CHAPITRE PREMIER
Dans les temps de révolutioH, où les principes religieux et moraux sont attaqués par des ennemis qui annoncent hautement l'intention de renverser l'ordre social, il se rencontre toujours des hommes timides, aussi révolutionnaires au fond que les plus radicaux, mais qui s'effi'ayent des conséquences, et voudraient qu'on n'appliquât pas complètement les théories dont ils ont eux-mêmes posé les fondements. Tels certains Réformateurs au siècle de Luther, les Politiques sous la Ligue, et, plus près de nous, ces Girondins qui, voyant
les Montagnards près de dominer, s'inquiétaient et faisaient des ouvertures aux Constitutionnels et à la Royauté, prétendant que les uns et les autres avaient les mômes intérêts, et qu'il se fallait unir pour conjurer le danger commun.
Ces révolutionnaires mitigés existent aussi de notre temps, et, de même qu'en le désignant du doigt, on disait d'un orateur parlementaire de la monarchie de Juillet : « Je vous connais : il y a quarante ans vous vous nommiez Péthion ! » on peut signaler d'illogiques rhéteurs qui donnent volontiers un coup de pic à l'édifice du Christianisme, puis reculent épouvantés, craignant d'être écrasés sous les ruines, et qui ne sont autres que les Girondins de la philosophie.
Les Doctrinaires. — La scène, dans la première partie de ce siècle, était occupée par un homme qui arpentait à cheval le monde, changeant de place les rois et les nations; comme Charlemagne, ne logeant dans sa capitale qu'en passant, et concentrant sur lui tous les regards qui le suivaient de l'Est à l'Ouest, du Sud au Nord, et se demandaient ce qu'il allait ôter ici et mettre là. A ce conquérant, pour faire son œuvre au dehors, il fallait la paix au dedans : il avait rappelé les prêtres dans la chaire, et leur avait dit : Prêchez ! enseignez ! le peuple, je le sais, vous écoutera, obéira et se taira !
Et quelques-uns, continuant à railler, discuter et chicaner, il leur avait jeté un de ces coups d'œil volontaires et irrités sous lequel baissait le front les Jacobins mêmes; les Idéologues s'étaient, à pas sourds, retirés doucement, voyant qu'il n'y avait pas de place pour eux, et s'étaient allés installer, pour disserter et refaire le monde à leur aise, dans les fauteuils d'un salon au bord du Léman.
Mais quand l'homme à cheval fut tombé par terre, ils reparurent, professeurs, pédagogues, métaphysiciens, apportant, fruit de leur sagesse, un moyen assuré de rétablir sur une base inébranlable l'univers vacillant : les Siéyès théoriciens ont toujours une constitution toute prête. Ils avaient pénétré le mécanisme des sociétés : la société, disaient-îis, est une balance ; dans un des pluteaux il y a Vautorité^ les devoirs ; dans l'autre, la liberté^ les droits. L'autorité, la religion sont utiles ; mais la liberté, l'examen sont nécessaires ; l'autorité est envahissante, il faut la tenir en bride ; la liberté est fortifiante, il faut la développer. Aux professeurs donc de se tenir au point central de la balance, en la faisant alternativement osciller à droite et à gauche, en pesant tour à tour sur l'un et l'autre plateau, mais bien plus sur le plateau de la liberté. En deux mots, ils prétendaient continuer la Révolution, sans tomber dans l'athéisme et i'aftarchie.
Ce système, à la fois politique et philosophique, ils le
nommaient le juste milieu^ et eux-mêmes doctrinaires^ du mot doctes^ savants, hommes qui savent sauver le genre humain.
On les reconnaît aux caractères extérieurs suivants : ils parlent sententieusement, lentement, sans verve, sans passion, sans flamme ; ils appellent cela un style sobre. Dénués d'imagination ils n'ont jamais porté une idée assez puissamment pour qu'elle prenne une figure, preuve animée de la force de la pensée ; (voyez les vrais penseurs, Bossuet, Pascal: leur style est tout imagé, vivant.) On les lit ; à la première page on dit : c'est hien ; — à la deuxième, aussi peut-être ; à la troisième, l'esprit court ailleurs, il n'est plus retenu, intéressé : leur parole monotone distille un ennui sous lequel vous vous sentez vous en aller sans pouvoir mourir. Ce ne serait pas un supplice à dédaigner qu'iin têle-à-tête avec un doctrinaire.
C'est une compagnie d'hommes sans couleur, ou plutôt ils ont tous la même couleur, terne, morne, la teinte grise ; on ne peut les distinguer l'un de l'autre. Mais ils 'sont doués d'une faculté singulière: ils parlent longtemps, infatigablement, et, ne cessant de parler, ils obligent à les écouter*; à force de peser, ils se sont imposés.
Le premier qui s'empara de la parole est un Protes-
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tant ; il prêche. Avea-vous remarqué que la préoccupation première des protestants, c'est la prédication ? Il semble que ce soit le but unique de la religicn : dans leurs séminaires, il s'agit avant tout de former un jeune homme à faire un sermofi ; vous rencontrez un ministre, il vous dira qu'il « va monter en chaire ; » la principale partie du culte, pour eux, est un discours. Entrez dans leurs temples : le pasteur, (chez certaines sectes il n'a pas de robe, il est vêtu d'un habit noir) debout devant une sorte de bureau élevé de trois ou quatre marches, en face d'un auditoire de messieurs et de dames assis sur des bancs, scande sa phrase, cherche ses mots, s'écoute parler, comme dans un cours d'éloquence ou de philosophie; si vous n'aviez lu sur la façade: Culte évangélique ou méthodique, vous vous croiriez à la Faculté des lettres. C'est ce qui explique la tendance des États protestants à devenir des gouvernements représentatifs : la forme de l'examen, la discussion, a été portée de la religion dans la politique. Cherchons, dit un pasteur, « pourquoi l'on refuse à notre Église lé pouvoir d'aimer ; pourquoi on l'accuse de manquer d'abnégation..:., de cette foi qui opère par la charité, accusation
trop fondée pourquoi nous péchons par l'esprit de
sacrifice*?» etc. Le député d'une Chambre se propose
1 Voy. les comptes rendus de YOhuvre dn Diaconeisea, 1854-
aussi « (^examiner pour quelles causes le gouvernement marche mal... »> de rechercher « les fautes du Cabinet. » Tous deux sont poussés par le môme principe, le droit de chacun d'être juge de tout, de tout passer au crible, l'orgueil de l'homme qui se complaît en ses opinions, et, sûr de ses raisonnements, se charme de parlementer.
La prédication dans le temple (presque toujours polémique contre le Catholicisme), et le discours dans la Chambre (presque toujours attaque contre les ministres), c'est la résistance à l'autorité. Le gouvernement représentatif est inhérent au protestantisme ; l'un et l'autre, forme moyenne et transitoire, digue instable, toujours vacillante, toujours menacée, et tôt ou tard emportée par le torrent des esprits et des partis absolus : car rien ne tient qui est discuté.
Des hommes qui ne considéraient que l'action du moment ont pris M. Guizot pour un conservateur. M. Guizot était un révolutionnaire, plus dangereux que ceux qui se nommaient eux-mêmes révolutionnaires : car il connaissait mieux les principes, et les résultats qu'on en pouvait espérer.
C'était un révolutionnaire inconséquent, comme tous les ratioaalistes : il avait trop de lumières pour ne pas voir les excès d'une théorie, et il les condamnait quand
il les rencontrait, — poar ignorer les faits contraires à sa cause, et il les exposait en passant ; et ce mélange d'éloges et de blâme» cette apparence d*équité dans les jugements semblaient le propre d'un esprit consciencieux, d'une raison droite, l'expression même de la vérité. Il ne fallait pourtant pas beaucoup de peine pour découvrir dans cette prétendue raison de nombreuses inconséquences, et, sous cette impartialité, un parti pris et une passion d'autant plus violente qu'elle se cachait davantage. Ces concessions n'étaient que des ménagements : devant lui marchait un fantôme, son principe, qui le tirait, quand il ne le suivait pas de bon gré, et qui le menait au môme point que les vrais révolutionnaires, à l'anarchie : « la résultante de son cours (de tous ses écrits,) tend à exclure l'autorité *. »
Quels sont ses principes ? il le déclare tout d'abord, et à chaque instant il le répète : le point de départ, c'est « l'indépendance de la raison individuelle *, » et toutes
* L'abbé Maynard, Bibliograph» eathoU
' Hist. de la Civil, en Europe : c'est l'œuvre capitale de M. Guizot ; U a reproduit dans tous ses livres la doctrine qu'il professait à la Sorbonoe en 1828. Rendons cependant justice à M. Guizot; plus tard il a dit : « La morale et la religion sont nécessairement liées... Oue tel homme connaisse et respecte la morale en restant étranger à la religion, cela se peut, cela se voit ; mais ce ne sont là que des états exceptionnels de l'esprit, des abstractions scientifiques.» (Méditations reUg, sur l'essence du Christianisme 7* médit.). Ce n'est pas une rétractation complète : la religion peut être Uée à la morale sans la précéder: mais il faut tenir compte de Tintention.
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ses conséquenœs : en religion: à chacun d^examiner sa foi ; il n'y a pas qu'une seule vérité, qu'une vraie religion, « la foi unique est une chimère; » en politiqite, le progrès indéfini: « la société est dans un état de progression continue...; » en morale: on a émis de nos jours le principe de la morale indépendante ; ce principe, lui, avant les athées de 1868, il l'avait posé dès 1828 : « Il est, je crois, évident aujourd'hui que la m^orale existe indépendamment des idées religieuses. M — Les Saint-Simoniens eux-mêmes, ont protesté : Reconnait-il en lui, ont-ils dit, l'obligation de fuir le mal, de faire le bien, le Sauvage qui tue son vieux père et le mange pour lui épargner les maux de la décrépitude*?
Après les principes, les applications : ce qu'il admire, c'est tout ce qu'admirent les révolutionnaires: la Réforme, la Renaissance, le dix-huitième siècle, la Révolution, La Réforme, « une grande tentative d'affranchissement de la pensée humaine, une insurrection de l'esprit humain contre le pouvoir absolu dans l'ordre spirituel, » et il ajoute, après quarante ans de réflexion : « Je suis protestant : l'expérience de la vie et l'étude de l'histoire m'ont affermi dans le Protestantisme... m'ont confirmé les immenses services rendus par la Ré-
* Voy. la polémique de YOpinion nationaleaYWi VAvenirnatiO' naletle Tempt, Juillet 1865.
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forme *. » — La Renaissance, renouyeliemènt de Tantiquité « supérieure à FEurope du quatorzième et du quinzième siècle, sous le rapport politique, philosophique, littéraire. » ~ Le dix-huitième siècle, « un des plus grands siècles de Fhistoire, celui peut-être qui a rendu les plus grands services k l'humanité. » Fils de ce siècle, il s'honore de lui témoigner «un respect reconnaissant *. * — La Révolution enfin, qui a assuré « la iiôre manifestation de toutes les forces de l'homme,... le libre examen réellement et au profit de tous, etc. »
Ce principe de l'indépendance de l'homme est si entier qu'il le force à louer même la féodalité^ les barbares, parce que la féodalité et les harbares étaient les adversaires naturels du pouvoir spirituel. Ces barbares, dont il coiuiait les vices ; ces seigneurs « sans loi, sans frein, » ont pourtant une grande qualité : « le goût de Vindépendance individuelle. » La féodalité est « le développement de Vindividiuilité^ de l'énergie personnelle des Barbares ; >» le régime féodal « a rendu ce 8e^ vice à l'humanité de montrer sans cesse aux hommes la volonté individuelle se déployant dans toute son énergie ;... il a eu une influence salutaire sur le développement intérieur de l'individu... L'Église rencontra la
* L'Églue et la Société chrétiennei, 2 ' Piêcovrs de réception à l'Acad, ftanç.
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fierté et la résistance de la noblesse féodale, qui se regarda toujours comme indépendante et supérieure k elle... C'est un immense service que la féodalité laïque a rendu à l'Europe. »
La liberté individuelle, VinsurrectUm contre le pouvoir spirituel, voilà la pensée qui le domine, lui fait décerner des couronnes ou dicter des arrêts de condamnation. L'ennemi, c'est l'autorité spirituelle, et l'autorité spirituelle. C'est l'Église : de là ces coups répétés contre l'Église. L'Église, il est vrai, défendit le Christianisme contre la dissolutioii de ;rEmpire et les Barbares, et sauva la société. Elle fut l'interprète de la justice et de la vérité^ la seule société régulièrement organisée ; procédant plus qu'aucun gouvernement par la discussion et la délibération, elle s'interposa entre les maîtres et les sujets, défendit le droit des peuples contre la pure force matérielle à laquelle le monde était livré ; elle tâcha d'inspirer aux puissances du monde des sentiments plus doux, plus de justice dans leurs relations avec les faibles ; elle entretint la vie morale, des sentiments et des espérances d'un ordre élevé ; dans son gouvernement, ce qui éclate de toutes parts, c'e:t l'exercice de la raison et de la liberté ; son esprit a fécondé le mouvement intellectuel ; elle établit, dans la législation, Végale valeur des hommes devant les lois ; le principe de la Royauté, qu'elle posa, est élevé^ moral, salutaire ;
loin de rester 'stationnaire, elle a constamment marché, elle a une histoire variée et progressive *.
Il reconnaît tous ces mérites, mais, quand il s'agit de conclure, ces éminents services sont oubliés : l'avocat général vient de parler toute une audience pour l'Église, il conclut contre : TÉglise, en dernier résultat, a dfnié les droits delà raison individuelle; le sentiment de l'indépendance individuelle était inconnu à l'Église comme à l'antiquité ; c'est un lieu commun historique, et ce lieu commun est fondé, que, depuis le seizième siècle, le Catholicisme a été, en général, hostile à la liberté * ; si la société chrétienne est enfin arrivée à la liberté, ce n'est pas par son'propre effort et sa propre vertu,... c'est la société laïque qui lui a imposé la justice et la liberté ; imposé est bien le mot : car, môme le droit des gens, l'Église ne le reconnaissait pas; s'il règne dans le monde, c'est à la Réforme qu'on le doit. Le développement de l'homme, le progrès intérieur de l'individu, l'Église s'en inquiétait peu. — Mais « cet effort moral par lequel elle tâchait d'inspirer des sentiments plus doux, plus de justice, d'entretenir des sentiments d'un ordre élevé, »> qu'est-ce donc, sinon le
' Voy. Hist, de la Civil, en Europe^ pissim. On ne cite ici que les grands traits ; on montrerait, s'il était nécessaire, les témoignages sans nombre de M. Guizot relatifs à Tinfluence morale de l'Église.
3 UÉgl, et la Soc, ehréU^ cb. x.
développement de rhomme et le progrès intérieur ? rindignâtion saisit en présence de telles négations ! — Les rois, qui empiétaient sur Tautorité spirituelle, doivent être approuvés, car de cette résistance sortirent des doctrines, le Gallicanisme, le Jansénisme, résultats féconds et puissants. La Réforme bannit la religion de la politique, la religion sortit du gouvernement de la société, elle fit la Révolution : « Tinfluence de la révolution religieuse venait à peine de cesser, que celle de la révolution philosophique commença; » et la Révolution, il se déclare pour elle ouvertement : « Appelé à prononcer dans sa cauee comme ministère public, c'est en sa faveur que je donnerais mes conclusions *. »
C'est là, en effet, le seul objet important : les faits, cela coule, cela passe, on les oublie ; mais les conclusions demeurent : voilà* la doctrine, ce qui reste dans Fesprit, ce qui éduque les âmes et forme les générations à secouer le joug du pouvoir spirituel, et à s'insurger pour revendiquer « le libre exercice de la raison! »
Révolutionnaires, reconnaissez-vous un des vôtres? Vous voulez la liberté illimitée ? Il proclame l'indépen
> Voy. HisU de la Civil, en Europe.
dance absolue de la pensée <. » Le gouvernement de Vhomme par lui-même ? « L'homme trouve en lui les lois de sa conduite. » La République f « Le régime où le pouvoir exécutif est mis dans Fimpossibilité permanente de gouverner contre le vœu du parlement, c'est la souveraineté du peuple *. » La démocratie unioerselle ? « Le monde progresse indéfiniment. » Ce protestant — comprenez-vous la force de ce mot? cet homme qui proteste contre Fautorité, — a planté les jalons de la voie ; il sait par où Ton arrive au but que vous vous proposez, il indique les passages favorables et ceux qu'il feut éviter : suivez-le, vous ne vous égarerez pas !
Ce résultat, il l'a déjà vu : c'est sous son gouvernement, et tandis qu'il allait, la tête haute, devant lui, que cette jeunesse instruite par ses leçons, un jour se
' Et ses élèves parlent comme lui, avec plus d'énergie encore : « Utile ou non, dit M. Agénor de Grasparin, {Réhabilitation de l'éta' blissement de 1830), la subordination est un crinte contre l'homme, un attentat contre le plan divin. »
2 L'abbé Maynard, Bihliog. cath. M. Maynard, je saisis l'occasion de le dire, pour la science, la méthode, la streté de jugement, la netteté du style, le sens littéraire, est un des premiers écrivains critiques de ce temps. Quand la poussière soulevée par la camaraderie autour de quelques personnages sera tombée, on s'étonnera de ne trouver que des figures de plâtre; et des hommes tenus à l'écart de la lumière et delà célébrité, apparaîtront comme des bustes de marbre» nobles, éclatants et solides : on les placera sur des piédestaux, et ils n'en seront plus enlevés. Un de ceux-là sera l'auteur de la Réfutation des Provinciales^ et l'historien de saint Vincent de Paul,
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rua dans les places et les palais, et en un tour de main jeta dehors la royauté, ses ioainistres, ses professeurs et lui-même, surpris, ébloui et orgueilleux encore de ne pas comprendre, tout en roulant dans ce tas de chiffons balayés !
L*ÉCLECTISME. — Le prédicateur calviniste avait donné les axiomes, un autre docteur s'était réservé la rédaction de la charte. Celui-ci est un professeur à la voix sonore, avec de longs gestes et quelque peu d'emphase ; il ne parle que d'un ton pompeux et dramatique; s'il revient d'Allemagne : « Je vous apporte une grande nouvelle : j'ai découvert un homme de génie * ! « Il ressemble aux rois de théâtre : il marche à grands pas, il relève la tête, il tonne.
Il commence par une préface ; tout long discours a un exorde : Notre siècle inaugure le règne de la philosophie! Le professeur a porté de si rudes coups au sensualisme, qu'il n'est plus à craindre : il importe seulement de se garder de la religion, de la tenir à l'écart. — Il entend l'objection : On ne peut se passer de la religion ! — C'est aussi son avis : la religion a son rôle dans les masses, elle est leur philosophie, « la philosophie de l'esprit humain. » Quant à nous, qui ne sommes pas du peuple,
» C'est Bon mot sur Hegel : « Je raiiDonçai partout, je le prophétisai 1 »
qui formons l'élite de rbumanité, «à un petit nombre, • il est donné « d'aller plus loin » ; mais nous accordons notre respect à la religion, « nous l'entourons de vénération * ! » Si même on pouvait espérer de rencontrer un « Christianisme éclairé, » il serait étonné de se trouver d'accord avec la philosophie sur des points dont il ne se doute pas : le surnaturel, l'inspiration prophétique, les anges, les miracles, par exemple. Le Christianisme a des anges ? Certainement ! Socrate n'avait-il pas son démon ? « Ne vous moquez pas du bon ange et des visions de la Mère Madeleine de Saint-Joseph ! » Prenez-garde ! Vous seriez obligé de rire «du démon de Socrate! » Le^umaturel n'est qu'une question de mots : « l'humanité n'estelle pus spontanée, c'est-à-dire inspirée?... toutes les vérités ne lui sont-elles pas révélées par le souffle divin qui est en elle ? » La philosophie croit à l'intuition : qu'est-ce que Vintuition ? une illumination de l'esprit ; « l'imagination s'échauffe, » et devient le « foyer » de tout ce qui semble extraordinaire, « de Vinspiration des prophètes, des miracles ! » Ayez « un grand cœur >», et vous aurez, comme sainte Thérèse, « des visions, des extases ; vous ferez même des miracles • ! »
1 Gousin^ Cours de 1829. Ce livre, comme Tf/iftoit e c{e <aCtviit«ationen Europe ^ pour M. Guizot, résume la doctrine de M. Cousiu; il le déclare, du reste, lui-môme.
* y oy, Jacqueline Pascal, Madame de Longueville; Du Vrai, du Beau, du Bon; Fragments philosophiques, ]^Téf9Lce.
Mais la religion veut dominer le monde par des sacrements, des mystères, un culte, « une dévotion pusillanime ! » Si on la laissait faire, elle absorberait tout : ne prélend-elle pas que c'est sur elle que repose la morale, et, par conséquent, la société ? Gomme si M. Guizot n'avait pas prouvé que la morale est indépendante de la religion ! Et, en effet, loin que la morale repose sur la religion, c'est précisément le contraire : « la religion est, tout au plus^ le sommet, et non la base de la morale. » Elle est, d'ailleurs, dans l'impuissance de se sufl&re à ellemême : elle émet quelques principes justes ; mais que cela est obscur, indéterminé ! Combien la philosophie est autrement nette et solide! « Lumière de toutes les lumières, autorité des autorités, intelligence absolue, explication absolue de toutes choses, » elle n'hésite pas, elle ne doute pas, — depuis Descartes ! Écoutez les philosophes, voilà de véritables révélateurs ! Descartes jette un regard sur l'homme, et, tout de suite, il nous apprend que, jusqu'à lui, les passions, ce sujet immortel, « avaient été à peine effleurées. Ce que les anciens en ont enseigné est si peu de chose, qu'il est obligé d'écrire en môme façon que s'il traitait d'une matière que personne n'eût touchée*. » Wolf, avec la même assurance: « Il ne s'est trouvé personne^ que je sache, qui ait connu une seule
' Descartee, les P<i»sions de Vâme, l. Voy. aussi le début du Discours de la Méthode,
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proposition docttmale jusqu'à présent. » — Moi, à mon tour, je TOUS apporte une philosophie, « une tbéodioée nouvelle, » non pas erronée comme toutes œlles que TOUS connaissez, mais « la vraie théodicée! » car rien n'est de moi : j'ai « emprunté à toutes les croTanœs leurs communs principes, » et je Fofifre pour en £Edre le fondement de la politique, de la morale, de la société, de la religion ! Oui, de la religion même : les vérités éternelles, si vagues pour elle, je les éclaire, je les fortifie, je les kit rends « entourées de lumière, élevées au-dessus de toute incertitude, placées à l'abri de toute attaque, » inébranlables désormais*.
L'assemblée des docteurs ayant applaudi à ce modeste préambule, M. Cousin continue et achève de s'expliquer: J'avais depuis longtemps remarqué une grande vérité : c'est qu'il n'y a pas de vérité, — absolument parlant ; personne n'a tout à fait raison, et personne ne se trompe tout à fiait. Ainsi des philosophies : le point de vue de chacune « n'est pas faux, il est seulement incomplet. » D'après cette observation, j'ai inventé un système trèssimple : il consiste à ne rien inventer î Je me suis mis
> Et : « La philosophie se contente de tendre doucement la main au Christianisme, et de Taider à s'élever plus haut encore. > Cowr9 de 1828, 2* leçon. «Ce Cours, disait M. Rendu dans un rapport confidentiel adressé au Ministre» a besoin d'une haute, franche et iërieu$e iurveillance, •
en route, m'annonçant comme « l'ami commun de toutes les écoles, apportant des paroles de paix, animé de Tesprit de conciliation, » prenant partout des idées, avec Te dessein arrêté de n'avoir moi-môme aucune idée, de me garder de toute originalité ; je m'en « fais gloire, c'est le signe de la vraie philosophie * ? » Nulle peine ne m'a coûté : j'ai commenté, traduit, édité Platon et Proclus. Descartes et Reid, Pascal, Hegel et Kant ! Je n'ai môme pas reculé à pénétrer dans quelques couvents de Carmélites, et j'y ai découvert plus d'une aimable et sage pécheresse repentie ! Mais c'est en mes voyages d'Allemagne que j'ai recueilli le plus, trouvé des hommes admirables: le grand Fichte ! le grand Schelling ! le grand Jacobi ! le grand Hegel surtout ! Je lui ai dédié un de mes livres, à lui et à Schelling : Amicis et magistris philosophie prxsentis ducibus! Aux maîtres de la philosophie ! Vous ne connaissez pas Hegel ! Ignorance déplorable pour la France ! C'est le plus profond des philosophes ! si profond, qu'il disait en mourant n'avoir été compris que d'un de ses élèves, — un seul •, et encore
I Go. mot et quelques autres que Ton trouvera plus loin, sont empruntés à une élude anonyme très- originale publiée en 1859, 8008 ce titre : M, Cousin (Fauteur est M. J. Wallon) et dans laquelle, en paraissant adresser à M. Cousin les compliments les plus flatteurs, on en fait la critique la plus viye, l'exécution la plus impitoyable. C'est comme un souverain qui étranglerait son ministre en loi passant au cou un cordon de commandeur.
* M. Michelet, de Berlin.
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dotttait-ii qu'il Feût bien entendu ! Il m'a inspiré cette définition si claire de Dieu : « En tout et partout Dieu revient en quelque sorte à lui-même dans la conscience de Thomme, dont il constitue indirectement le mécanisme et la triplicité phénoménale par le reflet de son propre mouvement et de la triplicité substantielle, dont il est l'identité absolue ^ » Ce grand philosophe refeit en ce moment toute la philosophie de fond en comble. Vous en trouverez de nombreux fragments dans la mienne que que j'ai nommée VÉclectisme^ c'est-ànlire le choix, le miel de toutes les écoles, et qui concorde parfaitement avec le système politique de M. Guizot : l'Éclectisme est le Juste-Milieu de la philosophie !
Et il étale son système : les curieux qui y regardent y trouvent de tout, en effet, comme dans une balle de col* porteur, mais personne n'y trouve ce qu'il cherche ; on a beau fureter longtemps, bouleverser sa pacotille, la mettre sens dessus dessous : tout ce qui tombe sous la main, on le connaît, on l'a ; mais ce qu'on désire, ce qu'on voudrait posséder, manque. Et, alors, s'élève une réclamation universelle : Vous ne nous satisfaites sur rien, vous ne répondez à aucune de nos questions. Nous vous demandons ce qu'est V homme ? L'homme, nous faites-vous
* Fragmenté philos., préface, édit. 1826.
20 LES NOUVEAUX JAGOBDîS
répondre par un Allemand, Tiédemann, c'est Vifidéfini ! c'est-à-dire que vous n*ayez pas encore défini Tbomme ! Nous savons aujourd'hui ce qu'il faut penser des Allemands et de leur pays, qu'on appelle la docte Aile» magne parce qu'elle entasse dans d'interminables tomes l'amas confus de ses rêveries enfumées et d'une science non digérée. Dès qu'un docteur a conquis, dans les universités, un certain nombre de grades et lu un certain nombre de livres, il se met en devoir d'ajouter à ces livres un livre de son propre cru : or, rien de plus aisé que de faire des combinaisons avec tous les matériaux accumulés dans son cerveau et les imaginations qui traversent son esprit : il n'y a qu'à tourner un peu le kaléidoscope, voilà une image inattendue. Tousces philosophes Allemands marchent à la suite l'un de l'autre comme une bande d'enfants qui se tiennent par leur veste ; quand le chef de file disparaît, un autre aussitôf prend sa place ; seulement, si le premier allait à gauche, le suivant va à droite ; l'un avait dit : Dieu, c'est le monde ! l'autre dit : l'homme est Dieu! toujours l'opposé ou l'exagération de la parole précédente. Parfois môme, à peu d'années de distance, un docteur se réfute et soutient les deux thèses contraires *. Il a fallu le trouble que pro-
' Gomme M. Strauss, qui, dans sa nouvelle Vie de Jetuf, a complètement transformé son système ; Jésus, cette fois, n'est pas un mythe, il a réellement existé.
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dolsent les révolutions pour que Tesprit français si net, si lucide et si logique, se soit arrêté devant ces tréteaux de la foire philosophique où se succèdent, avec une grotesque vélocité, une nuée de pédants qui se bousculent Fun l'autre et se jettent mutuellement dans le panier quand ils ont fait leur parade et leur culbute. Après les avoir écoutés quarante ans, nous ne sommes encore arrivés qu'à comprendre qu'ils ne se comprennent pas ! C'est le vulgaire des philosophes, dites-vous, qui mérite peut-être cette condamnation ; mais les grands, les forts, Kant, Fichte, Hegel ! — Les grands, les forts ! Tous ces systèmes de philosophes allemands, scepticisme absolu, idéalisme absolu, panthéisme absolu, n'ont rien de réel. Pour les composer, les suivre, les comprendre, il faut s'abstraire de la vie humaine, se considérer comme une pure intelligence qui vole non dans le bleu, mais dans le noir. Ce n'est qu'un jeu de l'esprit, un cassetête. On s'y met à ses heures, on se dit : Travaillons à mon système ! comme on dit : Faisons une partie d'échecs ! Le jeu d'échecs est une distraction, ce n'est pas un acte de la vie ! « Je ne sais, dit un de vos disciples, ce que je dois le plus admirer, soit de l'excès d^extravagance où peut s'emporter l'esprit humain, soit de l'étonnante fécondité de ses ressources *. » Il voit Fichte poser
' Em. Saisset, Bêsai de philos. reHg-^ 7« étude.
le moi comme seul principe, se créer lui-même, créer la nature, créer Dieu. Gela lui semble extravagant, il le raille : « Il est clair que Fichte accomplissait là un fameux tour de force ! >» — Mais, un instant après, il le prend au sérieux, il croit que c'est à son système que Fichte devait « son nobl« stoïcisme, sa passion pour la liberté, le rôle généreux qu'il a rempli, etc ! » C'est que lui aussi est un professeur d'échecs, il s'émerveille de la force du joueur qu'il observe ; il ne connaissait pas tel coup, et il s'exclame. — Comme s'il y avait des coups nouveaux ! tous ont été faits, dans l'Inde ou ailleurs. Mais nous, auditeurs, qui attendons une parole utile et pratique, nous disons simplement et sans phrases : Cela est fou ! Cela est fou, et celui qui dresse ces systèmes insensés serait fou lui-môme, et il faudrait l'enfermer s'il vivait et pensait toujours conformément à son système; mais il s'en garde, il ne pense ainsi qu'à certains moments, et c'est pourquoi l'on peut le laisser en liberté : il fait sa partie d'échecs !
Après l'homme, nous vous demandons ce qu'est Vdme ? Vous nous renvoyez à Descartes. Certes, Descartes a trouvé une vraie nouveauté, cette « certaine petite glande du cerveau » qui, dit-il, est le principal siège de l'âme. Il la décrit si particulièrement qu'on dirait qu'il l'a vue : eUe est « fort petite, située dans le milieu de la substance du
cerveau, suspendue au-dessus du conduit par lequel les esprits des cavités antérieures ont communication avec ceux de la postérieure »,... de telle sorte que « ses moindres mouvements peuvent changer le cours de ces esprits, et réciproquement le cours dea. esprits changer les mouvements de la glande K »
Il a aussi vu comment opère Tàme qui a son siège dans cette petite glande au milieu du cerveau : la petite glande est extrêmement sensible, et si bien suspendue « qu'elle s'émeut à la moindre impression des objets extérieurs ou de Pâme qui est assise en elle, de sorte que Fàme participe à ses mouvements. »
Gela est fort ingénieux — et fontastique ! Voulons-nous savoir encore ce que sont les combats des passions ? toujours la glande : si les « esprits, qui ne sont que des corps \ poussent la glande pour causer en Tâme le désir de quelque chose, » et que « Tâme repousse la glande, par la volonté qu'elle a de fuir la môme chose, » alors il y a combat. C'est ce qui explique, comme le dit un de ses disciples, Gassendi, Yantipathie du mouton pour le loup: « Il y a des corpuscules qui émanent du loup, et, frappant les yeux du mouton, les blessent cruellement; » et alors le mouton prend sa course et se sauve, s'il peut.
< Deflcartds, Des Pauiont de Câmê, art. 81.
> 76., 147. Nous apprenons ici ce que sont ces esprUa ; ce ne sont que des cofps. «
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Règle générale : « la causé dernière et la plus prochaine » des passions de Pâme « n'est autre que Tagitation dont les esprits meuvent la petite glande qui est au milieu du cerveau. » En d'autres termes, c'est une action maténe//«, s'exerçant sur une substance matérielle; l'action est extérieure, la substance est intérieure, mais l'une et l'autre ne sont que de la matière *.
Et vous dites avoir ruiné le sensualisme ! Il n'est pas de doctrine plus matérielle ; les matérialistes sont d'accord avec vous et Descartes : il n'y a qu'à chercher la petite glande — et Descartes dit où elle est ; en la comprimant ou la laissant libre , on montrera l'homme pensant ou .ne pensant pas : l'âme n'est que matière, c'està-dire, n'est qu'un mot.
Et la destinée de cette âme après la mort? C'est Platon, cette fois, qu'il faut écouter : vous commentez Platon. « La philosophie démontre qu'il y a dans l'âme un principe qui ne peut périr; mais, que ce principe reparaisse dans un autre monde avec les mêmes facultés que dans celui-ci, quHl y porte les conséquences des bonnes et des mauvaises actions qu'il a pu commettre, c'est là une
^ « Le spiritualisme étroit qui 'nous vient de Descartes, a dit M. Tissot, dans son livre de YAnimUme^ pourrait bien impliquer, à son insu, x^fx. matérialisme véritable- o A son in$u / Alors, que faut-il penser de ce fondateur de la philosophie moderne, s'il ne savait où il allait?
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probabilité sublime, qu'autorisent et oousacrent le vcm secret du cœur et Vassentiment universel des peuples *. » Il est probable, le cœur désire, on convient généralement^ etc., voilà toute la certitude que vous nous donnez ! L'immortalité de Fâme, la rémunération des bons et des méchants, ne sont pour vous, philosophe du dix-neuviéme siècle, pas plus sûres que pour les païens !
Et de même d'une quantité de questions : l'origine de la société ? « ténèbres !» — Le Sauvage est-il l'homme primitif ou dégradé ? « hypothèses * ! >» — Le monde a-til été créé, ou est-il étemel ? vous vous taisez, faisant signe à vos disciples de répondre. L'un, Em. Saisset, se penche sur le problème : nous le suivons le long de cinquante mortelles pages ; il ne s'en tire pas, il balbutie sans parvenir à épeler même les premières lettres de l'alphabet divin ; il cite Pascal, il cite les découvertes des sciences modernes : « un tel a découvert tant de soleils ;
' Traduct. de Platon, argument du Phédon. De môme, un autre Girondin, qui n'ose dire nettement qu'il n'y a pas de vie après la mort, l'insinue dans cette phrase académique : « Nous avons tourné le problème, et au milieu même des signes d'une dissolution imminente, nous nous sommes heureviemerU pênvadé^ non sans de grands avantages pour l'ordre social, que cette di9> solution n'atteint que notre corps et laisse intact le droit de notre personne morale à l'immortalité. ■ M. Prévosi-Paradolf La France nouvelle, m, 2. C'est le trait le plus remarquable de ce livre qui pose si fièrement les plus redoutables questions, et qui iesrésoud, à la stupéfaction du lecteur, par cette unique panacée : le peuplement de l'Algérie,
* Id. Du 7rat, etc., 11* leç.
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tel autre tant de millions d'animalcules * ; »» — comme si la découverte de dix ou de dix milliards de soleils donnait la raison de l'existence du premier soleil ! — Un autre nous annonce tranquillement que la question « est insoluble,» et il en est si convaincu qu'il ne se lasse pas de le redire : « C'est un problème qui reste insondable à la raison,... une difficulté invincible,... si grave qu'elle doit être plutôt écartée que résolue *. « — Quoi ! à la multitude humaine qui vient vous trouver vous n'avez rien à répondre que : On ne peut le savoir; ne vous en occupez pas ! Et vous vous imaginez qu'elle se contentera de cette réponse !
Et ce n'est pas seulemefit la foule que vous ne satisfaites pas, c'est vous-même. Vous indiquez le moyen de résoudre la difficulté, la Révélation ; mais vous ne vous déclarez ni pour ni contre, vous n'osez dire nettement : la Révélation n'existe pas ! car vous nieriez ainsi toute religion, puisqu'il n'en est pas une qui ne prétende être fondée sur une révélation, saus quoi elle ne serait pas une religion. Et, d'un autre côté, vous n'osez dire : la révélation e^ste ! parce que, du coup, la philosophie prend une place secondaire, et revient à l'état qu'elle occupait dans le moyen-âge, d'auxiliaire de la théologie, ancilla théologie ; et votre orgueil ne veut pas subir les comman-
1 Etêai de philo», rel-g,
> J. Simon, la Religion naturellet II« partie.
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déments de la religion ! -— Mais cet orgaeil si haut se soumet à de bien autres humiliations qu^à plier sous Dieu : vous ne pouvez expliquer les importants problèmes que se pose la raison humaine, vous êtes obligé de l'avouer au monde, et vous consentez à rester dans Fignorance ! et vous vous dites un philosophe, un amant de la sagesse, un poursuivant de la vérité ! et vous acceptez qu'elle fiiie sans cesse devant vous, qu'elle vous échappe, se dérobe dans la nuit ! et vous dites froidement: « Je ne peux pas !» — Pauvre amant ! et amoureux transi ! Non, vous n'aimez pas la vérité ; vous jouez la passion, mais vous n'en avez pas dans le cœur ! Si vous aimiez, vous feriez comme tous les amoureux, vous passeriez par-dessus les obstacles, vous n'écouteriez pas la seule voix de la raison, vous seriez déraisonnable ! — Déraisonnable, c'est-à-dire que vous vous livreriez aux ailes de cet enthousiasme qui a un nom particulier, la foi, et la foi est aussi naturelle à l'homme que la passion : la passion triomphe de ce que ne peut la raison, et la foi explique ce que ne peut la raison. C'est ainsi que la raison s'allie à la foi : être ainsi déraisonnable, c'est le comble de la raison î
Quant à vous, qui avez ouvert ce vaste .magasin de bric-à-brac, nous ne savons qui vous êtes, déiste, panthéiste, ou chrétien ? et vous même ne le savez pas. En
TOUS « iipnt condensés, fondus, sublimés, quatre Allemands, trois Ecossais *. » Pourquoi sur votre enseigne vous désignez-vous comme spiritualiste ? Ce serait plutôt le contraire : vous faites d'éloquentes tirades sur Fart, vous prodiguez les grands mots de type, idéal, beau, etc.; puis, comme en passant : tout cela, ajoutez-vous, ce ne sont que des mots : Fart, au fond, n'est qu'un instrument de plaisir, « il n'a pas pour but de nous rendre meilleur et de nous élever à Dieu*, » il ne sert qu'à nous charmer et nous amuser ! — Mais c'est la théorie de l'art pour l'art ! vous êtes donc de l'école du caprice, de la fantaisie, de l'école de ceux qu'on appelle réaiistes, de M. Courbet et de M. Manet.
Vous montrez avec un geste d'enthousiasme, si vous le rencontrez, un stoïcien, un janséniste, un saint môme : « Inclinons-nous avec respect devant Épictète, Pascal, madame Angélique Amauld, d'autres encore, sublimes exemplaires de tout ce que peut l'âme humaine *, » mettons un genou en terre ! Mais, quand ils sont un peu loin, vous haussez légèrement les épaules, vous souriez de leur austérité et de leur maigreur : Quelle religion ! « la religion de la douleur supprime l'humanité ! » Je sais, moi, une règle plus «ûre et plus facile : loin de dédaigner
1 M. Cousin^ brochure citée plus haut.
' Du Vrai^ etc., 8« leç.
* Jacqueline Paicaj.
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la terre, « demeurons-y, exerçons nos sens, sachons nous aimer noblement nous-mêmes! > Si j'ai un conseil à tous donner, c'est « d'éviter la douleur autant que tous le pourrez, de fuir le malheur, de rechercher le bonheur, et de bien entendre votre intérêt ^ » Chacun pour soi ! c'était la morale des anciens, la vraie, celle de Gicéron le premier : Jl est bon de philosopher, disait cet esprit avisé, mais il est bon aussi de bien vivre ; connaissons la sagesse, « mais agissons en politique, tnvendum autem civiliter ! » Aussi ne passe-t-il pas une belle dame du dix-septième siècle «, que vous ne vous mettiez à sa suite, et vous venez après, les yeux tout brillants et le teint animé, nous raconter toutes ses beautés, sa chevelure, sa taille, ses bras, ses épaules, son cou, son sein, etc.; rien ne vous a échappé !
Réaliste et Épicurien^ voilà ce que vous êtes, comme tous ceux qui ne croient à rien. C'est pour abuser le monde que vous avez pris les titres de philosophe et (ff éclectique : vous n'êtes pas philosophe, puisque vous n'avez d'idée arrêtée sur aucun des sujets les plus importants, et vous ne récuserez pas cette sentence, elle est de vous : « Si la philosophie est incapable d'arriver à la connaissance de Dieu, elle est impuissante : car, si elle ne
' Du Frai, etc. 10*leç.
3 Mesdames de Longu&oille, de Sablé , de Chewewe^ de Hautefort,
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30 LES NOUVEAUX JACOMNS
possède pas Dieu, elle ne possède rien *. » Vous n'êtes pas éclectique, puisque « on ne peut choisir ce qui est yrai sans connaissance du vrai. » En vain vous avez « caressé tous les partis, afin de vous les concilier ; » toujours incertain, « vous tenant dans un vague prudent et dans des régions, non pas élevées, mais insaisissables, » ne donnant « que des à peu près «, » changeant selon le vent du jour, vous êtes « exclu de tous les camps et renié de tous les partis ! » On vous a reconnu ce que vous êtes, « un écrivain qui s'est occupé de philosophie •, » pour, s'en faire « un instrument de fortune *, » animale glorix^ comme dit saint Jérôme, et aurœ popularis vénale mancipivm !
Le vrai nom de votre éclectisme, c'est en langue vulgaire, stérilité. Vous n'étiez pas assez riche pour vivre de votre propre fonds, et votre indigence est attestée par le métier que vous avez embrassé : vous vous êtes mis en quête, demandant l'aumône à toutes les portes, ne refusant rien, n'excluant rien, mais n'apportant rien. Courir sur la surface de toutes les écoles, c'est voler, ce n'est pas fonder! Vous ne jurçz par personne, mais vous ne faites jurer personne ! Vous n'êtes pas un philosophe ; vous êtes.
* Du Vraû «le, 17e leç.
' M. SaiDte-Beuve, préface des Maxime» delà Rochefoucauld.
* Mot de M. Renan.
* M. Cousin.
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tout au plus, un pèlerin de la philosophie, de Tordre des mendiants !
Et Ton ne s'en tint pas là : nulle part ne fat plus éclatante la vanité de la philosophie : au dix-septième siècle, Descartes, foisant table rase de tout, avait éleyé, à ce qu'il croyait, un monument que le dix-huitième siècle renversa de fond en comble ; au dix-neuvième, M. Cousin, comme un entrepreneur qui ne travaille qu'avec l'argent des autres, avait eu l'idée d'employer les pierres qui pouvaient servir, en y jwgnant quelques autres pillées çà et là. Il traverse le canal, passe à Edimbourg, et en ramène une charretée de lourds blocs pris à la maison de Reid ; puis, sautant par-dessus le Rhin, monte jusqu'à Kœnigsberg et rapporte une bottée du sable de Kant ; il avait, d'ailleurs, en réserve quelques colonnes cannelées du temple de Platon, une ou deux assises de l'ancien logis de Descartes, même des regrattures d'Aristote. Avec tout cela, ditil, je vais élever la maison de la vraie philosophie : il y aura de tous les styles et de toutes les époques, chacun s'y logera à sa guise. La maison est bâtie : telles, dans les quartiers en démolition, ces baraques faites de débris de toute provenance, portes, fenêtres, escaliers, restes d'hôtels et de maisons, de boutiques et de masures, avec cet écriteau : matériaux à vendre^ bois à brûler, A peine la maison était-elle achevée, le toit penche en avant,
les murs se crevassent; il n'y a qu'un cri : elle est inhabitable, elle ne peut abriter personne, elle ne fait qu'encombrer le sol ! Et, en effet, c'est une maison vide : à travers les brèches, on n'aperçoit, à l'intérieur... rien. — Je me trompe, on aperçoit la figure triste, insipide, fade et ennuyée d'un de vos pauvres élèves assis sur les gravats tombés du plafond, et vivant là, les yeux fixes, immobile (est-ce la vie?), depuis on ne sait combien de temps, comme un batracien dans un mur.
On comprend que les enfants, les Taine, les About, etc., se soient amusés à lancer des pierres contre cette masure, et l'aient démolie. Quand ils seront un peu plus grdnds, il n'est pas impossible qu'ils prétendent aussi construire quelque édifice philosophique ; mais, on peut le prédire, ce ne sera pas un monument : ce sera un chalet, une villa, ou un vide bouteilles, expression de la philosophie de la fin de ce siècle.
L'Incertitude. — Les deux bâtisses doctrinaire et éclectique n'étaient plus que des décombres; mais, presque aussitôt, apparurent quelques hommes qui, par la physionomie, la tournure et le costume, avaient un air de famille avec les savants assemblés pour donner une constitution au monde. La tête rejetée en arrière^ la poitrine effacée, satisfaits d'eux-mêmes, c'étaient des Académiciens.
L'un d'eux expliqua très-clairement que la philosophie éclectique s'était écroulée, parce qu'elle n'avait rien de défini : il eût fallu enseigner d'abord aux hommes ce qui est incontestable, certain^ ce qu'ils doivent, par conséquent, croire; or, lui, le savait, et, si on le voulait, le révélerait. Il avait la gravité d'un prophète de l'ancienne loi : les docteurs firent cercle pour l'écouter*
Si vous entendiez un homme s'écrier : « Le matérialisme n'inspire plus que le mépris et le dégoût; de son propre mouvement, il s'est retiré de la métaphysique pour se renfermer dans les amphithéâtres de médecine^ et ceux-là mômes qui le conservent dans la théorie de l'homme, n'osent plus le reconnaître comme une explication suffisante ^ » Ne diriez-vous pas? Voilà un spiritualiste ! — Et s'il ajoutait : « Le sentiment et l'imagination ne tiennent pas une moindre place dans l'existence du genre humain que l'intelligence. » Ce philosophe voit nettement le véritable ordre des facultés de l'homme ! — Et si encore : « Il est bien permis à quelques natures d'élite d'aimer, de comprendre la vérité sous sa forme la plus austère, de la chercher dans le monde abstrait des idées; mais chez la majorité des hommes, la raison ne se sépare pas de l'imagination et
> Cette citation et les suivantes sont extraites du livre de la Certitude^ rapport à rAcadômie des scisoces morales, par M. Ad. Franck.
31 LES NOUYMTTX JÀGOBINS
du sentiment. » N'est-ce pas là une déclaration formelle de l'insuffisance de la raison? — Bien plus, si le philosophe insiste : «» L'homme est une créature si mobile et si faible, tant de. ténèbres se mêlent à sa lumière, tant^de viles nécessités et de passions ignobles amènent à chaque instant dans ses îacultés le trouble et l'abaissement, qu'il ne peut ni se confier ni croire à lui-môme, je veux dire à lui seul. » C'est un disciple de Pascal, il parle de la faiblesse de r homme avec l'énergie et la conviction de son maître. — Mais voit-il bien lea conséquences d'un tel principe? Certainement; cet homme est un esprit vigoureux, sans nuages autour du cerveau : ne l'entendez-vous pas rappeler « qu'il n'y a jamais eu chez les Grecs quelque chose qu'on puisse appeler une religion constituée, c'est-à-dire des dogmes invariables, une théologie, une morale, une législation dont on fait remonter V origine jusqu'à Dieul leur mythologie est une invention tout à fait libre de la poésie et de l'art; ce sont les poètes qui en sont les auteurs, non les prêtres, les prophètes, » Et, s'il vous le rappelle, c'est pour établir la Révélation comme l'indispensable loi de toute religion.
Et ici vous vous arrêtez. Ce philosophe n'est pas matérialiste, il n'est pas panthéiste, il croit à la révélation. Qu'est-il donc? Écoutez : « Il faut que la vérité se fasse chair vivante, Et verbum caro factum est. » Ce mot le
décèle : il croit au dogme de Vlricarnation^ c'est un chrétien ! Plaise à Dieu que Terreur de l'hérésie n'ait pas offusqué une vue si claire! — Non, rassurez- vous ; c'est un défenseur de la tradition et de l'autorisé : « Le principe de Vautorité est aussi nécessaire au genre humain que celui de la liberté. » Très-bien ! — « Il faut une tradition, une autorité constituée^ de laquelle dépende l'unité de la société spirituelle, et qui occupe la même place que le gouvernement dans la société civile. » — Un gouvernement spirituel, c'est V Église ! — « Il faut une autorité extérieure, immuable, infaillible^ représentapt la raison et la conscience de l'humanité. >» — Une autorité infailible, c'est la Papauté! C'est un catholique!
Vous vous trompez : cet homme n'est ni catholique ni chrétien ; c'est un philosophe et un juif.
Il ne vous a pas tout dit. Il vient de démontrer l'insuffisaoce de la raison, la puissance du sentiment, la nécessité de l'autorité, d'un gouvernement spirituel et d'une religion révélée. Voici maintenant d'autres propositions : La raison : « la seule puissance qui se reconnaisse aujourd'hui comme légitime, et dans laquelle réside véritablement la souveraineté, c'est la raison. » — L'imagination et le sentiment : « Vimagination a fait son temps, comme la souveraineté, » et aussi, « les
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manifestations de Timagination, l'éloquence et la poésie. » — L'autorité : vous avez vu comment de la même corde il a étranglé Vautorité et l'imagination. — La Révélation : « il y a des lois qm président à la commime deslinée des religions, un ordre dans lequel se développe, malgré la diversité des symboles^ la foi unique, la religion universelle du genre humain; » c'est-à-dire égalité de toutes les religions. — Le Christianisme : « la foi dans la Providence, Vespérance d'une autre vie, le sentiment du devoir, Vaniowr universel de tous les hommes^ ne se développent pas exclusivement dans un cultù particulier; » c'est-à-dire négation du Christianisme.
Mais comment expliquer ces affirmations opposées? C'est qu'il y a au fond du cœur de ce docteur quelque chose qu'il ne dit pas : sop esprit est trop lucide pour ne pas être pénétré des rayons de vérité qui jaillissent du Christianisme; avec cette vive intelligence et ee génie métaphysique qui distinguent éminemment la race juive, il discerne les principes et la puissante organisation spirituelle de la religion. Mais, d'autre part, le philosophe se révolte : si c'est la vérité, il faut se rendre, abandonner son peuple et suivre le Christ ! Et alors il ressaisit sa petite idole de la raison, et, la présentant au monde : « Voilà la seule règle et la seule loi ! » Il sacrifie à la philosophie la conviction qui le presse.
Et la preuve, c'est que, pour s'affermir et se tenir
debout, il est obligé de renverser ce qui le gôoe, de tronquer les faits : « L^espérance d'une autre vie se trouve dans tous les cultes. » Ne sait-il pas, ce que reconnaît à côté de lui un autre académicien, « qu'il est des religions où manque le dogme de la vie future * ? >• — « L'amour universel de tous les hommes. » L'a-t-il vu hors du Christianisme ? dans la religion de Mahomet qui consacre l'inimitié des hommes? dans le Boudhisme qui établit des castes, dont la dernière, les Parias, est ravalée au niveau des animaux immondes? dans l'Antiquité dont lé code social se résume par ce mot d'Aristote : « Il est plus beau de se venger de ses ennemis que de se réconcilier : car la justice veut qu'on rende la pareille, et la justice c'est le bien. » Non, il sait que le Christianisme seul impose aux hommes la loi de s^aimer : aussi le Christianisme seul le préoccupe-t-il, et son soin le plus attentif est d'atténuer la radicale révolution qu'il a faite dans le monde. Comme par mégarde, il le confond parmi d'autres sectes philosophiques ; le Christianisme n'a plus qu'une part dans « le grand mouvement d'idées qui éclata un siècle avant et trois siècles après l'ère moderne le mouvement de l'École d'Alexandrie et des
Pères de l'Église, d'Apollonius de Tyane et de Philon. »
« J. Simon, Ii Religion naturelle, • U n'y a pas d'immortalité de l'âme dans la religion de Gonfucius, » avait déjà dit Montesquieu, Expr, des lois, 1. XXIV, ch. 19.
Et peut-il croire que les Pères, et FÉcole d'Alexandrie môme, sans le Christianisme eussent jamais existé? Enfin, entre ces vérités primordiales qu'il trouve d|ins tous les cultes, il en est une dont il ne parle pas, Vamour de Dieu, C'est qu'il sait bien aussi que la même réponse lui serait faite : que « l'homme est un esprit qui n'aime pas Dieu, et le chrétien un homme qui aime Dieu *, » et, comme dit Pascal, « qu'aucune religion que la nôtre n'a demandé à Dieu de l'aimer! » Ces faits, ces vérités, il les connaît, ou il les ignore : s'il les connaît, il les dissimule ; s'il les ignore, il ressemble aux sceptiques qu'il raille, aux éclectiques, à tous ces philosophes dont parle saint Paul, « qui apprennent toujours et ne parviennent jamais à connaître la vérité, semperdiscentes, mmquam ad scienUam veritatis pervenientes *. » Et il fait un traité sur la Certitude! On demande de quoi il est assuré : sur la certitude il n'a que des incertitudes !
La religion naturelle. — Le philosophe juif était accompagné d'un autre académicien : ce n'est pas un prophète, c'est ce solitaire que nous avons découvert sous les ruines de M. Cousin. Vous connaissez ces figures effacées, qui ressemblent à tout le monde : teint blafard, lèvres blanches, discoureurs atones dont l'abondante
* Lacordaire.
" II, Tmoth.^ m, 7.
parole sur tous les sujets s'écoule ayec une gélatineuse fluidité, sortes de Robespierre qui deviennent des personnages, quand les Mirabeau sont disparus de la scène, morts ou silencieux. Gelui^i écrit de gros livres sur la philosophie, Féconomie politique, la religion, avec un titre pompeux, la Religion Naturelle^ le Devoir, la Liberté, etc. On veut savoir ce que c'est, et l'on trouve une thèse froide, sèche, monotone, sans grâce, sans rien qui vous arrête, qui vous distraie, qui appuie l'esprit, — une plaine uniforme. Il démontre toujours : sa dissertation est complète, tout y est, le commencement, le milieu et la fin ; il y manque seulement une chose, la vie. Il , ne vous ébranle pas, il ne vous persuade pas, vous con- | tiûuez à être ce que vous étiez, à penser ce que vous | pensiez"; c'est comme s'il n'avait pas écrit. !
Ce Brahme, qui ressemble à tous les Brahmes, s'imagine pourtant penser, parce qu'il vague dans des rêveries nébuleuses. Il croit au progrès sur la terre : « Déjà les haines nationales ne sont plus qu'un préjugé vieilli, » — quand les races réveillées se lèvent l'une contre l'autre et commencent des luttes où s'useront • plusieurs générations ; — « l'intolérance ressemble désormais à de la folie, » — quand il est des pays où l'on prohibe sous les peines les plus sévères tout changement de religion ; — « l'esprit de paix remplace partout les héroïques fureurs de la guerre, » — quand, dans le
Doureau et l'ancien monde, la gaerre implacable et plus sanglante que jamais engraisse la terre d'hommes égorgés par milliers ^ Bien plus, il croit avoir des idées. Il faut à rhomme une religion, il l'apporte.
C'est un homme raisonnable : il admet l'existence de Dieu, la providence, l'immortalité de l'âme, la vie future; mais il ne va pas plus loin, ces vérités lui suffisent et doivent suffire au monde. Et le culte? car une religion, quelle qu'elle soit, n'est pas la philosophie, et, dit Voltaire, « pas de religion sans prière. » 11 admet la nécessité d'un culte : « Nous avons besoin de prier; » c'est une obligation, non-seulement pour l'homme, mais pour la société, pour l'État : « Quoi ! pas un mot de Dieu dans les actes du pouvoir public ! » — Et à quelle religion emprunte-t-il un culte ? Il passe en revue les diverses religions : les religions de l'Asie, « religions panthéistes, matérialistes, fatalistes ! » elles ne croient pas à une autre vie, il les repousse. — Le Protestantisme, « tendance de la religion positive à se rapprocher de la religion naturelle, » est incomplet : « On connaît mal les hommes quand on compte uniquement sur la force de leur raison et qu'on s'abstient de parler à leur imagination et à leur cœur ; » il le dédaigne. — Mais une religion, le Catholicisme, attire son attention : il examine soigneusement ses
* Voy. J Simon, la RaUgton naturelle. Les citations qui suivent sont tirées du môme ouvrage.
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dogmes, ses mystères, ses cérémonies, ses sacrements ; et, en face de ce système fortement lié, de cette doctrine, de ce culte, qui prend Thomme au berceau, qui le suit pas à pas dans toute sa vie, consacre ses principales actions et le conduit jusqu'à la tombe, au passage où Fâme quitte le corps et s'élève vers Dieu, il s'arrête. Il y a là tout ce qui est utile à Phomme ; l'homme veut savoir le but de son existence : « Ce but est exprimé par les paroles que l'Église enseigne aux petits enfants et dont la sublimité arrache des larmes. » — Comment se garder dans l'innocence qui nous méritera l'étermté de bonheur? « Par la solitude, en s'appliquant à l'anéantissement des passions. » -- Quels lieux rapprochent l'âme de Dieu? « Il est difficile, dans une chapelle catholique, de ne pas se souvenir de Dieu ; partout ailleurs on l'oublie. » —Connaissance de Dieu, de l'âme, de la fin de notre être, de la loi morale, la religion catholique répond à tout ; et alors un cri d'admiration jaillit de ses lèvres, et, avec une chaleur qui ne lui est pas habituelle : « Il n'y a jamais eu, depuis que le monde est monde, de religion comparable à la religion chrétienne î ... Le Catholicisme peut être justement appelé l'idéal d'une religion positive ! »
Il vient de démontrer la nécessité d'un culte, c'est donc le Catholicisme qu'il faut embrasser?— Non! non"!
il s'en faut bien garder ! pratiquer son culte, « prendre part à ses prières ! » ne sommes-nous pas des philosophes ? On voit le vulgaire, « des hommes qui^ n'ont pas la foi, faire baptiser leurs enfants, bénir leur mariage, et, à l'heure de la mort, réclamer les prières de l'Église. » Il veut bien « ne pas qualifier sévèrement une telle conduite ; mais, si l'on peut être indulgent pour les hommes, il n'y a pas à se tromper sur les principes : cette conduite équivoque constitue une désertion formelle des principes ; il y a à la fois faute grave contre la morale ordinaire et contre la morale religieuse ! « Puis, cette religion a des pratiques dignes de pitié, des prêtres astreints au célibat et des moines. Qu'est-ce que cet homme à tête rasée et les pieds nus, qui passe, les mains jointes, le long du mur, « cet homme inutile qui enfouil sa force, cette âme qui, faite pour l'humanité, s'isole de l'humanité? » Lui, qui raisonnait tout à l'heure avec tant de calme, perd le sang-froid ; il s'emporte, il est enflammé d'indignation, non pas contre le vice, la corruption, le crime; voilà un plus grand coupable, ce religieux:' « L'homme pervers, l'impie, celui qui souille son corps et son âme par l'assouvissement de honteuses passions, le violateur de la justice divine et humaine, » sans doute cet homme sera damné ; mais l'homme qui « vit dans la solitude, qui se contente de ne pas faillir, s'applique à l'anéantissement des passions, et cherche, comme dans
une mort anticipée, une innoœace imbécile, celui-là, celui-là aussi est réprouvé * / » — Enfin la religion chrétienne n'affîrme-t^lle pas « qu^il est un principe supérieur à la raison, la Réyélation ? » Ce mot dit tout; c'est ce que la philosophie n'acceptera jamais !
Le Lama se tourne alors vers le peuple : Je tous offre, moi, une religion aisée, sans dogmes, sans mystères, sans sacrements, et dont vous réglerez les conditions vous-mêmes. Vous êtes trop raisonnables pour « passer un seul jour sans mettre votre âme en présence de Dieu,... sans vous imposer l'obligation de prier Dieu à des heures déterminées d'avance, » — comme font tous les philosophes ; — vous avez assez de dévotion pour vous réunir et prier en commun, « pieuse coutume conservée par quelques familles patriarcales, >• — qui, vous le savez, ne sont pas chrétiennes ; — vous connaissez trop votre « devoir » pour ne pas saisir toutes les occasions de prier Dieu, par exemple, « en parlant en public, de mêler à vos discours quelques mots de reconnaissance pour l'auteur de tout bien, si c'est possible ; >» — nos orateurs, nos professeurs n'y manquent pas : au milieu
■ Les mômes idées ont été eiprimées par M. Cousin, dans plusieurs de ses livres, particulièrement dans Jacqueline PaaecU: « Quoi 1 tant et de si riches facultés pour n'en faire aucun usagel >. demeurer solitaire parmi ses semblables 1 ce monde a été mis devant lui pour qu'il en détourne tes yeux ? il n'est pas possible de l'admettrai »
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d'une harangue au Parlement ou d'une leçon au Collège de France, vous entendez leurs exclamations et leurs soupirs d'amour divin î — Vous voudrez, tant le sentiment religieux vous presse, « qu'il y ait de solennelles actions de grâces rendues à la Providence au nom du peuple entier par ceux qui peuvent parler en son nom ; » — comme on vit Robespierre, à la tête de la Convention, venir proclamer l'Être Suprême, un bouquet à la main, et mettre le feu au mannequin du Fanatisme, et, plus récemment, de jeunes vierges vêtues de blanc, et des sacrificateurs couronnés de lierre, conduire dans le Champ^ie-Mars des l^œufs aux cornes dorées !
Voilà la Religion, la Religion Naturelle. Il ne reste, pour la compléter, qu'à déterminer son culte, — et ses monuments, — et leur forme, — et leur usage, —et ses symboles, — et ses signes : car je veux « qu'il y ait des monuments publics sur nos places î » Le signe, ce ne sera ni la croix du Christ, ni votre symbole, vénérable Pierre Leroux, « le triangle égalitaire, ou le cylindre surmonté du cône et couronné de la sphère * ! » Les philosophes le cherchent ! Que le monde attende encore un peu de temps, ils le trouveront ; ils méditent courbés sous le sentiment du devoir : car ils savent que c'est à
• Proposé par M. Pierre Leroux dans son Projet de Consfitttlion* en 1848
eux qu'il appartient de donner aux peuples « des directions et des conseils, » d'enseigner, d'instruire, de former et de gouverner l'humanité !
Et il se met à l'œuvre : tous les Chinois font du commerce, le Bonze ouvre une école, une vaste école en planches, tendue de grandes toiles où l'on voit toutes sortes de monstres, meurtres, empoisonnements, tremblements de terre, coups de pistolet, représentés avec des couleurs vives et éclatantes par les peintres d'enseignes les plus renommés, romanciers, feuilletonistes, chroniqueurs ; et les cymbales retentissent, et les trombonnes déchirent les airs : le peuple s'attroupe devant, et le Chinois, de sa baguette, désigne les plus émouvants tableaux : ce n'est pas cher ! tout le monde peut entrer ! -deux sous * ]
Beaucoup ne le reconnaissent pas sur ces tréteaux. Une fois la foule entrée, il reprend sa longue robe ; en le voyant marcher dans la rue, sérieux, raide, empesé, on est saisi de respect : les arguments de ce Derviche sont très-forts et méritent grande considération ! disent les hommes de poids, les mentons lourds. D'autres l'admirent avec des yeux naïfs : rien n'impos# aux pauvres humains qui n'ont pas le temps de penser, comme le ton solennel et la voix grave des Prudhommes.
1 On eait que M. Jules Simon a 6té, plusieurs années, directeur du Jowrnal pour tou$.
Mais il est réservé à un bien plus haut triomphe : la multitude délibère, son livre passe de main en main, elle ne comprend pas; mais le Lama qui Ta dicté n*est-il pas digne d'être intronisé Boudha- Vivant, instituteur du monde ? Tous les révélateurs de religion sont législateurs. — Quelques-uns, les plus jeunes, sans expérience, le trouvent un peu triste : signe favorable ! il a la physionomie qu'il faut pour une palingénésie Boudhique ! Le Bonze se soumet, cède son école, et est élu Chaberon, Talé-Lama *. Dès lors, transmigré à une nature supérieure, il n'a plus à s'occuper de culte et de symbole ; immobile sur son autel, comptant entre ses doigts des broches et des bobines, il reçoit les adorations des mortels : à d'autres Fakirs de rédiger le cathéchisme de la Religion Naturelle !
L'indifférence. — Tandis que s'opérait la merveilleuse métempsycose de son collègue, un autre Académicien écoutait en ricanant, courbé en deux, dans sou coin, comme un singe qui épluche une noix. Mais, à un certain mot qu'il attrappe au vol, gouverner V humanité ^ il tressaille : H y a là un rôle à remplir. Il se redresse à demi, et embrassant l'assemblée d'un coup d'oeil circulaire, ouvre la bouche; un murmure flatteur s'élève:
> Voir sur ces dignités lamaîques, le Voyage en TarUtrit ei an T^tdetdeM.Uuc
c'est le parleur disert par excellence ! Il commence par une de ces phrases à trois périodes qui font se pâmer d'une douce aise l'auditoire habituel des séances académiques : « Dans l'ingénieux voyage que l'on vient d'accomplir à travers le monde de la métaphysique et des diverses formes de religion où s'est joué l'esprit humain, il a remarqué, malgré de légères traces d'une afféterie qui n'est pas sans grâce, des aperçus d'un piquant intérêt, et dont on pourrait utilement conseiller l'application prompte et fréquente. On a invité à poursuivre la découverte des vérités étemelles : honorable souci d'une intelligence qui ne se satisfait pas de ses propres dons ! » Le régent de l'Académie approuve une entreprise aussi louable que généreuse, il sait môme un moyen d'en accélérer la réussite : « que l'on appelle en cette enceinte ces explorateurs d'un idéal qui luit sans cesse devant eux ; qu'ils soient encouragés par la présence de maîtres illustres, mieux encore, excités par des récompenses que se disputera une noble émulation ; qu'on leur décerne, comme dans les gymnases et les jeux antiques, des couronnes et des prix ! »
Ce sera ici le lieu d'appliquer le principe de l'indépenpendance de l'homme, de donner satisfaction « à cette jalousie de liberté religieuse dont s'honore notre temps * ! »
* Cette citation et les suiTantes sont extraites du rapport de M. Viilemain à r Académie française, août 1865.
On ne s'occupera pas des opinions; catholiques, protestants, panthéistes, sceptiques, athées, tous seront admis : « Tolérance générale !» — Ne peut- on proclamer que le Gzar a des vertus, même quand il entre à la tête d'une armée dans Paris ? — On n'examinera pas ce que l'élève, le candidat a voulu dire, mais comment il a dit, non à quel but il marche, mais s'il marche d'uu pas ferme et élégant : « lui reconnaissons-nous du talent ? » nous lui adjugerons un prix. Qu'il nous égare dans d'épaisses ténèbres, dans d'inextrioibles forêts: « On n'a pas à l'accuser !» Il a mis dans son œuvre ce qu'il a cru y devoir mettre : l'esprit « n'a pas seulement droit au travail, mais à l'erreur! » droit à l'erreur, droit inaliénable, imprescriptible, « inattaquable, » excellent pour fonder solidement une société !
Lui, il se charge de décerner les prix : dès sa jeunesse, il s'est habitué à peser des mots dans une balance; doué- d'un esprit aiguisé, il devine du premier coup le joli, le délicat, le curieux, V élégant: son oreille saisit tout de suite la [cadence harmonieuse des périodes ; il est plus propre que personne à orner quelque objet que ce soit, il a pour cela un petit nombre de phrases toutes faites, polies, vernissées, en papier doré.
Il est accepté, on le conduit à la place d'honneur : il se met aussitôt à inspecter les marchandises amoncelées
sur son comptoir ; il les palpe, il les goûte, il les flaire. Il y a des produits de toutes sortes, sucreries, piments, acides, sels, poisons, fadeurs, etc. ; il ne s'inquiète que de la forme, de l'odeur, de la couleur. Il les range, les étiquette, les prend un à un pour les montrer au public, et les débite avec un geste libre, un air de tète engageant, une parole aisée: Ged, dit-il, « est une élégante exposition de philosophie spiritualiste, » {l*Idée de Dieu, de M. Garo), le prix en est de 2,500 francs. « Près de ce travail, l'Académie place » une autre leçon de philosophie (la Morale sous l* empire romain de M. Martha) : rien de plus agréable que « ces vues de l'esprit » qui ne vous donnent aucune idée précise des choses, « qui plaisent plus qu'elles ne dém^ontrent ; » cela ne prouve rien, mais c'est charmant ; c'est de la « philosophie tempérée par une modération élégante! » Le prix en est le même que pour l'objet précédent, 2,500 francs. — *^ Dans un orde différent, s'offre » un ouvrage d'histoire {la Cité antique, de M Fustel de Goulanges) : vous y voyez cette société païenne essentiellement religieuse — si religieuse que tout y était Dieu excepté Dieu même, dit Bossuet — « plus religieuse encore que civile ; » — qui avait, par l'institution de l'esclavage, attaché jusqu'à vingt mille esclaves à une famille, de sorte qu'elle n'était que « la famille agrandie^ » et qui, ~ gr&ce au despotisme de l'État, à
l'ostracisme, à Passervissement de la femme, — jouissait « (Tune liberté plus vraie, plus personnelle qu'on ne suppose ! • Un livre qui démontre de telles vérités est cher: il vaut 2,500 francs! — « Près de cette œuvre, FAcadémie place » une autre histoire (l'Histoire d'Espagne, de M. Rosseew Saint-Hilaire). L'auteur, tandis qu'il le composait, de catholique s'est fait protestant; elle ne saurait donc être qu'impartiale, « d'wne éloquente sincérité: » elle a un prix exceptionnel, un prix que nous autres, professeurs de rhétorique^ nous nommons « prix de haute littérature ! » Et, puisque nous avons la main sur les produits protestants, nous vous en étalerons plusieurs autres : nous « vous les désignons avec confiance » parmi ceux que « la Compagnie a dû préférer », et que nous vous engageons à choisir : « Dans un sujet presque analogue, » la vie de deux victimes de l'Inquisition et de la Cour de Rome, et une apologie de Calvin. — Nous vous recommandons surtout celle<:i : on a reproché à l'illustre réformateur quelques actions sévères, on cite Gruet, Perrin, Servet, Servet qu'il fît brûler vif : ce sont les fanatiques qui parlent ainsi. Le fabricant qui nous fournit ses lettres montre Calvin sous un tout autre jour : « Il supprime en l'oubliant » ce qui pourrait lui nuire ; « nul ne saurait le regretter ! » il ne reste plus, en faveur de Calvin, que « de graves et bien honorables
témoignages. • Voilà ce qui s^appelle « rendre justice » aux gens ! « Ge travail respire un sentiment ^équité dans le zèle. » Il a également un prix exœptionnel: « un prix de haute littérature ! »
Et il continue, appelant successivement Fattention du public arrêté devant son comptoir, sur vingt objets divers : de petits jouets pour amuser les enfants, des instruments d^une forme rare, des bibelots^ des riens : « une analyse de curieuse lecture » (Histoire de la Comédie primitive, de M. Ed. Duméril); un tableau où Ton voit Epictète, Dion Chrysostome, Marc- Aurèle, « curieuse époque de Thistoire (les Antonins» de M. Pr. de Champagny) ; une œuvre d'érudition, curieusement originale; » etc. Et, à la vente de ce bric-à-brac, il s'anime, il s'échauflTe, il enfle sa voix et étend sa phrase en rondes périodes: « Près de cet ouvrage FAcadémie place une œuvre moins précise et moins sévèrement ordonnée, mais d'une influence heureuse et d'un art habile, dans un grand sujet ! >•
L'auditoire écoute, ne saisit pas bien clairement et admire.
Il conclut par une péroraison élégante ; il n'a choqué personne, il a eu des mots aimables pour le Christianisme, les Révolutionnaires sont contents, leur justification a été proclamée par le droit à l'erreur. La foule ne se possède plus ; enveloppée parles gazes flottantes
de cette rhétorique, elle bat des mains. Le marchand s'épanouit: baumes, médicaments, odeurs malsaines, poisons,, il a tout écoulé. Il annonce une prochaine vente, dans les mêmes conditions : il fera encore un rapport, comme Barrère à la Convention, — pomponné, anacréontique et sentant le jasmin.
La science des Religions. — Il aura un succès plus grand que celui auquel 11 tendait, ce rhéteur irréfléchi. On voit déjà, symptôme Infaillible d*émeutes, les chroniqueurs apparaître dans la rue et des groupes se former autour d'eux. — On compte deux espèces de chroniqueurs : le chroniqueur commun et le chroniqueur sournois. Le premier, candide, naïf, aussi avide d'accueillir les nouvelles que de les répandre, semble avoir la bouche toujours pleine ; il avance la langue entre ses dents et fait claquer ses lèvres ; il ne choisit pas, il ne contrôle pas, il accepte tout ce qu'on lui verse dans l'oreille, de quelque provenance que ce soit, des États-Unis ou de la Gascogne^ il croit tout et répète tout sans réfléchir : c'est celui qu'on nomme vulgairement gobe-mouches; il se fait parfois moquer de lui, mais, en général, est inoffensif.
Le second, sujet inachevé, est un embryon de savant^ un fœtus venu au jour avant terme, assez fort pour vivre, mais qui reste toute sa vie à l'état d'incomplète ébauche. Demi-chimiste, demi-physicien, demi-naturaliste, oa
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remploie dans les laboratoires pour les manipulations grossières, les essais des corps peu connus et des com* posés nouveaux ; les chimistes rappellent préparateur. Celui-ci est dangereux : gonflé d'une haine cachée, il se croit supérieur à ses maîtres, et passe de longues heures à chercher une substance, une idée, qui un jour doit éclater, semer le sol de ruines et le venger ! Il parle posément, prépare ses récits, calcule la portée de ses mots, insinue insidieusement en ses auditeurs le fiel dont il est imprégné, et, par son accent convaincu, sait exciter Tindignation et les colères qui font crier aux armes et précipitent aux révolutions.
Le chroniqueur de la principale usine où s'élaborent les produits destinés à faire sauter en l'air la religion, n'est, à proprement parler, ni de la première ni de la deuxième espèce des nouvellistes; il tient de l'une et de l'autre : à la fois expansif et concentré, crédule et bilieux. Tout échauffé des voyages qrfil a fiaits en des pays et des poèmes inexplorés, il débarque, s'élance comme un tourbillon, et, sans plus attendre, s'adresse aux premiers qu il rencontre. Il annonce une nouvelle du plus haut intérêt, une science qu'on vient d'inventer : la science des re%ion5 .' Jusqu'ici, le monde avait négligé de s'occuper de cet important sujet; on s'y est mis enfin, on recompose la suite et l'ordre des faits : « Le
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siècle ne s'achèvera pas sans que cette scieme soit définitivement établie « ! » Déjà elle a faiftes découvertes les plus inattendues ; après des fouilles opiniâtres, elle a apporté à la lumière et exposé aux regards du monde entier, d'abord, ces trois choses extraordinaires : 1<> Que « Vidée de Dieu est la plus grande que Thomme puisse avoir », et que, « parmi les conceptions de Tesprit humain, il n'en est pas qui soit plus élevée ni plus métaphysique que l'idée de Dieu ! » — S'en était-on jamais douté? 2<> Qu'il n'y a pas de religion sans prière; Voltaire et d'autres l'avaient dit ; mais ce qu'ils n'ont pas dit, c'est que « la science n'a pas rencontré jusqu'ici une seule religion où la prière ne soit présentée comme un acte religieux, essentiel ! » — Sans la science des religions, l'humanité restait sur ce point pour toujours dans les ténèbres. S^ Que- les religions périssent quand on ne les pratique plus. — Ged, au premier aspect, semble moins nouveau, mais écoutez la suite : on ne les pratique plus, — quand on n'en a plus le temps ! Et, en effet : « quand leur vie ne laisse plus aux hommes, pour vaquer au culte, que le peu d'instants qu'ils ont pour se livrer au repos, » pour le spectacle, les courses, le lansquenet, les soupers et les bals de l'opéra; « quand
* Voyez, pour les citations qui vont suivre, les articles publiée par M. Em. Burnouf dans la Revne des Deux^Mondef, sous le titre: La Seietiee des ReUgioni, Un Eisai d^hutoire reUgiewe^ etc.
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elle se complique » de cours à faire dans une Faculté, de leçons à préparer, et d'articles à rédiger pour la Revue des Deux-Mondes^ « les htes obligatoires euxmêmes^ peu à peu, sont abandonnés par les bommes ! » — Les femmes « ont plus de loisirs ; » cependant elles sont soumises à la même loi : « quand les nécessités de la vie courante les ont atteintes à leur tour, » qu'elles sont obligées de passer la saison aux eaux, de tenir séance chez leur couturière et chez Worth, d'écrire des romans et de danser le cotillon, on les voit, « elles aussi, se retirer du culte public, et les rites semblent n'avoir plus de raison d'être! » Alors, « quand le nombre de ceux qui les suivaient s'est réduit à rien, la religion a péri. » — Quelle « solution lumineuse ! » On ne trouvera rien à répliquer!
Mais la science ne s'en est pas tenue là ; ces premiers succès ont stimulé son ardeur : ma correspondance d'Angleterre de ce matin me donne avis de bien d'autres merveilles. Vous ne savez pas ce qu'on vient de découvrir? Que le Christianisme n'a pas été fondé par Jésus-Christ! — Ah ! Et par qui donc? — Par Zoroastre, c'est-à-dire 700 ans avant Jésus-Christ, du temps de la captivité de Babylone. Non! je me trompe! 1,900 ans, puisque « Zoroastre vivait du temps d'Abraham, » — ou d'Hystaspe, — ou « au treizième siècle : ^ on ne sait pas au juste ; peu importe ! Ce qui est sûr, c'est que Zoroastre
inventa le Christianisme, « la doctrine tout entière! >» tout s'y trouve : les dogmes, « la fraternité, la charité, Tabstinence, même FEucharistie! » tout, vous dis-je, « Il n'y manque que Jésus ! »
Tout cela était ignoré : « En Judée, en Syrie, en Perse, en Egypte, » des milliers, des millions d'hommes « connaissaient la doctrine. » Gomment n'ont-ils pas changé le monde? on ne se l'explique pas; mais le fait n'en est pas moins « incontestable. » — Je me trompe encore : ce qui explique tout, c'est que « la doctrine était secrète. » Les adeptes formaient une association, une sorte de loge franc-maçonnique : « Jésus en était! » Et c'est ainsi « qu'elle devint le fond de la société. » — Vous voyez qu'il n'y a pas lieu de faire tant de bruit de l'établissement du Christianisme : Jésus a été un disciple de Zoroastre, « un promulgateur, » rien de plus !
La preuve? dites- vous; la preuve, c'est que la doctrine ne fut révélée « qu'après la destruction de Jérusalem et la dispersion de ses habitants. » Pierre alors, « forcé de fuir, transporta son Église à Rome, et cet événement changea la face des choses. » — Pardon, se permet de dire un auditeur, la prise de Jérusalem eut lieu en 70, et saint Pierre fut martyrisé six ans auparavant^ en 64, sous Néron : il ne peut être allé à Rome SIX ans après sa mort. Ce serait un miracle : croyez-vous donc aux miracles? — C'est égal; mais j'oublie un
point : j'ai dit à tort que la doctrine fut révélée à Rome du temps de saint Pierre; c'est bien plus tard, « en 170, quand fut publié TÉvangile de saint Jean. » — On a donc découvert que l'Évangile de saint Jean n'a été rédigé qu'en 170? — Non, mais on « le tenait en réserve : c'est une habitude de l'Église » de tout cacher, vous ne l'ignorez pas. Jésus n'avait pas agi autrement : il avait évité de divulguer la doctrine;. il « la cacha toute sa vie, >» de môme que le haut grade qu'il avait dans cette franc-maçonnerie, le grade de Fils de Dieu; il ne voulait pas le faire connaître, « il ne Vavoua qu'au déifier moment^ presque malgré lui, et encore en termes équivoques ! » Seulement, comme il ne fallait pas laisser périr la doctrine, — à la fin, un jour, il prit à pari « trois de ses disciples, Pierre, Jacques et Jean, » — les emmena loin de toute habitation, — dans un désert, et, — à voix basse, « leur révéla le secret ! »
Eux, se retirèrent et le gardèrent dans leur cœur : aussi <« les premiers progrès du Christianisme ne furent pas dus aux apôtres; » ils ne le pouvaient pas, ils ne savaient rien ! — Il n'y en avait qu'un qui savait : car, je me le rappelle maintenant, ce n'est pas à trois que Jésus révéla le secret; « il ne le dit entièrement qu'à Jean! » On ne sait comment Paul, qui n'était pas pourant l'un des trois, et « qui ne connaissait pas Jean, » alla « le crier sur les toits. >» Vous jugez du scandale !
de là vient la soumission de Pierre à Paul. — Ne vous étonnez pas! Pierre se soumit, puisqu'il « reœnnut qu'il avait eu tort. » — Et Ton dira encore que saint Pierre est le chef de l'Église ! Saint Pierre n'avait aucune importance : « il ne croyait qu'à la royauté matérielle de Jésus; Vidéal lui était entièrement inconnu! » Paul, lui, prêchait partout cette monarchie idéale * : voyez son Épître aux Hébreux! Ah ! mais non! j'ouhliais que VÈpître aux Hébreux n'est pas de lui ! elle « est d'un certain Apollon, d'Alexandrie! » on le sait positivement. Dès lors, que devient saint Paul, je vous le demande? et saint Pierre, par conséquent? et le Pape? et l'Église?
J'aurais encore beaucoup d'autres nouvelles à vous conter, si j'avais le temps ; d'un seul coup j'en ai appris une quantité : ainsi, Adam n'a jamais existé! Mais si! je voulais dire « qu'il n'a pas été le premier homme ; » car « il y avait d'autres hommes et d'autres femmes de son temps. » Vous n'avez qu'à ouvrir « la Genèse .\» c'est un livre inconnu, très-curieux, on ne l'avait jamais lu avant aujourd'hui. Et savez-vous ce qu'était Adam? Adam, « c'était Zoroastre! » — Quel homme, ce Zoroastre ! à la fois précurseur de Jésus-Christ, inventeur
' Selon M. Ch. Lambert, au contraire, (Voy. YJmmortalité selon leChritt,) le fond de la doctrine de saint Paul est tout terrestre, « l'attente de la royauté d*UraèU non dans le Ciel, mais sur la terre. » Voilà comment les libres penseurs s'accordent entre eux.
du Christianisme, et Adam ! Cependant, peut-être aussi, Zoroastre est-il un mythe, « un symhole? » dans ce cas, je ne sais trop ce que serait Adam. Tout cela est trèssûr, très-certain, on n'en saurait douter, « ces faits sont bien acquis ! »' Voilà « la trace retrouvée des dogmes du Christianisme. » Et à qui le devons-nous? à la scienee! « la science marche aujourd'hui à coup sûr dans les sentiers qui conduisent à la vérité! »
Le groupe, au centre duquel pérore le chroniqueur, Pécoute sans exprimer le moindre doute. Une ou deux voix inconnues à peine osent par-dessus les tètes jeter quelques timides objections. Le nouveliîste fronce le sourcil, et, se tournant du côté des interrupteurs : Ce que Ton dit là-bas « n'est pas du ressort de la science ! » Qui a parlé? ce n'est pas un savant : il se serait exprimé autrement. On connaît les nouvelles que j'apporte? on ignore quelle science il faut pour les connaître : une science immense, profonde, des efforts, des recherches, des investigations infinies ! On cite les récits des livres mosaïques? Dans ces récits « il n'y a rien de précis ni de scientifique ; ils ne peuvent entrer dans le domaine de la science ! » —Les traditions du Rig-Véda, de l'Avesta, Hésiode? « il n'y a pas de raison ^cwn^'/t^tie d'adopter l'une plus que l'autre ; la science est disposée à les accueillir toutes également, » mais à la condition qu'elles
« seront scientifiquement interprétées. » — Quoi encore? « les mythes d'Abel, de Gain, d'Abraham, du serpent tentateur, « de toutes les légendes où cet animal a pris sa place? » on ne se doute pas quelle question scientifique on aborde : « ce récit est lié à la légende de l'Éden ! » J'entends dire qu'on le sait; mais ce qu'on ne sait pas, c'est que, « avant d'établir de telles assimilations, il faut que la science ait résolu séparément le problème des temps primitifs ! » Et ce n'est pas à de pauvres pygmées, à de petits myrmidons de Chrétiens qu'il appartient " de remuer ces grosses pièces et de soulever de tels poids !
Ce bourdonnement assourdissant, ce cliquetis de mots bruyants : science^ scientifique^ scientifiquement, que le nouvelliste fait sonner sans cesse, comme un mulet ses grelots, à la fin impatiente. — Qui êtes-vous donc, Monsieur, pour parier si haut ? Tout à l'heure je vous écoutais dans un autre groupe ; vous faisiez bon marché de ces prétendues découvertes de la science et des savants: «-il faut bien le reconnaître, disiez-vous, les affirmations des savants sont souvent hasardées * ; » ils ont beau « interroger les grandes civilisations, « la Chine, l'Egypte, les Sémites, les Aryans, « il n'est pas
1 Voyez les mômes articles.
un seul de ces peuples dont la science puisse dire qu'elle est en état de découvrir historiquement ses origines religieuses: » — les Chinois ? « à leur égard, la question peut à peine être posée; » — TÉgypte? « il n'est pas probable que la science parvienne jamais à résoudre le problème de ses origines ; » — les Sémites (c'est, dans l'idiome des savants, le nom des Israélites) ? « on ne peut espérer trouver l'origine première dans leur Bible ; » — les Aryans? « la notion de Dieu, dans le Rig-Véda, leur livre sacré, est entourée de toute la lumière qui manque à la plupart des autres textes sacrés ;•» toutefois, « le Rig-Véda ne nous fait pas assister à la naissance de cette notion. »> En résumé, « pour tous les peuples le commencement nous échappe^., ^ et si la science veut remonter plus haut, il lui faut d'autres moyens d'investigations; elle est encore loin de ce terme ! »
Ce sont là- des formules germaniques ; parlons français : cela veut dire, en langue vulgaire, la science ne sait pas !
Du reste, qu'entendez-vous par la science? la géométrie, l'algèbre, la physique, l'astronomie, la chimie, la médecine, le droit, l'archéologie, la géologie, l'ethnographie, l'histoire? tout cela ce sont des sciences, les possédez- vous toutes ? — Non, votre science se réduit à un seul point, les langues, et, parmi les langues,
à une seule, Vindien Vous savez Tindien (le savezvous vraiment? comprendriez -vous un brahme qui débarquerait demain à Marseille?) Et, parce que vous savez l'indien, — supposons-le, — vous vous imaginez être savant! Faut -il Favouer? ce procédé n'est pas scimtifiqm. Vos récits « gagneraient en })akur scientifique^ » en n'employant pas ces longues expressions : science, scimtifique, scientifiquement ! Cela s'appelle d'un nom très^x)nnu parmi les hommes, — du jargon ; et c'est tellement du jargon que vous vous y empêtrez et ne pouvez vous en tirer : « la science constate que si la croyance en un Dieu est un des deux éléments trouvés par elle dans toute religion, il n'importe pas, pour qu'une religion se forme et dure, que l'on ait de ce Dieu une idée très-haute. >» C'est un ^rai patois ! Vous avez négligé d'apprendre une science^ la science de la grammaire !
Le chroniqueur n'en attend pas davantage ; comme les spirites, il n'aime pas ceux qui veulent examiner et voir. — C'est un sceptique ! dit-il en s'en allant. Ah ! ces chrétiens ! il faut qu'ils disparaissent ! — Il court, s'étreignant la poitrine. Ce n'est plus le gobe-mouches crédule et naïf; c'est le sournois, l'appariteur taciturne, en dessous, qui, ses maîtres une fois partis du laboratoire, se met à manipuler tout seul des poudres et des gaz dé-
tonnants, et croit posséder un agent de destruction d'une force irrésistible. Si vous le suiviez, vous l'entendriez raconter V Histoire de l* homme qui a inventé Dieu^ la découverte de la Source des religions^ la Parabole de la graine de figuier^ qui démontre l'inutilité de Dieu. — La découverte de la Source des religions s'est faite tout récemment, presque en même temps que celle du Nil ; Tune et l'autre n'avaient rien de mystérieux, il sufiQsait d'un peu d'observation. Des montagnes descendent les fleuves, de certaines nations découlent les religions; dans un pays de plaines, pas de fontaines ; chez une quantité de races, pas de sens religieux, « elles en sont incapables : tous les faits scientifiques recueillis jusqu'à ce jour tendent vers cette conclusion. » Mais allez plus loin, dans un terrain bien disposé, montagneux : vous voyez « la religion prendre naissance, » sourdre de terre, s'échapper en un mince filet, grossir, s'étendre et couvrir même les terrains les plus arides ; « voilà l'origine des religions ! >» L'histoire de Vhomme qui invente Dieu est plus curieuse encore. Un jour, un homme, « plein du sentiùient de la nature, croit voir » une forme inconnue, « un être caché ; » et, comme il est fort « réfléchi, d'une riche imagination, et tourmenté du besoin d'expliquer, » il lui vient une idée très-ingénieuse : il invente Dieu, il découvre Dieu, il le tire « du milieu'des choses, >» comme il découvrirait le magnétisme et l'électricité. Le reste va
de soi : l'idée se propage, « se fait peu à peu , » et, au bout de quelques milliers de siècles, se rencontre partout ; Dieu se trouve introduit dans le monde. C'est une des belles découvertes de la science: « la conception de Dieu » est une idée jaillie du cerveau d'un homme, « une idée individuelle ! >» Sans cet homme, sans ce grand inventeur, — le nom en est resté inconnu, — jamais le genre humain n'eût imaginé qu'il y eût un Dieu ! Mais attendez ! voici la plus grande découverte, conséquence de celle-là : puisque Dieu est une idée inventée par un homme, Dieu n'est plus nécessaire ; et, chose admirable ! c'est une objection qui a amené cette dernière découverte. — Comment, se disait-on, l'idée de Dieu aurait-elle eu un commencement, « sans quelque chose de réel ? » Ce problème, « l'histoire ne le résout pas, ni les grands monuments sacrés. » — Un homme qui, j'ose le dire, n'est pas une intelligence ordinaire, a fait tomber la difficulté d'un mot : Vous croyez que, « entre rien et quelque chose^ il y a un abîme infranchissable? » — Cette opinion est généralement admise. — C'est une erreur, « tous ceux qui fréquentent les mathématiciens savent le contraire... toute chose commmce par rien ; c'est la grande loi de la nature, une de ces lois qui président au développement de toutes choses, et auxquelles Phumanité et les religions sont assujetties^ et cette loi s'applique ici dans "toute sa rigueur. » Remarquez, en
effet, comme « le rien qui précède la naissance d'une chose est suivi sam intervalle d'un commencement qui n'est presque rien, » Exemple : la racine du figuier qui soulève des assises énormes ; cette racine, d'où vient-elle ? d'une graine apportée par le vent. Or, cette graiire, « c'est le presque rien, » et ce presque rien, en croissant, a soulevé des milliers de kilogrammes : donc « la force du figuier est une force vivante, >» donc « la vie physiologique agit de cette manière, et la vie spirituelle suit la même loi;^ il n'y a rien entre rien et quelque chose ; donc le néant peut créer, donc on peut aisément se passer de Dieu !
Quoi de plus mathématique et de plus évident ! Aussi je suis fier de cette découverte : — cette parabole du figuier, c'est moi qui l'ai inventée * !
Cette fois, il est content: il va vous quitter, il a encore quelque chose à ajouter, il vous tire à part, et, se haussant vers votre oreille : Je vais vous dire ce que je ne dis pas à tout le monde, parce qu'il faut être réservé, garder les apparences. On a fait une découverte bien
* On ne réfute pas de tels contes : d'où Tinnt la graine du figuier? qui l'a faite? 11 reste toujours à montrer la première chose, le commencement de tout. Vous avez beau prétendre qu'il n'y a rien entre rien et quelque chose, prouvez le : faites quelque chose avec rien, un grain de poussière. Tant que vous ne l'aurez pas fait, vous disserterez sur les causes secondes, c'est-à-dire attesterez que vous ne Bavez pas.
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plus étraoge : ce Jésus dont on vante le caractère (même M. Renan), ce n'était rien moins que ce qu'on pense ; il était fort prudent» d'une prudence qui allait jusqu'à un degré que je n'ose qualifier. Jugez-en: il était « plus prudent que ses apôtres ! » et ses apôtres, on les connaît, ils étaient « trop prudents », c'est-à-dire des lâches! Qu'était donc leur maître, plus prudent que ces hommes trop prudents ? Il faut employer l'expression d'un grand poète vis-à-vis de Bossuet * !
Ainsi, en quelques instants et à petits coups, il vous a insuflé le doute de toutes croyances, le dédain de la rêvé lation, de la tradition, le mépris delà religion, du Christ, de Dieu, l'athéisme.
Car c'est là le fond de la pensée de ce savant ; seulement elle est enveloppée dans cinq cents phrases entortillées. C'est l'athéisme, mais l'athéisme qui prend des tournures hypocrites et n'ose s'avouer franchement. Il fait comme Épicure, dont Cicéron dit : « Deos re tollit^ oratione relinquit il nie Dieu réellement, en laissant le nom dans le discours. » Aperçoit-il dans vos yeux un nuage ? il s'arrête ; — ne croyez pas qu'il soit un ennemi systématique de la religion, il n'y a^ aucun intérêt : « ceux qui font la science des religions ne recherchent pas leur avantage personnel, ils cherchent la vérité, » et,
* « Bossuet était fort pleutre I » V. Hugo, lei Chamons des Ruei et d€9 Boiê.
LES GIRONDINB 67
quand ils la trouvent, ils la montrent, c'est leur devoir : « la science n'est pas agressive, elle ne fuit pas le divin, elle n'examine pas la valeur des religions. » — Seulement, elle les suppose toutes des mythes, des légendes et des inventions, toutes également fausses ! Elle n'est pas responsable, si, de tout ce qu'elle vous a appris, vous tirez logiquement cette conclusion dernière : il n'y a pas de Dieu !
Les snobs *. — Et c'est celle que l'on tire : les révoltés contre la religion et la société, le droit et le devoir, s'élancent aux tribunes et jettent, au milieu des applaudissements, les négations radicales, absolues, universelles, et leurs paroles palpitent soulevées, comme les voiles des vaisseaux, par un esprit qui souffle du dehors, violent, révolutionnaire, destructeur.
Alors les Girondins s'émeuvent : un philosophe modéré, qui a passé sa vie à préconiser l'excellence de la philosophie, un de ceux qui ont composé le manuel où apprennent leur théorie les soldats de l'armée antichrétienne, tout-à-coup, dans son cabinet, est réveillé dé ses spéculations par des clameurs furibondes, et tressaille à des voix inattendues : « Renversons le Christianisme ! à bas l'Église! plus de surnaturel ! » criaient
» Voir le livre de TacUeray qui porte ce titre.
avec ensemble des bandes embrigadées. Ce n*est pas cela qui Teffraie ; mais des hommes à poumons plus vigoureux : ce Pas de Dieu ! pas d'immortalité de Tâme ! le paradis sur la terre ! Thomme est Dieu ! » Voilà les cris qui, par-dessus l'acclamation générale, éclataient accueillis par des bravos! Le philosophe, étonné et troublé, s'élança à sa fenêtre : Vous vous trompez, citoyens! ce n'est plus la religion que vous attaquez ! c'est la philosophie, « la plus belle et la plus haute occupation de l'intelligence, à qui l'humanité est redevable de tous ses progrès ! » Arrêtez ! « sans la philosophie, point de morale, d'ordre, de lois, de société *! »
Sa petite voix se perdit dans l'immense rumeur de ces Barbares ameutés; on ne daigna môme pas lui répondre. Le docteur, cette fois, eut comme une vision de la vérité : la grande forteresse de l'Église couvrait la petite citadelle de la philosophie ; l'une prise, les assaillants passeraient par delà et enlèveraient l'autre à la course, sans coup férir ; l'Église emportée, non-seulement tombait le Catholicisme, mais le Christianisme, non-seulement le Christianisme, mais la philosophie elle-même ! Il ne s'abusait pas ; il eut pelir, et, après un moment de réflexion, il se décida à une grande démarche. Il revêtit sa robe à hermines, sa chausse four-
1 Voy. Barthélémy Saint-Hilaire, Mahomet et le Coran, Introduction, ainsi que pour tous les passages qui vont suivre.
rée et sa toque galonnée, et s'en alla chercher ses confrères les académiciens et professeurs, M. Cousin, M. Villemain, M. Guizot, M. de Rémusat, etc., et leur exposa le danger de la philosophie : Vous, M. Cousin, qui, autrefois déjà, « tiriez votre chapeau au Christianisme, » et qui, depuis, avee redoublé de'politesses et de prévenances, si bien que des âmes candides croient que vous n'êtes pas éloigné de faire vos Pâques, vous viendrez avec nous? — Partons ! dit M. Cousin : je ne suis pas ennemi des évoques, j'irai volontiers les voir ! C'est cette « détestable philosophie allemande, ses extravagants systèmes de métaphysique, ^ qui ont fait tout le mal ! allons défendre « la grande foi du genre humain ! » le Christianisme est « la plus sainte incomparablement des religions ! » il est bon de le garder « tant qu'il restera une âme à qui ne suffit pas la philosophie * ] » — Et vous, M. Guizot, vous êtes protestant, mais si peu que beaucoup de protestants vous renient ; vous avez soutenu le pouvoir temporel du Pape, vous êtes déjà compromis. — J'irai, dit M. Guizot, et je parlerai ; je viens de méditer sur ce sujet, « il faut que les chrétiens le sachent, je les en avertis : il n'y a que deux partis, le Panthéisme et le Christianisme « !» — Oui, c'est ce que dit tout
' Voy. Cousin, Madame de Longv^iUe, Madame de Sablé, Étudet $ur Paical.
> Guizot, VÉglUe et la Société chrétienne,
le monde. M. Villemain, sur Fassurance qu'on lui donne qu'il ne s'agit pas de défendre les Jésuites, déclare qu'il accompagnera M. Barthélémy Saint-Hilaire ; et M. de Rémusat,qu'ayant toujours été doctrinaire, il n'abandonnera pas ses amis. L'ambassade, semblable à celle décrite dans l'Iliade par Homère, se dirige vers la porte de l'Église.
C'est M. Barthélémy SainMîilaire qui s'était chargé de porter la parole ; il prit un air modeste et pénétré, et, d'une voix humble, avec un geste de bonne compagnie : Je suis député de la philosophie; vous la connaissez, c'est une puissance qui a des vues peu ambitieuses ; « elle n'est, comme elle se définit elle-même, que le simple désir de savoir. » — « Son office est de chercher, indagare^ plutôt que de deviner, » ajoute M. Guizot «. — Je viens vous trouver en son nom : vous voyez quels périls vous menacent, ou plutôt menacent à la fais la philosophie et la religion. En présence de l'ennemi commun, pourquoi nous combattre ? Pour moi, je ne vous suis pas hostile : je sais tout ce que vous valez, je vous estime, vous honore, vous respecte, je suis môme disposé à publier vos louanges. D'abord, je vous admire parce que « vous avez le bonheur d'être chrétiens ; » c'est-àdire appartenant à une religion « propre aux races
> MéditaU iur Venencê de la Religion ekrëttenne, IV.
supérieures, qui a tant de conformité avec la raison la plus sévère et la plus délicate, » — et qui est « avant tout et éminemment une doctrine spiritiuiliste! • (On sourit, à la porte de l'Église, des qualités que veut bien reconnaître à la religion le député de la philosophie). Aussi, je Favoue franchement, «je me sens porté à tenir du Christianisme le plus grand compte ! » (Nouveau sourire qui semble dire : Vous êtes bien bon !) Quel édifice religieux, en effet, a élevé le Christianisme! « il n'en est pas d'égal au monde !» — « Il n'est pas au pouvoir de la pensée de concevoir une religion p/u^parfaiîe! » s'exclame M. Cousin ^ — Ses assises de granit défient les hommes et le temps ! Et, au contraire, combien sont faibles les incrédules ! combien inintelligents ! « En attaquant le Christianisme, ils ne le comprennent pas ! » Quoi de plus court que la science dont se vante « cette école nouvelle qui s'intitule la Critique, et dont * le nom serait plutôt le scepticisme ! » Ces fameux critiques qui parlent de la religion « d'un ton si ironique, » sont emportés par une rage aveugle ; ils ne pensent qu'à détruire, ils déraisonnent : « c'est une aberration que proposer d'abolir le Christianisme ; ils ne font pas acte de philosophie, niais d'm/iumani^/ » Ce sont des fous et des sauvages !
1 Du Vrai^ du Beau, du Bien^ 10* leç.
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Aussi VOUS ne vous en inquiétez pas : vous avez subi bien d'autres épreuves, triomphé d'adversaires bien autrement forts ! On est inébranlable quand on sait, comme vous, « que l'on possède la vérité ! » Moi, qui ai scruté à fond les origines du Christianisme, je sais ce qu'il en faut penser, et « je ne crois pas qu'il ait beaucoup à craindre des plus audacieuses exégèses ! » Il existe depuis dix-neuf siècles, et il voit derrière lui les ruines de toutes les hérésies et les tombeaux de tous les incrédules. « Il peut se flatter désormais de vivre autant que le genre humain ! » — Oui, s'écrie M. Cousin dans un mouvement d'enthousiasme, « le Christianisme est inépuisable ! ou bien toute religion périra, ou le Christianisme durera * ! »
On conçoit l'étonnement à ce discours ; malgré quelques dissonances, dont il n'a peut-être pas tout à fait conscience, le député de la philosophie a parlé en chrétien. Cependant, on lui adresse quelques questions : Vous avez représenté le rôle de la philosophie comme très-modeste ; elle prétend d'ordinaire à une mission plus haute, elle s'annonce comme l'institutrice du genre humain, comme destinée « à. donner au peuple le catéchisme de Saint- Lambert et de Volney au lieu du catéchisme de Meaux. »
» Voy. Couain, ibid.
Or, c'est la « négation môme de la religion. » — Vous vous méprenez ! répond avec^feu le député : nous renions ces matérialistes, ces athées, « ces sophistes qui réduisent tout à la morale tirée tout entière de l'homme, qui suppriment la notion de Dieu, de la Providence !... Ce qu'ils font n'est pas de la philosophie, mais une entreprise po^ litique ; » ce ne sont pas des philosophes, mais des démocrates, des révolutionnaires, des socialistes !
Nous sommes heureux, répond-on à M. le représentant de la philosophie, d'une déclaration si explicite : la religion a toujours estimé, aimé la philosophie; puisque vous êtes si bien préparé, voici notre jnain, venez, entrez dans l'Église.
Mais, ici, le philosophe se rejette en arrière, et, levant
un peu la tôte, avec un juste sentiment de sa dignité,
d'un ton froid et gQurmé : Vous ne m'avez pas compris ;
vous vous faites une fausse idée de la philosophie : «< la
' philosophie est indépendante et ne relève de personne ! »
Vous voulez que je m'astreigne à un culte ; je ne saurais
y consentir. Le culte, « bienfaisant pour le peuple, >»
n'est pas fait pour le philosophe ! Mon Dieu ! pour vous
être agréable, par sympathie pour vous, je condescendrais
volontiers, un jour, à entrer dans l'Église : « cet acte de
religion », je le sais, ne pourrait nuire à mes sentiments
religieux, « diminuer mon adoration de Dieu. » Il en
serait comme d'un géant qui consentirait à monter sur une estrade où se tient la foule : il ne verrait pas moins loin ! Mais un philosophe ne doit pas s'abaisser à de telles concessions. « Je ne blâme pas le culte », mais je m'en <c passe ! » A quoi bon le culte? à me « rappeler à des pensées religieuses ? » je n'en ai pas besoin 1 ma vie est toute spirituelle, tout extatique, la pureté même ; « les idéesélevées ne me manquent jamais ! » La matière n'a sur moi aucune action ! Si vous suiviez mes journées ! Je suis constamment absorbé en Dieu ! jamais « une négligence, » jamais « un oubli ! » je ne pèche môme pas par « omission ! *> Vous vantez vos saints ! vous ne connaissez pas les philosophes : si vous lès connaissiez, vous n'auriez pas la pensée de les comparer ! Le « sage ! » le philosophe ! Par cela seul que je suis philosophe, je suis « supérieur au saint ! »
Laissez donc là le culte et « ses puérilités, » et comprenez notre situation réciproque : nous allons tous deux au même but, mais nous ne marchons pas dans le même chemin ; de temps en temps, à travers les branches, nous nous apercevons : je vous suivrai de l'œil, je vous encouragerai ! La philosophie, « qui ne s'adresse qu'à la raison », est « la plus grande force » qu'il y ait au monde : avec elle, on ne court qu'un risque insignifiaût, — de se tromper : « ses seuls dangers se réduisent à Verreur ; » ^lle poursuit la solution des grands problèmes, « elle ne
LBi omoNDms 75
VatStmt jamais pleinemeol ^; mais « il BUffit qu*iin philosophe ait, dans sa vie, » eotrevu quelques lueurs, niées, il est vrai, par d'autres philosophes, « et communiqué son explication au monde, pour que ce soit le salut de rhumanité. » Voilà son œuvre, « supérieure », comme vous le voyez, « à celle de la religion ! » Ce n'est donc pas une alliance que nous vous proposons : on ne s'allie qu'ave(5 ses égaux. Seulement, comme vous êtes, sur quelques points, « d'accord arec la philosophie, » qu'il est certaines vérités que vous admettez comme elle, — ce n'est pas tout ce qu'on pourrait désirer, mais c'est déjà un bon mouvement, — vous méritez par là notre protection et notre appui : si nous ne vous défendons pas, « nous ne nous joindronspasà vos ennemis. » Ainsi donc, confiance, respect et soumission à la philosophie, « à qui vous devez tant ! » et souvenez-vous que, tant que vous serez avec elle, vous serez forts, probes, honnêtes, et assurés de ne pas périr : « le Christianisme est aujou^ d'hui philosophique : de là sa force, ses bienfaits, sa durée ! »
*0n sait, sans qu'il soit besoin de le dire, quelle dut être la réponse de la religion.
Le député de la philosophie se redressa hautain, indi- ' gné : Ah ! vous refusez ! vous ne voulez pas « vous contenter de ce demi^ioquiescement ! » C^était pourtant « un
hommage >» auquel vous ne deviez pas vous attendre ! et, au lieu de nous remercier, vous fermez les oreilles aux « conseils de ceux qui s'intéressent le plus à vous ! » Nous eussions dû le prévoir : de tout temps, vous avez méconnu la philosophie, vous Tavez « persécutée ! » vous vous êtes montrés «< ingrats des services qu'elle vous rendait,.— même avec saint Thomas ! » Vous voudriez continuer à asservir la raison ; mais le temps de « ces ambitions perturbatrices » est passé ! La raison est majeure ! Que pouvez- vous ? qui ôtes-vous ? l'ignorance, la nullité même ! « Tous les pas que vous faites », même dans la théologie, « dans ces matières supérieures dont vous voulez vous faire un domaine exclusif, » c'est à nous, « à la philosophie que vous les devez ! » car nous nous sommes montrés magnanimes ; de ce que vous étiez « injustes, ça été un motif de plus pour que nous ne vous imitions pas! » — Votre morale, dites-vous? que produitelle, votre morale ? Les peuples barbares sont barbares à perpétuité : « ils reçoivent ces instincts de la nature, et ces instincts sont permanents, irrésistibles ! » D'ailleurs, toutes les religions sont morales. « Qu'importe la diversité des symboles? La religion est-elle dans les formules*? » « L'humanité ne peut se contenter d'un seul dogme *; » toutes se valent et méritent respect, môme le
1 E. Saisset, Philosophie reltgieu$e.
2 Ch. de Rémusat, Revue dei Otux Mondes^ septembre 1865.
LES GIBONDINS 77
Brahmanisme ! le Brahmanisme est vieux, c'est « une sorte d'athéisme, » mais ce n'en est pas moins « une des religions les plus vénérables de l'antiquité^ ! »
Vous n'êtes, du reste, que la religion; et qu'est-ce qu'une religion ? une institution « variable, » qui naît, croit et disparait «evec les latitudes et les temps, comme les sociétés, les races et les gouvernements *. » Et le Christianisme n'échappe pas à cette loi : pourquoi avezvous pu vous établir dans lé monde, grandir, prospérer? parce que vous avez paru ^ àun certain moment de l'Empire romain, » parmi des races à qui votre doctrine convenait, et « qui seules l'ont propagée. » Un peu plus tôt, dans un autre milieu, « à FOrient au lieu de l'Occident, » il vous était « impossible de vous développer, » c'en était fait de vous ! — Et, de même que tout ce qui commence, vous finirez ! Allez ! incorrigibles orgueilleux ! vous avez Fentôtement de la décrépitude ! périssez, vous Faurez voulu ! Moi, je me retourne du côté où est la force et la vie, vers la formidable armée qui vous enveloppe ; je m'allierai à eux ! Vous saurez qui vous avez outragé ! J'aiderai à vous détruire, je construirai une machine de guerre qui vous renversera ! je vais écrire la Vie de Mahomet !
1 Id., ibid.
' Même opinion exprimée presque dans les mômes termes, par Em. Saisset.
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78 LES NOUVEAUX JACOWNS
Le dépalé avait parlé au nom des libres penseurs, mais il n'avait pas tout dit : debout, près de lui, se tenait un homme que nous n'avions pas d'abord remanpié, parce cpi'il ne porte pas le costume des philosophes; ce n'en est pas un, en effet, mais il est leur ami. Il y a les amis des philosophes^ comme il y a les amis des artistes: il admire la philosophie et les professeurs de philosophie avec un enthousiasme juvénil et naïf; en toute occasion, il les loue, il les défend ; on ne saurait trop les honorer, les combler, leur donner. Il confond parfois les systèmes ensemble, mais c'est un parleur conciliant, à figure ouverte et aimable ; les disputes l'affligent, les ruptures et les gros mots : il prend les gens par les mains et veut à toute force les leur mettre Tune dans l'autre, il est toujours prêt à proposer le baiser Lamourette, Tout le temps que parlait M. B. Saint-Hilaire, il ne cessait d'abaisser son menton sur sa poitrine en signe d'approbation : la revendication des droits de la philosophie l'avait particulièrement satisfait, mais la conclusion le chagrinait : Il est fâcheux, dit-il, que l'on en soit venu aux expressions dures, on pourrait s'entendre. Mon ami a fort bien expliqué que la philosophie devait « avoir une indépendance absolue, » — car « la philosophie ne représente pas la vérité absolue. » Mais « la religion aussi, œuvre collective des peuples, ne représente pas
LES OmONDIMS 79
plus que la philosophie la vérité absolue * ; " — ^Ue doit donc être également indépendante. De là, un privilège précieux, commun aux philosophes et aux révélateurs de religion. Vous connaissez le sentiment de Voltaire et de Montesquieu sur « la fraude pieuse ; » on peut <• faire quelque place à cette opinion : — accommoder les idées que Ton croit utiles aux préjugés, est un artifice que la politique s'est rarement reproché, et que les meilleures intentions peuvent faire trouver innocent, louable mêm^e, à des philosophes tout aussi bien qu'à des prêtres, » Voyez Mahomet, dont M. Barthélémy Saint-Hilaire vous a menacé d'écrire la vie : il était certainement de bonne foi ; « il a porté, dans son rôle de révélateur, la vertu indispensable, la sincérité ; » et pourtant, « ce serait peut-être beaucoup s* avancer que de le déclarer inca' pable de fourberie et d'hypocrisie. » Qu'importe ! le condamnerons-nous pour si peu? « Ils sont rares ceux qui, pensant avoir pour eux la vérité, ne se sentent pas autorisés à mentir pour elle ! » Récemment, l'ingénieux M. Villemain proclamait un nouveau droit, le droit à r erreur; moi, j'en propose un plus utile à tous; le droit à l'imposture ! Rien, dès lors, de plus aisé qu'une alliance entre la religion et la philosophie ; il y aura un sous-entendu : vous parlerez de la sincérité du Christ,
1 Yoy. Gh. de Rômasat, Revue des Deux -Mondes^ septembre 1865, ainsi que pour les citations sut van les.
de sa diTinîté même; nous ne protesterons pas, nous saurons ce que cela veut dire. Je suis de l'avis de Platon et de M. Renan : « Tromper les hommes à bonne intention, n'est pas décidément regardé comme un moyen défendu « ! »
M. de Rémusat n'avait sans doute pas réfléchi à ce qu'il venait de dire : car, lorsqu'on lui fit remarquer que sa théorie était étrange et vraiment peu philosophique; que les païens, Platon, Voltaire, Montesquieu, M. Renan, pouvaient se demander « si décidément il est permis de tromper les hommes ; »> mais que, depuis la venue de Jésus-Christ, il a été décidé qu'il n'est pas permis de mentir, môme à bonne intention ; que, loin qu'ils soient rares ceux qui, « pensant avoir la vérité, ne se croient pas autorisés à mentir pour elle, » — depuis le Christianisme aussi, ceux qui ont la vérité ne montent pas, et ceux qui montent n'ont pas la vérité: axiome si clair qu'il semble une naïveté. — A ces simples observations, M. de Rémusat rougit, balbutia quelques mots d'excuse, et on l'entendit, en s'en allant avec M. Rarthélemy Saint-Hilaire, lui adresser quelques mots où le doute se mêlait au blâme et où se révélait un trouble intérieur.
I De môme le protestant F.-A. Wol( affirme qu'il n'y a rien do répréhensible à arranger les Livres saints, au moyen de commen • taires convenables et qui ne choquent pas la raifonparticulière^ dans Yintérêt de la masse. Voyez J. deMalstre, Pu Pape^lly. n|, ch. i;i, f 2.
LES GIRONDINS 8t
Il lui reprochait notamment ses vivacités à Tégard de la religion, sa raideur ; les attaques contre le Christianisme lui semblaient « pour le moins inopportunes, » fâcheuses et inutiles. Votre M. Renan même, à qui vous trouvez un « talent si éclatant, » me parait, à moi, « trèstéméraire : » car, enfin, toutes « ces critiques de la religion accumulées dans des livres récents » ne prouvent rien : pas d^argumentation sérieuse, « pas de véritable science, pas d'idées ! » Ces gens-là « tiennent moins à penser qu'à savoir ce que le monde a pensé. » S'il faut vous donner nettement mon avis, la religion «mérite estime et vénération ! » Je suis souvent tourmenté de « ses affirmations si précises, des solutions qu'elle donne à tous les problèmes ; >» la miner pour la renverser n'est « ni juste, ni prudent. » Vous le savez le premier : les libres penseurs affectent beaucoup de confiance et de fierté ; mais, à voir comme ils sont sans cesse préoccupés des querelles religieuses, on sent bien qu'ils n'ont pas la certitude ; or, « en religion, savoir, c'est croire, et qui ne croit rien, ne sait rien «. » Pour mon compte, « je trouve très-heureux ceux qui croient * 1 »
C'est un honnête sentiment qui inspirait M. de Rémusat quand il parlait ainsi, et qui, s'il n'y résiste pas, l'arrachera à ses doutes, à ses inquiétudes, et le rendra
I Ventura, Saison phil^et Raison eathol, ch. i. ' Cb. de Rémusat, Revue des Deux Mondes, septembre 1805.
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82 LES NOUVEÂTTÎ JACOBINS
digne de voir U vérité tout entière : le moderne Girondin peut-être un jour se convertira, comme Isnard.
L'orgueil pmLOSOPHiouE. — Les doctrines que Ton vient d'entendre ne sont pas nées en notre siècle ; on les trouve chez les Girondins de tous les temps. Ce philosophe, M. Barthélémy Saint-Hilaire, qui n'était pas du parti des socialistes en 1848, monta à la tribune après la bataille de juin, pour accuser, concurremment avec les socialistes, le général Gavaignac d'avoir excédé ses pouvoirs. Gavaignac avait sauvé l'État, mais il ne l'avait pas fait comme M. Barthélémy Saint-Hilaire le jugeait convenable. — Vergniaud, pendant la Révolution, n'aurait pas voulu qu'on tuât le roi ; mais quelques jours avant le 10 août, il accumulait contre lui ces accusations de perfidie, d'hypocrisie, de parjure et de trahison, qui le devaient conduire à la mort. — Thouret, sous le coup du couteau (il fut guillotiné), faisait ses conditions à Dieu : « La religion, dit-il, ne consiste que dans l'hommage que chaque homme trouve convenable de rendre à la Divinité *. » Ge malheureux, en prison au Luxembourg, escalier de la Liberté, glorifie encore la Révolution, et assaille avec fureur tout ce qui est autorité, hiérarchie, hérédité, la religion surtout : Préjugés ! dit-il, et luimôme est plein de préjugés !
• Voy. Révolutions du gouvernement françaUf
Tels sont ces prétçndus hommes raisonnables, qui s'affichent modérés, parce qu'ils n'ont pas de passion ; suffisants et vulgaires écrivains, qui ne produisent que des commentaires de commentaires ; humbles orgueilleux, tour à tour flatteurs et impertinents, qui se dressent d'autant plus haut qu'ils affectent de temps en temps de se baisser ; myopes à qui échappent les horizons lointains, et qui ne voient le torrent que lorsqu'il va les emporter, les déchirer «t les briser !
Leur raison répond à tout : souvent ils ne comprennent pas, mais ils n'avouent pas leur ignorance ; s'ils n'expliquent pas un fait nouveau, ils lui donnent un nom, les voilà contents : ils ont mis quelqug chose d'eux dans cette catastrophe ;*Dieu n'y sera pour rien.
Ce qui coûte le plus à l'homme, c'est de se soumettre à une puissance supérieure. Je ne sais pas, dit-il, comment cela s'est fait ; mais ce n'est pas v/n miracle^ la science l'expliquera ! Les livres de géologie afQrment que les montagnes, ayant été formées par des bouleversements qui confondirent les terres et les mers, il se peut que de nouveaux cataclysmes bouleversent encore la terre. De môme qu'à l'apparition de la chaîne immense des Andes, le fond des océans sera soulevé, les montagnes se renverseront dans les mers comblées, et, par un déluge sans exception et sans retour, le genre humain disparaîtra. Eh bien ! dans
84 LBS NOUVEAUX JACOBINS
ce moment môme, si Dieu, pour cette fin du monde, agit avec une lenteur qui donne à l'homme le temps de suivre la marche de la catastrophe, non, cette fois dernière, l'homme ne comprendra pas, et ne verra pas que la main de Dieu pousse ces océans et ces montagnes : les académies se réuniront, les savants expliqueront que tel épouvantable cataclysme, qui aura anéanti l'Asie et la moitié de l'Afrique, a pour cause tel mouvement de l'Océan Indien ou Pacifique ; le lendemain s'effacera l'Amérique, d'autres savants en donneront encore l'explication ; le surlendemain l'Europe, une partie de la France sombreront, comme un vaisseau dans une tempête; l'homme ne se rendra pas encore;. et, quand Pari§, pris entre deux forces contraires, comme un insecte entre deux étaux, sera broyé, — il se trouvera un savant qui, une montagne à deux pouces de sa tête, le gouffre sans fond à ses pieds, expliquera ce choc des éléments. Qu'a-t-il besoin de Dieu? Il sait qu'il meurt, comme dit Pascal, mais il sait bien plus : il sait la cause scientifique de sa mort!
Nous avons laissé toutes sortes d'animaux destructeurs et rongeurs miner, bouleverser le sol, s'introduire dans la maison : la taupe aveugle a creusé devant elle sous la partie la plus solide du teirain ; à sa suite, les mulots ont pratiqué un inextricable dédale de galeries croisées
en tous sens, ne laissant pour support que de frôles piliers sans consistance ; d'autres rongeurs, belettes, marmottes, lapins, fouillant partout, ont criblé le sol de terriers et de trous où se glissent des reptiles et des vipères ; et, à la surface de la terre, des fourmis ont élevé des monticules sablonneux qu'un coup de pied fait écrouler et réduit en poussière. Les chiens de garde même, attachés à la porte de la maison, n'en ont pas défendu l'entrée : elle n'a pas tardé à être infestée d'insectes immondes, chenilles, bourdons, cousins, moustiques, punaises puantes, araignées hideuses, hantée par une armée de bêtes malfaisantes, rats dévorant tout, les provisions, les vêtements, les récoltes, les semences, singes mettant en pièces tous les objets qu'ils saisissent et les jetant par la fenêtre, termites creusant jusqu'aux poutres du toit et aux solives des plafonds !
El l'on s'étonne, quand quelque renard échappé de sa tanière, et courant la nuit après sa proie, défonce çà et là ce sol crevassé, à peine recouvert d'une mince couche intacte, et met à jour des excavations cacfiées comme des catacombes sous une ville ! quand un sanglier poursuivi et effaré vient heurter de sa tête la clôture, et qu'au choc tombe un pan de la muraille lézardée, laissant une brèche ouverte aux voleurs ! — Imprudents et insensés ! êtesvous donc sourds et aveugles? ne voyiez- vous pas les traces des bêtes qui vous avaient envahis, leurs toiles,
leurs pièges, leurs excréments? n'entendiez- vous pas leurs dents et leurs tarières ? que ne veiliiez-vous ? que ne les combattiez- vous comme les ennemis acharnés de votre bien-être et de votre repos ? que n'employiez-vous à les chasser ou à les détruire, les forces et le génie dont Dieu a doté Fhomme pour la conservation de son corps, de son âme et de sa vie !
Ces premières déprédations vous effraient, — et les bruits sourds et les secousses, et les blocs de pierre qui tombent de la voûte!
Ce n'est que le commencement ! — Après les Girondins, les Jacobine ! ce sera un autre tremblement, un autre ébranlement, quand la bande des bétes féroces, tigres, ours, panthères, jaguars et hyènes, sortant des jungles et des forêts où vous entendez leurs hurlements, arrivera comme une trombe, hérissés, enflammés, furieux, affamés, et se ruera sur les hommes^ les champs, les maisons. Alors, sous leurs bonds cédera partout le sol et s'ouvriront les abîmes ; à leur course emportée s'écrouleront les barrières et les murailles, — et, quand ils auront passé, il ne restera que des débris amoncelés, des cavernes et des ossements !
dbyGoogk