‹ Les nouveaux jacobinsChapitre 6 sur 13 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les sommets. ~ Les lois physiques,le ciel, la terre, la vie, etc., ce qui constitue la science^ ne sont que des choses secondaires, à fleur de terre, laissées à la disposition de tous; on peut, à son gré, y toucher ou les abandonner : on vit sans cela. Mais, par de là les murs de la cité, voyez- vous ces grands arbres sur de hauts sommets ? C'est là que sont les sources, de là que descend la vie, et là que Ton se repose de la vie. Aussi tous y portent les yeux; là sont les choses si essentielles à l'homme, qu'il faut qu'il les possède, les absorbe, s'en nourrisse et se les incorpore. Il ne s'en peut passer ; sans elles il ne peut pas vivre. C'est pourquoi on les appelle capitales : ce sont les questions de Dieu^ de l'ame, de là destinée de l'homme, de Vimmortalité^ etc.

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On dit que, dans la Cordillière des Andes, il est uo passage si difficile que les plus hardis voyageurs ne le peuvent franchir sans guide. Ceux qui s'y aventurent seuls, bientôt s'égarent, ils ne distinguent plus le sentier unique qui mène au port : ils errent plusieurs jours, plusieurs semaines, parmi les forêts, les rocs et les ravines ; une brume épaisse les environne, ils sont perdus ; on ne les revoit plus.

De môme en ces grandes questions: pour les atteindre et les saisir, il faut gravir une âpre montagne. Au pied est établie une société de guides sûrs, dévoués, inébranlables, qui, par tradition et par leurs pères, connaissent la montagne et'ses défilés, et qui, à tout voyageur près de partir, offrent de le conduire, de le soutenir, dç le porter, s'engagent à ne le quitter que lorsqu'il atteindra le but de son voyage.

•* Mais il est des voyageurs qui repoussent ces services : ils sont vigoureux, agiles, pourvus de munitions ; ils passeront !

En vain on leur rappelle les catastrophes des imprudents qui les ont précédés, et dont, depuis deux mille ans, la liste nécrologique est longue: on a entendu dans la nuit leurs cris, leurs exclamations de doute, leurs appels au secours, leurs sanglots, leurs désespoirs ; on a frémi à la pensée de leur agonie. Les voyageurs, les philosophes sourient : ceux-là étaient des ignorants; mais nous, nous sommes des ^avan^^/

Ils partent : tout va bien dans les premières heures ; ils escaladent rapidement et allègrement les premiers échelons ; mais, à une certaine hauteur, ils s'engagent dans une gorge, et déjà ne Jugent plus nettement quelle direction il faut prendre. C'est un effet des montagnes : le moindre buisson suffit pour désorienter, les objets semblent changer de place. Comme leurs devanciers, les philosophes païens, ils hésitent d'dbord, sur la route à suivre. Il est utile d'établir une règle de vie, disentils; la religion étant éliminée, « d'amener la philosophie à l'état de religion. » Mais comment? quel culte? quelles pratiques? quelle sanction ? — « La conscience, l'opinion de nos semblables ! » ■— Mais, reprennent-ils aussitôt, « la conscience et l'opinion peuvent être insuffisantes. » — Cela est vrai : « il est à croire alors que Dieu y supplée dans l'ordre de ses décrets. »

Il est à croire, quoi de moins certain ! Ils réfléchissent. En ce moment, Fun d'eux se souvient d'avoir lu un itinéraire écrit sur les indications du chef des guides, et où le chemin est marqué très-clairement : ce livre s'appelle VÉvangile. A ce nom, s'élèvent mille questions et mille doutes : ce livre estril authentique? — qui l'a fait ? — qui Ta publié? — qui l'a corrigé? — qui l'a inspiré? Ils disputent longuement, sans s'entendre et

sans œnclure «. Laissez-là les évangiles, s^écrie en insistant celui qui a parlé le premier ; j'ai mieux que ce livre : le chef des guides, Jésus, je l'ai autrefois connu lui-même, je sais qui il est, et quel degré de confiance il mérite ! — Il disserte, on l'écoute : par sa marche onduleuse, ses mouvements félins, ses regards obliquement lancés, son éloquence satinée et lustrée, les auditeurs charmés demeurent suspendus et oublient.

Mais, quand il a fini, personne ne sait positivement ce qu'il doit penser, tant à des affirmations précises il a opposé coup sur coup des dénégations contraires. Jésus ! le Christ ! oh ! s'écrie-t-il, « ils sont excusables ceux qui l'ont proclamé Dieu ! Ils l'ont compris ! » Et comment compris? — Jésus « est la plus belle incarnation de Dieu dans la plus belle des formes, l'homme moral, réellement le fils de Dieu, le fils de Vhomme^ Dieu dans l'homme. « Jésus-Christ est Dieu ! il lui est dû un cuite, un culte religieux : « Il faut, sans hésiter, l'adorer ! ' »

Quelle foi ! quelle ardeur ! — Il s'arrête un instant : il reprend, — son enthousiasme est tombé, ses dispositions sont changées : J'ai dit adorer ; il est bon d'expliquer le sens du mot adorer: on adore tout ce qui vous représente, «< tous ceux que l'humanité a choisis pour se

• Voy. Schérer, RéviUe, Renan, Michel Nicolas, etc. et les exégètee modernes de l'Allemagne.

> Renan, Vie de Jésw,

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rappeler ce qu'elle est : voilà le Dieu vivant ! voilà celui qu'il faut adorer ! »

Pourquoi, demandent ses auditeurs, le Christ est-il le seul homme que les hommes adorent ? on n'adore pas Mahomet.

S'il est le seul homme qu'on adore, n'est-il pas le seul en dehors de l'humanité ?

— Oui, il est le seul ! et cela est si vrai qu'il « ne sera remplacé que par un idéal supérieur, il est roi pour longtemps encore ; que dis-je, son règne n*aurn pas de fin ! » Et, comme inspiré : inclinez- vous, imitez moi ! « Je ne peux le régarder qu'à genoux devant lui ! »

Il ne se prosterne pas, pourtant; — d'un geste, au contraire, il contient, il arrête : attendez ! Regardons Jésus de plus près : Jésus, certes, est un sage^ « un prophète^ un maître admirable ; » il y a surtout un moment, la Passion, où « se montre avec beaucoup de grandeur le touchant et auguste patient du calvaire ! » Il n'était cependant pas sans taches! — Et, repassant en détail les actes de Jésus, il remarque sa démarche, — son port, — son air, — sa taille, -— il soulève ses vêtements : C'est dommage! le nom qu'il a laissé est un nom sublime, mais on reconnaît bien « du limon terrestre mêlé à cette grande âme ! » c'était « un thaumaturge, » un grand homme, mais enfin un homme, et encore un homme non exempt de tous repro'ches ; loin d'être le

type de la perfection, « il porte la trace des faiblesses humaines ! » Ainsi discourt cet esprit troublé, qui, dans la môme harangue, dit oui et non^ et sa phrase flasque et sans os flotte, oscille et se balance, forme incertaine de ses, vagues opinions.

La route perdue. — Ce n'est pas lui qui met fin aux perplexités de ses compagnons : ils continuent à s'avancer, mais, après quelques pas, ils ne se peuvent abuser, ils sont égarés. A côté d'eux des rochers abrupts, en avant des précipices insondables. Ils retournent en arrière : un fouillis de plantes et d'arbustes épineux, enchevêtrés, imbrisables. Us tâtent le terrain, ils sondent le sol, ils s'efforcent de s'élever avec le bâton de la science ; mais ils n'osent trop s'appuyer dessus, ils se souviennent combien il est faible. Et leur cerveau se trouble, le sang afiQue à leurs tempes, la fièvre les secoue intérieurement. Ils se regardent avec des yeux stupéfaits, et s'interrogent; avant d'aller plus loin : Examinons ! où sommes-nous ? d'où sommes-nous partis? où allons-nous? — Mais ils n'ont même plus l'idée, le souvenir du point de départ : l'homme.

« D'où vient-il? Je ne sais.

« Oe mystère profond reste encore enfoui *. >•

I Eug. Nus.

Cet oubli est grave : en se rappelant d'où Ton venait, on pouvait espérer se diriger. Ce qui est plus grave encore, c'est le doute du lieu où Ton va. Aussi nul ne demeure calme à cette question. Chacun a une réponse, une solution, et prétend qu'elle est la bonne : « J'imagine que l'humanité renaît et se perpétue comme une âme unique/. » — Je croirais plutôt à une métempsycose, dans laquelle l'être humain passerait de sphère en sphère *. — « Avenir illusoire ! vous sacrifiez la person^ nification de l'honmie, et j'y tiens »! » —Pour moi, j'attacherais peu d'importance à la perpétuité de mon individualité, j'ai « une soif ardente de la diffusion de mon être dans la nature entière * ! >» Cent philosophes émettent cent opinions diverses : mais une preuve de ce qu'ils pensent, ils n'en ont pas; ce n'est pas une solution, c'est une opinion. L'un d'eux dit vrai : comment savoir où nous allons? « nous venons d'un état inconnu, nous rentrons dans un état inconnu. » Et le poète, qui n'a pas tout à fait conscience de ce qu'il dit :

« Les morts... où êtes-vous?

« Dans les globes qui peuplent l'espace ?

« Sur la terre de nouveau...?

* pierre Leroux.

* Jean Reynaud.

* Bazard.

* Rodriguet, cité par Enfantin, De la Science de CAornine, 8.

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« Esprits invisibles parmi nous ?

« Mystère! je te cherche en vain * ! »

Ce chant, loin de les relever, les attriste : ils s'asseyent et gardent un silence morne.

Ils ne sont ranimés un instant que par l'arrivée d'un jeune vieillard aux idées un peu mêlées, un innocent, comme quelques-uns l'appellent, à qui ils ont permis de les suivre, qui a la douce manie des collections, et qui vague, et erre, et passe des heures, arrêté à examiner un insecte, ses allées et venues, ses luttes, ses ruses et ses amours. Il se présente à eux, tout souriant, les yeux brillants et vifs ; il tient entre ses doigts délicatement une chenille : Vous êtes soucieux de la question de votre avenir ! je l'ai, je le tiens, je vous l'apporte, le voici î — îl a trouvé dans cette chenille une explication de son âme et de l'avenir de son âme : l'insecte se transforme, il est ver, larve, chrysalide, papillon; en mourant, il donne la vie à un autre être, il manifeste ainsi son impuissance à mourir! dans l'embryon qu'il laisse, c'est lui qui vit, toujours le môme en une nouvelle forme; il est immortel! La transformation de l'insecte explique la mort et la vie : <c Plus de morts intermédiaires, ce semble! une seule

< E. Nos.

vie, continue ! le mystère antique a péri ! L'homme a vu dans sa splendeur le secret des choses M »» Il en est de rhomme comme de Tinsecte : il est le même que son père, que ses aïeux, que tous ceux qui l'ont précédé ; et il est le même aussi que l'enfant qu'il engendre, il se perpétue en lui : il pense, il agit en lui, il exerce en lui les facultés qu'il avait en germes, et qu'il n'a pas appliquées dans une première existence, il se complète à l'infini ! Là, le gai petit vieillard s'enfle, et jette un cri de triomphe : Voilà « la justice ! voilà mon espérance » dans l'immortalité! « L'Egypte l'avait deviné, la science moderne l'a découvert et invinciblement démontré ! » L'homme, sans fin dans le présent comme dans l'avenir, est immortel, — ou plutôt, pourquoi ne pas le dire. Étemel !

Ils sourient à cette illusion de Vinnocent. mais ces rêveries l'amusent : Jls ne lui contestent rien, ils le laissent avec ses chenilles et ses papillons, et se dispersent pour chercher la route ; le premier (yi la trouvera avertira les autres. Ils vont à gauche, à droite. Os montent, — ils descendent même, s'imaginant que c'est le meilleur moyen d'arriver en haut.

Ils ne découvrent rien, ils se retrouvent réunis, et, tous précipitamment, hâtivement, exposent le résultat de

< Itichelet, YlMêcie.

leurs réflexions, de leurs impressions. Mais quelle discorde! Eux, qui, au départ, affirmaient avec tant de hauteur, ils ne savent plus que penser, ils ne sont sûrs de rien, et Ton peut juger de Fétat de leur âme au ton de leur discours. Ce n'est ni la rapide éloquence de Jean- Jacques, ni la verve railleuse de Volta^ire : au ton grossier de ceux-ci, on dirait des rustres mal élevés; au bégaiement de ceux-là, des enfants qui ne savent pas encore parler. Les uns discourent d'un ton dogmatique, rudement, insolemment; ils accentuent leurs propositions avec une injure, comme si cette apparente assurance devait faire tomber toute incertitude : ce sont les hommes d'outre-Rhin *. « Autrefois, dit un professeur d'histoire, si l'on demandait à un savant l'origine du premier animal, — vite il l'attribuait à l'intervention directe de la divinité, à un acte surnaturel.... la postérité place ces naturalistes à peine au dessus d'un paysan ! De jjos jours, on ne trouve plus des hommes pensants qui jouent le rôle de paysan >. »

Ils s'abusent sur l'effet qu'ils produisent: cette forme tranchante témoigne, non de leur science, mais de leur inconviction. La vraie science est ouverte, prête à tout écouter, à s'informer, à chercher les objections pour lea

< Buchner, Moleschott, Schopenhaiier, elc-, et aurti Poacliet« Gust. Flourens, etc.

' Huiler, de Berlin, Revue det Coun eeUnHpquee, mars 18^T^

résoudre ; eux, au contraire, parlent de manière à vous décourager d'ouvrir la bouche. Irrités de ne pouvoir prouver, ils remplacent la preuve par Tinsulte, ils s'emportent comme des gens en colère, leur fureur fait douter de leur sincérité.

Ceux-ci, du reste, sont les moins nombreux : la plupart ont perdu toute fermeté; abattus, épuisés, ils hasardent humblement des avis timides. Ils disent bien parfois encore :/a^rme,ye soutiens, je prétends, ^ j'af^rme que je vis hors de moi aussi certainement qu'en moi !... Je soutiens que tous les êtres avec qui je suis en rapport vivent aussi en m(H, comme moi avec eux ; car ils ne pourraient me voir, m'entendre, s'ils n'avaient que dés yeux, des oreilles ; il faut encore que j'aie en moi la moitié de leur vie «. » — Ce n'est là qu'une impression, à laquelle on peut opposer une sensation contraire. Ce n'est pas un apôtre qui déclare lin dogme, c'est un docteur qui soutient sa thèse ; le mot précisément le dit.

On entend à peine sortir de leurs lèvres ces mots du doute : il me semble, y aime à croire, j'aime à penser : « J'aime à croire que toute molécule humaine est, avec le temps, os, chair, sang, peau, nerf, etc. !... J'aime à penser que j'aurai un jour conscience de l'union de ma vie

» EnfantiD, La, Vie étemeUe, iv, et la Science de V homme.

active avec ma vie future *.*> — « Il ««r probable que les substances ont été engagées éternellement dans quelque genre d'opération, et que la perfection n'est pas atteinte »...» — Moi, « je serais fort étonné s'il ne résultait pas de notables progrès, dans le cas où l'on prêcherait pendant dix-huit siècles que Dieu s'incarne dans tous les hommes, et que nous sommes tous des Christ ». >•

Même le petit vieillard, tout à l'heure si satisfait de sa métempsycose éternelle, sent des doutes surgir en son esprit : il lui échappe des exclamations : sans doute^ peut-être^ pourquoi ? qui sait ? « Pourquoi les germes supérieurs qui m'auraient fait gi*and, ne se sont-ils pas déployés dans la vie?... Ces germes ajournés me restent, — tard pour cette vie peut-être?... Mais pour une autre? qui sait ♦?...» '

C'était donc un masque cette assurance qu'il affectait? Ces voyageurs se félicitaient d'être d'accord avec les voyageurs qui les avaient précédés, les philosophes païens. Ils leur ressemblent en effet ; sur les sujets qui leur importent le plus, ils balbutient : faime à penser! f aime à croire!.,. Vous aimez à penser qu'il vous poussera des ailes, que vous monterez aux astres, que

» Enfantin, i'6., chap. viii, 25, 33. ^

2 Orson Pratt.

• Enfantin, i6., chap. viii, 25, 33.

* Micholet, Vlnteet$,

VOUS deviendrez des Christ ! Eh ! les enfants aussi aiment les confitures et les bonbons ! Ce ne sont pas là des paroles d'homme ; vous vous dites des philosophes, et vous parlez comme des enfants !

Les heures pourtant s'écoulent, et nul n'a pris parti : la nuit tombe, l'ombre rétrécit l'espace, ils sont enfermés dans un cercle noir ; impossible de faire un pas : le mur mobile des ténèbres qui monte de la terre aux cieux les environne. Groupés, serrés l'un contre l'autre, ils restent immobiles, attendant, les yeux ouverts, sans voir et sans se voir. Chacun pense à part soi, et est occupé à se creuser en dedans.

Cette solitude et cette attente anxieuse ont différents effets, selon les natures ; après le premier instant de stupeur, quelques-uns font les fanfarons, ils haussent la voix : Il faut s'accommoder de cette situation, disentils, se résoudre à douter! C'est-à-dire, ils nient, car dans les questions de l'âme, toute négation est un doute.

Ils nient qu'il y ait quelque chose à chercher, qu'il y ait un sommet où l'on doive tendre, de grands arbres, des cèdres sur la montagne, où ils se reposeront à la clarté de l'astre paisible et sous le dôme des étoiles ! Tous se sont trompés : il n'y a rien là-haut, nous n'avons pas bien vu d'en-bas : « les idées abstraites^ métaphysiques de l'in/îni, de Vespaee, du temp#, de ïimmor-

talité n qui sait si elles existent? « Les hommes font des abstractions à Taide de leur langage, mais est-il sûr qu'ils aient eux-mêmes ces idées ? ne sont-ce pas des illusions ^ ?» Ils nient même qu'il y ait un ciel au dessus de la montagne : « Dieu personnel et impersonnel, . — le Dieu des chrétiens, — le Dieu des panthéistes, — Pâme immatérielle, — son existence, les destinées de l'homme après la mort, — sont des hypothèses ; elles admettent parfaitement des hypothèses contraires *. » Ne nous inquiétons donc point d'atteindre des sommets qui sont peut-être des nuages : « dans cette recherche de l'ahsolu, il est impossible d'aboutir à autre chose qu'à un grand peut-être ». » Cette incertitude est même l'unique moyen de sortir d'ici ! Nous sommes bien plus assurés d'arriver à un gîte, en ne connaissant pas la route: « la vérité a un caractère essentiellement relatif « ! » Le doute est indispensable pour connaître : « c'est le plus sacré des devoirs * ! » N'hésitons pas plus longtemps! s'écrie l'un d'eux : « le problème de la destinée de l'homme est insoluble^ c'est une question qu'il feut non pas débattre, mais franchir • ! » Et, un autre

» Vulpian, Cours de physiologie.

' L. Jourdan, le Siè(de, octobre 1866.

» Goumy, Retme de l'instruction pubUqtM, janvier 1868.

* Schérer.

' Huxley, Revue des Cours scientifiques, 1866.

« Kanan, Études reUg,

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applaudissant: rien déplus juste, établissons-nous dans Finconsistance; « le scepticisme, là, est la vérité * ! »

Ainsi, non-seulement ils ne savent rien sur ce qui est le tout de Thomme, maisce scepticisme, ils l'avouent, ils le professent, ils le louent comme le but où ils doivent arriver, comme ce qu'il y a de meilleur : il faut avoir le respect, la vénération, « Tamour du plus profond scepticisme '. » Ils doutent comme les philosophes de l'antiquité; comme eux, ils vivent dans la nuit, et ils acceptent de demeurer dans la nuit ! Gomme s'ils ignoraient qu'au delà de ce cercle d'ombre, éclate, depuis dix-neuf siècles, une lumière qui fait tout voir !

Le précipice. — Mais ce ne sont que des matamores, de faux braves : ceux qui les ;actx)mpagnent ne croient pas à leurs forfanteries, et eux-mêmes ne sont pas longtemps à s'y tenir. Le fond de leur cœur est troublé, comme la plaine de la mer par les vents qui y passent et s'y combattent : « Je sens vaciller en moi la foi au miracle, je vois aussi l'image de mon Dieu s'affaibUssant à mes regards » ! » Le doute les a saisis et embrassés de ses mille pinces, et ils ne peuvent s'arrachera ses étreintes : attachés à lui, le portant comme une partie

< (joumy.

' Huiley.

* Sc^^érer,

d^eux-mémes, ils courent çà, et là, éperdus, seoouant leur fardeau informe et vivant, et chaque secousse enfonce plus avant ces griffés dans leur chair. Ils lancent, vers le tissu noir qui les ^ferme, des regards étincelants, comme pour le rompre, et en faire éclater la trame impalpable : Oh ! le ciel ! le ciel bleu qui est par delà ! le voir! En est-ce donc fait? ne Tapercevrons-nous plus ? « Plus de mystères ! plus d'innocence, d'infini, de ciel au dessus de nos têtes * ? » Faut-il donc étouffer notre « tristesse intérieure et nous passer d'espérances M »

Tout à coup, dans leurs élans, la terre manque sous leurs pieds, c'est un précipice! Quelques-uns, par un soubresaut, s'arrêtent et se i*ejettent en arrière, s'accrochant à une ropce débile : leur chute est retardée. Mais plus d'un est emporté : il tombe en avant, il roule de rocs en rocs, meurtri et sanglant, et l'on entend monter d'en bas ses cris désespérés : Nous périssons, secourez-nôus ! Sa voix de plus en plus faiblit : « nous avons perdu le secret de la vie divine, elle est déjà sollicitée par l'abime • ! » Mais il continue à rouler, lancé par bonds sur les pentes qui l'appellent, jusqu'à ce qu'il frappe de la tête le fond, et que du bord, en se penchant, on ne le

1 Schérer.

1 RenaD, Job^ Préfetee,

s Schérer.

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voie plus que comme un roc noir, un point immobile ! C'est là leur châtiment : voilà le bonheur à venir, qu'en échange du ciel immortel ces philosophes se donnent déjà à eux-mêmes, et préparent à la nouvelle humanité. Ils plongent pour jamais l'homme dans le gouflfre du doute : plus il vit, plus il s'y enfonce; il va à la mort, il le sait, et à une mort sans ressources, sans lendemain. Il prévoit à jour fixe sa destruction, sa destruction complète, absolue ; et, en avançant de jour en jour, une tristesse sombre pèse sur sa tôte; comme un criminel condamné qui va à l'échafaud, il se dit: Voici l'heure ! et cette heure est la dernière, il n'y en aura plus ! Il regarde autour de lui quelque attache où il se puisse retenir, et tout lui échappe : tout ce qu'il voit l'abandonne, et il ne le reverra jamais. C'est fini, son corps se détériore minute à minute, toutàTheure il ne sera plus rien ! Rien à jamais ! Et, à cette pensée de sa vie qui s'écoule, en proie à une rage mortelle, par amour de soi-même il se hait, il se déchire, il devient insensé. Pour échapper à ces tortures, il se précipite tôte baissée dans la mort, il abrège de ses propres mains les trop courts moments d'une vie détestée * !

Vanité des savants. — Ces philosophes, ces savants

> Toutes les statistiques constatent le nombre croissant des suicides depuis quarante ans.

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qui aflBrment Tidentité de la substance, — qui enseignent que moi, et un autre que moi, et ranimai qui est à côté de moi, et l'arbre près duquel je passe, et le ciel qui est au dessus de la terre, ne sont qu'un seul être, seul éternel, seul existant, — qui, ainsi, détruisent toute distinction des êtres et des choses, qui les réduisent à des apparences et ruinent leur réalité ; ces autres savants qui nient Fesprit, et assimilent Fhomme aux animaux, naissant comme eux, mourant comme eux, disparaissant à jamais comme eux, sans but et sans destinée ; et tant d'autres qui ont développé, développent et développeront jusqu'à la fin de ce monde, des systèmes semblables, — ne croient pas à leurs systèmes. Ils ne s'abusent que jusqu'à un certain point : ils sont sincères pendant un temps, jusqu'à l'instant où ils touchent aux dernières conséquences : à ce point, en fece d'eux, éclate une lumière oubliée, la Vérité immuable et universelle, devant laquelle on ne peut constamment fermer les yeux, et qui, si on les ferme, vous crève les yeux / A cette lueur éblouissante, ils se troublent, hésitent, on le voit à leurs traits. Ils continuent pourtant, pourquoi? Parce que, s'ils s'arrêtaient, leurs travaux seraient vains, leurs systèmes inutiles, et eux-mêmes rien. Mais il faut paraître, occuper de soi le monde, attirer sur son œuvre et sur son nom les discussions des autres savants ! Ce qu'ils cherchent, ils l'obtiennent : ils sont exa-

minés, adoptés, réfutés, par qui ? Par. ceux à qui ils pensaient, c^est-à-dire par quelques centaines d'idéocoles, d'idolâtres («î^, idée, image, fantôme), dispersés sur la £aice de la terre.

Voilà leur succès : mais la masse des hommes, le genre humain ! A la masse, il ne faut pas de raisonnement, il faut la fin du raisonnement. Le genre humain n'est attentif qu'à un seul intérêt, le sien ; la première application qu'il fait de tout est à lui. Il est distrait aux paroles des philosophes et des savants, non, parce que les philosophes et les savants expriment des vérités abstraites ; les vérités de la religion aussi sont abstraites, et bien plus abstraites même, puisqu'on les appelle des mystères ; mais ces mystères répondent à ce qu'il de-, mande, lui disent ce qu'il est, qui l'a formé, qui l'anime, en quoi il diffère des animaux, d'où il vient, ce qu'il deviendra, — tandis que les savants ou ne lui répondent rien, ou font ces réponses : pas de dieu, pas d'âme,^ pas d'esprit, pas de destinée ! réponses auxquelles résiste le sens commun, c'es^à-dire le sens de tous. Voilà pourquoi le monde dédaigne les philosophes ; ils lui sont inutiles. Ge&mystères que la religion n'eopplique pas, l'intéressent : ces prétendues vérités que la philosophie explique, ne Vintéressent pas !

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