LES BUTTES CHAUMONT
L’homme saisit les papiers avec une joie fiévreuse.
— Un boucher ? demanda le comte.
Un second compagnon s’approcha et reçut comme le premier un faux extrait de naissance et un faux passe-port.
M. de Navarran rendit ainsi la liberté et une profession à sept ou huit de ces misérables.
. Surypère prenait par écrit leur véritable nom.
En revenant à la vie et à la lumière, chacun d’eux restait sous la domination du maître.
Une pauvre femme, maigre et hâve, tenant sur ses bras un enfant chétif, pâle, tremblant la fièvre, s’approcha de M. de Navarran :
— Ayez pitié de nous, dit-elle, mon enfant se meurt. 11 y a cinq ans que nous sommes ici...
— Où est ton mari ?
— 11 est là, couché ; le délire l’a pris depuis deux jours...
— Qu’est-ce qu’il faisait?
— 11 était chauffeur sur un vapeur. . .
— A quoi a-t-il été condamné ?
— A dix ans, pour un coup de couteau dans une querelle de marins.
Le comte se tourna vers la bande :
— Vous monterez cet homme, dit-il. La police le ramassera et le fera conduire à l’hospice. Je me charge de l’y réclamer... J’ai besoin d’un chauffeur.
— Et moi, maître? demanda la femme.
— Tu peux partir au jour avec ton enfant...
Tu recevras des vêtements à la maison de la rue Fessard; on te fournira le logement et la nourriture jusqu’à ce que ton mari soit sur pied.
La femme couvrit de baisers la malheureuse créature qui se pressait sur son sein et alla rejoindre son mari.
— Tu n’entends pas? lui dit-elle, demain, demain, nous verrons le jour!
L’homme poussa un profond soupir et se tourna sur la paille moisie sans avoir la force de répondre.
— Demain ! demain ! répétait la femme avec extase.
Le comte et Surypère reprirent le chemin par lequel ils étaient venus.
Les portes du village se refermèrent derrière eux ; les compagnons rejetèrent par dessus les pierres et les moellons...
Quelques minutes plus tard, le coupé sortait de la cour où il était remisé.
LES nUTTES CHAUMONT 70
Le comte reprit sa place à l’intérieur, tandis que Surypère remontait sur le siège.
Ni l’un ni l’autre ne virent un homme qui s’était blotti dans un coin de la rue et qui, s’accrochant au ressort, se mit à rouler avec la voiture dans la direction de la rue Saint-Louis.
MADKMOISULLE DE CflARMENEY'
Tandis que ces événements étranges s’accomplissaient dans la coulisse de Paris, un drame se préparait dans la maisonnette du coteau Lafontaine.
La vieille Madeleine voyait Jean s’assombrir chaque jour davantage.
Distrait, préoccupé, c’est h peine s’il répondait aux questions qui lui étaient adressées.
Louise, de son côté, devenait pâle et mélancolique. Ses joues si fraîches s’étaient creusées ; dans scs grands yeux noirs éclatait un rayon de fièvre.
Il semblait qu’une souffrance inconnue eût traversé sa vie et troublé les profondeurs de son âme.
Pauvre Louise ! un éclat inattendu, un acte
MADEMOISELLE DE CUARMENEY 81
de désespoir devait bientôt révéler son secret.
Quant à Jean Deslions, il eût suffi de le suivre dans ses promenades à travers la forêt pour connaître la passion sans issue dans laquelle il s’était jeté.
Jean le garde-chasse, Jean le paysan, aimait de toutes les forces de sa nature jeune et violente une belle et noble fille, mademoiselle de Charmeney.
Le marquis de Charmeney habitait, entre Mantes et Houdan, une des terres les plus considérables du pays.
Le marquis était un gros homme à la face enluminée, buvant sec et très-entiché de sa noblesse. Ne connaissant que son chenil, le marquis usait, dans ses rares correspondances, d’une orthographe qui eût troublé Richelieu lui-même, cet académicien qui écrivait hakadémi. .
On ne se rappelait pas, au château, d’avoir jamais vu un livre ou un journal entre les mains du marquis.
Les campagnes de France comptent encore un certain nombre de ces descendants dégénérés de familles autrefois briflanles.
La noblesse leur va comme des ailes à un boule-dogue.
La marquise de Charineney, mariée pour des raisons de famille à ce goujat titré, n’avait pu se faire à la vie qu’on voulait lui imposer. La pauvre femme, dont les sentiments avaient été refoulés, était morte à vingt-cinq ans, abîmée dans les dégoûts de cette solitude à deux.
Elle était morte, pleurant sur son enfant qui venait à peine de naître...
Et c’est ainsi que Blanche de Gharmeney atteignit sa septième année, n’ayant jamais vu que les hobereaux du voisinage.
Quand elle eut sept ans, son père l’envoya au couvent des Oiseaux, et depuis quelques mois, son éducation étant terminée. Blanche était revenue au domaine paternel.
C’était une belle fille, svelte et pleine de grâce. Ses cheveux blonds, que la brosse n’avait pu dompter, se soulevaient sur son front, et, rejetés violemment en arrière, dégageaient dans toute sa pureté le profil d’une Gharmeney des vieux temps de l’histoire de l'rance.
C’est ainsi que Versailles nous représente les duchesses d’Étampes ou de Châteauroux.
En proie h un indomptable orgueil. Blanche n’avait pas d’amies,
MADEMOISELLE DE CUARMENEY 83
Comme Jean, elle courait les bois, seule, fi ère et rêveuse.
Chaque matin, à sept heures, mademoiselle Blanche de Charmeney sortait à cheval et se perdait dans la forêt, comme les princesses des contes de fées.
Jean l’avait vue passer une première foLs...
Blanche avait lancé son cheval au 'galop. Scs cheveux flottaient au vent sous le feutre gris légèrement penché que surmontait une plume de faisan d’ Écosse.
Et Jean était resté ébloui.
Que de fois il revit la nuit, quand le sommeil s’était appesanti sur scs paupières, le costume d’amazone en velours bleu et l’adorable figure de mademoiselle de Charmeney!...
Jean guettait le passage de l’intrépide écuyère, il ôtait son chapeau et la suivait au loin autant que son regard pouvait s’étendre.
Un jour, Blanche s’arrêta pour lui demander le chemin. ,
Jean, ému et tremblant, lui indiqua la route qu’elle devait suivre.
1.1e sang avait afflué vers son cœur, scs tempes battaient, i! n’entendait plus.
8/l LES NOLVEAIJX MYSTÈRES DE PARIS
— Par ici , n’est-ce pas ? demanda Blanche en étendant le bras.
Et dans le mouvement qu’elle fit, sa cravache lui échappa et alla rouler sur la route.
Jean ramassa la cravache et s’avança vers mademoiselle de Charmeney pour la lui remettre.
Celle-ci venait d’ôter un gant et elle étendit la main pour prendre sa cravache, une petite main blanche avec des ongles roses...
Jean la dévorait du regard; il perdait l’esprit... Saisissant cette main, dans un moment de folie, il y appuya ses lèvres ardentes.
Il n’eut pas le temps de se reculer; un éclair jaillit des yeux de mademoiselle de Charmeney; une révolte de pudeur la fit se dresser sur sa selle, et avec une vigueur qu’on ne lui eût pas soupçonnée, elle cingla d’un coup de cravache le visage de l’insolent, et s’élança au galop dans la forêt.
Jean laissa échapper un cri, cri de rage et de honte.
Blanche n’apparaissait plus que comme un point au fond de l’avenue.
Le garde-chasse se laissa tomber au pied d’un arbre et versa dos torrents de larmes.
HADEHOISEILLU DE CllARMENEY 85
Le grand lévrier Giiido lui léchait les mains . en poussant des cris plaintifs, mais Jean n’eut pas une caresse pour cet ami fidèle.
C’est donc ainsi que l’orgueilleuse demoiselle devait accueillir cette ardente passion , cet amour si sincère qui était devenu toute sa vie à lui?
Jean songea longuement.
Il mesura la distance qui le séparait de celle qu’il osait aimer, et, se levant tout à coup, il montra le poing à l’horizon du côté où Blanche avait disparu, et l’œil enflammé, les tempes gonflées par la colère, il ne dit que ces mots :
— ïu seras à moi !
Jean se dirigea lentement du coté de la maisonnette.
Deux fois il se pencha sur le bord de la Vcspre et rafraîchit sa figure où la cravache avait laissé une ligne bleuâtre.
Il put étancher en même temps la soif qui le tourmentait.
— J’ai été fou, pensait-il ; mais cette jeune fille a été impitoyable. Je ne suis à ses yeux qu’un pauvre paysan, mais sait-elle quelle âme bouillonne en moi ?
Il s’arrêtait un instant et reprenait :
86 LES NOUVEAUX MYSTÈliES DE PARIS
— Que pouvait-elle faire, cependant? Se moquer de moi — et rire ? Certes, je souffre horriblement; mais si elle avait ri... Oh! si elle avait ri, je l’aurais tuée !
Le toit rouge de la maisonnette apparut au détour du chemin.
J^ouise étendait sur l’herbe le linge qui sortait de la lessive. Les fleurs du tourne-sol égayaient l’entrée du petit jardin ; par la fenêtre ouverte du rez-de-chaussée, Jean aperçut sa mère, la vieille Madeleine, qui s’occupait du repas prochain.
(iinevra avait quitté sa niche et sa petite famille pour açcourir au-devant de son maître, tandis que Guido , se livrant à une manœuvre opposée, s’était précipité dans la cuisine, afin de s’assurer que tout marchait à souhait.
— Mère! c’est Jean! dit Louise.
Jean embrassa sa sœur, et monta les deux marches qui donnaient accès îi la maisonnette.
— Eh ! qu’as-tu donc à la figure ? demanda Madeleine.
— Cela n’est rien, mère, répondit Jean. C’est une branche d’arbre que je ne voyais pas et que j’ai heurtée.
MADEMOISELLE DE CHARMENEY 87
Jean déposa son fusil dans un coin et jeta sa gibecière sur une chaise.
— 11 faut le laver avec de l’eau et du sel, continua Madeleine, en remplissant une tasse à la fontaine.
— Tu es trop vif, ajouta Louise, qui venait d’entrer.
Elle prit une serviette, et la trempant dans l’eau salée, elle bassina elle-même la joue de son frère.
11 y avait comme un sillon qui s’étendait du front jusqu’à l’oreille.
— Merci, dit Jean, ce n’est point là que je souffre...
A ce moment passait Sauviat, le fermier du marquis de Charmeney.
— Bonjour, la mère Deslions î cria-t-il en s’arrêtant devant la maisonnette.
• — Bonjour, père Sauviat; vouicz-vous un verre de blanc?
— Hé ! ce n’est pas de refus, dit Sauviat.
Il franchit le seuil, et, se laissant tomber sur une chaise comme un homme fatigué, il ajouta:
— Bonjour, la jeunesse ! un beau gars et une jolie fille que vous avez là, la Madeleine!
^ Je qe m’en plains pas, monsieur Sauviat.
Louise avait rapproché les verres qui se trouvaient sur la table, et Jean les emplit jusqu’au bord d’un petit vin du pays clair et plein d’étincelles qui montaient du fond à la surface.
— Ça pétillé comme du champagne, dit Sauviat. A votre santé !
Et il vida le verre d’un trait.
— Y a-t-il du nouveau dans le pays ? demanda Madeleine.
— Du nouveau, nous en aurons bientôt, dit Sauviat en faisant claquer sa langue contre son palais.
— Et quoi donc ?
— 11 va y avoir une noce...
— Ah bah! Votre demoiselle peut-être?
— Ça se pourrait bien.
Jean saisit la table et serra le bois avec furie pour maîtriser le- élans nerveux que cette nouvelle soulevait er. lui.
Le père Sauviat continua, après avoir jeté un regard satisfait sur son gilet à fleurs ;
— Vous connaissez bien M. de Villepont?
A ce nom, Louise pâlit à son tour. Elle fut forcée de s’asseoir pour ne pas tomber.
Le fermier remplit de nouveau son verre et reprit :
MADEMOISELLE DE CIIARMENEY 80
— M. dé Yillepont n’est pas aussi noble que M. le marquis. 11 paraît même qu’il y a une grande différence entre eux. Mais M. de Villepont est quatre fois, dix fois plus riche que M. le marquis, et, à l’époque où nous vivons, on rapproche facilement les distances avec des sacs de mille et de cent. M. de Yillepont est banquier dans la rue de la Chaussée-d’Antin ; il tient un
chemin de fer en Autriche et des bateaux à vapeur qui vont en Amérique. Avec tout ça , il a l’amour-propre de marier son fils avec une demoiselle de la vieille roche, comme ils disent. M. Raoul est un beau garçon ; il a des chevaux qui passent devant tous les autres, des redingotes, des habits et des pantalons tant qu’il en veut... à ce point qu’il en change quatre et cinq fois par jour... Le matin, il sort avec une cravate rouge et une veste de velours; à midi, il met une jaquette grise et une cravate bleue ; à deux heures, une redingote noire et un pantalon gris ; le soir, il arrive pour dîner avec un habit qui laisse voir tout son estomac , avec une chemise brodée qui se tient raide comme du ferblanc...
Il fume des cigares qui sont noirs comme de l’encre, parce que c’cst les nègres qui les font.
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Ces cigares-là ont passé la mer; ça se vend dans les fabriques de rhum de la Jamaïque.
Avec le prix d’une boîte, on payerait ses impositions.
— Et ce mariage est décidé ? demanda Jean les dents serrées.
— Ça va se faire dans quelques jours, dit Sauviat. Mademoiselle est allée à Paris pour Commander ses costumes d’innocence avec une couronne de fleurs d’oranger.
Louise était pâle comme une morte.
Elle sortit et alla se réfugier derrière un massif. La tête dans ses mains, elle se mit à pleurer abondamment...
Quand le père Sauviat eut pris congé de Madeleine pour continuer sa route, Jean sortit à son tour. . .
C’était le 21 novembre 1853, c’est-à-dire le lendemain de cette nuit sinistre où un inconnu avait été assassiné dans un hôtel de la rue Saint-Louis, par Monseigneur et Aly.
Le lecteur n’a pas oublié que nous l’avons prié de remonter avec nous un peu en arrière, afin de lui faire connaître les personnages que nous venons de lui présenter...
Jean errait dans le bois, roulant de sombres
MADEMOISELI.E DE CHARMENEY 91
projets, quand une voix bien connue vint frapper son oreille.
Cette voix,’ c’était celle de Louise.
— Raoul, disait-elle, que vais-je devenir?
Sans doute, j’ai été folle de vous croire, je le comprends maintenant. Mais je ne connais rien de la vie, moi. D’après ce qu’on m’a dit, vous êtes riche-et je n’étais pas faite pour vous. Pourquoi m’avez-vous juré que vous n’aimeriez jamais que moi?
Qui est-ce qui vous forçait à, me tromper, à mentir ?
Ne vous ai-je pas donné tout ce que j’avais?
Est-ce ma faute si je suis pauvre?
Si vous m’abandonnez, ma mère en mourra, car il faudra bien lui avouer ma faute. Chaque jour nous rapproche du moment redoutable où je briserai par l’aveu de ma honte ce cœur qui m’a tant chéri ! Oserai-je seulement me jeter à ses genoux et demander pardon ?
Et mon frère, Raoul! mon pauvre Jean! Si vous saviez comme il est bon et honnête !
Comment soutiendrai-je son regard?
Ayez pitié de moi, Raoul !
Trouvez quelque chose, un moyen... Tenez!
Digilized by Goc^le
épousez-moi, et je me tuerai ensuite, je vous le jure, pour ne pas gêner votre vie !
Jean s’était couché à plat-ventre et put assister à cette scène sans être vu.
11 avait reconnu M. de Villepont, le fils du banquier. Une sueur froide perlait sur ses tempes et des éclairs couraient de son cœur à ses prunelles.
Raoul frappait la terre du pied avec impatience.
— Chère enfant, dit-il en prenant la main de Louise, vous pouvez être parfaitement heureuse, si vous voulez accepter ce que je vous offre. Je me chargerai de subvenir à tous vos besoins, votre enfant ne manquera de rien...
— Ce n’est pas cela que je vous demande, s’écria Louise ; ce n’est pas cela que vous m’avez juré! Suis-je allée vous chercher? N’cst-ce pas vous qui m’avez poursuivie? N’ai-je pas vos lettres perfides? N’ai-je pas le souvenir cuisant de vos paroles?
— Enfin, qu’exigez-vous de moi? dit Raoul du ton d’un homme qui se lasse.
Louise répondit avec fermeté :
— Un nom pour mon enfant.
M. Raoul fit une moue dédaigneuse.
MADEMOlSKLLli DE CllARMENEY 93
— Donnez-lui le nom qui vous plaira le mieux, répondit-il avec ironie. Pour ma part, je vous avoue que ce détail m’est indifférent.
Jean porta machinalement la main à son fusil.
Il le tenait là, cet homme qui, après avoir séduit sa sœur, allait épouser mademoiselle de Charmeney !
La cravache lui cinglait encore le visage, et ce n’était pas assez de cet affront, il fallait encore que l’orgueilleuse fille enlevât à sa sœur Louise celui qui pouvait seul l’arracher à la honte en réparant le mal qu’il avait fait.
Il le tenait au bout de son fusil...
Blanche ne pourrait l’épouser, et Louise, interrogée plus tard par son enfant, aurait au moins à lui répondre :
— Ton père est mort, voilà pourquoi je ne puis te le montrer !
Et ce séducteur, ce lâche, cct homme qui avait menti pour voler le' bonheur de l’une et l’honneur de l’autre... il le tenait au bout de son fusil.
— Adieu, petite, reprit M. Raoul; tu peux être sans crainte pour l’avenir, tu es jolie, lu trouveras facilement à te marier...
,{)tl LES ^OlJVEAlIX MYSTKIUÎS DE PARIS
M. Raoul détacha la bride de son cheval, qu’il avait enroulée autour d’une branche.
A ce moment, Jean se leva.
11 apparut, pâle et menaçant.
Louise poussa un cri de terreur et s’enfuit comme une folle.
— Ah ! ah ! fit M. Raoul en fronçant le sourcil, le frère maintenant! 11 paraît que ce rendez-vous cachait un piège ?
— Monsieur, dit Jean sans se découvrir, il y avait, dans une maisonnette entourée de fleurs et pleine de bonheur, une jeune fille honnête et pure. C’était ma sœur. Vous êtes venu, et avec vous la honte et les larmes. Vous avez vingt-cinq ou vingt-six ans, vous ne pouvez encore être entièrement corrompu. Le mal que vous avez fait, voulez-vous le réparer ?
— Monsieur, répondit Raoul, faites votre prix 1
— Il y a une chose qui n’a pas de prix, continua Jean, c’est l’honneur.
— Hé! qui diable, fit Raoul, s’avisera d’aller vous demander compte de votre honneur ?
— Moi ! dit Jean, et c’est assez. Vous avez l’air de croire qu’il y a deux espèces d’honneur, l’une pour vous, l’autre pour les pauvres* Non,
t3y (.i oogli
MADEMOISELLE DE CIIAUMENEV ' 95
monsieur, en bas comme en haut, il n’y a qu’un honneur. Vous voyez que je ne viens pas à vous la menace à la bouche. . .
— Il ne manquerait plus que cela! murmura M. Raoul.
, Une fois encore, Jean Deslions put contenir la colère qui l’envahissait sourdement.
— Monsieur, reprit-il, ma mère a soixante ans, ses cheveux sont blancs, son visage, où Dieu a mis le calme et la douceur, dit assez la pureté de sa vie ; monsieur , cette honnête femme mourra de chagrin...
— Mais non, dit M. Raoul, on lui fera comprendre qu’il y a des choses qu’on ne peut exiger. M’est-il possible d’amener Louise au château en disant : Voilà ma femme? Je serais maudit et déshérité par mon père, et nous y perdrions tous.
— Monsieur, reprit Jean, Louise aussi mourra de désespoir. . . Si vous frappiez ces deux êtres avec un couteau, la loi saurait vous punir, et cependant cette mort serait douce à côté de celle que vous leur préparez.
Vous les faites mourir de douleur, et, cette fois la loi est impuissante... C’est pourquoi vous me voyez devant vous aussi menaçant dans mon
droit que je' serai tout à l’heure inflexible dans ma vengeance I
M. Raoul ne put s’empêcher de frémir.
Il regarda Jean de la»tête aux pieds et lui dit d’une voix troublée :
— Monsieur, nous recauserons de tout cela...
Et d’un bond il s’élança sur son cheval et piqua des deux.
Le cheval n’avait pas fait trente pas que Jean épaula son fusil et tira.
M. Raoul tomba, perdant des flots de sang.
Un pied était resté accroché à l’étrier, et le corps du séducteur fut traîné sur la route.
Au détour du chemin, la courroie se détacha, et le cheval reprit au galop la route du château, tandis que M. Raoul restait étendu sur l’herbe mouillée...
~Pl g i nzLii Ijy Ci oo g le
LE POUVOIR
Jean revint à la maisonnette.
— Où est Louise? demanda-l-il.
' — Je ne l’ai pas vue , répondit Madeleine ; mais qu’as-tu? Ce désordre? ce trouble?
— Mère, dit Jean, Louise est perdue. . . J’ai tué celui qui l’avait déshonorée.
Madeleine recula trois pas en arrière.
— Malheureux! s’écria-t-elle.
Et la bonne vieille se signa en levant les yeux au ciel.
— Il faut fuir, te cacher; lu gagneras le Havre d’où tu es déjà parti autrefois, et de là, que Dieu te protège dans les pays où ne vont pas les gendarmes !
— Non, je ne fuirai pas, dit Jean, j’attendrai.. .
98 LIiS .^OUVEAÜX MYSïiiRliS DE PAllIS
Madeleine allait le supplier encore de s’éloigner, quand une rumeur se fit entendre du dehors.
— On vient t’arrêter 1 s’écria la pauvre femme.
— Je suis prêt, dit Jean en courant à la porte.
Mais là, il ne vit que deux hommes, le père • Sauviat et le garde champêtre qui transportaient le corps inanimé dô Louise.
— Votre fille s’est jetée à l’eau, cria le père Sauviat. Je l’ai retirée, mais je suis tout trempé.
La chevelure de la jeune fille pendait ruisselante derrière sa tête; ses yeux étaient fermés, elle était évanouie, mais elle respirait encore.
— Vite! faites chaulfer des serviettes, dit le garde, tandis que sa mère va la déshabiller et la coucher.
A peine au lit, Louise rouvrit les yeux et poussa un profond soupir*
, Mère! s’écria-t-elle d’une voix pleine de sanglots, en cachant sa figure sous les draps.
— Nous te sauverons, pauvre enfant ! dit Madeleine en pleurant, je te pardonne !
Jean, le cœur brisé, s’approcha de sa sœur, appuya ses lèvres sur son front et s’écria :
LE POUVOIR 99
— 11 faut vivre, Louise! entends-tu? Je veux que tu vives...
Le galop d’un cheval se fit entendre au dehors.
Madeleine pâlit en regardant son fils.
Un nouveau personnage entra vivement dans la maisonnette ; c’était l’intendant du Mesnil.
11 s’approcha du garde-chasse, lui ‘saisit le bras et lui dit à l’oreille :
— Prenez le cheval que je viens de laisser, ne perdez pas une seconde, M. le comte vous demande I
— Moi? fit Jean, ne sachant ce qu’il devait faire.
— Dans une heure, ajouta l’intendant, les autorités seront prévenues à lloudan; dans deux heures on viendra vous arrêter... 11 n’y a qu’un homme qui puisse vous î^auver... et cet homme, c’est le comte de Navarranl
A peine Jean eut-il paru à la grille du Mesnil, qu’un individu, qui semblait guetter son arrivée, lui cria :
— Par ici ! M. le comte vous attend avec impatience.
• Cet individu, nos lecteurs le connaissent, c’était Surypère.
100 LES NOUVEAliX MYSTÈRES DE PARIS
Jean sauta à bas de son cheval, qui se dirigea tout seul vers l’écurie.
Surypère fit monter le garde-chasse au premier étage, dans la chambre de M. de Navarran.
Un épais tapis y amortissait le bruit des pas. Les portes et les fenêtres étaient garnies de draperies en velours noir.
Sur une table placée au milieu de l’appartement, une lampe brûlait enveloppée d’un globe de verre opaque.
Des flacons de diverses dimensions encombraient la cheminée.
J.e comte était étendu sur un divan, la tête soutenue par des coussins superposés.
Jean eut peine à le reconnaître.
Maigre et livide, le comte semblait mourant.
Des linges mouillés s’enroulaient autour de son cou.
Surypère prit un flacon dans lequel était enfermée une liqueur verte ; il en versa trois gouttes dans une cuiller et les approcha des lèvres de M. de Navarran, qui sembla retrouver ses forces.
— Jean I dit le comte, c’est à toi que je vais remettre un monstrueux héritage. Ta sœur est
LE rOUVOIR
déshonorée, tu as mis une balle dans la poitrine du séducteur, tu as bien fait, — mais tu es perdu. Il te faut un autre nom, un autre visage, il te faut la richesse... je vais te donner tout cela. Tu pourras épouser mademoiselle de Gharmeney, tu pourras frapper autour de toi, abaisser les uns, élever les autres, punir et récompenser ; tu seras une puissance telle que la société ne se doute pas qu’il puisse en exister une !...
Jean croyait rêver.
Le comte continua :
— Que tu fasses beaucoup de bien ou beaucoup de mal, c’est une affaire entre Dieu et toi ! Acceptes-tu?
Jean revit d’un coté Blanche de Gharmeney le frappant au visage, de l’autre, sa sœur inanimée et telle qu’on l’avait retirée de la Vespre...
11 pensa aux projets de vengeance qu’il avait médités, et, sans savoir même ce que le comte pouvait avoir à exiger de lui, il répondit d’une voix ferme :
— J’accepte !
11 y eut alors un jeu de scène qui n’échappa point à M. de Navarran.
Surypère avait introduit le garde-chasse auprès du comte sans songer à le regarder; alors seulement il jeta les yeux sur celui qui allait devenir le Chef tout-puissant, et il murmura :
— Est-ce possible?
Surypère fit un pas en avant.
Jean se tenait debout auprès du divan; la lampe éclairait en plein son visage.
— C’est bien lui, mon Dieu ! fit Surypère.
Et il ajouta :
— Mon sang lui appartient jusqu’à la dernière goutte...
M. de Navarran se souleva sur les coussins.
— Ouvre le coffre, dit-il à Surypère.
Un coffre de fer était placé à la tête du lit.
— Donne-moi le manuscrit et les clefs.
Surypère obéit.
— La poudre et le poinçon, ajouta le comte.
Et se tournant du coté de Jean :
— Votre bras, dit-il.
Jean tendit le bras.
M. de Navarran retroussa la manche et piqua le bras du garde-chasse avec le poinçon.
11 dessina une tête de mort et le signe mystérieux qui avait servi à le faire reconnaître dans les carrières des Buttes-Chaumont.