faux, événements monstrueux, caractères boursouflés, personnages démesurés. Méconnaissant le choix et le goût, il n'a plus été que poëte incomplet, à l'aise seulement dans un genre inférieur, la description «. Et il a de moins eu moins pensé : il ne saisit pas l'ensemble, il ^'attache à de petites

* Et c'est aussi pourquoi il est allé droit au peuple, et à la Révolution: la révolution, c'est la force.

' Voy. ses derniers romans. Les morceaux les plus saillants BODt des descriptions : la tempête, le brouillardy les rochers, la caverne^ dans les TravtiiUsurs de la mer^ etc.

choses, à des détails ; il n'a pas Tintelligence du général, de ce qui dure et est éternellement vrai. Les grands poètes, Homère, Virgile, Sophocle, Shakespeare, Corneille, Racine, Molière, sont de profonds penseurs ; il le sent, il se donne lui-môme ce nom que Fopinion publique lui dénie;, mais on ne s'y trompe pas. Sans principes, sans règle morale, il ne raisonne pas, il porte des jugements absolus et étroits, étroits parce qu'ils sont absolus ; il ne pense pas, il imagine. Frappé dans son ambition même, lui dont l'orgueil aspirait à dominer les hommes, il ne réussit qu'à exciter l'étonnément ; il est sans influence sur les idées de son temps.

Un rhétoricien de quinze ans, un étudiant de dixhuit, un amoureux de vingt, ces poètes ne sont pas des hommes ; ce sont des enfants. Ils expriment bien leur temps : quelles pouvaient être les voix chantantes de ce siècle, si ce n'est ces oiseaux sensuels, qui tout naturellement ont volé au panthéisme ?

De même de leurs émules et leurs élèves: l'un un poètecritique, fin, souple, délié, mais, à mesure qu'il a avancé dans la vie, sentant moins le grand et le sublime, n'aimant plus que le joli et le tourmenté, sceptique par système, épicurien sans en rougir ^ Un autre n'a rien

' « Les lois doivent avoir pour cause l'utilité, et, pour mon

saisi de son maître que la forme : il est allé dans son atelier, et n'a vu que des lignes habilement arrangées ; il peint la nature sans y voir un homme, sans y entendre une voix ; la nature seule est froide, il est glacé ; il a anéanti son âme, il ne sent rien, et il s'en félicite. D'autres torturent les vers et violentent les rimes, presque aussi adroits déjà que ces versificateurs de la décadence latine qui fabriquaient, avec des mots de diverse grandeur, des coupes, des bouteilles et des haches. Toute une nuée enfin de chanteurs libertins ou vaniteux, qui ne conçoivent la poésie que comme une sensation matérielle: ils attendent le choc extérieur et rendent la vibration. De là un égoïsme naïf, — ils ne connaissent, ils n'admirent qu'eux, — l'inintelligence de la vie, — ils ne comprennent ni les hommes, ni les questions, ni les événements. Le vulgaire les assimile brutalement à des fous ; ils ne sont pas fous, ils ont des fous ce trait distinctif : parfois des étincelles, le plus souvent la distraction de l'esprit, et la vulgarité.

George Sand. — On a dit d'une femme qu'elle était le plus grand écrivain de notre époque : elle n'esi ni le plus grand ni l'un des plus grands. Ce qui fait un grand écrivain, c'est la quantité d'idées justes qu'il a émises

compte, la théorie de Bentham et la morale d'Horace me suffi* Beat. • Discours de M. Sainte-Beuve au Sénat» 19 maf 1868.

dans un style excellent. Cette femme n^a ni Tune ni Tautre. Ses œuvres les plus célèbres sont manifestement fausses, et Ton n'y apprend rien, sur quelque doctrine que ce soit, qui n'ait été dit plus fortement. Les caractères qu*eJle peint sont ou d'orgueilleuses inventions, les femmes supérieures aux hommes, — ou des excentricités, des paysannes exquises de délicatesse de senments, eldes scélérats hommes de génie, ~ ou des rêveries dans lesquelles s'égare son esprit las de la réalité. Après avoir consacré une partie de sa vie à réhabiliter l'adultère en des romans qui ont aidé à la ruine sociale, elle s'est enfoncée de plus en plus, comme dans les profondeurs d'une caverne noire, à la poursuite de mystères inconnus : elle a amené sur le théâtre, devant les multitudes assemblées, les passions révoltées, et les a présentées comme les dignes reines du monde, les directrices des âmes, à qui le monde devait respect, honneur et admiration *. Ame blasée, elle se réveille à la peinture d'amours défendus : elle imagine des combi-

> Voy. par exemple Claudie, drame représenté à la Porte- St- Martin, en 1851, où la femme tombée est peinte, non comme cou^able^ mais malheurekse : elle s'est trompée dans le choix de Thomme qu'elle aimait ; le monde doit l'honorer, car « le n.alheur qui ne se plaint pas a le droit d'être respecté ; » et le sage de la pièce, prenant le rôle de prêtre, lui dit solennellement : « Je ^eux que tu te pardonnes à toi-même, je te donne l'absolution; ta vertu a été éprouvée par une faute* • ton malheur t'a «SAitCTiniKl • On ose dire, du reste, qu'aucun de ses romans, ians exception^ n'est exempt d'impuretés.

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naisons dont l'âpre jouissance était inconnue à sa curiosité mal satisfaite, et des sensations dont elle puisse savourer Fexquise impudicité *.

Du môme élan dont ils se jettent sur la religion, ils sont entraînés dans la sensualité : ils y tombent, ils s'y englueat, ils s'y salissent. C'est la loi invariable et de tous les temps : au xiv« siècle, lorsque commence la guerre contre la religion, ces censeurs qui font de si énergiques satires du clergé, ces poëtes qui imaginent les contes plaisants dont s'amusent les seigneurs des châteaux et les bourgeois des villes, — sont-ils d'austères philosophes * ? Non, ce sont des moines sortis de leurs cou- ' vents et qui veulent pour eux-mêmes la licence du plaisir, ou des hérétiques successeurs des Albigeois manichéens, ancêtres des communistes de notre temps. Le trouvère dont le poëme est plein de diatribes contre l'Église « qui sert et adore les six abominations, »> est le même qui demande la communauté des femmes, et affirme que Dieu a fait :

Toutes pour tous et tous pour toutes,

* Voy. François le Chanipi.

^ Od ne parie pas, bien entendu, de quelques âmes indignées de la corruption dont elles gémissent, et qui élèvent d'éloquentes imprécations, sainte Catherine de Sienne, saint Bernard, Savonarole, Jacopone, etc. Ceux-ci, on sait quels étaient leur mobile et leur vie.

342 LES NOUVBAUX JACOBINS

Chacune pour chacun commune, Et chacun commun pour chacune K

Lorsqu'on a fouillé dans les portefeuilles contenant les manuscrits de Voltaire à Saint-Pétersbourg, qu'a-ton trouvé au milieu d'une foule de notes, d'extraits et de réflexions « où apparaît tout entier le caractère de cet homme qui disait de lui-même :

Tous les goûts à la fois entrèrent dans mon âme? »

Des vers impurs, « qu'un ordre suprême a condamné à ne jamais sortir de la bibliothèque, tant la licence y dépasse toute imagination *. » Tels les écrivains de la nouvelle société : ils ont été précipités vers Ja pente delà sensualité, et, en la descendant, ils y ont lacéré leur génie.

Un fflSTORiEN. — Cet historien noble, pur, aux larges idées, lorsqu'il était jeune, se révolte contre Dieu en sa maturité, se déclare panthéiste ; l'humanité, dit-il, n'a pas d'autre avenir que la terre. Dès ce moment, il

1 (y est lui aussi qui dit : « qu'il en est autant de vertueuses que de phénix. » Voy. le Roman de la Rose. Les six abominationt scmt les vices que personnifie, dans le roman, Fauvel^ dont le nom est formé des premières lettres des mots suivants : Flatterie^ — Avarice — Vilenie^ — Variété^ — Envie, — Lachsté.

» Lôouzon-Leduc. Archives des Missions scientifiques, rapport au ministre, 1847. — M. Léouzon-Leduc ajoute : • On serait souvent bien étonné, bien confus pour notre pauvre humanité, si l'on connaissait les délassements des génies les plus graves et les plus sublimes. » Confus^ oui, étant é, non, quand il 8*agit d'un homme aussi grave que Voltaire.

perd le sens de Phistoire : il n'attache plus de valeur aux choses de l'âme et de l'esprit; celles de la matière grossissent à ses yeux, et décident ses jugements ^ Il ne comprend plus le rôle de l'homme : il le raille de son orgueil, non à la manière de Pascal, pour lui montrer la grandeur unique de Dieu ; il n'admet plus l'homme comme le chef de la création, le « centre des choses, » il ne lui accorde aucune supériorité, il le confond avec les animaux ; il l'abaisse plus bas que le plus petit ver de terre, il l'absorbe dans la nature avec les coléoptères, les chenilles et les pucerons «. Et son fanatisme n'« d'égal que sa puérilité : Swammerdam, « un homme sublime, auteur d'une prodigieuse révolution, » lui paraît avoir uni le mâle génie scientifique « à la tendresse, à la sensibilité féminine. » — Pourquoi? parce que, pour disséquer les insectes, craignant de les blesser, « il leur épargnait le scalpel. » — Comment s'y prenaitil ? — Il rejetait le scalpel d'acîer, et il employait le . scalpel d'tuotre, « si ferme et pourtant si doux ». » Le papillon était assassiné, mais avec une aiguille faite de dent d'éléphant : quelle douceur]

« Voyez les rolumes de YH stoim de France^ de M. Michelel, à partir du xvi» siècle : il explique les caractères des hommes surtout par les traits du visagp, par les signes physiques, etc.

' Tandis qu*il s'extasie sur l'admirable organisation de l'insecte, la main humaine, vue au microscope, lui paraît gro^^siôre : « rien de plus humiliant 1 • dit-il. V07. Vlnteete^ YOneau, la Mer^ etc.

' Vffiteete,

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Mais il y a plus : il présente ce phénomène que, Tieillard, son imagination lubrique s'enflamme en proportion de Tamoindrissement de ses forces ; la volupté l'enivre et il s'y abandonne. L'amour ne lui apparaît que comme une satisfaction des sens, il se fait de la femme une déesse ^ Agité des tentacules de Férotisme, quelque sujet qu'il traite, sa pensée se tourne sans cesse vers cet objet voluptueux qui le trouble : à propos d'insectes, il s'extasie sur les rutilantes beautés des peintres coloristes de l'Italie, ces blondes et rousses admirables du Veronèse et du Titien; il roule, il tourne, il froisse entre ses doigts frémissants Vambre, les perles, les dentelles, parure de la femme ; il s'étale sur « la soie, dont la lumière électrique concorde à l'électricité de la femme ! » Dévoré de désirs, ce vieillard amaigri, aux longs cheveux blancs, se délecte dans ces lascives peintures : on ne ressent pas, à le voir, la vénération involontaire et respectueuse qu'inspire la vieillesse noblement portée ; c'est le vieux célibataire de Béranger , grimaçant un sourire d'impuissante luxure; il n'inspire que Téloignement et une dédaigneuse pitié.

* Voy Y Amour t où la Temme n'est qu'un enfant fait pour les caresses, un fiathyUe féminin qui a malheureusement le tort de n'être pas toujours disposé. Mômes préoccupations dans ses autres livres, notamment la Bible de VHumanUe,

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