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CHAPITRE IV

Voici une réunion de docteurs ; au milieu de Fexposition, longue, pesante, interminable d'une théorie, l'un d'eux jette négligemment ces mots : « puisqu'il n'y a dans le monde que la matière,, ^ » L'auditeur étranger dresse l'oreille et parait surpris. Le premier savant regarde un second savant : c'est évident, dit l'autre, « l'hypothèse d'une chose immatérielle est entièrement contraire aux faits. » Le pauvre spectateur qui allait réclamer se rasseoit, tout honteux, qu'allait-il faire? montrer sa profonde ignorance à des hommes qui ont tout étudié ! Mais ce n'est pas tout; un troisième docteur vient appuyer: « en faveur de l'existence de ïàme, dit-il dédaigneusement, il ne peut pas être produit même l*ombre d'une preuve *. » C'est le coup d'assommoir : que répli-

> Vogt, Bachner, Muller, etc.

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qaer à cda ? Tauditenr est étourdi, il baisse la tète et ne bouge plus.

Le public, en présence de docteurs qui formulent ces propositions froidement, sans bésitation, qui s'entendent entre eux d'un seul mot, ne peut s'empêcher de se dire : ce sont des savants, moi je ne le suis pas ; s'ils le disent c'est qu'ils en sont sûrs, je n'ai qu'à me taire. — £h! bonnes gens, ils ne sont sûrs de rien ! « lis n'en savent pas plus que vous et moi ! >• comme disait la fomeuse Laïs du xvn« siècle.

La science. — Qu'est-ce que la science? C'est la synthèse, la vue de Vensemble des choses. Autrefois, le nom de savant n'existait pas : on appelait Arcfiimède un géomètre^ Varron un érudit, mais non ôbs savants; ils ne possédaient qu'une partie de la science. Le savant, c'était l'amant de la sagesse, le philosophe^ qui expliquait le monde, non avec des- livres, des instruments et des expériences, maïs par les raisons générales, — les seules vraies et immortelles. Moïse était un savant, quelques autres aussi, qui ont embrassé l'ensemble. Par cette observation, combien se restreint le nombre des savants î Par la suivante, il nl^ en a pour ainsi dire pas.

On ne saisit l'ensemble que par la connaissance des causes premières, des principes. Or, qui connaît les principes? Ceux qu'on appelle communément savants sont

1^0 le:s nouveaux jacobins

des curieux qui coUectioiment des faits d'un certain ordre, des spécialistes, comme on dit aujourd'hui. Leg phénomènes de la nature se comptent par miUions, on a découvert les lois de quelques douzaines ; celui qui connaît une ou deux de ces douzaines est un savant : il s'occupe d'une série, il l'analyse; Vanalyse ne forme rien, le mot dit ce qu'elle est, elle dissèque. En vain prétendent-ils avoir découvert, le chimiste une nouvelle combinaison, le naturaliste une nouvelle classe d'animaux, ils ne sortent pas du détail : ce qu'il leur « plait d'appeler science, n'est qu'une réunion de faits épars dont h synthèse est à trouver *. »

Lorsqu'on entend les savants allemande nier toutes les croyances et les traditions du genre humain — sur la terre, le ciel, les races, les langues, les facultés de l'homme, le corps, l'àme, la vie, etc., — on nej)euttrop s'étonner : quoi ! ils ont donc étudié tout cela ! ils en savent donc assez pour avoir Offlaparé le vrai et le {aux, pour juger, accepter, rejeter en connaissance 4e cause? Ils sont donc à la fois naturahstes, astronomes, géologues, chimistes, antiquaires, philosophes, historiens ! — Eh bien, non ! l'acquisition des sciences est trop longue, ^t la vie trop courte pour qu'un homme puisse véritablement connaître toutes les sciences ; celui qui en possède une

* D'Ghauvet, PHneipet depfHlo$. médicale^ et Observations sur ' BuchUBrj Science eêHftktre,

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seule ne le niera pas. Ils se vantent : ces savants universels sont (ie§ Gascons, On doit connaître ce mot, môme en Allemagne.

Les plus encyclopédistes, Aristote, Leihnitz, Humbold, que savaient-ils? Humbold était-il philosophe? Leibnitz naturaliste? Aristote astronome? pouvait-il disserter sur Part militaire, la musique, Ta mécanique? était-il même physicien, lui qui, dit-on, se tua pour n'avoir pas compris la cause du courant de FEuripe ? A plus forte raison, la plèbe des savants : la plupart ne connaissent qu'un tout petit côté des sciences, les araignées par exemple, ou les étoiles filantes, ou les champignons; et, plus ils ont consacré de temps à étudier les champignons, les étoiles filantes, et les araignées, moins ils en ont donné à Fensemble; mieux ils savent les araignées, les champignons et les étoiles filantes, moins ils connaissent le reste de la création.

Et leur science môme les diminue. Qu'est-ce qu'un mathématicien ? un homme qui n'entend rien à la poésie; un archéologue, un helléniste, un hébraïsant, un numismate ? En dehors des antiquités grecques, romaines, de Ninive ou du Pérou, il ne fait pas de différence d'un Raphaël ou d'un Courbet. Un paléontologiste a moins de notions de littérature qu'un élève de rhétorique, et le membre de l'Académie des inscriptions, qui m'enseigne les vrais noms des nombreuses dynasties d^Égypte, ne

sail pas un mot de l'histoire de l'Europe, que dis-je, de la France, de son pays *! A quelques-uns cette étude est fatale, elle les rend stupides ; j'en ai connu, ils étaient moins éloignés de la bêterie^ comme dit Rabelais, que de l'esprit •.

Ils sont parqués dans un coin où ils tournent et piétinent, comme des bestiaux dans un pré : ils allongent leur mufEle par dessus les barrières de l'enclos ; au delà de cet horizon ils ne connaissent rien. Vous imaginezvous les mineurs de l'Oural ou du Hartz prétendre que l'univers ressemble à leurs galeries sombres, parce qu'ils ne voient ni les vallées fraîches, ni les claires rivières, ni les hautes montagnes, ni la vaste' mer, ni le soleil qui fait tout saillir et resplendir du feu de ses rayons !

S'il faut dire la vérité, voici la définition des savants: Ceux qui savent une chose, et qui ignorent tout le recte ».

* n est fâcheux pour les géologues qu'on soit obligé de constater souvent leur Ignorance de rhistoire, môme de l'histoire moderne; cette connaissance leur servirait à comprendre beaucoup de faits qui leur paraissent inexplicables.

' I Être le premier sur un point, le dernier sur tous, a-t-on fort bien dit, telle est la loi de ces futiles ambitions. » J. Wallon, M. Coufin,

* • Les savants ne peuvent exceller aujourd'hui qu'en se renfermant dans une spécialité restreinte; de là, phénomène analogue à celui qui résulte paur les artisans de l'extrême division du travail : rbonume se rapeUtse sous certains rapports à mesure que le savant grandit • (Le Play, Réforme sosiilêt Introduction, 2.

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Ignorance des savants. — Et ce qu'ils savent, c'est le moins important. Ils connaissent les effets, non les causes. Les hommes qui vivent dans les champs, dans les bois, aux bords des mers, déclarent que, plus ils considèrent la nature, moins ils la comprennent : ils sont entourés de mystères^ c'est le mot qu'ils emploient. Ils ont dit si souvent commenta et pourqiioi? qu'ils ont la conscience que jamais ces problème^ ne seront résolus.

Oui,— mais les savants proprement dits?— Les *at;an(s ne parlent pas autrement : « De cet immense univers l'homme ne connaît presque rien, quoique croyant connaître tout *. »» Ils ont inventé des axiomes, adopté des mots, fini, indéfini^ forces *, etc. Ce ne sont pas là les principes, ce sont les noms divers de l'ignorance humaine, des conventions auxquelles on se range ; c'est le seul moyen pour commencer à raisonner.

Cependant, aidés de ces béquilles, me feront-ils connaître les principes^ les choses simples, le ciel, la terre, l'animal, l'homme, la vie, leur origine et leur fin? Les principes! Oh non! « il ne nous appartient pas de remonter aux causes premières, nous les ignorons '. >»

I FiammaiioD, Dteu dam ia nature, iv.

> Leibnitz se moque quelque part f Recueil de piécet dlveneg de LMtmitz, Newton^ CLarke, eto.)i • de ces qualités occultes^ scolastiques, qui commenceut à nous dévorer, sous le nom spécieux de FORCEE, et qui nous ramèneront dans le royaume des ténèbres. »

* Le Play, Réforme sociale^ 9. — « Le feu brûle, Tœuf contient

— Mais c'est ce qui m'intéresse le plus ! qu'est-ce que des savants qui ne savent pas?

Malgré les découvertes dont on se vante, ce dont je suis émerveillé, ce n'est pas de ce que l'homme est parvenu à connaître, mais de tout ce qu'il ignore. Encore, si l'on avait l'espérance de connaître le reste un jour! Mais riUusion n'est pas permise : venez voir s'avancer les savants l'un après l'autre, et convenir de leur ignorance, et les croyants, et les sceptiques, et ceux d'il y a j deux cents ans, et ceux d'aujourd'hui ; bien plus, engager l'avenir, assurer que, s'ils ne savent pas, leurs successeurs ne sauront pas davantage^ que ce sont des secrets éternels! Ecoutez tout ce qu'ils ignorent.

Le monde physique. — « Pas plus aujourd'hui qu'il y a huit mille ans, nous n'avons de données exactes sur la nature intime des choses.... Nous appliquons la vapi»ur aux machines, l'électricité aux télégraphes, etc., mais qu'est-ce que FcIfcIndJé en eUeHoaéme? qu'est-ce que la vapeur et sa nature propre? Nous n'en savons rien *. « — La vapeur! rélectricilé ! dites ausa «la con'mctibiiité. et la chafrur, et VaetimUde lamoèUe

ToisMU, !• toleU luit, le gland donne le ditoe, noos Toyons avae l*<inl« nous entendons aToe ToreUle, etc. Nous arceptons ces dnaaa ctMT tae réelles. Qui les explique? Penonne. Ce sont entant dTaHîde^ à« :\m qui s impooent i notre raison contre notre raison^» IK Boeira:ii« .Isavetrtf tmty^eptd'^f. 8* année.

épinière ^' » — N'exagérons pas : « la science sait aujourd'hui ce que c'est que l'électricité, la chaleur, la lumière, et l'attraction ; elle les considère comme des effets des vibrations de Téther, mais comment les considérera-t-elle demain ^ ? » — Demain ! « Je sais les lois, l'économie de Y attraction^ mais ce que c'est, je ne saurais le dire, et fersonrx ne fe sait, ni ne le saura plus que moi ^ f » Celui qui se permet de dire personne et jamais^ c'est Newton !

Voici un naturaliste : « Si l'on demande, dit-il, comment et pourquoi tel agent produit telle modification, nous répondrons franchement, que nous n'm savons rien; comment les plateaux d'Abyssinie noircissent à tel point, que d'Abadie vit son domestique changer de couleur en un mois, — il ne le reconnaissait plus ; comment l'Amérique du Nord maigrit et grandit l' Anglo-Saxon, nous ne savons rien de la cause de tout cela, nous savons que cela est *. »

Ce chimiste expose l'ingénieuse théorie des couleurs : il nous apprend qu'il n'y a pas de couleurs, à proprement parler ; qu'il n'y a que l'exclusion de plusieurs parties du prisme solaire, qu'une étoffe n'est pas teinte en rouge,

mais enduite d'une substance qui absorbç toutes les ' Vulpian, Cours dephygiol comparée, ' GhAuveii Nouveaux principei de pMlOiiophie médicale» ^ Newton.

* Qaatrefages, Cours d'anthropologie, 18G5.

nuances de la lumière, excepté la nuance rouge qui apparaît ; il rend incontestable cette démonstration qui fait de la couleur une qualité négative et non positive. Tout cela est bien observé, fermement déduit, nettement expliqué. Mais il ajoute « que les hommes ne voient pas tous les mêmes couleurs, que ce qui parait rouge à Tun semble vert à Fautre. »> Et cela est vrai : il détruit ainsi toute la force de sa théorie, puisque deux hommes ne s'entendent môme pas sur ce simple résultat de l'existence d'un fait! Vous faites telle opération sur cette étoffe : vous l'avez rendue bleue^ dit l'un, — non, /aune, dit l'autre. Quel est ce phénomène? d'où vient-il? comment l'expliquer? aucun savant ne le dit. Ce secret de l'œil qui décompose diJféremment, selon les hommes, le prisme solaire, est fermé à l'homme. Nul ne le sait, nut ne le comprend.

Quel savant donc démentira Diderot, quand il dit : « En physique il y a trois choses : le phénomène^ les suppositions du physicien, et le calcul qui résulte de ces suppositions. » Un physicien veut calculer la courbe que fait un rayon de lumière en traversant l'atmosphère ; voici « les éléments essentiels qu'il ne fait pas entrer en compte^ parce qu'ils lui sont inconnus^ et dont il est obligé de prendre son parti : » la densité des couches de l'air, — la loi de réfraction, — la nature des corpuscules lumineux, — leur figure, etc. Cependant son

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calcul se trouve juste, le rayon* prend la courbe déterminée. Qu'est-ce que cela prouve? «* Ou que ses suppositions se sont redressées, ou qu'elles sont exactes ; mais lequel des deux? il Vignorc^ voilà toute la certitude à laquelle il peut arriver *. » — S'il en est ainsi de l'explication des phénomènes naturels par les savants^ quelle confiance, nous autres ignorants, devons-nous avoir en eux! Et eux-mêmes, comment peuvent-ils s'écouter disserter mutuellement sans se dire : il n'en sait rien^ ni moi non plus! — Voilà pour les lois physiques.

« Jamais, dit Humbold, on ne parviendra à épuiser l'inépuisable richesse de la nature, et aucun savant ne pourra se vanter d'avoir embrassé la totalité des phénomènes *. » Soit ! mais la science peut-elle me dire seulement ce qu'est ce sol sur lequel je marche? comment il a été formé ?

Non ! «< Nous pouvons proclamer avec certitude (on va voir tout à l'heure cette certitude) quelles sont les substances qui composent le soleil et les étoiles fixes, mais nous ne saurions dire quels composés recèlent les couches de notre propre globe •. » En vain les géologues entassent

* Lettre êur let aveuglée- Le môme Diderot termine ainsi sa Lettre sur let aveugles . « Savons -nous ce que c'est que la matière? nullement. V esprit et la pensée? encore moins. Le mouvement^ Y espace et la durée? point du tout, etc. Nous ne savons donc presque rien.»

' Cotmos,

* L. Figuier, L'Année scientifique, 1863.

leurs systèmes : celui du feu est aussi plausible que celui de Feau, ou ,pour mieux dire, aussi incertain. Selon Laplace, la terre est un soleil éteint, une étoile refroidie ; est-ce incontestable? non, c'est une théorie, « une belle théorie, qui a un caractère frappant de probabilité, pleine de poésie et de griandeur, et' aujourd'hui généralement adoptée *. » — Aujourd'hui, en 1863; mais aujourd'hui, en 1867, la théorie est fausse : on en a imaginé une autre, « une multitude d'autres. » Aujourd'hui, la géologie affirme que la surface du globe a été couverte d'une énorme masse de glace, « d'une couche de douze ou treize mille pieds d'épaisseur, » selon Agassiz qui, ayant examiné l'Europe et l'Amérique du nord et du sud, croit pouvoir l'assurer. Tous se sont évertués à expliquer ce phénomène : la terre a traversé un espace plus froid ; — des myriades d'astéroïdes ont voilé le soleil ; — le soleil s'est obscurci pendant (fuelque temps ; — les terres en s'échauffant ont fait le froid ; — cette couche n'était que partielle, etc., etc. ' D'autres retournent à la théorie de la chaleur : « la température de la terre était fort élevée, et engendra alors des matières en grandes masses ». » D'où viennent ces variations ? les savants nous l'apprennent : de ce que « nos lois physiques sont

' L. Figuier, Ib.

' Voy. Gontejean, Bévue du Cours teientif., mars iW.

^ Alf, Maury, Des Progrèi de la ehvnie organique.

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de simples approximations qui suffisent généralement, quand nous les appliquons entre les limites où elles ont été observées, mais qui peuvent devenir de plus en plus fausses en dehors de ces limites, » c'est-à-dire qu'on ne peut les appliquer « sûrement ni aux inductions sur l'avenir du monde, ni à son passé: » alors, « la science fait défaut, et l'imagination seule travaille*. ■»

Certes, la science fait défaut, dit un autre, et particulièrement « la noble science de la géologie aux témoignages de laquelle nous sommes beaucoup trop prompts à croire, en raison de l'extrême insuffisance de ses documents * ! » Et « nous déclarons, nous soussignés, au « nombre de plus de deux cents, qui étudions les scien- « ces naturelles, que les recherches de la vérité scienti- « fîque ont été perverties de notre temps, en jetant des « doutes sur l'authenticité des saintes écritures, vu que « les sciences physiques sont fort incomplètes •. »

Est-ce tout? non, un damier ^^savaht accourt pour voter contre la science géologique, précisément un de ceux qui ont émis une théorie géologique : non, ditil, « nul homme ne pourra dire sûrement : ces rocs, ces terrains, ces sables se sont agrégés ainsi, et ne peuvent l'avoir été autrement; là preuve invincible ne lui appar-

» Collignon, Eœposé de la situation de la Mécanique^ rapport eur les pi ogres des arts et des sciences à l'Exposition de 1867. '^ Darwin, D0rOri9>ne£fe«(Mt/)éres, récapitulation et conclusion. 1 Acte$ de la Société royale de Londres^ 1861.

tient pas, et un second pourra toujours venir, et afi&rmer que c'est une autre force qui a agi ; car l'un et l'autre ignoreront constamment la puissance de cette fopce dans les premiers âges du monde, des effets qui se produisaient et des éléments où puisait la vie *. » — Ajoutez : « et des circonstances qui ont modifié le type unique de la grande famille du genre humain, » dit un savant auquel les autres ne répliquent pas, donnant à la démonstration comme un coup de massue qui l'enfonce et l'affermit •.

On a prononcé le mot de certitude pour le ciel : le ciel ! « Que savons-nous de l'astronomie et des innombrables mondes invisibles à tout jamais^ et jetés à des distances incommensurables? s'écrie un astronome*. Placés sur un globe qui est parmi les mondes comme un atome dans un tourl^illon de poussière, éclairés par un soleil à peine comparable à une étincelle de la voie lactée, laquelle à son tourne perd dans l'espace, que savons-nous sur cette complication impénétrable de mouvements, de distances, de poids, de volumes, depuis que nous observons avec tant d'ingénieuses dispositions ? presque rien. Et, sans sortir de notre système solaire^ que savons-nous sur son mou-

1 Alf. Maury, L'Homme primitif. M. Maury ne^roit pas à la créatioD.

> Humbold, Vuei des CordiUèreg, introduction, s Boillot, L'Aitronomie vvlgariiêe.

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vement à travers les constellations, sur sa position, sur sa valeur, son influence, sa constitution môme ? presque rien. »

Après les lois de Newton qui expliquent l'attraction des mondes * , il reste ces mondes eux-mêmes à expliquer. Que sont-ils? pourquoi roulent-ils dans l'immensité des infinis ? Cette incommensurable étendue qui est au dessus de ma tête, que j'appelle, près de la terre, air, et plus loin, dans le bleu, ciel^ qui me dira où elle finit, et comment elle finit, et comment elle ne finit pas ? Cet infini, comment n'a-t-il pas de bornes, et comment en aurait-il? comment comprendre l'un et l'autre, et, à plus forte raison, l'expliquer? Est-il un savant qui, avec ses Instruments et ses calculs, arrive au bord de l'infini ? De même qu'il y a un point de la terre qu'on ne peut dépasser (à une ou deux lieues de l'écorce, on ne pénètre plus, on ignore ce qu'il y a au delà), c'est le noir qu'il

* Elles ne Texpliquent plus : le systôme de Newton est aujourd'hui nié. Ce système de la gravitation ou attraction paraissait déjàà Leibnitz insuffisant pour expliquer les mouyements des astres. Depuis, on n*a cessé de le combattre, et un livre récent (NoU' vellê Théorie de Vunwers^ par le D' Rolande du Plan, i862) déclare positivement que « la gravitation n'a aucune raison d'être, parce qu'elle n'explique rien et ne peut rien expliquer, attendu que son principe est faux. • La base de cette nouvelle théorie est Vélectricité : « C'est une grande idée ! dit un autre, les phénomènes du magnétisme terrestre tendent à la confirmer; » (Cc$mot^ l** jan • vieri864). Oui, jusqu'au moment où d'autres phénomènes tendront à l'infirmer.

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aperçoit au fond des deux. « La cause de la ehaleur n'est point œnnue, dit un professeur, mais elle a donné lieu à un grand nombre de savantes hypothèses K » Alliance monstrueuse de deux mots qui se repoussent ! Hypothèse veut dire ce que Ton imagine : si l'on sait, on ne fait pas d'hypothèses ; si l'on fait des hypothèses, c'est qu'on ne sait pas.

La formation de la terre, les lois physiques, les mondes célestes, les savants ignorent tout cela, ce sont de trop grands objets : mais sont-ils plus instruits dans les sciences spéciales, circonscrites à un petit nombre de faits ? Pas davantage. En médecine, que de points sur lesquels le praticien appuie en vain son regard î Quelle est sa forcé contre le cancer^ dont on a dit : nous ne savons ni ce que c'est, ni quelle en est la cause, ni comment le guérir? — Qui n'a vu la science vis-à-vis d'une pauvre femme couchée, immobile depuis dix ans, ' quinze ans, par une maladie inconnue? Les médecinç se succédaient autour d'elle, essayaient tour à tour l'eau et le feu; la maladie, enfoncée dans les profondeurs du corps, restait à l'abri de toutes les atteintes. — A-t-on trouvé encore un remède contre la rage^ horrible mal où un misérable être humain, plein de vie, se sent entraîner

' llelmhotz.

dans la Ibsse par la main invisible de la mort, comme par la puissance irrésistible d'une machine qui saisit un homme, Fenlève, le livre aux engrenages et le broie entre leurs dents? Seulement dans la rage, c'est plus long : elle en dévore près de deux cents par an en France, sebn la statistique, mesquin instrument de la science qui, elle, se tient inerte et inane. — Et la morve qui ne tue pas que des chevaux, qui pénètre sournoisement dans les veines de l'homme, y sommeille des années entières, sans çigne d'existence, laissant le malheureux dans une entière sécurité ; puis, quand, ainsi qu'une araignée, elle a étendu sa toile dans toute l'organisation, qu'elle tient l'homme à ses mille extrémités, — tout à coup elle se montre, efifroyable immédiatement, attaquant les membres, l'intérieur, avec une violence qui déconcerte, trouble et désespère le médecin; dès le début, il s'avoue vaincu : c'e^t la niorve. Une guérispn, écrivait un docteur, est considérée dans Isi science comme un éyénemen t ! Et tant d'autres maladies, également inconnues, et incurables ! Plus un médecin est iusti'uit, plus il se devrait abîmer dans l'humilité, et prosterner devant ce Dieu qui a gardé tant de secrets.

Ils ne savent pas conserver le leu de la vie; ils ne savent pas davantage l'allumer : « la chimie ne . le pourra jamais, la théorie des générations spiontanées est

à jamais ruinée ^;» et nul n'a encore répondu à la question de Buflfon : Comment un être produit il son sem^ blable? Mais ils savent du moins ce qui semble le plus simple, ce qu'est la vie.

La vie ! non ! non ! Apprenez « qu'on est encore dans l'incertitude sur le sens qu'il faut attacher à ce mot, au sujet duquel les hommes les plus éminents ont émis les opinions les plus diversement et souvent les plus diamétralement opposées *. » On a inventé successivement cinq systèmes: physique, chimique, organiste, vita- . liste et animiste, et chacun de ces systèmes a produit plusieurs définitions. Il y a les définitions vagues, où le docteur sagace se garde bien de se compromettre : « la vie est la manière d'être des corps organisés, qui les distingue des corps bruts » ; » cela ne dit rien, — ou « la vie est un ensemble de phénomènes qui se succèdent pendant un temps limité dans lès corps organisés ^. » Mais le sommeil aussi est un ensemble de phé* nomènes qui se succèdent, etc. ! — Il y a les définitions naïves : « la vie est le ressort qui -meut les éléments du corps et les transporte sans cesse *. » Un ressort de quelle espèce ? Les machines ont des ressorts, et elles

> Alf. Maury, Progrès dé la chimie organique. 2 Lacaze-Duthières, Coure de zoologie»

* Nysten.

* Bicherand.

* Cttvier.

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ne vivent pas. — Il y a les définitions gasconnes, qui promettent de vous mener à bonne fin et qui vous laissent à mi-route : « la vie est un ordre ou état de choses qui permettent dans un corps les mouvélnents organiques, et ces mouvements résultent de l'action» d'une cause stimulante qui les excite >. » Oui, mais cette cause ? Ici apparaît la définition à raquettes: on se met deux, visà-vis, comme au volant : « Qu'est-<îe que la vie ? « La vie est Veffet de la force vitale » dit Fun 2. Bien ! Et qu'est-ce que la force vitale ? « La force (ou principe) vitale, répond l'autre, est la cause qui produit les phénomènes de la vie dans les corps humains ». » Réplique excellente, les joueurs sont forts! Si l'une est la cause, l'autre est l'effet.

Il y a les définitions imaginaires, que le professeur donne à ses élèves, qui ne le doivent pas interrompre : la vie est «^ une force dont une fonction spéciale dans les êtres organisés garde le dépôt *, » Cherchez, jeunes gens ! — Celles-ci sont pourtant commodes en comparaison des transcendentales, où le savant applique le mot d'un spirituel prélat : « Quand un homme parle sans comprendre ce qu'il dit, et que ceux qui l'écoutent ne le peuvent com-

1 Lamark.

^ Ghauflsier.

> Barthez.

* Àlf.Maury, Progrès de la chimie organique.

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\% LES NOOVËàUX JAtOBINS

prendre, c'est de la philosophie «. » Ainsi : « la chote qui se trouve dans les êtres vivants et nd se trouve pas dans les mortà, nôiis t'appèlohs àrchSlB^ pHûcipe vital, comme les qualités incàhiiiieâ des géomôtïest X, Y, Z >. »

Il manquait la définition négative : elle .revenait de droit au philosophe qui à le plus profondément écrit SUf ce sujet, à Fauteur du livre qui a pour titre : De la vie et de la mort. En cômfnençalit son ouvrage, Bichat veut définir la vie, et sa définition n'est autre qu'une négation : « la via est l'ensemble des ftmâtidhs qui rèsùlenl à la mort. » Il continue, afiû de B'ek^Iiqùer & lui-même cet ensemble de fonetîohs , et qu'aperçoit-î[? les corps étrangers agissant sans cesse stir le corps vivant, tendant sans cesse à le détruire, et le corps Vivant réa^ssant « par un principe qui est eh liii. » Quel'est ce principe? il ne le dit pas. Pour faire comî)rehdre la vie, il est obligé de se mettre en dehors de la vie : il peint les objets extérieurs, il "voit leur action ; Xîtielqtie chose gêne cette* action, donc il y a là une fôrèe : tnais quelle est cette force ? la réponse est derrière le rideau. Voilà à quoi aboutit la plus grande science *.

* Mgr Darboy, archevâque de Paris.

* Barthez, ÉlémerUi de la $eienee de l'homme,

* Us ne savent ce qu'est la vte; ils ne savent môme p'as be qu'est le iang : « Le sang, élément principal de notre organisSliôb, n'est encore qn'imparfaxlement connu» » D' F. Bricheteau, BUiletm de rkérapeutiquet octobre 1868.

Les savants ^j^Tce qu'ils assistent aux vastes développements de rindustrie, parce que la vapeur permet à Thomme d'aller plus vite d'un point à un autre, que rélectricité transmet la parole de l'Europe à l'Australie ou à l'Amérique, que le soleil fixe une image sur un miroir, et que, bientôt peut-être, les ballons soulèveront un peu l'homme dans la brume qui enveloppe la terre, s'écrient que le progrès est indéfini, que la « science finira par tourner la position i, » et que la nature sera forcée de laisser à nu ses mystères les plus secrets. Je n'en demande pas tant ; je ne demande à en connaître qu'un : qu'ils me disent ce qu'est la vie. Alors ils pourront annihiler la mort^ qui est la destruction de la vie ; l'homme sera éternel, la position sera tournée • /

Mais il y a un tel trouble dans ces têtes, que l'ordre ne sera rétabli que par un cataclysme effroyable qui renversera, détruira, et anéantira cette science et ces savants^ et leurs livres, et leurs machines et leurs systèmes !

Le monde moral. — Ils s'imaginent qu'ils arriveront

« V. Hugo» Les MUérablet, t. VL

^ c Le nom de Vie, dit saint Thomes-d'Âquin, I, l , p. 18, signifie la substance à 1 aquelle appartient, en vertu de sa nature, de se mouvoir elle-même, ou de se porter à quelque opération que ce soit. • Pour être vieille de cinq cents ans, cette définition n'est pas plus mauvaise que les précédentes.

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à connaître par la science ^ aujourd'hui, ou dM à dix ans, des vérités de tous temps cachées à l'homme : ils exaltent « ces courageux chercheurs, dont la vie est dévouée au plus sérieux emploi de Tintelligence humaine, à la solution du problème de nos destinées, à la poursuite de cette grande énigme,» et ils s'étonnent que l'on n'ait rien trouvé « en ces derniers temps ' ! »

Ils croient que l'on avance dans la connaissance des choses éternelles, comme dans celle des sciences physiques ou mathématiques. Un enfant commence par l'anatomie, passe à la botanique, puis à la zoologie, à la géologie, etc. ; il augmente la somme de ses connaissanoe», et enfin possède l'histoire naturelle. Il peut môme découvrir quelque cryptogame, inventer une classification, déterminer des couches de terre, etc. Eux, pensent arriver de la même manière à découvrir l'ame ou l'absence de l'âme. Dieu ou l'absence de Dieu, la volonté ou la fatalité, etc., comme si cela dépendait de l'observation !

Problème! énigme l Qm ne voit que, comme cette énigme est donnée à deviner aux hommes depuis six mille ans, ouïe mot en est trouvé, ou il ne le sera jamais? Qui fera croire au monde qu'une vérité indispensable au monde ait été cachée au monde depuis la création, et

1 Scheier, RenaD, etc.

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que ce sera^quelque philo 8(^)be de l^Université d'Heidelberg ou de Tubingue, qui, en la révélant, montrera ]a face d'un Dieu sous son bonnet de docteur? Tous les faits psychologiques ont été observés, et ce qui peut être connu Test : le reste est rêverie ou puérilité ! Les chercheurs d'or d'Australie ou de Californie, quand ils ont fouillé un champ, reconnaissant qu'il n'y a pas d'or, Fabandonnent et vont ailleurs. Les philosophes et les savants au contraire : ils s'obstinent à élever sans cesse des théories, des machines nouvelles au dessus d'un sol défoncé. Il semble voir des émîgrants bretons ou auvergnats — les plus entêtés des hommes, dit-on, — aborder près d'un placer qui a été creusé, troué dans tous les sens, y courir, et se mettre à l'œuvre, s'imaginant y découvrir le bloc d'or tant désiré. Eh ! pauvres gens ! le bloc a été déterré depuis longteiçps, ou il n'existe pas ! Chaque coup de pioche, chaque système est du temps perdu: vous ne trouverez rien ! vous n'aurez fait qu'un nouveau trou*!

Quelle suite innombrable d'autres choses inconnues La surface seule de notre petite planète, qui la connaît?

* A Tout le monde sait quels progrès ont failles scieDces ; mais quand on cherchera dans ces sciences le teeret de* deitinées de l'komme, on sera toujours désappointé. Chaque fois que Descartes a voulu chercher le fond des choses, il n'a jamais rien trouvé, i* Babinet, Bévue de» Court tcientifiquett a^rii 1867.

la

17t) LES NQUVBAW JACOBINS

Quel ^lariD, iayant fait plusieurs fois le tour du monde, peut se flatter 4'cn ayçir vu la çaillièpie partie? Il a voyagé toute sa vie, il a apej^u quelques points sous différâtes latitudes ; voilà tout. Et l'Histoire du monde, i)[t sqn pftssé? qui sait réellement ce que furent tel et tel peuple? Quand on songe aux études immenses, aux ^ff[)rts .accumulés de travail qu'il a fallu à un Augustin Thierry pour apprécier seulement les premiers siècles de l'histoire de France, comprendre les ressorts de l'état social, saisir l'esprit de ses institutions, s'identifier, vivre avec ces temp^ relativement rapprochés — seule manière de savoir l'histoire, — on peut affirmer que personne, sans aucune exception, ne sait ce qu'était le passé. Ce que l'homme le plus savant en connaît est comme un grain de millet dans un grand tas. Qu'importe que l'on possède tout ou partie de ce grain de millet ! C'est toujours la même ignorance <.

Etlaïfensée? Le Vaillant raconte ' qu'une chienne qu'il aimait étant disparue, on se mit à sa recherche, et

> Voyez, pour ne citer qu'un fait, ce que dit un homme compétent de rhistoire de TAflie : < U paraît bien démontré actuellement, qu'au delà du Sandrooottus des historiens d'Alexandre, toute daie pour l'histoire de l'Inde est conjectwcal^; et cela ne nous porta qu'à trois tièclêi avant notre ère,.. Les traditions sont à un tel point dépourvues du caractère historique, qu'il est impossible d'en tirer aucun parti pour la chronologie. » Pictet, Les Arias primitifs. — La science n'est qu'un point que ^grossit l'ignorance, dit une maxime arabe.

' Voyage dans Vmtéssfur de t Afrique.

LA SGIEN(:K 171

qu'on la trouva au boutdedeuxjours, prèsd'une chaisequi était tombée de son chariot ; elle était demeurée là, sans bouger, pour garder ce meuble de son maître. Que s'élaitil passé dans la tête de cet animal? Elle s'était donc dit : cette chaise est tombée, — mon maître ne s'en est pas aperçu, — elle serait perdue si elle n'était Surveillée, — * il faut que je la garde. Mais, qu'est cela, sinon un raisonnement et, pour dire le vrai mot, un syéhgisfM ? Un chien raisonne donc, il pense ? Et si le chi«n pense, pourquoi pas le cheval ? pourquoi pas l'oiseau ? pourquoi pas l'insecte presque imperceptible, et ainsi de suite en descendant 'dans l'éèhelle des êtres ? Mais ces animaux de la mer, informes, gluants, massifs^ que les flots déposent sur le rivage, que l'on coupe en plusieurs morceaux et qui vivent encore, où l'on ne distingue cfttasi ric'i que la vie, pensent donc aussi? S'ils ne pensent pas, pourquoi ne pensent-ils pas ? s'ils pensent, qu'est-ce qui le prouve ? Qu'est-ce donc que la pensée, et quelle différence y a-t-il entre la pensée et l'instinct?

Maïs que dis-je ? la pensée ! Qui expliquera la conduite mo^a/e dès animaux ? Une fourmi, après avoir tué un petit papillon vingt fois grand comme elle, le saisit avec ses mandibules et l'entraîne vers la fourmilière. C'est dans un bois, parmi des herbes, des mousses, des plantes grimpantes, des feuiîles séchées, un inextricable fouillis ;

elle ne se trompe pas ; quoique éloignée, elle va droit deyanl elle, reconnaissant son chemin dans ces creux et ces monticules, qui sont pour elle aussi hauts et profonds que pour nous les vallées et les pics des montagnes. Seulement il n'y a pas de sentier tracé : elle en fait un elle- -même et sans hésiter.

A un moment, un amas de feuilles l'arrête avec son fardeau. Gomment passer? elle tourne et retourne le papillon, le tire dans tous les sens, impossible. Après maints efforts, arrivent à elle deux ou trois autres fourmis : chacune se met à l'œuvre, l'une à droite, l'autre à gauche, cette autre derrière ; on pousse, on soulève, on retourne le papillon sens dessus dessous ; le passage est franchi, la route redevient facile. Aussitôt, les voisins auxiliaires s'éloignent, ils ne sont plus utiles, ils vont chacun à leur affaire. Cependant, comme l'opération a duré assez longtemps, elle a attiré l'attention des passants, — qui sait même, des voleurs. A peine la fourmi se remet-elle en route, elle est accostée par des officieux qui s'offrent à lui prêter secours ; ils se placent à côté d'elle, s'attellent à sa charge, — trop lourde pour une seule ; mais la fourmi ne se trompe pas sur les intentions de ces trop aimiables aides : elle les reçoit brusquement, rudement même, d'un bon coup de dent (elle en a l'air du moins, j'ignore si elle a des dents) : je n'ai besoin de personne, qu'on 'me laisse tranquille !

Elle Ta ainsi d'un pas rapide, courant, roulant, dévalant le long des racines, grimpant les rampes escarpées, avec une énergie, une verve qui ne se lasse pas ; elle traîne après elle son papillon, comme un léger voiturin est emporté au grand trot par un solide et vigoureux percheron.

Autre incident : plus loin les feuilles amoncelées s'élèvent en si grand nombre, qu'elle est tout à fiait arrêtée. Elle va, elle vient, elle essaie vingt passages ; il n'y en a pas de praticable. A ce moment, un spectateur, — non pas une fourmi, — un homme, veut lui rendre service: du hout d'une petite branche cassée, il écarte les feuilles, les disperse et ouvre la route. Mais, impression inattentendue, ce qu'il a fait est juste le contraire de ce qu'il a voulu. A ce bruit insolite, la fourmi s'est effrayée : ce n'est pas un effet ordinaire, il y a là une puissance inconnue, par conséquent à redouter ! Un tourbillon de vent qui balaie des monceaux de neige dans une gorge devant un voyageur ; un ouragan qui abat, renverse et précipite dans les abîmes des torrents les sapins de cent pieds du haut de la montagne ; une trombe qui passe sur une vallée semée de villages et de maisons, rase tout et laisse le sol nu et désert, ne frappent pas davantage de terreur l'homme, qui comprend sa débilité et sa petitesse au choc de ces éléments, agents d'une puissance invisible et irrécusable. La fourmi s'enfuit, elle

s'enfonce dans la terre, elle disparaît laissant son fardeau, sa proie : qu'importe le papillon, provision de l'hiver ! avant tout, sauvons notre vie !

Le calme se fait pourtant, la tempête a été courte ; tout est redevenu paisible, les feuilles ne bougent plus, le sentier est libre, et au milieu gît le papillon étendu sur le dos, comme un dromadaire mort dans un désert. Mais la fourmi ne reparaît pas : son effroi a été trop grand ; le bouleversement qu'elle a entrevu plutôt que vu lui a paru si prodigieux, qu'elle s'est mise bien loin à l'écart. Elle va d'un autre côté, elle ne reviendra plus. -- Non, plus elle, mais après quelques minutes, tout bruit ayant cessé, rien ne remuant, le passage des autres voyageurs de ce côté recommence : vingt, cent, mille fourmis se succèdent, se croisent, trottent dans le sentier nouveau sans trouble et d'un pas allègre, ne voyant dans le cataclysme qu'un résultat heureux, un large chemin ouvert. Seulement, à la rencontre du papillon établi sur la route, elles s'arrêtent, toutes s'en approclient, l'examinent, puis, après un coup d'œil rapide, s'éloignent, sans y toucher : pas une ne manifeste l'intention de s'emparer de cette marchandise abandonnée et de l'emporter ; toutes ont reconnu que ce papillon appartenait à quelqu'un ; à un signe, une empreinte, une incision, que s!ais-je ? il a un maître, le maître a été obligé de laisser sou bagage sur la route ; il n'en est pas

lA SCIENCE 175

■ moins à lui, personne n'a le droit de se Tapproprier. La multitude innombrable s'écoule, et le papillon reste au milieu du sentier, comme au pays des Touaregs, des ballots dans le désert, durant des mois, sans qu'aucune caravane passant à côté songe à les ravir, —jusqu'à ce que le propriétaire qui en sait la place, quand il aura le temps, quand la saison sera venue, quand il repassera, — le reprenne et l'emporte dans le coin d'une des caseâ de la populeuse cité.

Avez-vous reconnu dans ce récit les diverses fiacultés intellectuelles de ce petit insecte ? Esprit de prévoyance, elle amasse dans la saison fertile, pour le temps de la saison stérile; — association; — compassion qui porte à se secourir mutuellement; —droit àepropriétéy elle n'admet pas qu'on le conteste; — connaissance des effets naturels, elle a l'intuition que cette révolution des éléments a une cause supérieure; — r^ipecJ du bien d'autrui, plus de société si ce droit est violé; — sans parler des combinaisons, des ruses, de la tactique qu'il a fallu ençloyer pour vaincre un ennemi pourvu de ressources et d'armes spéciales, et tant d'autres facultés par lesquelles ce petit être assure sa conservation, sa subsistance, sa reproduction et sa vie.

Qui comprend quel travail se fait en cette tête microscopique? Qui dira ce qui distingue cet instinct — de l'intelligence, cette conduite logique— du raisonnement,

cette équité instinctive ~ du sentiment du juste? profondeur ! mystère ! D inconnu f Ces problèmes que les savants des siècles passés n'ont pu expliquer, en est-il un qui osera dire qu'il l'expliquera dans l'avenir ? l'homme ne sait réellement qu'une chose, et c'est par là qu'il est supérieur à la fourmi : il sait qu'il saura un jour !

Et lui-même, l'Homme, l'homme qui vit avec les hommes, qui est fait comme le reste des hommes, connait-il ces hommes ? Celui à côté de qui je vis tous les jours, qui me parle en^ me regardant, et que je regarde, je ne sais ce qu'il pense. Pas un portrait que je fasse de lui, qui soit vrai : je m'épuise à l'observer, j'énumère ses qualités et ses défauts, cet homme m'écoute et répond : Ce n'est pas moi ! Il a en lui quelque chose d'innomé, d'insaisissable, qui fait qu'il diJBfère d'un autre, et que je ne peux ni voir, ni comprendre, ni exprimer. Et ses facultés? d'où vient qu'il est poète, mathématicien, philosophe, artiste ? Les protubérances du cerveau ne répondent à rien ; il n'y a pas que les philosophes qui aient la bosse de la causalité^ et les poètes celle de V enthousiasme. Il y a donc, en outre, une chose en lui qui n'est pas chez l'autre? Quelqu'un l'a-t-il vue et peut-il l'analyser ?

Mais il y a plus: l'homme ne se connaît pas lui-même: 'Connais toi toimtme ! disait la sagesse antique : est-ce

une dérision pour montrer le comble de la fadblesse humaine? Sais-je ce dont je suis capable en bien, en mal, en force, en intelligence? Ce que je Tais penser tout à l'heure ? Ce qui me pousse vers la matière ? Pourquoi je suis brute souvent, et souvent esprit? D'où vient qu'un être intérieur soudain s'éveille et m'anime d'amour, de piété, de dévouement, d'abnégation? Ai-je ces mouvements quand je le veux ? L'avocat d'Artois qui, en 1788, rimait des églogues amoureuses, le médecin qui écrivait des traités de physique et des livres de philosophie presque religieuse ^ le jeune homme qui laissait échapper le trop plein de ses vingt ans dans une lascive imitation de la Pucelle, savaient-ils que, trois ans après, ils demanderaient, celui-là avec haine, celui-ci avec rage, le troisième avec fanatisme, des milliers de tètes pour l'échafaud, et épouvanteraient les siècles des noms sanglants de Robespierre, Saint-Just et Marat?

Un philosophe explique plus tard que l'un agit par amour propre froissé, sa médiocrité ayant été dédaignée, l'autre par fureur des petits emplois où on l'avait maintenu, cet autre par mépris de l'espèce humaine, suite de l'esprit de débauche. Il l'explique plus tard, il ne l'eut

• Voy. De V Homme ou de Vtnfluence de Pâtie et ducorp^^ par Maral* J'ai vu un exemplaire de cet ouvrage sur les marges duquel Naigeoa avait écrit les réfleTions indignées que lui inspiraient les sentiments spiritualietes de Marat, et où il allait jusqu'à l'appeler Capueint

pas probablement expliqué auparavant, et, à coup sûr, eux-mêmes ne s'expliquaient ni ne se connaissaient.

Conclusion. — Je ne connais pas ce qui est au dessus de moi, au dessous de moi, autour de moi ; je ne connais pas la matière, je ne connais pas l'esprit, je ne connais pas mes semblables, je ne me connais pas moi-même. Qu'est-ce donc que je connais ? les effets des choses, — quelques-uns des effets, — non les choses mêmes.

En face de cet universel mystère, ce qui m'étonne donc, c'est l'orgueil de l'homme de ce siècle : par ce qu'il découvre, il doit pressentir l'immensité qu'il a à découvrir. S'il était une fourmi, je comprendrais qu'il se satisfît de son petit horizon. Il est bien une fourmi en effet, mais une fourmi qui a la perception qu'au delà il y a un infini ; et il fait le fier, il hausse le front dans cet étroit espace, il se proclame Dieu ! Pauvre Dieu qui ne sait pas môme ce qui est en lui, ce qui l'empêche de mourir, ce qui le fait vivre, et qui se résigne à demeurfer à tout jamais dans l'ignorance des choses pour lesquelles, depuis le jour de la Création, l'Humanité palpite de désirs inassouvis !

Eh bien ! ma pensée à moi est si haute que je me crois digne de le savoir. Aucun homme n'a trouvé les lettres de l'alphabet de ces mystères; c'est que ces lettres n'ont

pas été livrées ù l'homme sur la terre. Mais ce noir où j'aboutis de toutes parts, c'est la région de lumière où il me sera donné de connaître, de voir et de saisir icom'prehendere) le monde infini que pressent ma pensée ! Et cette connaissance sera une jouissance infinie. Si Ton ne m'avait» pas appris qu'il y a un être supérieur qui me la livrerait, j'imaginerais qu'il existe; il me faut un Dieu pour me satisfaire, et je ne me contente pas à moins que d'être face à face de Dieu qui lèvera le voile de l'Infini devant moi, et me dira : Regarde ! et j'en aurai pour l'éternitjé à regarder!

savants I ou du moins qui vous appelez savants, vous affirmez, vous avez l'air de savoir: au fond, vous n'avez que « des semblants de certitude *. » J'ai lu vos livres, je vous ai entendus : on vous pousse, vous n'apportez aucune- preuve, le tout se borne à « une somme de probabilités, >• selon le mot de Frédéric II, qui méritait le nom de Grand, ne fût-ce que parce qu'il jugeait à leur vraie valeur les philosophes et les savants. Toutes vos connaissances, vos expériences, vos .études aboutissent à regretter la vie, et à avoir peur de la mort, comme Voltaire à qui son médecin disait : « Voilà donc le résul-^ tat de votre philosophie ! « Et moi, qui, du moins, sais

• Campenella.

cela de vous, je vous dis : Arrière ! n'approchez pas de ce peuple, ne le fouillez pas! Ne lui enlevez pas ses moyens d'existence, ce qui le fait vivre, ses croyances ! Vous n'apportez rien, ne-prenez rien ! Car, enfin, je vous rends encore cette justice, vous ne voulez sans doute pas que le synonyme de savants soit celui de voleurs !

Ils prétendent tout savoir, et se diriger, et diriger le monde! Quand on amène les moutons à l'abattoir, la grande porte se ferme devant eux, et on n'ouvre qu'une petite porte, par laquelle on les fait passer un à un pour les compter. Et, alors, voici ce qu'on voit : les moutons se pressent et se poussent pour entrer ; les derniers courent autour du troupeau, et s'efforcent de gagner les premiers ra^gs, afin de pénétrer les premiers ; il y en a même qui grimpent sur les autres, et bondissent pour s arriver plus vite! — Ils ne savent pas qu'ils n'entrent que pour être égorgés.

La plupart des hommes, et les savants les premiers, sont comme ces moutons : ils s'épuisent en efforts, croyant arriver à la bergerie ou au pâturage, et ils heurtent en passant, sans le regarder, celui qui tient la porte ; et Lui sourit, car il n'y a que lui qui sache où ils vont!

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