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CHAPITRE VT

Cependant si la mass^ résiste, il y a des gens qui se sont laissé entraîner : des quartiers déjà sont habités où Ton parle, on agit, on vit conformément aux principes nouveaux.

L'ÉCOLE PRIMAIRE. — Entrez d'abord dans cette école où il n'est jamais question de Dieu et de religion, « afin que la raison des enfants ne soit pas faussée par la superstition *. » Cette école diffère des autres ejp ce qu'elle compte, parmi ses professeurs, des dames. Là-bas est une des plus célèbres ; elle fait la classe à de petits Suisses : Vous savez tous, mes enfants, que vous avez

* André Léo (On sait, que A. L. est ane femme), Opinion Nationale, juillet 1868.

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un père et une mère ; ce que vous ignorez, c^est que « rien n'est plus frappant que Finfériorité de votre père, quant à la beauté, sijion Finfériorité de votre mère, quant à la force. » Cette observation m'appartient. Pourquoi votre père « n'est-il pas tout à fait hideux ? parce qu'il a eu une femme pour mère ; » et pourquoi votre mère n'esHUe pas absolument «/ débile ? parce qu'elle a eu un homme pour père. » Vous admirez cette combinaison de la nature, mais peut-être pas assez. Remarquez ceci : si la femme était supérieurement belle, « ce serait un grand malheur, car elle ne pourrait plus remuer ses membres; » ses aïeux paternels y ont pourvu : ils lui ont conservé, « fort heureusement, un peu de laideur, » et ainsi, elle n'est pas complètement stupide, « et elle peut mettre des enfants au monde! » même raisonnement pour l'homme.

J'entends un petit garçon me demander d'où vient le premier homme. Eh ! mon enfant, « ce ne peut être que de la planète elle-même : » rien n'empêche « d'admettre que cette matnce universelle n'ait eu le pouvoir de le produire. >» Quant à savoir si c'est « un des points de )a surface de cette matrice qui a eu le privilège d'élaborer les permet,... s'il s'est formé dans des cellules germinax. triées, ..^ ou si le fœtus,,. » L'éloignement empêche d'entendre à quel sentiment se range la savante institutrice ^

■ Cette dame est une demoiselle, -od le doit voir à la réserve de son langage, r- M»* Clémence Royer fNotet et introduction

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Ici, est la grande classe : les professeurs en sont anglais et allemands, les élèves en acquièrent un accent qui ne déplaît pas. Vous y entendrez une quantité d'enftints très-éveillés, très-intelligents, qui saisissent tout de suite ce que dit le professeur, et le répètent imperturbablement, sans en changer une syllabe. Vous en pourrez -juger ; le maître achève sa leçon et va leur faire subir un examen :

Ainsi, cela est convenu : « les idées que les hommes se faisaient Fabien et du mal ont été changées par la science qui, en apportant une notion nouvelle du monde, a jeté les bases d'une nouvelle morale '. » Cette notion est celle' ci : ^ Tout ce qui respire et se meut sur la terre tient sa vie du soleil; » « exposez un verre d'eau à la lumière, il naît des infusoirs. >» Ce que nous vous disons repose sur une multitude d'expériences, nous en avons « fait plus de quatre-vingt-dix sur des grenouilles vertes ; » et un de mes disciples les plus distingués, « avec moi, plus de cinq cents, également sur des grenouilles. » La plante est un « efifet de la lumière ; » de même l'animal naît de la chaleur, et l'homme « simple phénomène naturel, est un

aa livre de Darwin, VOrigine. des Espècet, et Conférences à Lausanne). Si mademoiselle Clémence Royer se marie* son époux sera sûr qu'elle ne partage pas Topinion de l'Agnès de Molière, sur la manière dont « se font les enfants. • 1 Huxley, Revue de$ Cours setentifiques^ 1866.

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enfant de la lumière et de la chaleur. » Le soleil ! toujours le soleil ! « Lorsque tous vous promenez dans un bois éclairé par le soleil, vous êtes gai! » Tout s'explique par le soleil : « combinez l'action du soleil avec la terre^ vous créez tout*.»

Vous avez une observation à présenter, mon ami : ne vous intimidez pas, parlez ! — Il me semble, Monsieur, que, si Tbomme vient de la terre comme la plante, il est uni à la terre, il n'est plus libre. — Certainement, il n'est pas libre ! — « La volonté dite libre * ! » ajoute en ricanant un autre professeur, se rappelant le mot de Spinosa : «< la liberté dont chacun se vante! » Mais un des plus importants progrès de la science a été de nous faire « apercevoir davantage du rôle de la fatalité dans notre existence ! » A quoi bon la liberté? qu'en voulez -vous faire? l'homme vraiment sage, quel est-il? celui qui « voit tout au plus la manière dont la nécessité le conduit, et qui s'en contente! » N'oubliez jamais que nous n'acceptons pas les « préceptes des religions vulgaires : » nous ne relevons d'aucune « école ecclésiastique ou laïque, nous avons rompu déterminément avec les croyances traditionnelles! >» Nous sommes indépendants, nous ne

* liloleschott, Discours d* inauguration det Cours de physiologiey à l'Université de Zurich. ' Buchner, Force et Matière.

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204 LES NOITVEA0X JACOBINS

reconnaissons pas la liberté! Nous n'en voulons plus, et nous nous courbons, « avec une pieuse soumission, sous Vaction fatale de la nécessité M »

Maintenant, attention! je vais interroger quelquesuns de vous : l}u*est-ce que la vie? — Premier élève : « La vie est apparue sur là surface de notre planète par le seul développement des lois de Tordre naturel, sans intervention extérieure •. » — Il vaudrait mieux dire : sans Dieu, c'est plus net. Cependant, c'est très-bien! Cet élève est un de ceux qui ont le mieux profité de nos leçons; on le dirait né au delà du Rhin, il parle allemand comme à Tubingue et à Berlin. Qu'est-ce que l'intelligence? — Deuxième élève : « C'est une machine construite aussi mathématiquement qu'une montre •/ » — Ingénieuse réponse! Et l'histoire? — « Une hiérarchie de nécessités ♦. » — Il n'y a que les enfants de Paris pour avoir tant d'esprit ! — L'histoire, Monsieur, dit un écolier sans être interrogé, « prouve que les événements sont plus forts que les hommes; on l'a vu dans la révolution : elle déchira fatalement les flancs de la liberté, aussi fatalement que l'enfant en naissant déchire les flancs de sa mère ». » — Celui-ci est un

> Buchoer, i6.

> Renan, Origine du langage.

' Taine, EiêaU de critique.

* /o., Étudei «ur Tite'Ltve»

^ Louis Blanc, Histoire de la Résolution,

adulte, c'est pourquoi il est si fort ! £t vous (s'adressant à un vétéran), pouvez-vous dire ce qu'est la Providence? — Il n'y a pas de Providence : « ce qui fait le monde ce qu'il est, ce sont des fatalités rigoureuses *. » — Oui ! oui! c'est cela, la fatalité! certainement! « au cœur de toute chose vivante, s'enfoncent les tenailles d'acier de la nécessité « ! »> — Il est ^très-gai, ce jeune homme, il s'amuse de tout! Et la morale? — SiLence universel d'abord : toute la classe hésite et n'ose répondre; il faut qu'un des professeurs élève la voix : Eh! « quand la nature entière est sous le règne de la nécessité, il existerait une liberté de la vie spirituelle » î » Est-ce possible? Quiconque prétend le contraire ne raisonne pas : il fait « des phrases de sentiments ; » jouet de « ses illusions, » il rêve, il est poète, il n'est pas un philosophe! cela ne se discute pas ! Un hourrah pour le fatalisme, « dans le monde moral, comme dans le monde physique* ! » Yive la, fatalité^ h causalité^ la force rigoureuse, irrésistible, la contrainte loi du monde, la nécessité!

Dès lors, tous répondent couramment sur les conséquences: tout ce que nous faisons, nous sommes « obligés

* yttré, Pwoles de philosophie positive.

3 Taine, Avenir de la métaphysique.

3 Virchow, Conception mécanique de la vie. Discours prononcé au concours des naturalistes allemands à CarlsrulUe.

* Taine, ÉtudiS sur Tite-Uve.

Digîtized by VjOOQlC

de le faire, nous sommes poussés par nos passions ^ » Tout dépend de notre nature : « c'est elle qui donne toutes les. lois. Voulez-vous comprendre un homme ? regardez comment son sang coule, ses nerfs vibrent, ses muscles se bandent •. » Sa « machine » fonctionne bien, il c< se trouve dans la nécessité de procéder de la cause à l'efifet'; » il est forcément « fougueux, indompté*, » gourmand, voleur, etc. Si un animal aussi amplement doué s'échappe, saute par-dessus les murs, s'élance dans la campagne, et étrangle en passant quelques volailles, dans ^s anciens quartiers on crie : il est enragé ! on court après, et on le tue ! — Ils n'en ont pas le droit : « le punir est une injustice • ! » Ce n'est pas un criminel, il est seulement trop puissant, il a « un tempérament trop fort! c'est la faute du climat! » Le climat a « fait son corps et ses aptitudes. » Pour le dompter, traitez-le comme un malade : « mettez-le dans un autre milieu, dans un climat moins humide, plus facile à cultiver, planté de forêts; » il deviendra « doux, rêveur, mélancolique •, » il prendra, sans vous mordre, un morceau de sucre entre vos lèvres "^ !

* Virchow.

» Taine.

* Virchow.

* Taine.

* E. About, te Progrèi.

* Taine, Hittotre de la littérature anglaae,

^ On a aussi demandé la suppression de toute pénalité : il n'y

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Les vieilles gens ne comprennent pas ; qu'ils attendent un peu; « le système du libre arbitre a fait son temps, » ces idées qui vous paraissent absurdes « s'insinuent, et un jour V0U3 les verrez rédigées en lois, jusque dans votre Code ^ ! » Et ce sera juste, puisque « Tinstinct est inné, et les actes aussi \ » c'est-à-dire forcés !

Ce jeune^ homme parle crûment, dit le plus grave des professeurs, il dit vrai pourtant; mais ne vous effrayez pas! Qu'importent nos actes? ils n'ont aucune valeur, ils sont perdus dans la masse qui peut en tirer du bien. Louis XI, par exemple, a commis des actes féroces : « Je n'examine pas s'il avait des circonstances atténuantes, je crois que ses crimes furent expiés du jour où la France comprit qu'elle lui devait son unité. De ce jour, il est entré dans la vie des héros d'avant- flrarde du progrès humain !» Il a été <« barbare par le côté régressif de sa vie, il est héros par le côté progressif : Dieu lui a-t-il pardonné, je l'ignore, — mais, moi, je lui pardonne •! »

aurait désormais d'autre châtiment pour le criminel que la publicité de ton crime. Voyez les articles de M. E. de Girardin dans la Libérien sur le droit de punir,

> Âbout, ibid. Et Tautorité paternelle môme n'y échappera pas. « La coercition a été donnée pour conductrice à l'idée : cette erreur subsiste encore dans nos lois et dans nos mœurs.... le dêipotiême de la famille en contient les restes. » André Léo, Y Idéal au viUage,

> Vulpian, Coun de phytiologie comparée* • Enfantin, La Vte étemelle.

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La fin justifie les moyens, le droit c'est le succès, le bien et le mal sont identicpies !

Voilà quelques articles du catéchisme de la nouvelle ville, catéchisme autrement « élevé que les évangiles et les épîtres * ! »> Voilà, dit en s'avançant la demoiselle si instruite des mystères de la génération, la morale pour laquelle « l'Europe a été choisie par l'esprit révélateur! » Le spiritualisme chrétien a été une réaction, « il est temps aujourd'hui, d'arrêter ce flot envahisseur «/ » On ne pense pas assez « à la chair, » on est trop enclin à ne s'occuper que de son âme : les théâtres sont abandonnés, le bal de l'Opéra est fermé, les coulissiers de la Bourse émigrent vers les cloîtres ; encore un peu de temps, et les cités seront désertes, le Sahara bc peuplera de nouveaux Paul et de Siméon Stylite; le monde finirait par excès de continence ! — Heureusement, nous venons donner l'impulsion au courant en sens contraire, « au principe si juste du matérialisme! » « Une fausse sagesse conseillait de restreindre ses besoins, tandis que le plus sûr moyen d'accélérer le progrès, c'est de les multiplier autant que possible '. » Nous apportons la vraie « règle de conduite pour les mœurs, en rapport avec l'idéal de

* Proudhon, De la Juttiee dam VÉgtùe et la Révolution. . ' M»** Clémence Royer, t6.

* Goudereau, Bull de la Soc, d'anthropologie.

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la conscience contemporaine^ et avec les nécessités du temps et du lieu * / » Les philosophes grecs disputaient sur la prééminence de Famour et de la pédérastie, et donnaient la préférence à la pédérastie : -- morale en rapport avec « l'idéal de la conscience contemporaine ! » Le sauvage cuit son prisonnier et le mange : — morale en rapport avec « les nécessités du lieu ! »

Les écoliers retiennent et récitent facilement ces leçons. Ils s'élancent déjà vers la porte ; d'un geste, le maître les retient : une dernière question avant de partir : Qu'est-ce que le devoir? — Tous à la fois : « Il n'y en a qu'un, c'est de se rendre heureux * ! »•

Pas un ne s'est trompé! maintenant, allez!

Les saint-simoniens. — Beaucoup sont allés loin pour se rendre heureux: quelques-uns en Egypte, d'autres jusqu'en Amérique ; et leurs récits des plaisirs qu'ils ont rencontrés sont bien propres à inspirer le désir de les imiter. — Vous ne savez pas jouir dans votre Vieille Europe ! c'est en Orient qu'il faut vivre si l'on veut donner pleine « satisfaction à la chair ! » Vous êtes ici entravés par des convenances, des traditions. Dans ces pays du soleil, expansion complète de l'animal

• m* Clém. Royer, id.

' Raynal, Hittoire philosophtque des Indeg* axiome répété sous toutes les formes par kes Panthéistes modernes.

humain ! On ge gorge franchement de voluptés. Vous rougissez de la moindre orgie, vous choisissez la nuit. En Orient, tout se fait en plein air, en compagnie, au grand jour ! Ah! nous avons fêté la Saint-Napoléon au Caire, autrement que vous à Paris ! Puisque nous nous trouvons ici le 15 août, me suis-je dit, en Egypte où est venu Bonaparte, non loin de Bethléem où est né le Christ, célébrons « l'anniversaire de la fête de Napoléon et de la vierge Marie! » Faisons la cène, la « cène napoléonienne ! » J'ai réuni une société disposée à s'amuser et dénuée de préjugés : des Turcs qui connaissaient Paris, des renégats « français devenus musulmans, » et quelques-uns de mes fils de ta rue Taitbout. Nous étions dix-neuf, sous un pavillon frais, autour d'une table lumineuse, servis par une douzaine d'esclaves de toutes couleurs, « noirs, semi-noirs et blancs ! » J'avais mis de côté les doctrines prêchées à Ménilmontant à l'époque où nous voulions abolir la domesticité. Et nous avons bu ! Cinquante bouteilles au moins : « seize bouteilles de Champagne, une quinzaine de bourgogne, une dizaine de provence, et autant à peu près de vin ordinaire! >» Puis, après, retirés çà et là pour nous reposer, « la pipe, le café, le thé, les liqueurs, et encore du Champagne ! Il n'y en avait qu'un ivre, » mais, ma foi, •< tous étaient bien lestés *!»

< Voyez la LeUre d'Enfantin à if"* À. St-HUaire tur la Cène napoléonienne 1834^ et Souvenin d'une fiUe du peuple, ou la

Les mormons. — Et nous, en Amérique! On s'y amuse encore bien mieux que dans votre Orient ! Ce sont les Mormons de TUtah, de la ville du grand lac Salé, qui comprennent la vie ! Pas d'autre soin que de se procurer toutes leurs aises, de jouir par tous les sens. Ils ont, il eèt vrai, un chef intelligent. Après avoir choisi, pour bâtir leur ville, un pays fertile et riche en productions de toutes sortes, il est monté en chaire : « Jeunes hommes, a-t-il dit, j'ai une mission à vous donner : bâtissez de jolis petits cottages ; — variez votre nourriture, mangez du veau et des poulets; — que vos tables soient largement approvisionnées de poissons, que vous assaisonnerez avec des pommes de terre, de la pastenade et des carottes, — sans oublier un soupçon de maïs. » Élevez des vers à soie, « c'est un travail sans fatigue et amusant ; — vous deviendrez riches, et vous aurez une voiture pour vous promener * ! »

Il n'en est pas un qui ne saisisse d'aussi sages conseils : on ne pense qu'à s'enrichir. Quand se répandit

SaintSimonienne ^n Egypte^ Suzanne Voilquin, Enfantin raconte ailleurs comment il rentra en France, en 1835, par un bal chez M. Arles, à Lyon. Voy. Œuvres de St Simon et d'Enfantin publiées par les membres du Conseil institué par Enfantin (sou 3 la direction de M. Laurent, de l'Ardèclie).

* Sermon prêché dans l'église du Nouveau-Tabernacle à Salt- LaKe-Gity, le 8 avril 1868, par Brigham Toung, prophète des Saints du dernier jour.

tout à coup la nouvelle que Ton venait de découvrir des mines d'oren Californie, ce ne fut qu'un cri : aiix mines ! « toute la population fascinée voulait émigrer *. » Leur pape, Brigham Young, eut la plus grande peine à les arrêter; et aujourd'hui encore, il est obligé à tout instant de les « conjurer de ne pas s'élancer à la chasse de l'or • ! » — Ils ont les meilleurs instincts.

Le gouvernement, du reste, a trouvé un excellent moyen de les retenir: il n'est occupé qu'à organiser, pour ses sujets, une vie rabelaisienne, des noces de Gamache perpétuelles : tous les jours des fêtes et des plaisirs, partout des théâtres, des bals et des concerts. Le conseil des ministres se réunit : souvent la question à examiner est' « une question de bouche, l'acclimatation des huîtres, et l'introduction des homards •. »>

Et les femmes! En Europe, vous êtes enchaînés par le mariage ; en Orient les femmes spnt cloîtrées dans des harems. Chez les Mormons, c'est bien différent. Dès en débarquant aux États-Unis, nous avons vu que nous avions changé de pays. L'année dernière on manquait de femmes dans l'Utah : on est allé en chercher en Europe, on en a amené une cargaison, et, à leur arrivée à New- York, on en a fait^une exhibUion, Leurs portraits photo-

* Bertrand, Mémoirti d'un Mormon, et J. Rémy, Voyage ou pays de» Mormon».

' Même sermon.

^ Bertrand, ib.

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graphies étaient suspendus à la porte : nous sommes entrés, elles étaient assises en rang sur une estrade, et tout le monde les pouvait examiner. Il y en avait de jolies, nous avons été aussitôt décidés : nous en avons chacun choisi une, et nous sommes partis pour la cité du lac Salé. Mais là, c'est bien autre chose ! on s'est moqué de nous : chacun une femme ! Tous en avaient une, deux, trois douzaines. Celle-ci vieillit, l'allure de celle-là est fatigante, une autre travaille mollement, on en change. Vous en êtes à discuter le divorce en Europe : au lac Salé, le divorce n'est pas permis, c'est une obligation, une loi : ne faut-il pas peupler, et vite ? Je veux, moi, s'écriait, dans un sermon, un apôtre mormon, « qu'avant cent ans, mes descendants dépassent quatre millions ! » Vous avez une femme stérile, prenez-en une autre, deux, trois, dix! Les femmes s'y prêtent volontiers; elles ne font jamais d'opposition, au contraire: « Quel est le but du mariage ? écrit une dame mormone, la multiplication de notre espèce *. » Un homme, le mari, le géniteur! mais c'est un objet précieux ! — Elles sont d'ailleurs très-bien élevées: « Jeunes femmes ! leur disait récemment le prophète, rappelez- vous que la possession de la terre est à nous, si nous avons une nom-

1 Madame Balinda Pratt. « EUes ne sont occupées qu'à faire des enfants et en adoration perpétuelle devant le faiieur, » Ce mot de Stendhal sur les Allemandes s'applique encore mieux ici.

breuse postérité K Faites donc comprendre aux jeunes garçons, par tous les moyens, que vous avez droit à ce que vous attendez d*eux, — que vous voulez devenir des mères en Israël ! Recherchez leur société, courtisezles, — surtout pendant les années bissextiles » ! » c'est un jour de plus pour avoir des enfants !

Voilà une ville de l'avenir ! vous concevez si nous y avons passé agréablement le temps.

Les YANKEES. — Il est difficile d'arriver à une telle perfection; c'est un idéal. Les Yankees seuls s'en sont déjà assez rapprochés. Ils n'ont pas fait de théories et de profession de foi : ils ne se sont pas déclarés matérialistes, ils agissent comme s'ils l'étaient. Aucun peuple ne ressemble davantage à l'antiquité païenne: ils avaient, hier encore, l'esclavage, également exploité par le Nord et4)ar le Sud, le Sud faisant travailler les esclaves, le Nord les achetant et les transportant ». — La religion a chez eux une grande importance, non la religion, expression du sentiment le plus élevé de l'homme, mais la

* Révélation sur la polygamie reçuo par Joë Smith, à f^aavoo, le 12 juillet 1843.

> Brigham YouDg, ib,

* Voyez le livre de M. Garlier sur les États-Unié qu'il a habités vingt ans : il explique comment le transport des noirs se faisait par les navires du nord, qui débarquaient leur cargaison dans

^les ports du sud.

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religion, une dés formes de 1» vie publique. Comme à Athènes, on n'admet pas qu'un citoyen n'ait pas une religion, il est suspect ; il peut choisir celle qu'il lui plaît, mais il faut qu'il soit d'une Église: c'est une des preuves de sa position assise, de sa valeur comme homme établi. — On n'en est pas gêné, d'ailleurs ; le dimanche on ne se permet pas la plus petite distraction, on ne fumerait pas un cigare dans la rue ; le lundi on se permet de faire faillite pour la troisième ou cinquième fois.

Leur but, le même que celui des Romains, la conquête, exige une population nombreuse : ils ont rendu très-faciles les mariages ; les filles courent par le monde et flirtent^ à la recherche d'un mari. Les formalités ne les préoccupent pas : on se passe de bans, au besoin de l'autorité des parents. L'occasion se présente, on se rencontre en bateau à vapeur, en wagon, à l'hôtel ; on demande un ministre. Parfois le ministre est d'un côté d'une rivière, les époux sur l'autre bord, séparés par cent mètres ; on le bêle : Mariez-nous ! Il étend le bras, lit quelques lignes dans un livre, on est marié. Quelque temps après, on divorce, et on recommence *. — Une fois

I Cariier, le Mariage aux États Untt, Les divorces sont trôsfrôquents : un écrivain cite une seule cour de TOhio qui eut à statuer sur cent cinquante-sept demandes de divorce en une session. Ailleurs, sur trente-quatre demandes vingt furent aceor* dôes. Le mariage, dit-il, a perdu sa sainteté, et est devenu une simple union à Fessai, une sorte de polygamie.

mariée, la femme i^este à la maison, comme à Rome et à Athènes, tandis que le mari vit au dehors, avec les hommes, à la Bourse, au club, sur les ports, dans les offices^ les hôtels, agitant les affaires, changeant de profession, passant de Tune à Faulre, cordonnier aujourd'hui, avocat demain, maître d'école, général, journaliste, épicier, fermier, tailleur, président de la République.

Aucun trait ne manque à la ressemblance : ils ont imaginé et fabriqué, avant tous les autres peuples, pour des guerres inexorables, ces formidables monitors^ monstres de la mer, comme les galères à vingt rangs de rames de Démétrius destructeur de villes (Poliorcèles). Ils ont le môme dédain de la vie que les païens, de la vie des autres et de la leur. Dans leurs wagons qui volent, oscillant sur les rails à peine assis, dans leurs bateaux fumants, auberges à triple étage, caravansérails flottants, ils se lancent par les plaines sans fin qui se déroulent, ils descendent les fleuves larges comme des bras de mer, d'une vitesse vertigineuse. Allons ! pressons-nous ! chauffons, poussons la vapeur! tournent plus vite les roues! En cette course précipitée, à un détour, à un courant, à un choc, les irains se heurtent, les ponts se rompent, les chaudières éclatent ; tout saute, se brise, s'éteint, s'en-

flamme ; hommes et machines, meubles et poutres sont jetés, dispersés de tous côtés : silence, arrêt et mort ! Ce n'est rien : on l'apprend dans les villes ; à l'œuvre dès le lendemain ! On recommence : lancez de nouveaux trains et de nouveaux steamers ; les morts ne comptent plus ! Marchons ! arrivons ! en avant !

Ces hommes qui ne reconnaissent pas de supérieur, marchent droit, perçant la foule avec leurs coudes, se faisant place, leurs yeux noirs, volontaires, fixés devant eux. Un revolver dans leur poche, ils le tirent soudain, pour écarter l'obstacle, l'individu qui se met en travers : l'obstacle tombe, ils passenl. On les arrête : que leur est la vie? Emportés comme par un instinct d'animal, leur vie est tout mouvement, agitation, entraînement *. On les empêche de dévorer la terre ; que faire sur la terre ? Le ressort cassé, qu'on jette la montre au rebut ! Et l'on voit alors cet homme qui a tué, se livrer au supplice comme à un suicide ; il accepte la mort sans regret : il marche à la potence d'un pas décidé, le cigare

1 Les Yankees ne jouissent pas de la vie eu s'asseyani, mais en ctourant ; ils ont cherché et trouvé tout ce qui pouvait les faire avancer rapidement: aucune nation n'a des matelots plus audacieux, des vaisseaux plus agiles ; leurs clippers font huit lieues à l'heure, dit M. Simonin, {Voyage ause États-Unis). Ils ont formé une race de chevaux d'une vitesse qui nous est inconnue. Ils attèlent ces clisvaux laids d'apparence, bas, robustes de cou, mais aux jarrets solides, à des voitures presque impalpables, des araignées^ et peuvent faire six lieues en une heure. Ils ne se promènent môme pas lentement : impatients, ils se précipitent, voulant tout prendre et prenant tout.

à la bouche ; au pied de Téchafaud, il pousse sa deraière bouffée de fumée, et aide à se mettre au cou la corde qui le jette dans Tétemité, — à laquelle il n'a pas songé *.

Les néophytes. — Ce sont là des hommes forts, des positifs. En Europe, môme dans les nouveaux quartiers, il n'y a que des négatifs, qui n'osent pas afficher et pratiquer franchement la jouissance. Ils en sont encore aux "aspirations, aux essais : ils n'ont l'ambition, tout au plus, que de s'installer dans la vie, comme dans une voiture bien suspendue et qui va au petit trot, sur une route aisée, roulante, sans côtes rudes à monter, sans soleils trop ardents. Pour ne pas être remués par des secousses imprévues, pour brouter le temps en paix, ils se sont défaits de ces chevaux vifs, riches de sang, fougueux, qu'on appelle les passions^ qui parfois pressent leur allure, et vous entraînent au galop on ne sait 011 : cela agite, cela trouble, cela fatigue, cela force à se déranger, et à s'occuper du dehors. Ils ont adopté une règle d'une pratique facile, Vabstention : puisque la vie présente est tout, chacun pour soi. Ainsi, étendus sur de confortables coussins, — mot et chose empruntés à une race très-experte en choses matérielles, — on laisse

* Voy* Cailler» i6td., et Rameau, les Franpatf au Canada» Vaxi" leur, parti d'Europe» admirateur des Yankees, les a jugés, après un séjour prolongé, avec autant de sagacité que de bon sens. Voy. la note 2 à la fia du Yolume.

aller, on regarde ce qui se passe, sans émotion, sans effort. On n'a pas trop de joie, et on n'a pas trop de chagrin, on n'est astreint à aucune obligation, même de plaisir. Dans un demi-sommeil, oîi accepte tout : toutes les religions se valent ; volontiers, on ferait comme cet empereur romain qui accordait une chapelle à Jésus-Christ dans le temple de ses autres dieux. On comprend les hommes et les actes les plus contradictoires, les plus saints et les plus féroces ; on conçoit les uns, on explique les autres. On ne condamne rien, on n'adore rien ; l'amour de la patrie semble bien exclusif : on loue la diplomatie Saxonne, la finesse Kalmoucke, le fatalisme Bédouin, la politique Borusque. La société se défait des criminels : c'est bien sévère ! ces pauvres assassins ! Les siècles croyants font peur, leur énergie épouvante : ils haïssaient le mal, le poursuivaient rigoureusement et le frappaient ; quelle dureté ! c'était des barbares !

On ne hait, et on n'aime personne à l'excès, ni ses amis, ni ses adversaires. Le père n'exige point de respect de ses enfants, le respect astreint à une réserve fatigante : « il abdique l'autorité, >• il lui suffit qu'ils l'aiment, s'ils le peuvent *. Il a aussi pour eux une affection modérée : vous perdez un fils, vous avez, par vos prières, demandé à Dieu sa conservation ; il meurt, pour-

1 Voy. Isoard, Hier #1 aujourd'hui.

quoi pleurer? « Direz-vous que Dieu n'a entendu ni exaucé ces prières? qu'en savez-vous? » Une perspective vous reste : par la loi de la métempsycose, cet enfant s'est peut-être triansformé en héros : « Je vous le dis, il se nomme peut-être d'Assas, Gook, saint Augustin ! » — Tous ne sont pas héros, grands hommes, saints. £h bien, s'il est « comme le commun des martyrs et des hommes, blasphémerez- vous contre la justice de Dieu, qui a fait ce qu'il a voulu, mais qui certainement a tenu compte de l'amour qu'il avait inspiré * ? » cette consolation doit vous suffire. Ne prenez même pas la peine de l'accompagner jusqu'au cimetière : à quoi bon? « L'administration y supplée; » n'y a-t-il pas « un officier des pompes funèbres qui doit suivre le convoi avec un crêpe au chapeau? » Il représentera fort convenablement votre deuil *.

Puis, continuez votre train de vie ordinaire ; loin de

> Enfantin, la Vie étemelle. C'està-dire, doute et fatalitô. Remarqoez, de plus, qu'ici Dieu tient compte du mérite, non du morty mais de celui qui reste, de l'amour que le survivant avait pour le mort. Voy la note 3 à la fin du volume.

' Pendant le Directoire, où Ton se précipita avec tant d'impudence aux plaisirs, et où le divorce était devenu presgce aussi fréquent que dans l'ancienne Rome, on avait si complètement perdu le sentiment des devoirs, que « la mort avait cessé d'être respectée; on n'accompagnait plus les dépouiUee de ses parents les plus proches au cimetière. Le scandale en arriva à ce point que l'administration municipale en fut réduite à rappeler le public à la pudeur: elle suppléa au deuil des vivants par un offlcier, etc. • Uerlet, Femmes et livres.

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VOUS affliger, il y a plutôt lieu de vous féliciter : on vient de décider qu'il fallait tirer parti des cimetières, c'étaient de grands espaces perdus pour la culture. On en changera la destination tous les deux ou trois ans : ces terres fumées ainsi seront des champs excellents ; plus il y aura de morts, plus ils seront fertiles ; la fortune publique s'en accroîtra, — et la vôtre, par conséquent *.

Ces novices du matérialisme ne se connaissent pas, ne se jugent pas, et ne soupçonnent pas les suites de leur universelle indifférence ; ils sont mous, ils se disent bons, ils sont faibles, ils se croient doux; ils ne sont qu'égoïstes, impotents et impuissants. Il est déjà des effets sensibles qui font voir une révolution radicale dans un plus prochain avenir qu'ils ne pensent.

Deux effets de la recherche' du bien-être. — « Quand on ne connaîtra plus de nations barbares, dit Bacon, et que la politesse et les arts auront énervé l'espèce, on verra dans les pays de luxe les hommes peu curieux de se marier, par la crainte de ne pouvoir entretenir une famille. Voilà ce qu'on vit à Rome, lors de la décadence de la République «. »

Il est encore des nations barbares, et déjà l'on touche

« Projet proposé par M. Moleechott dans son cours public, à Tarin.

> Cité par VBneyclopédie (de Diderot), article Mariige.

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le point marqué par Bacon. Le souci du bien-être gouverne non-seulement les pères, mais les enfonts. Les jeunes gens, en qui jadis l'oubli, un généreux dédain de la vie matérielle étaient le fruit naturel de leur printemps, n'admettent pas l'idée d'unions où les agréments de la vie seraient moindres que dans la famille qui les amollit. On n'avait jamais autant vu de jeunes filles de vingt-cinq à trente ans, riches, et qui ne se peuvent marier. L'esprit, l'intelligence, la position, la race, les qualités ne sont pas comptés, s'ils sont séparés des moyens de perpétuer le luxe dans lequel sont enveloppées ces pâles chrysalides, et qui est comme la coque où elles vivent, — non, où elles existent endormies. Placés en face l'un de l'autre, jeunes filles et jeunes gens, immobiles, refusent de faire un pas, s'épuisant, se consumant, se rongeant en dedans, voyant tomber chaque jour une à une leur grâce, leur fraîcheur, leur vivacité, leur tendresse, leur passion, leur beauté, et, pour ne pas perdre la commodité d'une vie facile, préférant vieillir inutiles, nuisibles à euxrmémes et au monde i « Plus on diminue le nombre des mariages qui pourraient se faire, plus on corrompt ceux qui sont faits *. » Ces célibataires, comme une armée assiégeante, bloquen et sapent le mariage, et leurs succès les encouragent à

' Montesquieu.

lA NOUVELLE MORALE 223

ne se point enfermer dans une forteresse dont ils ont éprouvé la faiblesse. Leur nombre s^augmentant, qui sait si ce ne sera pas, un jour, un Ordre dans FÉtat, ordre avide, cruel, sacrifiant tout à ses plaisirs, flatté et recherché, comme au temps des Romains, et contre qui il faudra peut-être faire une loi (loi impuissante), parce que leur accroissement désordonné affaiblira FÉtat, dissoudra la-famille et désorganisera la société!

En môme temps, on abandonne pour les spéculations la propriété des terres, car la terre rapporte moins d'argent, et elle oblige à des devoirs ; or, on veut avoir beaucoup d'argent pour jouir, etFon repousse les devoirs, qui sont comme les impôts que le grand Bleu; souverain du monde, exige de l'homme, et par lesquels l'homme reconnaît sa sujétion à Dieu. On se prétend indépendant, roi ; à ce roi il faut des plaisirs et pas de charges.

Mais, là aussi, il y a une révolution qui commence : cette terre que l'on abandonne, d'autres l'occupent, les paysans. Bientôt, ils en posséderont la plus grande partie, et celui-là est vraiment le maître qui tient la terre ; là est non-seulement la liberté, mais la puissance. Une classe nouvelle s'élève, ô bourgeois ! nombreuse, riche, énergique, volontaire et dure, qui, dans peu de jours, apparaîtra à la surface sur tous les points à la fois, qui, comme une myriade de polypes aux millions de

bras, vous saisira de ses mains crochues, vous tirera au fond, vous noiera, et vousdévorera! Votre argent, qui est votre sang, diminuant chaque jour, vous deviendrez les serviteurs de ces sortes de barbares que vous ne regardez pas, et qui, en cultivant la terre, auront cultivé et développé en eux les fortes vertus de patience, de travail, de sobriété, d'économie, de courage, de soumission à Dieu, par lesquelles l'homme se rend digne et capable de saisir, d'exercer et de conserver le commandement.

Une demande en mariage. — On ne veut pas se marier, — ou bien l'on veut un mariage fructueux tout de suite. Voici ce que pense et écrit un jeune homme du monde nouveau, désireux d'augmenter sa fortune en acceptant une épouse :

A M***, rédacteur du journal le.

« Monsieur, je cherchais une solution à ma vie, je l'ai trouvée ; un honnête homme, savant, judicieux et tendre, me l'apporte : il vient'û'écrire un livre destiné à sa fille, — une jeune fille de seize ans * ; il ne veut pas la tromper : il lui enseigne la vérité, et cette vérité est à la fois agréable, encourageante, facile à comprendre, aisée à pratiquer.

> Voyez DéducUoTit rationnelles, par L. Oscar. Genève, 1866.

Il n'oublie rien de ce qui concerne lliomme: sa nature, ses besoins, sa mort, les moyens de s'en consoler, etc. Jusqu'ici, je demandais en vain le dernier résultat des doctrines matérialistes, les seules qu'on puisse adopter ; les professeurs en renom s'entortillaient et s'enveloppaient dans des; phrases, ils avaient peur des gouvernements, de l'opinion, des prêtres, de la police et des gendarmes. En voici un, leur élève, qui dit tout haut ce qu'ils insinuent à demi-voix *. Grâces lui soient rendues! On prétend qu'il n'a pu trouver un éditeur en France : la France est une nation embourbée dans les ornières du Christianisme ; un libraire étranger, M. Georg, de Genève, a eu plus d'intelligence, il a courageusement publié le livre de M. L. Oscar, Déductions rationnelles y « suite du Cosmos de M. Humbold, » ou plutôt nouveau Catéchisme (pardon du mot) « à l'usage des jeunes filles et des jeunes gens. »

Je l'ai lu soigneusement : plus je l'ai étudié, plus je l'ai apprécié; et c'est ce qui m'a décidé à la démarche que je tente près de vous.

M. Oscar écrit de gros livres, étudie l'histoire naturelle.

1 Et dans un style réalittej exempt de toute prétention à la noblesse: « On nous a fait la mariée assez belle... c'est l'amorce où se prend le poisson... le surnaturel... les hommes en ont fait leur deuil... puissé-je accommoder mon livre aux pouvoirs de ton esprit ! etc. » Un des préceptes de l'auteur est : c Gardons- nous de l'esprit. » Il Ta strictement suivi.

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édifie des théories ; il est donc riche, au moins à l'aise : c'est une honne note. Il donne à sa fille une éducation affranchie de tous ces préjugés ahsurdes avec lesquels on pervertit Fenfance : Dieu, la religion, l'âme, l'idéal, etc. Cette jeune femme me convient; je la veux demander en mariage, et je vous prie de me servir d'intermédiaire près de M. Oscar.

Je suis pauvre, il est vrai, mais une fois marié, mon avenir est assuré : je posséderai la fortune de M- Oscar. — M. Oscar n'est pas mort? dites- vous. Je réponds : il ne vivra pas longtemps ! Il n'est plus jeune (on le voit à son style peu vif et qui traîne le pied), à quoi sert un vieillard? Cet « être décrépit, cette végétation eôt à charge à ses proches, » que dis-je? « à lui-même *. » Ce sera lui rendre service, et à nous en môme temps, de le débarrasser de ce fardeau: je lui appliquerai « l'héroïctue* remède, la mort, qui est un étemel sommeil. » Il aura le temps de se reposer.

Mais, ajoutez-vous, qui vous dit que M. Oscar ne tienne pas à la vie ? — Qui ? lui-même ! Est-ce qu'on regrette la vie ? tout le monde sait que les hommes, loin d'avoir horreur de la mort, quand elle les prend par le bras, et les entraîne, sont ravis de s'en aller en son aimable compagnie : « La mort, la sainte mort, est-elle donc si

* Cette citation et celles qui suivent sont empruntées n^ livre de M. Oscar.

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terrible ? » Au contraire ! elle présente des agréments dont vous ne connaissez pas assez Fattrait : « le sage ne la craint pas, il plane au dessus d'elle, il analyse ses effets. • Et une fois qu'on a passé quelques nuits avec elle, on serait désolé de la quitter ; loin de vouloir revivre, « si la mort lâchait sa proie, la plupart refuseraient de bénéficier de cette faveur suprême ! » M. Oscar, qui est un sage, est évidemment un de ceux-là ; il aspire à faire cette piquante étude, cette infinitésimale analyse : pourquoi être assez dur pour ne l'y pas aider ?

J'entends l'objection : un empoisonnement, un meurtre ! Eh bien, un meurtre! Quoi! vous ne percevez pas la douceur de périr de mort violente ? Un homme est assassiné, il ne souflVe pas ; il n'est pas en proie aux angoisses, comme vous vous l'imaginez faussement : «« aux mains de l'assassin, il se dit tout bas, tout au plus : c'en est fait ! à supposer même qu'il se sente mourir ! • C'est la plus charmante de toutes les morts ! Ah ! ne lui marchandons pas ce dernier plaisir !

Comment dites-vous ? des remords ? mon prochain ? — Parlons en hommes sérieux, et non en enfants : « sortons de ce dédale de déraison. » Mon prochain ! est-ce que je peux aimer mon prochaiû ? j'aime mon prochain pour moi-môme, et non comme moi-même ! « Aimer son prochain comme soi-même, c'est prêcher l'impossible. » Des remords ! je ne comprends pas : regardez les

animaux : « Si vous voulez établir le point de départ pour juger le bleuet le mal, cherchez-le dans Tanimal. » Que fait ranimai ? il poursuit sa proie, la saisit, l'étrangle, la déchire et la dévore ; et cela tous les jours, et sans remords. Et moi, qui suis un animal, un singe, — « on n'hésita plus aujourd'hui ^ faire descendre Fespèce humaine des singes, » un vrai singe, bien entendu*: « rhomme ne forme même pas une classe distincte, il est de Tordre des singes, » — quelle est « ma vie naturelle? la vie animale. » Qu'ai-je à faire, sinon à m'occuper de manger? « Je n'ai guère qu'à obéir à la voix de mon estomac, » à penser à moi, pour « me maintenir en état par un persistant effort. » Car voilà la réalité, la vérité, « la seule source de la morale, Vcgoïsme / ■ Et pour une fois où, pressé par le besoin, je pousserai M. Oscar de côté dans l'unique but de goûter un peu de son bien, j'aurais des remords ! Trouvez donc beaucoup de gens aussi modérés !

Vous devriez vous récrier sur ma tempérance ! car j'ai bien d'autres besoins : « Je n'ai guère qu'à obéir à la voix de mon estomac, » cela signifie qu'il y a d'autres voix ! Est-ce. que je ne dois pas chercher le bonheur par tous les moyens, « non pas le bonheur qui n'est qu'une métaphore, » mais le bonheur complet « qui naît de l'exercice de toutes mes aptitudes ?» Je prétends leur donner de l'exercice, à mes aptitudes, à toutes, entendez-

vous! « La matière parle seule en moi. • Je ne veux pas mourir du spleen ! Si je ne suis pas heureux ici-bas, jei, manque mon coup, c'est fini ! l'occasion ne reviendra plus! Allons! a Cessons de prendre la vie à rebours, échappons aux étreintes de la raison sournoise, et dansons le branle de la nature ! »

Est-ce qu'il m'est permis, d'ailleurs, d'agir autrement? J'y suis forcé ! empochez donc un arbre d'aspirer les sucs de la terre, une cascade de se précipiter du haut d'une montagne! Mon corps m'attire vers les vins fins, les bons repas et les jolies femmes : c'est fatal ! « La nécessité gouverne le monde. *» C'est comme le chemin de fer, qui me dit : vous voulez arriver en tel lieu, à telle heure ; il n'y a pas d'autre moyen que de monter dans mes wagons. Cela dit, il me prend, me lance sur ses rails, m'emporte. Dans le wagon c'en est fait de ma liberté : je marche, je vais à mon but, j'y arriverai ; mais auparavant, j'ai vendu ma liberté, je ne m'appartiens plus, je suis enfermé, nul moyen de reculer ; la machine vole, la vie s'enroule derrière moi : « l'homme n'est pas libre, il lui faut toujours céder aux impulsions que lui imprime son seigneur le corps. » Il n'est pas désagréable de céder à ses impressions ; je ne leur résiste jamais !

Quoi encore? Dieu, l'idéal, la société?— La société! mais j'ai horreur de la société comme de mon plus tyrannique

ennemi ! Ëpanouissez-yous donc pleinement dans la société et ses abominables institutions! « Considérez philo- .sophiquement le mariage: » quel despote « cruel,» féroce! Il vous bride, vous entrave, vous enchaîne à un piquet dans un coin, vous « parque dans la famille. » Si vous parquez les étalons, comment courront-ils aux cavales ? L'idéal ! vous voulez dire « le vrai absolu, le beau, le bon, l'infini, le juste? » Autant parler de fantômes, a d'hallucinations, » de rêves d'enfants î « Rien n'est juste et vrai que comparativement, tout cela est synonyme de miracles, » c'est-à-dire ne s'est jamais vu! Et je m'en félicite ! Ah ! ah ! je me figure m'élevant à la plus haute vertu, devenant un saint, comme ils disent, digne de « m'asseoir sur les coussins du paradis ! » Mais,

• s'il était donné à un être d'atteindre à la perfection, il serait profondément malheureux, » ce serait le comble de la misère! « Les délices du ciel! ce serait un véritable enfer. » Heureusement ce supplice n'existe pas!

Quant à Dieu, mot introduit par la peur dans les langues humaines, « prenons garde de mériter le nom d'esprit faible. » N'est-il pas évident qu'il n'y a pas de Dieu? En parlant ainsi, je prouve ^qu'il n'est pas : • si Dieu était, il n'aurait pas donné à l'homme la raison qui le renie, t Ah! le pauvre Dieu, à qui l'humanité

• s'est livrée pieds et poings liés ! » Le piètre Dieu ! un

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Juif errant, « impalpable, incorporel, ne vivant même pas de Fair du temps, et n'ayant pas un pavé où poser le pied ! • Un imbécile, sans suite dans les idées, qui ne sait ce qu'il fait, « capricieux, inconstant, inconsidéré, » une brute, • esclave de ses passions! • Est-il ■ une superstition plus ridicule, » plus propre h corrompre rhomme, « à développer ses instincts pervers î »

Certes, oui ! il y a un Dieu, Moi ! • le seul esprit divin de la nature ! » Ce qu'on appelle « l'esprit de Dieu n'est autre chose que l'esprit humain. » Est-ce que tout n'en porte pas à chaque instant témoignage? Ce que je fais, c'est par ma volonté, ce que j'évite, par ma prévision : « j'échappe à un péril, je sais à qui je le dois. • Vous, « vous rendez grâces à Dieu. • Qu'eskîe que Dieu a à voir là? Moi, celui que je remercie, c'est moi ! • Où vous dites Dieu, je dis Force, » ma force !

Celui qui est le plus fort est le plus Dieu! Aussi M. Oscar, qui est si logique, ne fera, j'en suis sûr, aucune difficulté de me céder la place. Je suis jeune, je suis fort, il est vieux, il n'est plus « qu'une ruine vivante; >» il n'aura qu'à s'en prendre à lui de tomber, si je le touche du doigt : il est naturel que les ruines croulent.

Mal? sa fille ! sa fille ! — Ah ! vous craignez qu'elle ne p'émeuve de la disparition de son père? Calmez-vous! Ml Oscar a pensé à tout. Ayant observé qu'un « genre

232 LES NOUVEAUX JACOBIKS

de vie sédentaire développe chez la femme une sensibilité nerveuse, » il s'est occupé de prémunir sa fille contre cette facilité des « femmelettes langoureuses à s'attendrir d'un accident imprévu ; » il lui a appris à « revendiquer les .droits du libre-penseur. » On perd son mari, son père, son enfent, et l'on pleure : imaginalion ou comédie! Gomme si l'on regrettait les morts! « Ce n'est pas le mort que vous pleurez ; » il n'est plus bon à rien , il ne vous procure plus aucun plaisir, vous ne vous en souciez plus ! « L'intérêt, dans ce monde, est le mobile de l'homme, et l'attachement est en raison du bienfait reçu ou espéré. » Ce que vous pleurez, c'est « une brusque lacune dans vos habitudes : >» le soir où mademoiselle Oscar « trouvera son foyer désert, » ce sera, il est vrai, « un miroir de moins où elle aimait à caresser son image, » mais M. Oscar lui a indiqué plusieurs moyens de se tenir en joie. D'abord, « un grand médecin, le temps, lui reste : » c'est un remède banal et long, oui, mais il y en a de plus prompts, plus agréables et plus eJQcaces. La fille de M. Oscar se dira : ne pensons plus à mon père : « roidissons-nous ! » Rien de plus aisé; « tirons le meilleur parti de notre situation! » c'est plus facile encore. Amusons-nous ! elle « essaiera d'une occupation qui fasse diversion à ses pensées : • n'y a-t-il pas les spectacles, les Bouffes, le Bois, et la Marche, inventés tout exprès pour aider à porter le deuil? Puis, les

« amis, » les vieux amis, graves, qui savent ce que « durent les douleurs humaines, qui voient les choses de plus loin : » elle peut les écouter, les « consulter; » et surtout les jeunes, qui certainement ne manqueront pas, et qu'on lui amènera : « elle fera accueil aux amis ^nouveaux qui surviendront, » et, alors, elle est sauvée ! C'est tous les jours avec eux, le bal de l'Opéra, les soupers chez Bignon, Habille, etc. ! Excellentes, admirables et vénérables manières de se consoler! On mange, on danse, on boit, on batifole, on aime î on «donne satisfaction à toutes ses aptitudes tant spirituelles que corporelles ; c'est la plus sainte et la plus belle des consolations ! »

Ainsi tout s'accorde pour nous contenter tous trois : moi, M. Oscar et sa fille. M. Oscar m'avertit aimablement que, « le sage étant toujours préparé, » il a pris ses dispositions, « réglé ses comptes » pour « ne pas mourir intestat : » me voilà sans inquiétude et lui en état de partir! Vieux, « il n'est plus de ce monde; » point de meilleur lieu pour lui désormais qu'un caveau bien muré! Il y entrera content et dispos, a avec armes et bagages, » et la conscience • d'avoir marqué son passage sur la terre, • en composant cet exquis petit livre, ce manuel « pratique » qui a fait de moi le disciple le plus attaché à sa fortune !

Je vous prie de faire valoir ces raisons près de M. Oscar : j'espère qu'il en sera touché, et qu'elles le décideront à m'accorder la préférence. »

Ce néophyte sera bientôt digne d'être admis dans la ville des jouissances.

L'idole stergohaire. — Mais la volupté s'allie volontiers à la saleté ; le marquis de Sade inventait de nouveaux ragoûts pour ses infûmes plaisirs, en les assaisonnant d'ordures et de cruautés : ces philosophes de la matière seront entraînés par leurs propres penchants à rechercher les immondices el la fange, ils s'y coucheront et se plairont à s'y étaler. Le dernier résultat de la luxure est l'abêtissement : ils ne sentiront pas et ils n'auront pas conscience de l'atmosphère fétide, stupéfiante et empestée dans laquelle ils seront plongés.

Ils ne comprennent plus Pâme, ils ne se plaisent, ils ne s'attachent qu'à leurcorps ; ils se reconnaissent corps, seulement corps, ils parcourent des yeux leur corps avec tendresse, et, comme tout cela est eux, tout leur en plaît, tout leur en semble beau, aimable, admirable, digne d'être loué, respecté, adoré^ et la substance même du corps, et les fonctions du corps, et ce que produit le corps !

En extase devant un si beau spectacle, ils se recueillent : a abordons saintement la digestion, parlons-en religieusement^ occupons-nous avec un égal respect'des deux extrémités du tuKe alimentaire * ! » Et, ayant observé, ils

1 Voy. pout cette citation et les suivantes, Enfantin, De la Science de l'homtM^ chap. y, yi, vu.

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jettent des cris d'enthousiasme : « sécréter et excréter^ en un mot, digérer, chasser, expulser, éjaculer hors du moi la matière non assimilée, et la livrer au'non-moi, c'est une puissance vitale qui en vaut bien d'autres!... Ces excréments sont agréables, touchants, délicieux pour le non-moi ! importance sainte^ morale, sociale, politique de la fonction harmonieuse, équilibrée du grand tube alimentaire /»

Les passants se mettent un mouchoir sous les narines, mais, lui : « Vous vous cachez, vous fuyez, comme si vous étiez en face du diable ! Qui vous dit de vous Tassimiler? Je vous crie d'en nourrir la terre, afin qu'elle vous rende, elle, son fumier, son excrément, c'est-à-dire le pain qui vous fait vivre!.... Ne soyez donc pas petite maîtresse!.... revenez avec respect vers tout ce qu'une pudeur béte vous empoche de nommer... L'œsophage n'est pas plus noble que l'anus, les poumons que la vessie, les aliments ingurgités que ceux normalement expulsés ! »

Il ne veut pas seulement le faire admirer, mais adorer : ces organes sont sacrés, « moraux, sociaux, religieux; » la nourriture doit être « glorifiée, sanctifiée, » Ces fonctions sacrées produisent les effets les plus sublimes, elles révèlent Dieu : « Oui, mon Dieu, c'est votre vie qui se manifeste par l'assimilation de ma propre vie et de celle de la nature... c'est elle qui me nourrit, et avec laquelle je nourris votre terre * ! »

1 Bien plas, c'est sur la digestion qu'est fondée Tintelligence, Tamour, etc. « Qui digère bien, aime bien ; • la morale : • Selon

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Le bon sens public résiste, il ne peut admettre la sainteté de ces organes et de leurs fonctions : alors, il se fâche, il s'emporte : quoi ! vous vous roidissez et « vous enorgueillissez! Je prétends que, si vous examinez avec moi, impartialement, ce merveilleux phénomène de la nutrition rien de ce que je vous ai dit

sur les déjections diverses, jusques et y compris l'urine ou la diarrhée, ne vous paraîtra honteux ou ridicule ; mais, au contraire, sublime et divin!,... J'aime à dire; comme le chrétien : Souviens-toi que tu es poussière ! j'ajoute : Et Dieu vit dans cette poussière! Adorons, enfants, adorons! » Il prend parti, il s'anime, il s'enflamme, il s'échauffe pour la m... î il veut élever son Dieu sur un autel. — Il semble voir ces chiens affamés des carrefours renifler de plaisir à des émanations prochaines, y courir précipitamment, et laper avec une agile avidité ce qu'ils rencontrent au bas d'un mur * !

La sélection. — L'égqïsme est la base de la morale nouvelle, l'égoïsme sacré : « Dieu est le plus grand des égoïstes «. » Les habitants de la cité qui se fonde ne s'en tiennent cependant pas à l'égoïsme : ils haïssent les

la manière dont le moi absorbe, s'assimile, et excrète, les sentiments sont boas ou mauvais, et eu conséquence Tôtre raisonne ou afiàt bien ou mal. >•

1 Voyez la note 4 à la fin du volume.

2 Orson Pratt.

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autres, car les autres prennent une part des biens que chacun veut pour soi seul.

Ainsi que dans le paganisme antique, le principe,* le stimulant des actions est la haine. L'un d'eux l'a expliqué, en racontant l'histoire de 93 : ce qui précipita à l'échafatud tant de milliers d'hommes pendant quinze mois, c'est la haine : ces hommes se détestaient, s'exécraient et s'égorgeaient. Ils tuent d'abord ceux qu'ils envient, roi, nobles, prêtres; — puis ils se tuent entre eux : ils se tournent les uns contre les autres, et se livrent une bataille forcenée, chacun dans l'espérance d'anéantir ceux qui sont devant lui, et de rester seul. On a appelé cette rage « du cannibalisme, » c'est le mot, ils se dévorent, ils se mangent avec emportement et haine : s'il est une raison de la Terreur, c'est la haine *.

Leurs enfents veulent aussi tout s'attribuer; ils n'usent pas des mêmes moyens, de l'office violent du bourreau : ils ont des procédés discrets, qui n'effraient pas, qui ne leur font pas courir de risque, et qui ne sont pas moins sûi's.

L'homme est maître, roi, Dieu: "point de roi sans sujets, de Dieu sans adorateurs, de maître sans esclaves. — Mais comment jouir des biens du monde, si tous pré-

* Od a remarqué avec raison, que le livre de M. Edg. Quinet, La Révolutioriy contient le mot de haine à toutes les pages. Voy. Amédée Pichot, Revue tfrUanmque, février 1866.

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tendent y avoir droit? « Tout à chacun, omnia cuique « !» est le cri de la foule. Il n'y aura jamais assez d^encens pour tant de dieux, d'or pour tant de maîtres, d'honneurs pour tant de rois. — Heureusement, ainsi qu'au seuil de tous les nouveaux Louvres, ont afflué ces inventeurs ingénieux, s^gaces, si utiles, qu'on appelle, selon les temps, flatteurs, parasites, courtisans ou sophistes, toujours prêts à imaginer, à chercher et à trouver ce qui peut tirer d'embarras les puissants dans les positions douteuses.

Ils se sont mis à l'œuvre, et ont construit une machine qui a immédiatement refoulé bien loin la plus grande partie de la foule amassée, nettoyé le terrain, et laissé la table richement garnie de la terre à la disposition d'un petit nombre digne d'en apprécier les délicates, exquises, et savoureuses qualités.

Cette machine s'appelle, dans l'idiome des savants, la sélection^ et dans le langage vulgaire, Vexclusion. D'un mouvement impassible et continu, elle sépare, classe et range les hommes chacun à leur place. Eh quoi! s'imagine-t-on que tous les hommes se valent? il y en a de deux sortes : les puissants par l'esprit, qui mènent le monde, et la masse qui ne pense pas, qui ne sert qu'à faire nombre et est indigne d'être regardée. Les machinistes

* Max Stirner.

sont unaDimes sur ce poiût : à la plus grande distance, ils s'entendent tous. Il y avait une machine analogue dans Fantiquité, construite par deux célèbres ingénieurs, Aristote et Platon, qui distinguait les hommes en hommes supérieurs et en plèbe. « Les ouvriers, les esclaves, disait Aristote, sont incapables d'être citoyens ; ils n'ont pas le loisir nécessaire pour en comprendre les devoirs. » Elle avait été adoptée par Xénophon, et perfectionnée par Cicéron, qui imagina Je rouage des primates. Plus tard, un fécond inventeur, J.-J. Rousseau, établit la sienne, d'après le môme principe : Vignorance des lois morales est Vapanage de la multitude. Aristote n'appliquait sa machine qu'à l'État, à la politique ; le mécanicien suisse l'appliqua à la conscience : l'homme, déclarat-il, occupé de chercher les moyens de vivre, qui travaille toujours, ne peut être un homme moral : « la voix intérieure ne sait pas s'en faire entendre. » Aristote refusait à l'ouvrier d'être citoyen, Rousseau lui dénie le premier caractère de l'homme, le sens du bien et du mal ; il le découronne, il le réduit à la condition des brutes *.

Aussi ces brutes, Dieu ne s'en inquiète pas : un très-

1 J. J. Rousseau, Émite, Cet homme qui est né, qui a été élevé dans la lumière du GhristiaDisme, lorsqu'il s'enfonce voloo taire* ment dans la nuit, est plus féroce que celui qui a toujours vécu parmi les ténèbres : parce qu'il a vu autrefois il ne veut plus rien voir.

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habile ingénieur de ce temps-ci l'a découvert. S'il y a au delà de la terre une vie immortelle, une récompense et un châtiment des actes 'de la vie terrestre, ne croyez pas, nous a-t-il appris, que tout le moiide sera jugé. Ce serait un trop grand souci : les hommes seront divisés en deux catégories, non en raison de leur mérite ou démérite moral, mais selon leur intelligence : d'un côté, les philosophes, les penseurs, les sages, ceux « qui ont exercé une action puissante, » les gouverneurs de la terre; de l'autre, ceux qui ont été menés, — l'aristocratie et le peuple. Aux premiers la vie, aux seconds le néant : les premiers « seront immortels; » le reste, « le méchant, le sotj l'homme frivole, mourra tout entier'. » Ils ne comptent pas ! Que leurs générations s'accumulent, et accroissent de leur pourriture la terre qui roule dans Immensité! ils ne sont rien de plus que les autres animaux. Dieu ne prend pas la peine d'examiner les infimes phases de leur existence stupide et inutile !

S'ils ne sont pas jugés dignes de participer aux biens de la vie à venir, comment donc auraient-ils droit à ceux de la vie présente? C'est vous, seigneurs, vous, docteurs, philosophes, naturalistes, penseurs, académiciens, professeurs, qui seuls méritez de posséder toutes ces jouissances! Vous êtes grands, vous êtes savants, vous êtes

* Renan, Job.

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beaux! vous avez « une beauté que l'hurnanité suppose ou a mise en vous, et à laquelle elle rend hommage * ! » Que signifie cet aveu de Thumanité? elle vous suppose beaux, elle vous détfie^ elle met en vous la beauté comme le statuaire dans l'œuvre de ses doigts, devant laquelle ensuite il se prosterne; elle vous adore^ vous êtes les seuls dieux, on vous doit adorer ^l

Arrière donc, rustres, paysans, ouvriers, vile multitude! Vous n'êtes que des corps, et non des âmes, créés pour servir ces dieux ! Vous êtes le lit sur lequel ils s'étendent, le coffre où ils puisent, les épaules qui les portent, les mains qui les éventent, et les pieds qui courent devant eux !

Voilà déjà de nombreux serviteurs propres à aller cbercher sur la terre, dans la mer et les airs tous les mets qui chargent les tables étendues devant vous. Il y a à faire une plus large élimination, les femmes. D'abord, la femme oserait-elle se prétendre votre .égale, l'égale même de l'homme vulgaire? la femme qui « n'a qu'une âme d'un ordre secondaire *, » « être immoral, à qui est

* Reuaa, Job.

s Ainsi de cette théorie voilà, en rôsuroô, les conséquences : Inégalité entre les hommes, — sujétion nécessaire et équitable des unraux autres, — l'esclavage légitimé, — l'idolâtrie rétablie, — l'immortalité restreinte, — et, conséquence dernière, l'immoralité justifiée chez le plus grand nombre, dont les actes, crimes ou vertus, n'ont aucune valeur et sont également Indifférents.

* D'après la doctrine des Mormons.

insupportable la justice *, » et qui, par conséquent, ne' peut communiquer directement avec Dieu •? La femme ! elle n'est qu'un « diminutif d'homme, un affaiblissement de l'élément masculin, une sorte de terme vague entre lui et le reste du règûe animal •! » Elle n'est faite, tout au plus, que pour engendrer, épargner, conserver et garder les clefs de la maison ! Voilà, d'un seul coup, asservie la moitié du genre humain.

Le lamineur impoli qui a imaginé ce mécanisme, est le paysan brutal qu'on a déjà vu, qui pénètre partout avec son bâton ferré et ses sabots. Mais voici un ingénieur habitué des salons : il apporte un plan bien autrement vaste.' Il n'y a pas que des hommes, il y a « des races inférieures, » dit-il. — Et, remarquons-le en passant, il s'en est glissé quelques individus jusque parmi nous ; tel quartier qu'on pourrait citer est « composé d'une minorité Indo-Germanique et d'une majorité de Mongols et de Nègres : » on traite ces représentants des races basses sur le pied de l'égalité, on leur accorde tous les droits « politiques et civils;» c'est «inconcevable!» Espérons qu'on avisera, « quand on y aura réfléchi à deux fois * ! »

« Proudhon, De la Justice dam l'ÉglUe et dafuÂa Rëvolutiùiu t Doctrine des Mormons.

' ProudhOD, tb,

* M"* Glôm. Royer, Préface de la traduction du livre de Dar« -win, Y Origine des espèces. Ainsi, « quand on y aara réûéchi^»

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On ne donne ici qu'un conseil, mais on peut agir tout de suite dans le reste du monde : qu'y voit*on de tous côtés? des races d'une désolante laideur, aux longs membres maigres, étriqués, déjetés, pieds plats, mains osseuses, mâchoires prognathes, nez évasés, dents de cheval, côtes saillantes, genoux en dedans, et front fuyant. Ils sont noirs, ils sont jaunes, ils sont rouges, ils sont bistrés, ils sont bronzés, de couleurs qui ne sont pas humaines, chocolat, ocre, acajou, bismark et magenta ! Est-ce que de tels êtres doivent vivre? Est-il supposable, horreur ! que nous permettions aux « races supérieures de se mélanger avec ces races inférieures » et, par un croisement intolérable, que nous « fassions baisser le niveau de l'espèce, i » Je ne parle pas de bœufs Durham et de porcs du Yorkshire, mais de races d'hommes! Ceuxlà, il ne faut pas les écarter, — mais les « supplanter^ • c'est-à-dire les supprimer ! c'est notre rôle à nous, race Aryenne, notre devoir, notre mission. N'avonsnous pas un but élevé à atteindre ? nous occuperons leurs terres inutiles, et, en prenant 1^ place de ces misérables disparus, nous formerons une race plus aoble, plus belle, et parfaite. Partez donc, trappeurs, convicts, mineurs, coureurs des bois! Allez, l'œil au guet, et le rifle en main.

on privera de leurs droits d'électeurs et de jurés un célèbre avo cat, dont le type est évidemment mongol, et un romancier assez connu, qui est nègre. Voy. la note 5 à la fin du volume.

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par les prairies de TArkansas, le long de la rivière du Serpent^ et dans les montagnes bleues^ et si vous voyez passer à port(^e ces sauvages, ces barbares, Indiens, Bushmen, Peaux-Rouges, Apacbes, Australiens, tirez dessus, et supplanttz ces races inférieures ! Elles sont destinées, « qui donc en doute, » à être anéanties, c'est « la loi du progrès * ! »

Est-ce tout, maîtres du monde ? Est^îe assez de ces holocaustes humains? et la terre a-t-eUe encore trop de vos semblables pour que vous puissiez satisfaire vos appétits? Non ! ce n'est pas seulement au loin qu'il est des races à détruire, en Amérique, en Australie, en Afrique, mais ici, en Europe, en France, parmi vous ! j'entends tous ces êtres, « débiles et contrefaits, » que, par une aberration incompréhensible, vous souffrez dans vos cités, que dis-je? que vous soutenez, que vous protégez, « que vous élevez, » que vous nourrissez, que vous habillez, que vous recueillez à grands frais! Quoi! tant de peines, de soucis, de dépenses pour ces infirmes, incapables de produire de fortes races ! Ne voyez-vous pas combien ils nuisent à vous, hommes « valides! ils pren-

1 M"« Clémence Royer, ibid.^ p. 61. On sait ce que sont devenus les indigènes de l'Amérique du Nord et de l'Australie ; elles ont;été systématiquement détru\tes ; la population de la Tasmania a été entièrement anéantie en 30 ans, il n'en reste plus un seul individu.

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nent votre place au soleil ! » Ce qu'ils consomment est perdu pour vous, « corps bien constitués et bien doués; » ils vous privent d'une large part de jouissances ! Pour ces « incurables, » les forts et les puissants sont « sacrifiés !» « Y avez-vous bien sérieusement songé ?» A un spectacle si « Immoral, » à un tel déni de justice, mon cœur se serre, et Je suis saisie d'indignation et de « douleur. » A quoi bon ces êtres ** vicieux ! » ne vous souvenez-vous plus des préceptes d'un de vos ancêtres, le divin Platon ? ai-je besoin de conclure ? Vous m'avez compris : mort aux <* faibles ! tout pour les forts * ! »

Qui parle ainsi ? un philosophe? un savant? non, une femme ! le Paganisme nouveau est entièrement recomposé : il a sa philosophie, sa morale, sa pohtique, son droit ; il a aussi sa femme, là môme femme quQ l'Antiquité, dure et inébranlable à la pitié, se rapprochant le plus qu'elle peut de l'homme par ses études, son éducation, son caractère, sa rudesse insensible, son orgueil.

t MU* Glôm. Royer, ibid. On aime & croire que c'est à de tels traits que des auditeurs impolis se crurent le droit de siffler rorateur. C'était pourtant en Suisse, à Lausanne, que professait mademoiselle Royer, et deYènilesfi hommes inieUigentB » du D' Bachner. Elle nous apprend, du reste, qu'on ne se contenta pas de la siffler, on lui écririt des lettres moqueuses, on fit d'elle des caricatures. Elle demeura insensible, son enthousiasme la soutint, elle continua, par des conférences et des livres, à mériter le nom de missionnaire du matérialisme et de Tathéisme. Voy. la Dote 6 à la fin du volume.

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La femme que le Christianisme avait formée, avait créée, cet être doux, consolateur, qui apaise Tbomme, qui le modère par ses tendri^s paroles, qui, en pleurant avec lui, arrête ses larmes; asile où il trouve la compensation ' de ses désirs déçus, de ses espérances trompées, de ses honneurs perdus, par qui un rayon pénètre dans sa misère ; cet être si faible et si énergique, si ignorant et qui comprend tout par l'amour, qui amollit les cœurs les plus cruels, qui se jette aux pieds des tyrans, et, par quelques mots qui n'ont pas de raison, par un regard qui bouleverse^un attrait, un charme, une séduction dont ils ne se peuvent défendre, arrache une grâce, la vie d'un homme que des hommes^e l'esprit le plus fort, de la raison la plus solide avaient été impuissants à obtenir; cette femme que le monde ancien n'avait jamais vu^, servante des malheureux, s'approchant à petits pas du pauvre malade, le soulevant de sa main légère, lui parlant d'une voix tendre, et, môme en ses souffrances, par un mot inattendu, — mot que l'homme ne sait pas trouver, — faisant monter de son cœur à ses lèvres pâles un sourire, si bien que le malheureux, quand elle s'éloigne, n'a, pour la nommer, pas d'autre mot que celui d'ange : c'est un ange ! être admirable, aimable, compagne, amie, soutien du voyage de l'homme ! ô don sans pareil de Dieu, sans qui la vie serait inacceptable, ô femmes aimantes, nées du Christianisme, et entre lesquelles sont

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ma femme et ma mère, le monde ne veut plus de vous ! Une autre femme entre dans le cercle noir des hommes, la- tête haute, le pas ferme, les yeux durs, la parole brève, et le premier mot qu'elle prononce est : qu'est-ce que ces hospices , ces refuges, ces hôpitaux ? Jetez dehors ces vieux inutiles, et laissez mourir ces enfants mal formés ! A mort tous « les disgraciés de la nature ! »

Heureusement, ô mon Dieu, que vous ne permettrez pas que dure ce monde. Les hommes le finiraient euxmêmes, en s'égorgeant sur tous les points de la terre jusqu'au dernier • !

I Voyez ce que dit des doctrines matérialistes et panthéistes, M. de Lamartine, Conseiller du Peuple^ vu. H les appelle des doctrines « posthumes, inconciliables avec la liberté humaine. » U leur applique les qualifications les plus dures : « bêtue, imbéeilUét idtohsme, inepties^ opium^ perversité^ etc. ■ Et ce jugement n'est pas celui d'un homme du Passe^ c'est celui d'un poète qui avait les regards tournés vers l'avenir; mais il croyait à l'idéal, et l'avenir qu'on lui montrait Ta épouvanté et indigné.

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