‹ Les nouveaux mystères de ParisChapitre 14 sur 24 · HISTOIRE D’UN OUVRIER · texte numérisé non relu

HISTOIRE D’UN OUVRIER

mois s’écoulèrent dans cette agonie de tous les jours. Par contre, l’auberge d’Étampes prospérait. Notre aîné vint au logis, fit une lessive générale des chevaux efflanqués et des vieilles charrettes, prit le père sous un bras et le sac d’argent sous l’autre. Avant de monter dans sa carriole, il partagea les écus en trois piles égales : l’une pour la communauté de la Sœur, l’autre pour moi ; il me la remit en mains propres en fourrant dans son gousset le reste, qui n’était pas lourd, puis il me serra vigoureusement dans ses bras, monta sur le siège de devant et fouetta son cheval.

Cette fois, j’étais bien seul.

Le patron Magloire comprit ma douleur et me dit :

— Mon garçon, il faut partir. Chartres te serait mauvais.

Et il écrivit de sa plus belle main : A monsieur Vorimore, entrepreneur de maçonnerie , rue Saint-Antoine, hO, à Paris.

C’était une lettre de recommandation.

Magloire me conduisit \ la gare. . .

Et à, la tombée de la nuit, j’arrivais à Paris.

Vous devinez, maître, que je fus de bon malin chez M. Vorimore. Le spectacle de l’activité

parisienne m’inquiétait et m’arrêtait, chemin faisant. Les balayeuses surtout m’étonnaient, sordides sous leurs chapeaux de paille et leurs sabots troués, où des bas de laine hors d’usage tombaient en vis de pressoir.

Toute cette population poussait les boues en pépiant comme un troupeau d’oies à l’éveil.

Bien polies, du reste.

Toutes celles que je questionnai me répondirent :

— Ah! pauvret, la rue Saint-Antoine, vous y êtes. Marchez tout droit seulement deux heures, et c’est au bout.

Marcher, je ne demandais pas mieux, et j’allai le plus droit et le plus vite qu’il m’était possible; mais à'chaque angle de rue, c’étaient des camions et des guimbardes qui me coupaient le passage par douzaines à la filée. J’aurais plus tôt fait six lieues dans nos plaines de la Beauce que deux cents pas dans ce tohubohu et dans ces enchevêtrements de toute sorte.

Encore est-il que j’arrivai en avance.

Il était neuf heures, et M. Vorîmore n’avait pas fini sa barbe. Je déposai la précieuse lettre dans les mains d’une demoiselle bien accorte,

HISTOIRE D’üN OUVRIER 93

qui se mit à grimper les escaliers avec des mines de minette gâtée.

Elle redescendit presque aussitôt et m’invita, avec une belle révérence, à attendre son maître qui n’allait pas tarder.

De fait, à peine la fillette m’avait-elle introduit dans une grande pièce habillée de velours, comme je n’en avais jamais vu qu’à la femme de notre préfet, qu’un gros bel homme, encadré dans des favoris superbes, fit son apparition et me toisa des pieds à la tête.

— C’est vous qui vous appelez Pierre Brunier?

Moi je tremblais sous son coup d’œil. Je trouvai pourtant le courage de répondre :

— Tout à votre service, mon bon monsieur.

— Vous m’êtes recommandé par cette mauvaise tête de Magloire.

Mauvaise tête ! je cherchais un trou où me fourrer.

Cette timidité réjouit l’honnête entrepreneur qui, satisfait de sa noble prestance, reprit avec une jovialité -qui me gagna :

— Mauvaise tête... et bon cœur! véritable nature d’ouvrier... C’est comme cela que je les aime. Et combien gagniez- vous à Chartres?

Ok LES NOUVEAUX MYSTERES DE TARIS

— Selon la saison, monsieur, et selon l’abondance des travaux.

— Oui, comme partout. Ah! les temps sont durs ! Mais la moyenne ?

— Quatre francs dans les bonnes époques, surtout vers la fin.

— Diable ! c’est un prix rond, et la pierre qui renchérit! Enfin, nous allons essayer. Cette

mauvaise tête de Magloire te recommande comme une perle fine. On y prendra garde J Les perles fines sont rares dans la partie. Il ne tiendra qu’à, toi que nous soyons contents tous les deux. En attendant, je vais te mettre à des travaux que nous avons à deux pa? au boulevard, — un café de cent cinquante billards.

Il se dirigea vers la porte en m’invitant à le suivre d’un signe du doigt.

C’était comme une tour de Babel gigantesque, le chantier où m’introduisait mon futur patron. Dans la cour, des tailleurs de pierre qui vous détaillaient les blocs en morceaux fins comme des planches, et cela avec une promptitude et une justesse dont je n’avais pas idée» Toute une population de gens qui se hâtaient, allaient, venaient, couraient, criaient, s’appelaient et se répondaient. De puissantes machines qu. sou*

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levaient despoids énormes comme des plumes à la hauteur d’un cinquième étage. Tout ce monde semblait poussé par la même force d’engrenages et de crics que les machines.

À l'entrée du patron, le murmure de la ruche s’éteignit tout à coup.

Les centre-maîtres portèrent la main au

bonnet, ni plus ni moins que dans une revue.

— Saturnin ! appela M. Vorimore en se faisant un porte-voix de ses deux mains rapprochées.

Un grand fort gaillard aux bras d’hercule S’empressa d’accourir.

— Ah ! c’est vous, Saturnin ; je vous recommande oe garçon-là ; vous aurez l’œil sur lui. Il nous arrive de Chartres avec un mot de Ma-

gloire. A propos, vous l’avez connu, vous, Magloire? Raison de plus pour faire travailler son protégé. Vous m’avez entendu? Suivez votre

contre-maître, mon ami, il aura soin de vous.

Et le souverain de ces lieux me congédia par un geste noble. , .. .

Ce me fut un salutaire séjour, celui de cet

immense chantier. Le Saturnin, qui ne m’avait point rassuré au premier aspect, n’était point un ogre. R trouva de bonnes paroles à, m’ entretenir de son ancien compagnon de travail,

de jeunesse et de plaisirs. Dans ce temps-là, Magloire était le boute-en-train de la bande. Je retrouvais la famille perdue au milieu des effusions des courtes heures de liberté. On avait le rire prompt et la main vite tendue au déjeuner. Puis on me promettait tant de surprises, de monts et merveilles pour le prochain dimanche (lue l’espérance me remonta du cœur dans les prunelles. Je redevins brave et vaillant, la joue refleurit, et mes vingt ans, sonnés de l’avantveille, se redressèrent comme par enchantement au contact de ces natures expansives et fraternelles.

Saturnin avait commencé par m’appeler Beauceron beauceronnant, à voir ma stupéfaction devant les machines. Mais, une fois qu’il m’eut mis face à face, avec l’équerre et la truelle que je connaissais, aux prises avec la besogne qu’on m’avait apprise, il me proclama un artiste.

— Et que faites-vous du nouveau venu? questionna M. Yorimore le jour de la paye.

— Je le laisse faire, et cela suffît, repartit fièrement le contre-maître en me frappant sur l’épaule.

— Allons ! tout est merveilleux dans le pays des pâtés, conclut M. Yorimore.

HISTOIRE d’-ün ouvrier 97

Ce disant, il pourléchait ses fortes lèvres.

— Eh bien ! il faudra lui montrer Paris, à ce provincial I

— Pas plus tard que demain.

— Vous savez, Saturnin, que c’est surtout dans la rue qu’il « faut avoir l’oeil, » — c’était son mot favori; — il s’y rencontre bien des abîmes pour les débutants.

1 1 prononça ces paroles avec un second plissement de lèvres particulier et significatif, — auquel je ne compris rien.

Saturnin m’en donna la clef le soir en descendant le boulevard bras dessus bras dessous.

Le perspicace M. Vorimore se trompait. Les abîmes ne m’attiraient pas.

Le bruit des voitures, la foule qui se pressait aux abords des théâtres, les femmes qui passaient en riant et en parlant haut, les exclamations des galopins, tout me semblait étrange, impossible, surnaturel. Les magasins ruisselaient de bijoux qui me brûlaient les yeux sur toute la ligne, les étoiles s’échafaudaient savamment derrière les glaces des devantures.

Je t ne disais rien : j’étais accablé. C'est en vain que mon excellent Saturnin m’interrogeait sur mes impressions, je demeurais la bouche

ouverte et les prunelles écarquiilées. Une rumeur soudaine nous fifpresser le pas.

A la porte d’un changeur, des groupes s’étaient formés, qui se grossissaient de tous les badauds, lesquels ne manquent pas à Paris.

Deux messieurs, à chapeau tricorne et à épée droite, secouaient un pauvre diable très-fluet, qui se débattait de son mieux, mais n’y pouvait guère.

— Arrêlez-le ! criaient des bourgeois effrayés.

— Soit. Mais faites place pour que l’on passe! ripostaient avec justesse les agents.

Saturnin m’avait expliqué les fonctions de ces surveillants de la sûreté publique. Ils avaient beau jouer des coudes et des poignets, les curieux continuaient à se tasser les uns sur les autres, comme des harengs dans leur caque.

L’homme fléchissait et blêmissait toujours.

Sous la pression de la foule, il finit par s’évanouir.

* — Oh î le lâche 1 hurlaient les femmes indignées.

— Mais pourquoi tant d’indignation? me hasardai-je à demander à mon voisin.

— Pourquoi? On devrait les pendre tous sans jugement 1 U a coupé une vitriue et volé une

HISTOIRE d’un ouvrier 99

poignée de pièces d’or. Par bonheur, on l’a pris la main dans le sac.

Un des agents avait chargé comme un paquet le voleur sur son épaule. Je regardais la pauvre tête du misérable qui pendillait hâve comme plâtre sur le dos du robuste porteur. Les yeux étaient fermés, la langue gonflée écartait les lèvres. C’était horrible.

— Allons-nous-en ! dis-je à mon camarade.

A quelques pas de là :

— Et que va-t-on faire de ce malheureux?

— Ah ! c’est bien simple. On va le mettre au violon ce soir ; à la prochaine session des assises, il passera en jugement. Vol avec effraction dans une maison habitée, ça se solde par dix ans de galères ou dans les approchants. C’est un petit voyage d’agrément à Cayenne.

Saturnin riait...

Moi, je me sentais secoué par une irrésistible épouvante.

l’hôpital

Quatre années entières, je luttai contre les mauvaises pensées. Je m’étais prescrit le travail comme suprême refuge, et je tenais ma promesse vis-à-vis de moi-même. J’étais devenu plus morose et moins expansif vis-à-vis des camarades qui m’avaient si cordialement accueilli. Les nouveaux venus me trouvaient même un peu raide, et les successeurs de Moucheron, — il était aussi monté en grade, — m’avaient baptisé le Taciturne.

J’étais réellement malade; la maladie gîtait dans le cerveau, mais insensiblement je la sentais détendre les fibres du corps.

Du pays, tristes nouvelles.

Le père était mort à la suite des vendanges. Le désœuvrement l’avait conduit à l’ivrognerie

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par une pente familière aux gens de la campagne.

Par le travail assidu, j’étais arrivé au calmo relatif, sinon à la tranquillité raisonnée. Encore y a-t-il lieu d’avouer que j’avais subi, comme tous les déshérités, les appétits du luxe et des enivrements que les pauvres gens ne font que voir passer. Les gaietés frelatées de la barrière et les amours faciles des bals publics m’avaient à peine étourdi. Je m’étais redressé tout droit après quelques orgies que je n’avais pu éviter. Toutefois, je mô sentais une plaie au cœur et comme une fêlure à la conscience.

J’avais beau me révolter, et m’indigner, et me raisonner, je souffrais, et parfois les forces m’abandonnaient brusquement. M. Vorimore m’adressa d’abord quelques paroles d’encouragement; puis, — il avait scs affaires, cet homme ! — je l’entendis qui grommelait : Paresseux ! à m’apercevoir inerte et sans courage sur un balcon dont je soudais les appuis.

Un découragement énorme s’empara de moi.

La bile qui me décomposait le sang se rua. vers le cœur. J’avais des violences excessives, suivies d’abattements sans cause. D’un mois tout entier, il me fut impossible de mettre le pied

sur les travaux. Apothicaire, médecin et gardemalade aidant, mes ressources touchaient à leur fin.

Une nuit que je songeais désespérément à l’issue de cette existence douloureuse, ma concierge frappa à. ma porte. Elle savait ma position et me le dit crûment.

— Monsieur Pierre, voulez-vous gagner en une nuit plus d’argent que vous n’en gagnerez en un mois?

* -** Certes! mais qu’y a-t-il à faire?

— Je n’en sais rien. Deux heures de travail de voire état. C’est un ami de mon défunt qui, sachant vos embarras du moment, m’a chargé de vous faite la proposition. Un sac de plâtre, un ciseau, une truelle et deux heures, on n’en demande pas davantage. Cinq louis au bout.

— Cinq louis! vous en êtes sûre? Cent francs !

Je réunis mes forces et me Sentis robuste à soulever une charrette de moellons.

• Deux hommes et une voiture attendaient en bas. Je les suivis. On me conduisit avec mille précautions et au grand galop de deux chevaux qui marchaient comme le vent dans une rue dont on nô mé dit pas le nom. Je pensais que

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t’ HOPITAL

je le verrais toujours bien en sortant. On me conduisit dans l’ombre vers un mur, et l’on me dit : ' • ■ •

— Creusez un mètre de long.

' Je soulevai une à une les pierres de ce mur»

Dans l’excavation , on introduisit je ne sais quoi que je ne pus voir. Puis une voix impérative me cria :

•*— Bouchez l’ouverture.

J’obéis sans résistance.

La besogne achevée, un des deux personnages remplit trois verres, et choquant le mien :

— Voici le prix de votre travail, — et il jeta l’or sur la table, — maintenant trinquons, puis «dieu.

J’obéis encore.

Le reste, je ne le sais plus. Je me retrouvai sur le quai au petit jour.

11 me fallut l’aide de ma concierge pour regagner ma mansarde. A peine étendu sur mon grabat, une hallucination farouche s’empara de tout mon être. Je sentais l’exaspération monter du cœur à la tète comme une inondation. La forcé de me lever me faisait défaut. Je me levai cependant, comme mu par un res-»

sort, et me vêtis au hasard. Sur la rampe de l’escalier, un éblouissement invincible me prit, et je tombai à la renverse.

On me ramassa trois étages au-dessous. Par suite d’économies bien entendues du propriétaire, la maison se coupait en deux à la moitié de sa hauteur, où l’escalier se divisait pour desservir un autre corps de bâtiment qui occupait le fond de la cour. Un large palier régnait à ce point d’intersection, sans quoi je descendais d’un bond les six étages de ma mansarde. J’étais sans connaissance, et la sensibilité m’avait complètement abandonné.

Le portier courut au chantier et raconta l’accident à Saturnin. Celui-ci, qui savait ma position précaire, monta en trois enjambées chez M. Yorimore.

— Pierre Brunier, lui dit-il, vient de faire une chute effroyable...

— Oh ! le pauvre garçon...

— Et je viens, notre maître, vous demander ce qu’il faut faire.

— Est-ce qu’il n’a pas de médecin ?

— Si fait, monsieur, il en a eu jusqu’à ce jour, et voilà bien pourquoi je le crois à la côte.

l’hôpital 105

— - Ah ! vous pensez?.,. Il se négligeait dans les derniers temps, ce Brunier.

— C’était le mal qui le travaillait, monsieur... Nous voudrions lui éviter l’hôpital.

— Mon ami, dit M. Vorimore, je ne puis vous dissimuler que les préjugés vous égarenl. La sagesse de nos administrations a tout prévu dans les hôpitaux modernes. Les premiers médecins de la Faculté sont au service du plus pauvre manœuvre, les médicaments, préparés sous l’œil de la science, sont d’une pureté intégrale et parfaite ; les sœurs sont affectueuses et les internes vigilants, les matelas de pure laine et les draps d’excellente toile : comment voulez-vous que Brunier trouve dans sa niche les égards, les soins et les attentions que son état réclame? C’est la sagesse et l’humanité qui vous parlent par ma bouche. Le devoir vous commande impérieusement de porter votre camarade à l’hôpital.

Saturnin broya sa casquette entre ses doigts crispés et tourna le dos sans répondre.

— Faites diligence, mon ami, dit M. Vorimore en le reconduisant jusqu’à la porte, pour revenir vite au travail. Les subordonnés flânent en l’absence du surveillant.

1 or» LES NOUVEAUX MYSTERES DK PARIS

11 n’entendait pas et courait chercher une civière.

Au moment ou Saturnin arriva, je commençais à reprendre mes sens.

— Me reconnais-tu? demanda Saturnin.

J’eus un regard de reconnaissance qui voulait dire : Oui. Il continua à glisser son bras vigoureux sous mes reins, de façon à me soutenir comme assis.

— T” ai-je fait mal ?

Je trouvai la force de répondre distinctement :

— Non.

Le bi •as gauche s’insinua sous les jambes qu’il souleva légèrement.

— Sens-tu plus d’élancements dans cette partie du corps ?

Je hochai la tête négativement.

— Alors il n’v a rien de brisé. Courage !

H me descendit de la sorte, s’arrêtant à chaque marche pour éviter les secousses, et nie questionnant doucement :

— 11 faudrait m’arrêter, si j’allais trop vite...

Je le remerciai d’un demi -sourire.

Nous étions en bas. Les porteurs attendaient et s’avancèrent ;

l’ HOPITAL

— Pas si vite ! pas si vite { grogna-t-il en les repoussant, il ne faut pas toucher. C’est mon affaire !

Quand il me vit bien à son gré, les bras le long du corps, la tête relevée, il tapa sur l’épaule des porteurs :

— En route, à présent! 11 y aura une bouteille du bon coin au retour. Mais au pas, au pas ! et prenons les trottoirs pour éviter les voitures.

Le voyage fut long, et plus longues les formalités d’admission. Saturnin allait partout, connaissait tout, accélérait tout.

Une autre civière attendait à la porte. Mais Saturnin prit les devants, et la porte s’ouvrit pour nous. L’autre malade dut attendre.

Enfin, au bout d’une demi-heure, grâce à la vigilance de mon chargé d’affaires, j’occupais le numéro 33 à T hôpital, — à côté d’un lit vide.

Quelques minutes après mon installation, le malade que nous avions devancé fut apporté dans la salle, et les sœurs indiquèrent aux porteurs le numéro oh.

J’avais un voisin.

L’air tiède et doux de cette grande pièoe

silencieuse m’avait réchauffé. Un interne m’avait fait donner un verre de vin chaud, et, tout endolori que je me sentisse dans chacun des membres, l’ensemble de mon individu éprouvait un certain bien-être.

J’ignore comment la curiosité me vint de me regarder. Mon pantalon gisait sur une chaise de paille à portée de mon bras droit où la circulation du sang se rétablissait insensiblement : je trouvai dans l’une des poches un de ces petits miroirs d’étain qui se vendent deux sous dans les bazars. Je me fis véritablement horreur à première vue. Les proverbes prétendent que l’on s’habitue à tout, je ne m’habituais pas à inoi-même, dont la glace me renvoyait l’image, et je songeais dans mon for intérieur qu’en cas de persistance de la maladie, la seule carrière sortable qui me restât serait celle d’homme transparent dans les foires. J’en avais vu aux Batignolles, — mais j’étais plus complet dans l’espèce.

Pendant que je buvais mes potions amères, on décalfeutrait mon futur voisin des couvertures qui l’enveloppaient.

J’eus comme une hallucination subite et vraiment terrifiante.

l’hôpital

C’était moi que l’on déballait; même âge environ, même couleur de barbe et de cheveux, même absence de ton ; blanc sur jaune ou jaune sur blanc. Je crus que le vertige me reprenait, et je repris la petite glace.

Non, j’étais dans mon lit; on lui préparait le sien. Il était là-bas. Nous étions deux à l’état de phénomène !

On finit par coucher mon Sosie, et je m’aperçus, non sans une réelle satisfaction, qu’il était de quelques millimètres plus court que moi. Je rentrais dans ma personnalité. Je respirai librement.

Me trouvant mieux, je pardonnai à mon voisin. 11 y a plus, je m’intéressai à sa personne.

Précisément, l’interne arrivait : un interne qui paraissait pressé et mécontent qu’on l’eût dérangé (ce n’était pas celui qui m’avait reçu) ; il tâta le pouls et fit une grimace significative; il demanda à voir la langue, que le patient eut bien de la peine à extraire de sa gaine.

— Gomment cet homme est-il arrivé ici, et depuis quand? demanda-t-il aux infirmiers.

— A l’instant même. Les porteurs nous ont raconté qu’il s’était évanoui en pleine rue, et

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