UN ACCIDENT
chambre de Louise, précaution que le calme de la pauvre fille rendit inutile.
Elle avait, pendant la route, regardé le paysage avec surprise; elle semblait reconnaître les arbres, et quand la voiture passa devant la maisonnette, Louise ouvrit de grands yeux et voulut s’élancer.
Jean la retint, et, lui aussi, reconnaissant le toit rouge sous lequel s’était écoulée sa jeunesse, il eut deux larmes silencieuses...
Un médecin de ïïoudan remit l’épaule de Surypère et ordonna quelques jours de repos.
Le soir, Trelauney entra dans la chambre du fidèle serviteur et s’assit au pied de son lit.
— Maintenant, lui dit-il, j’attends de toi une confession générale. C’est à, Cayenne que je t’ai rencontré, m’as-tu dit. Je sais ton dévouement... apprends-moi ta vie, j’ai droit de la connaître.
Surypëre se souleva pour voir en face celui à, qui il avait voué son existence, — et il commença.
IHSTOÏRK d’un ouvrier
— Rien ne faisait pressentir, le jour où j’opérai mon entrée dans le monde, que je dusse jamais traîner plus tard l’existence des aventures malheureuses ou malhonnêtes.
Je ne m’appelle point Surypère, — tout bonnement Pierre Brunier — un nom qui n’engage point aux destinées hasardeuses, et je suis né à Chartres, — une cité paisible qui n’a jamais fait parler d’elle.
Mon père tenait un petit commerce de roulage qui suffisait aux besoins de la maison et procurait même une aisance relative dans le principe.
Ma mère, — je la vois encore pâle et maladive, — au milieu des allées et venues des clients et des gens d’écurie, surveillait silencieusement
HISTOIRE I)’üN OUVRIER
l’intérieur et les enfants, avec des attitudes qui font reconnaître les martyrs sur les tableaux d’église.
Chartres est une ville essentiellement religieuse, et nous demeurions sur une des ruelles que domine la grande cathédrale, tout au commencement de ces pentes sinueuses et mal pavées qui descendent à la basse ville.
La chère femme avait la dévotion de la Vierge noire, — la Vierge aux miracles, — qui guérit les petits enfants malades et protège contre les épidémies les bestiaux des personnes qui ont la foi.
J’avais un grand frère aîné qui courait déjà les routes, à la tête de ses deux chevaux percherons chamarrés de housses bleues, avec des grelots au cou, qui faisaient le diable en traversant les villages.
J’étais le besot, c’est-à-dire le dernier de la couvée. Entre mon grand frère et moi, une belle créature de seize ans, élevée aux sœurs de la Providence, semblait de la race de la mère, au contraire de l’opinion courante qui veut que les filles ressemblent au père et les garçons à la mère.
Je touchais à ma douzième année, et comme
nous sommes d’une souche où l’argent n’a jamais poussé sans sueur ni peine, comme j’avais d’ailleurs l’intelligence très-rétive aux enseignements de l’école des Frères, mon père me dit un soir tout brusquement qu’il fallait songer à entrer en apprentissage.
Travailler! voilà qui n’entrait guère dans la tête dure de mulet que la fréquentation des
charretiers m’avait faite. On m’énuméra tous
lés états à la portée des gens de notre condition.
J’avais connu sur la place Marceau un grand gaillard bien déluré qui poussait ta truelle à la journée et savait les dernières chansons de Morain ville, le Béranger populaire du pays chartrain, — ce qui lui valait dô grands succès aux assemblées des bourgs environnants. Mon grand frère, qui venait de traiter d’uiie auberge bien achalandée à Étampes, et qui parlait de se marier, l’avait retenu comme garçon d’honneur, à cause de son entrain et de sa bonne humeur.
Ma sœur commençait son noviciat au couvènt Ou elle avait été élevée. Je me voyais abandonné poür l’avenir par ces deux affections'différentes, mais bien chères toutes deux.
Le père « courait la pratiqué » à la journée.
HISTOIRE d’un ouvrier 87
La mère, toujours pensive et résignée, balayait, raccommodait, époussetait et priait.
Je me sentais bien seul dans la grande maison ; puis, à voir le mal que sè donnait tout le monde, je me résignai et déclarai au père que le mortier m’attirait. Le lendemain, je gâchais du plâtre place Marceau.
Le patron s’appelait Magloirc — et Baptistin, — mais il préférait Magloire, qui rime avec victoire.
C’était le véritable type de l’ancien ouvrier bon enfant devenu maître d’établissement. Il avait des gaietés à tout briser et l’humeur la plus paternelle quand l’ouvrage donnait, puis des abattements soudains et des tristesses noires quand arrivaient les fins de mois, lesquelles ont, signification d’échéance. Us nous aimait tous, d’ailleurs, et nous traitait en camarades, les petits comme les grands.
Ceux qui travaillent tout le long de la journée, le dos courbé sur un établi, ont l’habitude de se gaudir aux heures de repas. J’étais à ce moihent-là le souflrc-douleur obligé; une taloche à droite, une bourrade à gauche, leçon de boxe à la française par-ci, enseignement de savate perfectionnée par-lâ, et brochant sur le tout,
les courses du déjeuner à faire selon les goûts variés de la bande. D’aucuns professaient le culte de l’oreille de cochon, d’autres préféraient la langue. 1 1 y en avait de portés sur le hareng saur. Et c’est qu’ils en voulaient pour leurs deux sousl Les charcutiers du quartier m’avaient pris en amitié et me faisaient borne portion.
En résumé, bousculé, caressé, battu et flatté selon les hasards, le temps s’écoulait sans me laisser de regrets ni d’ennuis. Le patron était « un homme juste * et ne le cachait à personne. A me voir prendre goût au métier, il s’attacha a moi et me donna des conseils amicaux qui me profitèrent. Au bout de six mois, je gagnais ma nourriture ; la fin de la première année, je touchais dix francs par mois. et j’eus des bottes. Quelle joie!
Pendant ce temps, la noce du frère aîné s’affichait à la mairie. J’y assistai brave et flambant, neuf des pieds à la tète. Comme ma pauvre mère m’embrassa! Chère et sainte femme!
elle n’avait plus longtemps à m’embrasser, et sa façon de me regarder en plein dans les veux indiquait comme un pressentiment de sa fin prochaine. . ....
HISTOIRE D’üN OUVRIER
Elle dut pourtant, — c’est la coutume de chez nous, — ouvrir la danse avec le père de l’épousée, un gros fort compère qui cabriolait à faire trembler les parquets.
La noce eut lieu en septembre. Au mois de janvier, les robes noires remplaçaient les robes blanches. La mère s’en était allée Vers ces mondes de là-haut dont elle avait tant rêvé.
Certes, je la pleurai dans le fond de mon cœur, mais j’avais les yeux secs, et je cherchais à percer les nuages du regard pour la voir une dernière fois.
Je ne la vis pas, mais je la sentais dans l’air gris qui m’entourait : ma sœur converse me tenait par la main pendant toute la terrible cérémonie. Elle devinait mes révoltes intérieures, et cherchait à me consoler en disant que les morts sont bien heureux.
Je m’enfuis chez Magloire, où j’avais ma petite chambre, aussitôt la dernière pelletée de terre jetée sur la fosse. On vint me chercher pour dîner avec les parents et les invités. Je refusai. On voulut m’entraîner, je résistai, et comme un grand cousin de Saint-Prest m’avait pris par la main pour m’entraîner de force, je le mordis cruellement au poignet.
90 LES NÔUVEAUX MYSTÈRES Ï)IÏ TARIS
Je pleurai huit jours durant.
Un malin, Magloire monta dans mon galetas, il^me prit la tète dans ses deux mains trapues, et m’embrassant sur le front :
— Sois un homme! dit-il simplement.
Sur ce baiser cordial et sur cette parole, je me levai et descendis â l’atelier. C’était heure dure alors pour les gens du roulage. Le chemin de fer venait de s’établir qui faisait une rude concurrence à nos pauvres équipages. Le chétif établissement du père s’en allait par bribes. Magloire doubla mes appointements sans que j’en eusse môme ouvert la bouche, et je pus soutenir la maison.
— Continue à piocher de ce train-là, et dans deux ans je t’expédie à Paris à un entrepreneur chez lequel j’ai travaillé dans le temps. Celuilà te fera faire ton chemin, mon garçon, sois tranquille! Et puis tu verras le monde... tu le verras !
Magloire avait un couplet là-dessus : il en avait pour toutes les circonstances.
La maison de roulage déclinait toujours. Mon père avait perdu toute énergie. On le voyait sur la butte des Charbonniers qui regardait passer les trains en leur montrant le poing. Dix-huit