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CHAPITRE III

La nouvelle ville se construit: au milieu, sur yne éminence qui la domine, se dresse le Gapitole, où tout converge, où tout se relie, d'où partent toutes les voies, où Ton va prendre l'ordre : là règne Vidée. De ce monument qui touche les nues, le monde étemel est la base, U bonheur sur la terre la façade, niomme-Dieu le dôme, et le tout s'appelle le panthéisme.

Les habitants de la ville, cependant, regardent tranquillement les démolitions ; ils font des observations sur les quartiers qui successivement disparaissent : ce sera bientôt de notre côté, disent-ils, et ils attendent. Mais quelques-uns, plus attentifs, ont pénétré la pensée et le but de ces architectes ; ils croient devoir ne pas garder le silence, et éclaùrer ces honnêtes gens placides et confiants.

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Le panthéisme spuutuauste. — De toutes parts s'é* croulent les demeures de vos pères, où vous êtes nés, où TOUS avez passé votre vie, où vous espériez la finir. Une à une, elles ^effacent du sol ; vous en cherchez la place et ne la reconnaissez plus. Et vous restez inertes et paisibles ! Les entrepreneurs qui veulent persuader au propriétaire quMis ruineront, de leur laisser construire une maison neuve, ne lui parlent pas d'abord d'importants changements ; ils lui font croire que, s'ils creusent, c'est pour que les fondations soient plus solides, s'ils abattent, pour qu'on ait plus d'air, s'ils élèvent les étages, pour qu'on voie plus loin. Ainsi de ces philosophes : ils n'exposent pas à tous la doctrine dans sa nudité ; ce n'est qu'entre eux, ou à un petit nombre dont ils ont reconnu les aptitudes. Vis4-vis de vous, esprits candides, ils dissimulent : ils Insinuent les idées nouvelles sous les noms anciens; c'est une tactique, vous continuez à entendre les mêmes mots, vous croyez que ce sont les mêmes choses.

Us vous présentent un panthéisme prétendu spiritualiste : leurs discours sont pleins de Dieu : partout retentissent ces mots *iVabsolu^ Vinfini, Vimmmse, qui n'habite pas le ciel, mais que la terre et les cieux habitent, . VémluUùn de la vie divine^Vunivers Dieu vivant^etcA'»*

* Voyez l'exposition du panthôisme dans SaisBet, Eesai de philoiophie reUgieuse^ ii, 6.

Ils reconnaissent aussi le Clirist, ils commentent ses actes, ils donnent à ses paroles un sens symbolique : « Le Christ est Texpression d'un progrès de l'humanité, le verbe d'une des phases de la civilisation ; nous pouvons, nous devons tous devenir des Christ, etc. » /

Ils ne nient pas Vâme; au contraire, tout a une âme, tout est âme : l'homme est une âme, le monde a une âme ; il y a môme une âme universelle. Jamais on n'a tant parlé d'âme: les hommes tiennent, se sont-ils dit, à avoir une âme, une âme immortelle, il faut leur accorder l'âme.

Cette extrême bienveillance m'est suspecte, et moi, qui crois à mon âme, je les prie dem'expliquer la nature de l'âme dont ils me gratifient.

Ils entrent dans de longues dissertations qui se réduisent à ceci : l'univers est étemel, il vit par lui-même, en vertu d'une force infinie^ qui est en lui^ qui est lui ; cette force, appelez-la Dieu, âme immortelle, peu importe; l'univers et cette force ne font qu'un, l'univers c'est Dieu. L'homme, né de cet univers, participe à cette force, à cette âme, à Dieu. Il est donc infini, étemel comme l'univers, comme Dieu. Il ne meurt donc pas, il change de forme ; son âme, partie de l'âme universelle, rentre dans l'âme générale, dans Dieu; sorti de Dieu, il rentre dans Dieu.

Ceux qui ne réfléchissent pas, qui n'ont pas étudié,

étonnés, étourdis de ce bruit de mots qui se choquent : Dieu dme universellôy homme-Dieu^ monde-Dieu-humanitéy et d'autres : humain être^ nature naturante et nature naturée^ etc., disent : c'est le spiritualisme 1 ils ne comprennent pas tout à fait, mais ils n^ contredisent ])as; plusieurs même s'avouent ingénument panthéistes.

Il vous £aut détromper. Figurez-vous une boule d'eau en ébullitîon : de cette boule montent incessamment de petites bulles de vapeur qui sautent en l'air, y demeurent un instant et retombent dans la boule, pour recommencer à s'élever encore, à redescendre et à disparaître. Voilà l'univers des panthéistes : la boule d'eau c'est le monde, les bdles de vapeur sont les âmes des hommes qui sortent de cette boule et qui y rentrent. Je vois bien là l'univers, — je vois bien les hommes, — mais où est Dieu? Ils auront beau disserter ; les bulles de vapeur ne sortiront, ne monteront, ne descendront que si la boule d'eau est en ébullition; — et la boule d'eau n'entrera en ébullition que s'il y a du feu dessous. Ce feu c'est Dieu, ce feu ils ne l'ont pas, et vous vous imaginez que Itau va bouillir!

Il^n'y a là que le matérialisme, et le 'matérialisme le moins rationnel, qui prétend tout faire avec rien, et suppose le plus extraordinaire de tous les miracles, le miracle du

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mouyement éternel, sans cause du mouyement! H n'y a riea là que matière, et ce panthéisme prétendu ^iritua* liste n'est pas autre que Tathéisme! —Entendez-vous et cQm{H*enez-yous ? ce sont les mots le plus souvent qui vouslal>U8entet(pii vous mènent! Eh bien, je vous dis le vrai nom de cette philosophie. Aveugles que vous êtes, vous vous laissez conduire en laisse par le panthéisme^ tremblez! c'est Vathéismel ce n'est pas. un chien, c'est un loup]

Ds cJÉseat Dieu; c'est la matière; ils disent in^ni; c'est Vattiéisme, Voilà les fondements qu'ils donnent à leur nouvelle consiruction.

Le bonhbue. -^ Mais, disent-ils, n^^us bâtissons un édifice inébranlable, une ville éternelle, où vous jouirez d'une félicité inaltérable et complète. Ce que nous voulons, c'est vous donner le bonheur ! — ^Ils vous trompent encore, ou ils se trompent; ils ne vous donneront pas le bonheur, ou ils ne savent ce qu'est le bonheur.

C'est le bonheur matériel, la satisfaction du corps qu'ils promettent, et celui-là mémo ils ne sauraient le procurer à tous.

La civilisation raffinée où ils vivent les abuse : ils ne voient que ce qui les entouré, ils ne jugent que d'après ce qui les touche; ils ne songent qu'à l'Europe, à la France, à Paris ; ces esprits si larges se confinent dans

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un étroit espace, ils n'embrassent {tas l'univers. Cette destinée qu'ils annoncent à rbumanité, il faut oependsmi qu'elle s'applique à l'humanité loot entière. Qu'est l'Europe, cette petite partie de la terre, auprès des iin*menses régions occupées par des nations sauvai m barbares ? Ces peuplades de l'Amérique et de l'Ck^éasie, qui dévorent leurs priscmniers, ces tribus nègres de l'Afrique, qui les vendent, ces Touaregs du Sabara, qtà vivent du pillage des caravanes, ces Cbinoisqni menteait, — « le mensonge comprend tous les vices » — pour gagner de l'argent; tous ces peuples chez qui le sens moral est atrophié, les compte-t-on pour rien ? En &iton le fumier d'un petit nombre de nations puiviiégiées ? ou ira-t-on leur porter la doctrine nouvelle, les éclairer sur leurs véritables intérêts, et les convertir à l'idée de leur propre bonheur?

Soit ! allez, philosophes, essayez sur eux l'effet de vos principes ; apprenez-leur ce qu'est réellement la vie, et la fin que doit se proposer l'homme, c'est-à-dire le bonheur sur la terre! Ils vous écouteront peut-être, peut-être vous croiront-ils. Mais, quand vous leur aurez montré cette perspective de félicité terrestre, c'est sur les moyens de se la procurer que vous ne vous entendrez plus. Vous leur parlerez de fraternité, de paix, de concorde entre les hommes: ils vous répondront, les Pirates du désert, que, pour eux, le bonheur c'est de saisir au

passage de riches pèlerins pour les voler, — les Chinois, de trafiquer avec les Barbares d'Europe pour les tromper, — les Nègres du Bournou, de prendre beaucoup d'ennemis pour les échanger contre des verroteries ou de Teaude-vie, — et les Sauvages de la Polynésie, de les rôtir pour les manger. La terre est tout, rien après : ils n*ont que &ire de vos préceptes ; vous levez leurs scrupules s'ils en ont encore, vous consacrez leur barbarie !

Oui, disent-ils, nous ne parviendrons pas immédiatement à les changer; mais ces barbares monteront de degré en degré à un état plus élevé, supérieur môme au nôtre, ils seront peut^tre un jour les premiers dans la société nouvelle. *~

Peut-être ! et dans comJ)ien de temps cette transformation sera-t-elle accomplie ? Combien de siècles faudra-t-il pour qu'ils passent de la barbarie à la civilisation ? — Eh bien ! ce changement, nous chrétiens, nous l'obtenons, non pas après des milliers d'années, après la disparition de centaines de générations ; nous l'obtenons tout de suite, aujourd'hui même, et complet et radical. Nous allons trouver ce barbare, ce sauvage qui vole, qui trompe, qui tue ; nous lui disons qu'il ne doit ni tromper, ni voler, ni tuer, et pourquoi ? parce qu'il n'y a pas pour l'homme que le temps présent ; que l'homme ne vit pas que pour manger, boire, et jouir par tous ses sens ; qu'il est une vie par delà la mort, étemelle, où

ua Dieu le récompense ou le puuit selon qu'il a fût le bien ou le mal; nous U lui disons, non en notre nom, mais au nom de Dieu qui Fa réyélé à l'homipe; et ce barbare, ce sauvage, non-seulement nous écoute, mais est trouWé; il croit et il change. Il change du jour au lendemain, il devient en un jour effectivement ce que vous supposez qu'il deviendra dans mille ans, un civilisé, un homme de paix, de charité ; nous avons créé en lui,— ce qui est le but que se proposent toutes les philosophies, mais qu'atteint seule la religion, — Vhomme moral. Nous lui donnons le seul bonheur qu'il soit possible à l'homme de chercher sur la terre,— d'imiter Dieu en faisant le bien.

Le panthéisme et la nature. — Mais il est bien d'autres questions auxquelles ils ne répondent pas. Changeront-ils les lois de la nature ? renverseront-ils les éléments ? suspendronMls les tempêtes ? refouleront-ils en Bes profondeurs l'Océan, quand, de ses vagues qui roulent en se jouant les canons de fer, il secoue comme un grelot la barque où les matelots élèvent leurs bras et leurs icris aux cieux ? Donneront-ils au Lapon de tièdes hivers et au Saharien de fraîches ombres? trouveront-ils un temps, un lieu, où la Peine, effroyable amante de l'homme, ne le vienne chercher et ne l'embrasse, malgré qu'il la fuie? Empêchêront-ils que le Travail, — dont ils

faussent le caractère, disant que ce n'est pas une souffrance, — de ses griffes, comme un monstre, n'oblige les hommes à tendre avec fatigue, ayec effort, leurs nerfs et leurs muscles, et ne les plie en deux vers la terre? Irontils arracbber Tordes ténèbres des mines avec des chants de fôte et des chaînes de fleurs? C'est trop demander, gecourront^is seulement le labeur qui semble le plus léger, et qui, pourtant, pèse comme un lourd poids attaché aux épaules de tous les hommes? Ils n'ont donc jamais connu cet instant qui suit le doux loisir, où, sommé par la nécessité de reprendre sa tàdie, on hésite, on recule, on cherche des prétextes pour fuir, où, comme un guerrier, — et ce n'est pas toujours le moins brave, — qui sent tressaillir son cœur et frémir tout son être en entendant sonner la charge, on voudrait retarder le moment, parce que l'on sait qu'il faut affronter la bataille dont peut-être on ne reviendra pas ! — Renverseront-ils, devenues inutiles et sans hôtes, ces vastes maisons de la souffrance où, sur des lits alignés, des misérables agonisent, s'agitent et se tournent convulsivement? Défricheront-ils le champ immense des morts, et le changeront>ils en un éden délicieux, parce que la Vieillesse et la Maladie n'oseront plus approcher de l'homme, et qu'ils auront opprimé la Mort?

Ceux qui assurent que nous sommes uniquement

faits pour la terre, et qu'ils nous y donneronl le bonheur, quels sont-ils? Des hommes dans la force de la vie, des égoïstes, bu des savants. — On dira tout à l'heure ce que sont les savants. — Ces hommes si fiers de leur jeunesse, de leur vigueur, de leur intelligence, qui marchent, élargissant leurs épaules, appuyant fermement le pied à terre, et semblent dire : elle est à moi ! qui me peut résister ? je peux tout ! Je les attends à un certain moment de leur vie, quand leurs forces viendront à décroître, qu'ils seront ou sourds, ouparalytiques, ou aveugles, ou que leur estomac fonctionnera mal, ou qu'ils ne marcheront qu'aK)uyé8 sur le bras d'un enfant, ou qu'une catastrophe éclatera sur eux, comme un coup de foudre dans un ciel clair. Ce grand esprit si vif, si énergique à cette heure, il passe dans la ijie, -^ne poutre le frappe, le voilà imbécile, c'est irrémédiable : on le fait manger, on le fait boire, on le gronde, on le met en çéuitence, ce génie qu'admirait le monde ! Et (j[uant à cet homme froid, méthodique, réfléchi, qui calcule tout, prévoit les événements, ne s'étonne d'aucun, ne se trouble jamds, et affirme que, si la plupart des hommes se plaignent de leur malheur, c'est leur faute, c'est qu'ils raisonnent mal, et ne savent pas arranger leur vie, — il a beau se dresser, comme un dur roc en pointe contre le ciel et en cap contre la mer, le malheur a des coups si violents, si rudes et si péné-

trants, qu'ils fendent, coupent et brisent cet inébranlable bloc. Suppo8ez4e, — il en existe, — robuste, riche, puissant, entouré et fortifié d'une famille nombreuse. Que lui manque-t-il? n'est-ce pas là le bonheur? Le bonheur existe donc sur la terre ! Oui, — un jour un de ses enfants meurt : il fronce le sourcil, voilà un nuage ; mais il a d'autres enfants, il se console. Quelque temps après, un deuxième meurt encore : ébranlé un instant, il se raffermit et continue son chemin ; bientôt un troisième meurt aussi, il demeure stoïque, c'est un accident dans la vie; puis un quatrième, un cinquième, un sixième, coup sur coup, sans relâche, en quelques années. Cet homme égoïste, qui vit pour ses plaisirs, son ambition , le pouvoir , qui vit pour vivre, s'est étourdi, ou plutôt il a porté ailleurs son attention, il s'est habitué à ces désastres, il s'est dit : le mal se lassera, beaucoup d'hommes n'ont qu'un enfanf, il m'en reste deux, un fils et une fille, je n'ai pas à me plaindre, cela me suffît. Mais, voilà que le mal, le même qui a emporté les autres, attaque son fils, sa fille, sa fille pour qui il songeait à une riche union, son fils qui devait perpétuer son nom ; l'un et l'autre pâlissent, s'étiolent de jour en jour, se courbent comme pour rentrer plus facilement en terre. — Quoi donc, est-ce qu'eux aussi vont disparaître ? Moi qui vieillis, vais-je être abandonné à la fin de ma vie? Pour la première fols il commence à être

ému : il s'aperçoit que la maison est presque vide ; ce qui la meublait, 1^ décorait, Toraait, a été enlevé, le mouvement et la vie se sont retirés.

Encore un peu de temps, elle va être tout à fait silencieuse. Son fils meurt, et, effet commun d'un certain mal, sa femme, atteinte de la maladie qui a ravi ces enfants sortis de ses entrailles, meurt elle-même, elle qu'il pensait bien devoir rester avec lui, soutien, consolation , compagne au moins de ses derniers jours et de ses regrets. Il n'a plus que sa fille, une jeune fille de dix-huit ans, gracieuse comme ces frôles fleurs humaines destinées à être brisées par le vent de la mort. Il est là, vis-à-vis d'elle, examinant les progrès du mal, scrutant son attitude, sa démarche, épiant sa toux, surveillant la couleur de son visage, comptant ses heures de fièvre, écoutant son souffle, sa parole, son silence. — Quelquefois il aperçoit un apaisement, une journée meilleure, et il se relève à cette lueur avec un avide espoir. Peut-être me trompé-je? peut-être la science ne voit elle pas juste ? — il doute de la science alors ! — Peut-être n'est-ce qu'une crise de l'âge ? Il se rassérène, il fait encore des projets : c'est mon unique fille, supposons que je n'aie eu qu'elle ; nous vivrons ensemble, je verrai jouer ses enfants autour de moi, j'aurai encore du bonheur! Car cet égoïste, comme un arbre dont les branches ont été brisées par la foudre, mais qui dresse son tronc

droit dans Pair, ne songe encore qu'à lui, et dans la vie de sa fille ne voit que son bonheur à hii-môme.

Mais ce bonheur à quoi il se réduit, il ne l'aura môme pas : à rinstant où il se plaît à ces illusions, la jeune fille, comme une légère vapeur qu'un rayon de soleil dissipe, s'enlève et s'évanouit. Il va, cet homme que rien n'ébranlait, seul de sa nombreuse famille, accompagner ce blanc cercueil au cimetière, suivi d'une foule épouvantée où pas un n'ose lui adresser une parole, tant on sent qu'un tel malheur passe la force de l'homme. Et désormais il ira dans la vie, muet, la léte penchée, ignorant le sourire, les yeux fixes, n'entendant plus rien, tout s'étant écroulé derrière lui, dans un désert où tombe la nuit.

Lui direz-vous maintenant, afïirmera-t-il lui-même, que tout cela n'est rien, et que le bonheur est sur la terre? — S'il le dit, tous les autres - hommes sont-ils aussi sloïques? s'il le dit, c'est un monstre, et un monstre n'est pas de l'humanité.

Les contrariétés. — Mais il n'est pas besoin de susciter ces grandes luttes qui comptent comme des batailles dans la vie, formidables revers contre lesquels l'homme ne peut rien : il suffit de regarder l'homme heureux. Ses jours, presque sans exception, sont chargés de secrets ennuis qui l'oppriment, le lassent, le

blessent et làisseut leur ineffaçaMe trace dans les plis de son front. Il n'est pas une journée où il ne soit obligé de feire ce qui ne lui plait pas : le souci, l'altentc, Tinsatisfaction, le vide; Tabsence, la présence, Taction, le repos s'imposant sans être désirés; les soins mêmes de son corps, voilà le tissu dont est faite sa vie. Qui ne se dit : cela m*entme! Qui ne voudrait édiapper à ces nécessités sans cesse renouvelées et auxquelles il fout se soumettre ? Qui ne sent en soi une résistance, une aspiration à s'arracher de ces petits liens dont est embarrassée notre âme, comme le Géant par les milliers de fils de Lilliput ? Niez la gêne que vous en ressentez, voire langue proteste contre vos dénégations ; ces liens, ces besoins, ces ennuis quotidiens, vous les appelez des contrariétés^ et le mot est juste, ils vous contrarient^ ils s'opposent au développement, à l'expansion de votre force, ils vous arrêtent en votre marche, ils vous obligent à lutter, ils vous ravissent la paix, ils vous empêchent d'être heureux.

On arrive à ce palais par une vaste place entourée d'autres magnifiques palais. La porte est un arc de triomphe décoré de statues, de colonnes et de sculptures de marbre et de bronze, et, devant cette porte se tiennent deux cavaliers le sabre.au poing. On traverse une cour, une autre place, où se peuvent ranger dix mille hommes

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en bataille. A la porte même du palais des gardes encore, et des laquais en livrée éclatante, et les suisses à la haute hallebarde. Ce n'est que le vestibule : un degré de cinquante marches monte devant vous ; vous passez entre deux rangs de valets brodés d'or , une atmosphère tiède vous environne, vous respirez les parfums des corbeilles de fleurs; de riches tapis vous mènent sans bruit au haut de l'escalier. Là, des huissiers à chaîne d'argent, et, debout, devant les portes intérieures, deux grands gardes, le casque en tête, la poitrine couverte de cuirasses, statues vivantes, immobiles. Entrez: ce ne sont plus les vestibules, les antichambres et les laquais. En enfilades se suivent les salons ornés de chefs-d'œuvre des arts, les lustres resplendissants, les candélabres semblables à , des cauéphores, et, dans ces salons, les officiers, les écuyers, les aides de camp, les chambellans et les généraux, Jes maréchaux et les ministres, qui attendent, revêtus de brillants costumes, dorés sur la poitrine, à la taille, aux poignets, au collet, derrière le dos, étincelants de plaques et de décorations ; — puis, à une dernière porte enfin, porte fermée, deux gardes encore, l'épée à la main. — Quelle splendeur, quelle magnificence, quelle force, quelle richesse, quelle puissance devant laquelle tous ces hommes, jeunes et vieux, riches et grands, de talent, d'esprit, de génie, s'abaissent ! Quelles jouissances, quel enivrement d'une ambition si bien assou-

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vie! — Cette porte s'ouvre, et — dans un salon, seul, est l'Empereur —, avec ses soucis.

Le combat contre de puissants adversaires, hommes ou événements, a de la grandeur, et peut plaire à de nobles âmes qui y voient une image et un pressentiment de l'action éternelle. Mais une vie tout embarrassée de molles herbes qui se lient à vos membres et les enlacent, vous entravent et vous arrêtent, quand vous fendiez l'eau d'un bras vigoureux! — Ils ont de médiocres désirs, ceux qui se satisfont d'une vie remplie de ces luttes mesquines ! S'ils jugent que le bonheur existe avec ces douleurs, ces peines, ces accidents, ces souflTrances, ces maux, ces infirmités, ces impuissances, ces contrariétés, et la mort, qu'ils aillent, qu'ils embrassent cette terre nourrie de cadavres, qu'ils jouissent de ce présent joyeux ! S'ils ne souhaitent rien, s'ils n'ont rien déplus à demander au Dieu père de tous les biens, ils attestent qu'ils ne sont pas dignes de comprendre et de dire ce qu'est le bonheur !

Le vrai malheur de l'homme. — Ce n'est pas parce qu'ils sont riches ou pauvres, puissants ou faibles, que les hommes sont malheureux. C'est parce qu'ils sont hommes, qu'ils ont un corps qui change et une âme qui espère. Regardez autour de vous quels sont les plus

misérables: ce ne sont pas ceux qui travaillent péniblement pour gagner le pain du jour. Ce sont ceux qui ont été blessés au cœur, et qui souffrent de douleurs souvent ignorées. Les revers de fortune, les échecs de position tiennent au corps, à Pesprit, aux passions qui varient et changent ; mais les misères réelles affectent Pâme : les premiers sont des accidents, ils passent ; les secondes persistent et demeurenat; ceux-là paraissent aux yeux du monde, parce qu'ils sont à la surface ; celles-ci s'enfoncent dans Pâme invisibles et cachées ; moins on les voit, plus elles s'attachent au fond et le torturent.

Et ce n'est pas une des moindres marques de l'immortalité de notre âme, que cette misère de l'âme à lacjiielle n'échappe aucun des hommes.

Que valent donc les projets de ces philosophes qui tendent à changer l'état social, dans le but de rendre l'homme heureux ? Que changeront-ils? ce qui est le moindre de l'homme, sa position dans le monde, son vêtement, sa table, ou sa maison. Mais l'âme, que feront-ils pour elle, pour ce qui est la substance môme de l'homme? Contre ses misères sont impuissants les progrès de la science, les découvertes de l'industrie et toutes les machines delà terre ^

> t Ce n'est pas le malheur, c'est le bonheur qui est contre nature, » dit énerg iquement un écrivain qui ne parle pas souvent avec tant de bon seas. Taine, Vie et opimom de Nicola» Grnindorg e.

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Se comparant au Christianikine qui apparut au déclin de Fancienne société, parfois ils prétendent aussi apporter une lumière nouvelle ; ils appellent aussi à eux Jes fûbles et les petits, et leur promettent un heureux avenir. Mais, c'est ici la radicale différence d'eux et du Christianisme. Ils ne peuvent, tout au plus, que donner quelques biens de la terre à des nécessiteux matériels, et ce ne sont pas là les vrais misérables. Après, comme avant eux, la souffrance pèse sur Thonmie, universelle et immortelle. Leurs bienfaits sont comme des avenues fraîches et ombreuses qui environnent et dissimulent Fabime inévitable. L'homme s'y engage ; tout à coup, son pied manque, il y tombe sans préparation, sans secours, et désespéré.

Le Christianisme, au contraire, a réuni autour de lui les faibles et les souffrants pour les aider et les consoler; mais cette consolation il ne la leur a pas donnée dans le présent, il la leur a promise dans l'avenir. Il n'a pas trompé l'homme : il lui a montré son malheur complet, jusqu'au fond, sans lui rien cacher, et c'est de ce fond de misère, de cet abîme où il est descendu avec lui, qu'il lui a montré, au dessus de sa tête, le ciel.

De la fin de l'humanité. — Ils disent : // n'y a pas de vie à venv\ après la terre. — Alors qu'est-ce que l'homme? Il naît, il croît, il décroît et il meurt,

comme ranimai, comme la plan le. Ce n'est pas là une ^n.

Il jeste à dire : pourquoi vit Thomme. Tous les êtres créés ont un but, une fln : cette fin, nous le voyons, c'est de servir à l'homme. Et l'homme, lui-môme, n'aurait pas de fin ! Gela est impossible.

Si ! répondent-ils, il a une fin : de même que les animaux vivent pour lui, l'homme vit pour l'ensemble, pour l'humanité, et l'humanité est immortelle. Elle progresse sans cesse, et l'homme jouit de ses progrès ; dans mille ans, dans dix mille ans, dans unmillion d'années, l'humanité aura progressé encore; l'homme en jouira davantage, et plus elle avancera, plus il sera heureux. Et si l'homme, dans un .million d'années, est plus heureux que l'homme d'aujourd'hui, il n'y a point d'injustice, parce que l'homme d'aujourd'hui est le môme qui a vécu . il y a dix mille ans, et qui vivra dans un million d'années, il se perpétue en passant d'un corps dans un autre ; par ses enfants, il est le môme homme, et l'homme de l'avenir profite de tous les travaux qu'il accomplit présentement.

C'est la métempsycose, de tout temps repoussée par le genre humain qu'elle ne satisfait pas. Qu'il soit admis, cependant, que l'homme est immortel et l'humanité immortelle : la question est reportée plus loin, mais c'est toujours la môme question. Ce n'est plus : quelle est la fin de l'homme? mais, quelle est la fin de Vhumanité?

L'humanité, Tensemble des hommes, croîtra, se déve. loppera ; dans mille ans, elle aura fait des progrès, dans un million d'années davantage, et après ? Après, enœre et toujours des progrès, et ainsi de suite, indéfiniment !

Indéfiniment des progrès, c'est-à-dire indéfiniment des efforts, toujours du mouvement, toujours de la peine, toujours de l'agitation, toujours courir, pas de bout à la carrière, jamais de repos, jamais de paix ! Et vous voulez que je m'en contente ! et vous appelez cela une fin! Ce n'est pas une fin ! Avoir une fin, c'est arriver à un but où l'on se repose, où l'on devient immobile, où l'on a la paix. Avoir une fin suppose deux choses : un point fixe, et, à ce point fixe, le repos de celui qui agit. Or, par la définition du progrès^ par son nom môme (progressus ^marche en avant et indéfinie, sans fin), l'humanité n'a pas de fin, et, puisque l'homme est l'humanité, V homme n'a pas de but, n^a pas de fin ; — ce qui est absurde, parce que c'est contraire à toutes les lois naturelles.

Voilà le dernier mot du panthéisme : ou il ignore quelle est la fin de l'homme, ou il donne à l'homme une fin fausse qui n'est pas une fin.

Le Christianisme, en une seule phrase, résout ce problème que se posent tous les honmies. Il est un Dieu immuable, éternel, voilà le point de départ; à Dieu

tend l'homme, voilà le but. Pourquoi êtes-vous créé et

mis au monde? A cette qu,estioii nulle philosophie qui réponde nettement ou sache répondre. Mais le Christianisme : « Vous êtes créé et mis au monde pour connaître Dieu, l'aimer, le servir et mériter la vie étemelle. >» Je veux ,un but à ma vie, on me le montre, un but où je serai en paix, où je ne dirai pas : après! un but éternel, infini, Dieu ! Je suis satisfait !

Comment les hommes qui se donnent le nom de positifs^ qui ne veulent que le précis et le certain^ préfèrentils vaguer dans le doute que d'accepter cette conclusion ? Il n'y a rien de plus positif, de plus précis etde plus certain.

Plusieurs de ceux qui soutiennent ces systèmes sont convaincus et sincères. Mais il en est d'autres qui cèdent à un sentiment profond et qu'ils ne s'avouent pas : ils sont tourmentés par l'incessante pensée de l'avenir de leur âme. Ils ont peur : voilà pourquoi ils prennent tant de soin de se démontrer à eux-mêmes que cet avenir n'existe pas.

Le point où ils reviennent à chaque pas, c'est la confusion qui se doit faire de la substance individuelle et de la substance universelle. L'àme après la mort rentre dans le grand tout^ l'âme s'absorbe dans Vâme universelle^ l'âme va dans le sein de Dieu^ etc.; c'est, sous toutes les formes, la môme conclusion : ils ont eu soin d'expliquer ce qu'est Diet/. Ils sont tranquilles. Dieu

étant le monde, dont ils sont eux-mêmes partie, ce Dieu ne les pourra punir : ils ont mal fait, il se punirait lui-même; et, d'ailleurs, le peu de mal qu'ils ont commis est perdu dans Faction universelle du monde.

Ainsi, ils ont, du coup, anéanti Tenfer ; il ne reste que le ciel, pour tous sans exception, puisque le ciel, c'est le monde môme ; et, s'ils ne jouissent pas parfaitement de ce ciel, ils s'en consolent par la destruction absolue de l'enfer qui les menaçait.

Poursuivis par une crainte qu'ils dissimulent, ils se précipitent dans les champs de l'espace, ils volent dans l'éther incommensurable, et, n'en trouvant ni le bout ni le commenc^aoïent, ils affectent de s'exclamer, disant : yms voyez bien que l'univers est infini, est éternel, et, s'il eèt éternel, que nous sommes déjà dans TétemitélLe ciel est ici, et aussi l'enfer ! ou plutôt il n'y a pas d'enfer ! îl dépend de nous de jouir du ciel !

Ainsi ils se rassurent ; mais qu'on ne s'y trompe pas : ces théories ne sont que formes de conversation, textes de discours et de livres. Après qu'ail a exposé son système, il reste quelque chose au fond du cœur de ce philosophe, qu'il ne peut ruiner, qu'il ne peut effacer, plus étemel que son monde, — la conscience môme de ce qu'il est, et de ce qu'il fait; — et l'on s'épouvante parfois des sombres pensées qui viennent courber sa tête et des indicibles effrois qui assaillent sa solitude!

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