ÉTAIT LE PORTRAIT DE
M. Sainte-Beuve.
Un poète. — Mais, dit-on, l'antiquité païenne, matérielle, sensuelle, dépravée, que de chefs-d'œuvre n'a-t-elle pas créés! une telle perfection de Tart se peut donc allier à la plus extrême corruption?
Oui, et en voici une preuve, et l'explication dans les vers que publie ce poôte sexagénaire. Dans la Grèce, on voit tout à la fois l'esprit le plus aiguisé et la pourriture, le Parthénon de Phidias et le vice grec, la prostitution des temples et V Œdipe-roi, de Sophocle. Par son intelligence elle saisit tout; par son cœur elle ne comprend plus le mal. Lui, aussi, jamais il n'eut plus de talent, et jamais il ne fut aussi bas ; il fleurit dans la pleine force de son esprit, il sait dire tout ce qu'il veut avec un art consommé. Mais ce n'est là que l'écorce : l'intérieur est gûté, un ver l'a piqué, la luxure; elle est devenue le fofnd de lui-môme, sa nature actuelle, et il en vit. Comme cet autre païen que l'on vient de peindre, il caresse de lubriques images : l'idée d'un fichu l'excite, il poursuit de lascives titillations dans le souvenir d'une jupe, d'un ruban ou d'un bonnet. Et alors, 'oubliant son âge et ses rides, il aborde les jeunes filles, il badine, il sautille, il dit : Dansons! rions! aimons M II semble voir une grand'mère, qui, mettant du rouge, des
* Voy .£m Ckanêonê de$ rues et du bois,
mouches et de la poudre, entre au bal et se trémousse parmi les jeunes gens; sa gaieté et ses fausses dents glacent le rire.
Et, comme les vieux libertins aussi, à la gaudriole il mêle les impiétés, aux polissonneries le blasphème : il bouflfonne sur la religion, il en fait des parodies, il se moque agréablement de tout ce qu'on vénère, on admire et l'on craint, de la gloire, de la science, de la mort. La mort, c'est Yinœnnu, c'est le spectacle noir . « Ouvre moi, vieille portière, je veux voir, je suis curieux! »> Plaisanterie sinistre qui ne fait rire personne, pas même lui ! Il instruit les jeunes gens en les flattant : Vous êtes bien bons, jeunes hommes, de vous épuiser au travail ! Et toi, soldat, tu te fais casser la jambe pour un laurier, un bout de ruban ! Beau et jeune, joyeux et tendre, jette au feu tes gros bouquins, laisse les rois se battre, reste complet et fais l'amour! Il n'y a de vrai que l'amour, les roses, les femmes et Jeanneton!
Semblable à ces invalides fourbus de la bagatelle, qui suppléent par les paroles à ce qu'ils ne font pas, il se complaît aux expressions triviales, aux mots à double sens, aux termes sales : n'ayant plus de délicatesse dans la pensée , comment en aurait -il dans l'expression ? Pourquoi pas le mot nu, puisque la nudité est vraie, impudent, puisque l'ordure est réelle, obscène, puisque
Priape existe * ? tout ce qui est naturel est bon à dire et à montrer. Il descend ainsi à cette vilité de forme qui s'appelle le Réalisme et où était, de son seul poids, tombé avant lui le vulgaire de la littérature, comme ces seigneurs de la Régence au jargon de la canaille. Et la cause de la décadence profonde de ce poëte est la môme que pour l'antiquité. Cet homme n'a pas voulu de supérieur, il a voulu être maître, il ne connaît que lui ! Et, comme ran,tiquité païenne, il n'a aucune règle dans le présent, et aucune certitude pour l'avenir. Rien de vrai que le plaisir, Vénus et les baisers î Et les baisers étant courts, il cherché la volupté dans la variété multiple, sous toutes les formes et dans la plèbe ignoble : après la dame la grisette, après la grisette les paysannes! La soie, l'ennuie et la dentelle; Célimène est précieuse : à moi, Grothon en cotillon et en marmotte, Gothon, avec qui tout à l'aise on se dit de gros mots sales, et l'on se bourre, et on se roule et on se vautre dans la fange et parmi les bétes !
' Si rida sombre a des nuages,
La guinguette a des canapés.
On peut citer cent vers semblables
ÎO
dbyGoogk