T.' II
que, vu l’éloignement des pharmacies, des passants officieux avaient payé une civière pour l’amener à l’hôpital.
L’interne souleva les paupières, écouta la respiration en posant l’oreille sur la poitrine du malade.
— Une attaque de choléra, dit-il, et je crains bien que cet homme ne nous arrive trop tard.
Je cours au laboratoire ; de l’eau chaude et de la teinture de cannelle vivement.
Il revint presque aussitôt.
Les dents étaient serrées, et l’on eut toutes les peines imaginables à le faire boire.
— Et ces médecins en chef qui ne viendront que demain ! Ce pauvre diable va nous donner du tintouin pour sur.
Je ne perdais pas un mot ni un geste. L’interne avait tiré un chronomètre à secondes.
— Si dans cinq minutes, dit-il avec certitude, il n’a pas ouvert les yeux, cet homme est mort.
Malgré la croûte d’indifférence dont le spectacle continuel de l’agonie humaine <*ncrasse l’âme des gens de service dans les hôpitaux* les infirmiers ouvrirent de grands yeux et restèrent là plantés comme au port d’armes.
l’hôpital
Les minutes passaient, et moi-môme, bien désintéressé dans la question, j’avais la chair de poule. On touchait aux dernières secondes du délai fixé, et le jeune homme hochait la tête.
Tout à coup, comme s’il eût compris que son sort pouvait se décider par un efiort de volonté, le 3û souleva sa paupière, et sa prunelle apparut ronde, jaunâtre, effrayante.
— A. boire! j’ai du feu là... là... là... ! prononça-t-il péniblement par syllabes isolées.
On lui servit une potion toute préparée qu’il avala d’une gorgée, et qu’il rendit presque aussitôt.
— Maintenant, à la grâce de Dieu ! dit l’interne en s’en allant. Si l’estomac se vide, il y a quelque espoir.
11 recommanda à la sœur qui s’était agenouillée dans un coin de ne pas quitter le malade de vue, de lui donner à boire autant qu’il en demanderait et toujours de la même potion, dont il griflonna la formule sur son genou.
— Toutefois, si le sommeil vient, ma sœur, dit-il en partant, qu’on le laisse dormir. Le sommeil en fait plus que les Facultés réunies en bien des cas.
La nuit tombe vite en hiver, et nous étions aux derniers jours de décembre.
Les domestiques allumèrent les quinquets.
La sœur s’était assise au pied du lit.
Le voisin râlait :
— A boire !
Et il buvait.
Vers huit heures du soir, une sorte de bienêtre se prononça dans l’état de mon voisin. Ses traits crispés se détendirent, ses bras s’allongèrent dolemment sur la couverture. C’était le sommeil.
La sœur égrenait son chapelet, sans bouger sur sa chaise.
Le temps s’écoulait lentement : les heures me semblaient des siècles, .l’avais d’ailleurs besoin
de repos. Les secousses de la journée et, quelque curiosité qui me surexcitât à l’égard de mon voisin, le sommeil finit par l’emporter sur la curiosité.
Je me réveillai sur un grand cri. J’ignore combien de temps j’avais dormi. La nuit devait être avancée, car la bonne sœur avait quitté sa place, et la salle reposait si profondément que pas un lit ne bougea.
Le 34 s’était levé sur son séant, il fouillait partout, à la longueur de ses bras, et murmurait péniblement :
— Mes papiers ! mes papiers !
Cette dépense de surexcitation l’épuisa vite. 11 se tut pendant quelques minutes, puis recommença à gémir.
— Mes papiers ! mes papiers ! Ah ! ils me les ont pris en entrant... A boire !
Je trouvai la force de me lever, et je lui tendis son gobelet. Il me regarda d’un œil vague.
— Merci ! fit-il.
Sa tête roula sur l’oreiller. Je m’étais assis sur le parquet, et mon oreille touchait presque à la bouche du moribond. Un pauvre souffle heurté arrivait 4 peine jusqu’aux lèvres.
11 h LES NOUVEAUX MFSTÈRES DE PARIS
11 répétait avec un accent déchirant :
— Mes papiers ! mes papiers ! Ali ! mais on me les rendra !...
Sa langue s’empâtait :
— On doit me les rendre! on le doit 1
Puis, entre deux hoquets sinistres :
— Quarante mille francs !
Je remplis le gobelet de nouveau et le lui présentai. 11 me repoussa d’un geste terrible, et se redressant par un effort désespéré , il répéta :
— Quarante mille francs !
Tout à coup, je le vis chercher d’un œil égaré comme un homme qui lutte contre un ennemi invisible. Il étendit les bras dans le vide et se dit à lui-même en manière d’adieu :
— C’est fini, Surypère!
Ces paroles arrachées cruellement de sa poitrine, il retomba comme une masse.
Tout était fini, en effet.
Mon voisin venait de rendre le dernier soupir...
Un frisson glacial me secoua des pieds à la tête.
— Si j’allais mourir aussi comme cela, pensai-je, sans une main pour serrer la mienne.
Je grelottais et mes dents claquaient. G’ est en me traînant sur les poignets que je parvins à regagner mon lit, éloigné de deux enjambées.
L’atonie générale du corps m’avait laissé d’étranges lucidités d’esprit. Tout ce qui me restait de force et de vie était remonté au cerveau. J’avais la fièvre, mais une fièvre qui doublait ma netteté de perception.
Or, tout en me ramassant sous les couvertures, je songeais :
Il s’appelle Surypère , — et j’épelais le mot par syllabes, Su-ry-père, pour le bien graver dans ma mémoire. — Il parle de quarante mille francs, et son dernier cri a été pour réclamer ses papiers.
Donc, ces papiers constataient l’existence de cette fortune.
Ces papiers sont assurément déposés au greffe. Dans cette salle, où des indifférents et des inattentifs l’ont déposé tantôt, il n’a plus de nom, c’est un numéro : le numéro 3/|.
Si le numéro 2>h c’était moi ! Que faut-il pour arriver à ce résultat? bien peu de chose. Transporter ce cadavre h ma place et prendre la sienne. C’est moi qui serais mort demain, et
je renaîtrais sous le nom de Surypère, sans faire de tort à personne.
Et tout en remuant ces pensées dans le trouble de ma conscience, j’épiais des oreilles si aucun des autres malades ne se réveillait, je guettais d’un œil impatient la décroissance de la lumière des lampes.
La nuit devait être avancée.
J’attendais qu’une heure quelconque sonnât à la grande horloge pour prendre ma détermination. Mais les minutes me paraissaient longues et sourdes comme des années. Ma fièvre redoublait — avec ma fièvre ma résolution.
Mon parti était désormais arrêté.
Enfin !
Le marteau tomba quatre fois sur le timbre.
Il était quatre heures.
Je glissai une jambe hors des draps, puis l’autre, et je restai une dernière fois indécis comme un sacrilège.
Je me levai résolument : les voix confuses qui ■ s’élevaient dans ma conscience me terrifiaient plus que le crime à commettre.
Je rampai jusqu’au lit de mon voisin. La main pendait presque jusqu’à terre; je la saisis et tirai pour amener le corps dans ma direction.
Elle était déjà froide, cette main, bien froide !
La tête se détacha de l’oreiller sous la secousse que j’avais imprimée ; elle se pencha vers moi , qui restais accroupi sur les genoux, et se balança ironiquement. Je tirais toujours sur ce pauvre corps , insensiblement , lentement.
Les deux bras se trouvaient dehors et la tête du mort reposait sur mon épaule.
Je me reculais, toujours sur les genoux, et j’approchais de mon lit. Les pieds du misérable traînaient sur le parquet, plâtreux, livides et comme désossés. Il fallait en finir. Je saisis à bras-le-corps l’horrible fardeau et le glissai en tremblant sous mes couvertures. Je crus bien que le cœur allait me manquer.
Ce n’était rien, cela, tout au plus le commencement des tortures. Ce qui restait de Surypère était couché à ma place ; il me restait à prendre la place de Surypère.
Comprenez-vous? s’insinuer dans ces draps humides des miasmes de la mort et penser : sa tête était là où je mets la mienne, je sens encore dans* les creux des matelas toutes les lignes de ce corps qui n’a plus d’âme ! Voilà des épouvantes qui ne se racontent point, et quand l’aube parut.
je vous jure que je remerciai Dieu du plus profond de mon cœur.
Lord Trelauney fit un mouvement sur son siège. C’était le premier depuis le. commencement de cette longue narration, et sa bouche intelligente ne put dissimuler une pointe de sourire. %
Pierre le vit bien et s’arrêta.
— Continue, fit simplement le jeune homme.
J’ai hâte de te voir sortir de là.
Pierre reprit :
— Moi aussi , j’avais hâte de m’en aller au plus vite. 11 paraît que les profanations se payent par d’autres séries d’angoisses, et je n’étais pas au bout...
Dès la matinée , ce fut la visite du docteur. Elle ne dura pas longtemps, assez pourtant pour que l’anxiété me glaçât des pieds à la tête.
On déclara le 3o décédé en moins de temps que je n’en mets à vous le dire.
Ma terreur dominante était que les deux internes, qui nous avaient d’ailleurs à peine remarqués, le mort et moi, occupés qu’ils étaient du
cas de maladie plus que du malade, ne reconnussent la substitution.
Par bonheur, ils ne se trouvaient pas de service. Puis, la soulTrance a ses lois de navrante égalité — rien ne ressemble mieux à un mort — qu’un autre mort.
Les hommes de science passèrent rapidement du 3/[ au 33, — ils avaient un escalier spécial au fond de la salle qui renversait l’ordre des numéros et qui faisait des premiers les derniers.
Je me sentais, en vérité, bien mal à l’aise.
Les fatigues et les émotions de la nuit précédente m’avaient absolument épuisé. On m’ordonna le repos et les fortifiants. J’y gagnai un verre de bordeaux authentique, qui m’arracha aux fantasmagories de la fièvre pour me ramener à la vie réelle.
La vie réelle se résumait à me guérir le plus promptement possible, puis à m’approprier les titres de mon voisin Survpère. La possession des titres impliquait la fortune. Avec la fortune, je m’étais fait le serment de redevenir honnête et de rendre en assistances aux nécessiteux le produit de ce vol qui ne dépouillait personne, après tout !
L’égoïsme a de ces issues ingénieuses qu’il prend pour des échappatoires honorables. Mais une fière distance me séparait encore de la réalisation de mes beaux projets. J’étais atteint d’un épuisement général dont la cure exigeait sinon de fortes médications, tout au moins des soins très-persistants et un délai d’un mois, me disaiton, en cas de chance !
Ce mois à passer, à cette place, c’était ma frayeur, c’était ma folie.
Et quand on enleva le corps transposé dans mon lit ! Et les tristes préparatifs de l’ensevelissement ! Oh ! ce cadavre !...
11 me sembla qu’on m’enlevait une montagne de la poitrine, quand je le vis disparaître.
Et le lendemain , et le surlendemain, et tous les jours ! Les internes ne pouvaient manquer de reparaître, un matin ou l’autre.
Effectivement , ils revinrent; mais au lieu de remarquer, ainsi que je le redoutais, mon changement de place, ils s’attachèrent à moi et me comblèrent de bonnes attentions. Ils ne m’avaient entrevu qu’un seul instant, et d’ailleurs les déplacements sont assez fréquents dans les hôpitaux, aussitôt qu’il s’y fait un vide.
Néanmoins leur présence m’accablait : je tremblais qu’une réminiscence subite ne les ramenât sur la piste de la vérité.
CE qu’il y AVAIT DANS LE PORTEFEUILLE
• Le mois tout entier s’écoula dans ces perplexités de crainte et d’espoir. Je sentais le sang affluer au cœur et les forces revenir.
Comme je respirai à pleins poumons le jour où le médecin en chef me promit mon exeal pour la fin de la semaine ! Dès ce moment, je fus autorisé à descendre dans les cours. C’est une étrange sensation de se trouver en contact avec l’air libre à la suite de trente jours de réclusion. Je cherchai à me rendre utile, j’aidai les gens de service, les bonnes sœurs de la lingerie, les employés de la pharmacie; le concierge et l’économe lui-même s’étaient familiarisés avec ma figure à force de ine voir aller et venir par les corridors et par les escaliers. J’étais presque delà maison.
Enfin, l’heure de la délivrance était sonnée.
CE qu’il y avait dans le portefeuille 125
Ce ne fut de la part des employés que souhaits de prospérité et de bonne santé ; on me reconduisit jusqu’à la porte et les plus empressés voulaient m’aller chercher une voiture. Au milieu des effusions et des regrets que mon départ soulevait, la pensée ne pouvait venir à personne de douter de mon identité. Les papiers de Surypère me furent remis sans la moindre observation.
Ils me brûlaient les doigts et je n’avais plus qu’un • désir, être seul, être dehors et constater de mes yeux que la fortune était là — la fortune et l’indépendance.
Enfin, mes enthousiastes compagnons m’abandonnèrent à moi-même.
J’étais libre ! j’étais seul ! l’avenir m’appartenait.
J’entrai chez le premier marchand de vin dont j’aperçus la boutique au coin d’une ruelle.
Je tirai de ma poche un écu de cent sous tout neuf que ce brave Saturnin m’avait forcé d’accepter dans ses visites du dimanche, et je demandai un cabinet où je pusse déjeuner seul et sans trouble. On avait mon affaire.
Aussitôt que le garçon eut fini son service , je lui fis signe de nie laisser et je verrouillai la porte sur ses talons. Je touchais le bienheureux
portefeuille qui devait m’affranchir à jamais. J’eus des hésitations à tirer de sa gaine le crayon qui le fermait. Si les paroles de Surypère mourant n’avaient été qu’un effet du délire! S’il était vide, ce portefeuille, ou s’il ne contenait que des papiers indifférents !
— Allons ! du courage! me dis-je à moi-même, en buvant un grand coup pour me donner de l’énergie, et voyons notre sort.
Trois ou quatre lettres d’ Église-Neuve, en Auvergne. Un oncle était mort à, Roufiac, la grosse Thérèse était mariée et Jean-Louis était tombé au sort.
Dans l’autre revers de la poche droite, par laquelle j’avais commencé ma visite, une note de maçonnerie, au nom de Surypère. J’étais renseigné sur la profession de l’homme dont j’avais pris le nom. C’est sa fortune que je cherchais à présent. Nouveaux tressaillements et nouvelles anxiétés en soulevant la patte de la poche gauche.
Rien encore qui trahît la présence de pièces sérieuses. Nulle trace de ce papier résistant et fort marqué au timbre du gouvernement. Une patente , des notes acquittées , des mesures de travaux à entreprendre. Je commençais à déses-
CE qu’il y avait dans le portefeuille 125
pérer, lorsqu’une pauvre chétive lettre, un peu plus fraîche que les autres et plus récente de date, glissa d’entre deux factures. Elle était signée Renault, notaire, rue Groix-des-Petits- Champs, et priait M. Surypère, entrepreneur de maçonnerie, de passer à son étude pour prendre connaissance d’une copie du testament olographe du défunt sieur Bigot, son oncle maternel, décédé à Condat.
Ainsi se terminait la lettre, accompagnée de la carte de M e Renault, par surcroît de précaution.
11 me restait quarante sous sur mon déjeuner. Je fis demander un fiacre et jetai au cocher l’adresse de M* 1 Renault, notaire, rue Croix-des- Petits-Champs.
Un bel homme bien accueillant, M e Renault !
Sa première parole, avant que j’eusse décliné • mes qualités et le but de ma visite, fut :
— Monsieur, donnez-vous donc la peine de vous asseoir !
Je m’assis sur cette invitation polie.
Il compulsait des papiers jaunes enclos dans des cartons verts, soigneusement étiquetés par années, depuis 1794.
Quand il eut fini de passer sa revue, il re-
dressa jusqu’à son front les lunettes qu’il portait sur son nez afin de me mieux dévisager. Il est à croire que ma physionomie ne lui dit rien de bien particulier, car il ajouta, avec une inclinaison polie :
— En quoi puis-je vous être utile ?
— Mon nom vous dira tout, et cette lettre...
Je lui tendais le pli adressé par son étude à Surypère.
Il laissa retomber ses lunettes à leur place normale et prit connaissance du contenu.
— Ah ! fort bien, monsieur...
Et il appela :
— Affaire Surypère !
Un grand garçon d’une trentaine d’années au plus passa sa face pâle encadrée de vastes favoris dans l’entrebâillement d’une porte.
— Mon maître clerc! prononça le- maître de maison avec emphase en me présentant la tête du nouveau venu. Un garçon bien capable que j’ai ramassé saute-ruisseau au fond d’une boutique d’huissier et qui fera son chemin, je vous le garantis, dans notre profession délicate.
Le maître clerc jugea à propos de s’extraire tout à fait de son interstice, et d’offrir à nos regards l’intégralité de sa personne.
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— Monsieur vient-il comme chargé d’affaires de la personne intéressée?,., ou...
— Je suis Surypère lui-même.
— Ah ! Monsieur est Surypère lui-même ! .
Il eut l’air étonné, et se retournant vers son patron :
— C’est qu’au bout de quinze jours d’attente et pour une succession assez importante, ne voyant pas venir le légataire, j’ai pris la liberté d’envoyer aux renseignements.
— Ah ! prudence même ! quand je vous disais que ce garçon-là ferait son chemin ! s’écria avec admiration M* Renault.
Je n’étais pas précisément sur des roses.
J’attendais la fin, qui n’eut rien d’absolument terrible.
— Il me fut répondu que M. Surypère était tombé en pleine rue comme inanimé, avec tous les symptômes de l’empoisonnement, et que des amis charitables l’avaient fait porter à l’hospice.
— Voici précisément, monsieur, mon bulletin de sortie signé de ce matin même.
Je cherchai dans le fameux portefeuille... et tendis au jeune homme blême les certificats de l’économat.
— A merveille, fit-il après un coup d’œil.
Monsieur désire probablement prendre connaissance de la copie qui nous a été adressée par notre collègue de Condat?
« — Rien de plus.
— Je puis expliquer en quatre mots la situation. M. Bigot, cultivateur-vigneron, est décédé dans sa ferme des Noires-Terres , aux environs de Condat, en laissant une fortune évaluée à quatre-vingt mille francs. La moitié de cette fortune a été attribuée à la gouvernante qui a pris soin de sa vieillesse, la veuve... attendez donc, la veuve...
— Peu importe !
— En effet, c’est un détail qui vous coûte quarante mille francs, car vous êtes le seul héritier légitime surexistant du respectable M. Bigot. Sans la veuve... Comment dirais-je?
Je ne pus retenir un mouvement d’impatience.
— Oui, vous avez raison, le nom ne fait rien à l'affaire... La morale finale est qu’il reste une fortune nette de quarante mille francs environ , qui vous attend au delà de Clermont-Ferrand.
Vous aurez à payer les frais de succession, d’enregistrement, etc...
Je m’inclinai.
— Et que me reste-t-il à faire, s’il vous plaît,
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pour entrer en possession de la part qui me revient ?
— En possession et en jouissance ! Mon Dieu ! rien ou peu de chose. Il suffit de prendre à la gare de Lyon votre billet pour Clermont : le reste de la route se fait en voiture.
Il consulta un guide des chemins de fer.
— Le' train du soir est à huit heures , vous avez tout le temps de prendre vos précautions.
— Mille remeriecments, monsieur.
— Non pas! non pas! il est de notre devoir de vous donner connaissance de la copie de l’acte, et dans le notariat nous ne transigeons pas avec le devoir. Veuillez bien m’accorder quelques secondes, et je reviens.
Le premier clerc aux grands favoris disparut, toujours en entrebâillant la porte avec précaution, sans l’ouvrir tout à fait.
— Quand je vous disais que ce gaillard-là ne pouvait manquer de faire son chemin! répéta M e Renault en se frottant compendieusement les mains.
J’approuvai par un geste de tète.
Le grand blême opéra sa rentrée et me tendit la fameuse copie. Je fis semblant de lire, mais les renseignements que ce tabellion d’avenir
m’avait donnés suffisaient à mon édification. J’aurais déjà voulu sentir rouler le wagon.
Après un temps d’attention donné à une apparence de lecture, je tendis la pièce au maître clerc.
— Vous partez par le train de huit heures?
demanda-t-il avec une insistance inquiète qui m’étonna.
— Je le crois — le plus tôt sera le mieux.
Adieu, messieurs.
— Non pas adieu! au revoir !
Et cette espèce d’Allemand méthodique me reconduisit jusqu’au palier en me répétant :
— Au revoir, monsieur Surypère !
Je ne savais pourquoi cet au revoir m’avait frappé.
Mais je n’étais pas dans une disposition à m’arrêter longuement, ce jour-là, à une fâcheuse impression.
La question se résumait à trouyer les frais du voyage en quelques heures. C’est dans ces urgences que l’on songe aux vieux camarades.
Pauvre Saturnin ! je n’avais pas encore eu une pensée pour lui, depuis ma sortie...
Je courus à l’atelier. Il était là, à son poste, bras de chemise retroussés et surveillant tout son quartier de son regard paternel et ferme.
11 pâlit de joie à me revoir et me tendit les bras.
— Enfin te voilà donc, brave et vaillant comme au bon temps. Tu nous reviens?
■* — Non, vieil ami, je m’en vais au contraire, et je me trouve dans un terrible embarras...
— Sortons , Pierre , et tu vas me conter cela.
11 dépouilla sa vareuse et m’entraîna dehors. Vous devinez que ce fut au cabaret du déjeuner. Une fois la bouteille et les verres posés en vis-àvis et bien à la portée de la main :
— Causons, dit-il, et voyons de quoi il retourne.
— J’ai un petit héritage à recueillir en Auvergne!...
— Peaux d’ lapin ! chanta-t-il en goguenardant.
— Laisse -moi finir. Je te parle sérieusement . Ma présence est nécessaire dans le plus bref délai, et je manque du premier liard pour payer ma place.
— Ca coûte?
— L ue cinquantaine de francs.
— Bigre de bigre ! il ne reste plus que trente francs pour finir le mois f et , depuis ton aventure, j’ai la fierté de ne plus demander un so« d'avance au patron. Voyons, voyons, pour voir. Je dis trente francs, une idée! et la vieille toquante à papa avec sa chaîne? Ce n’est pas
coquet, mais ça a du poids. Notre tante est pleine d’obligeance. Tu vas filer, mon mignon !
Il tira de son gousset une boule d’argent lourde comme un assommoir, un beau louis d’or et un pêle-mêle de menue monnaie. En vain je voulus refuser, car je lui savais la coquetterie de la montre. Il me poussa dehors par les épaules, me prit la tête dans ses braves mains, et m’embrassant sur les deux joues :
— Gare de Lyon! et donne-nous des nouvelles ! cria-t-il en se sauvant vers l’atelier.
Il me restait deux heures devant moi avant le départ indiqué par le maître clerc. Je n’avais point de valise à faire : tous mes vêtements et tout mon linge étaient partis au Temple pendant ma maladie.
Je remontai les boulevards à pied, en rêvassant aux singularités de ce voyage. Le remords pointait bien par moments au beau milieu de mes plans d’avenir. Mais j’allais voyager, voir le monde, boire de l’air!
A deux ou trois reprises, pendant la route , il me sembla que j’étais suivi par deux hommes qui tournaient quand je tournais, s’arrêtaient de temps en temps comme par crainte de m’inquiéter, et m’avaient bientôt rejoint.
13/i LES NOUVEAUX MYSTERES DE PARIS
Que pouvaient-ils me vouloir?
Hélas ! je ne l’appris que trop tôt...
Chemin faisant, je battis monnaie au montde-piété sur la montre de l’ami Saturnin. Elle étonna beaucoup les employés , mais c’était vingt francs de métal, on me donna les vingt francs.
Je ne doutais plus de rien.
Y ers la place de la Bastille, j’eus la mauvaise chance de rencontrer le grand jeune homme qui devait faire son chemin, au dire de maître Renault, notaire. Il était suivi de quatre forts messieurs moustachus et carrés des épaules. Cette rencontre me fit froid dans le dos, et, malgré moi, j’évitai les politesses à échanger en traversant le boulevard.
A la gare, comme je m’approchais du guichet en comptant mon argent pour payer le prix du billet, j’entendis une voix froide que je reconnus bien, prononcer derrière moi :
— C'est lui*
Quand je me retournai, le clerc de notaire avait disparu dans la foule des voyageurs, mais les quatre figures sinistres avaient huit mains que je sentis s’appesantir sur mes épaules. Celui qui paraissait le supérieur me demanda :
- — D i gitizeti -by G oogle
— Vous vous appelez Surypère ?
J’hésitai une seconde, puis ma tête se troubla et je répondis en balbutiant :
— C’est mon nom.
— Au nom de la loi, suivez-nous !
Une heure après, j’étais à la Conciergerie.
Un vilain séjour ! La vie ne m’avait pas précisément traité jusqu’alors en enfant gâté, mais je n’avais pas le moindre soupçon des cynismes et des démoralisations qui grouillent dans ce repaire.
A mon entrée, je fus assailli d’une avalanche de questions en argot dont je n’entendais pas une syllabe. D’eflrovables garnements blêmes, imberbes, avachis avant la puberté, tenaient des dialogues avec gestes explicatifs à faire rougir un bataillon de turcos.
J’étais fort embarrassé de ma contenance et me tirais des obsessions de ces drôles par le silence.
— Il fait le fier, dit l’un.
— L’s’aristocratesà la lanterne! hurla l’autre.
— Ho ! hue ! monsieur le marquis ! glapissait la bande en chœur.
Je voulus écarter les plus agressifs.
— Faut prendre garde, il rue !
Je commençais à me trouver mal à l’aise au milieu de cette abjecte cohue. Par bonheur, un gardien fit son apparition et l’orage se calma comme par enchantement. L’homme aux grosses clefs remarqua bien vite ma mine embarrassée. 11 vint à moi.
— Pourquoi avez-vous été arrêté ? demandat-il.
— Je l’ignore.
11 haussa les épaules.
— L’éternelle réponse ! La police a pourtant autre chose à faire que d’arrêter les gens qui brûlent des cierges à Notre-Dame !
Il se retirait quand les cris que des braillards poussaient dans un coin de la salle le firent retourner.
— Faut-il que j’aille mettre la paix là-bas?
A me voir abattu et désespéré, un bon mouvement le ramena vers moi.
— Avez-vous de l’argent?
— J’avais cinquante francs en arrivant ici.
Mais on m’a fouillé et on me les a pris.
— Oui , c’est comme cela qu’on fait chez nous. Vous pouvez avoir la pistole. Quand on est capitaliste!... Au moins, vous serez seul, et la solitude est bonne au repentir.
Au moment où j’allais lui demander le service de me faire obtenir une cellule isolée, un second gardien entra , et je vis dans l’entrebâillement de la porte le pantalon bleu d’un gendarme.
L’homme cria :
— Le nommé Surypère?
— C’est moi, fis-jê à celui qui m’avait témoigné quelque compassion.
— Ah! c’est vous? On vient vous chercher pour l’instruction. Allons, mon garçon !
Il me conduisit vers la porte, me remit aux mains de son collègue, qui me désigna au gendarme.
— Voilà le gibier !
— Suivez-moi , dit le défenseur de l’ordre public.
J’obéis. Il me conduisit par des entilades d’escaliers humides et sinistres, au, troisième étage, autant que l’on peut compter par de pareils enchevêtrements de corridors, il me fit asseoir sur un banc et frappa discrètement à une
porte sur laquelle je lus : M. le Juge d’Ins-
TRUCTION, n° 7.
Au bout d’une minute, il ressortit, et, me prenant par l’épaule : v.
— On n’attend que vous. Entrons.
Un bon vieillard à figure douce et reposée était assis devant une table chargée de livres, de cartons et de papiers.
Au bout de la table, un petit homme glabre et qui faisait froid à voir, sa plume plantée dans l’oreille, réunissait des feuilles éparses devantlui en savourant une prise de tabac. C’était le greffier.
Le juge posa sur mes yeux son grand œil bleu, fin et bienveillant à la fois.
11 feuilletait un dossier volumineux.
— Vous vous appelez Surypère? fit-il avec une inflexion de voix interrogative.
Et sans que j’eusse le temps de répondre, il continua :
— Vous êtes né à Marilhac, dans la Dordogne.
Vous avez exercé la profession de marchand forain d’abord, et de village en village, de bourg en bourg, de ville en ville, vous êtes arrivé à Paris, où l’amour du gain illicite vous a déjà fait condamner deux fois en police correctionnelle pour tromperie sur la marchandise vendue.
Je commençais à me renseigner sur l’origine et les prédilections du numéro 33.
Le magistrat continua :
— A Paris, vous êtes accusé d’avoir fait partie
d’une association de malfaiteurs, dont vous étiez le principal recéleur. Toute la bande a été arrêtée, jugée et condamnée. Tous seul aviez pu, jusqu’à cette heure, échapper aux recherches de la justice, et vous avez encouru, par contumace, la peine de cinq ans de travaux forcés. Le dernier exploit de votre association a gardé un nom dans le monde des coquins : elle s'appelle l’affaire Pontallier. Un vieillard qui vivait à Rueil, dans un isolement absolu et que la rumeur publique accusait d’avarice, a été trouvé lié au pied de son lit, à demi étranglé par une forte corde qui avait entamé les chairs dans les efforts qu’il fit pour se délivrer. La maison a été dévalisée de la cave au grenier, et c’est sur la propre charrette de la victime que vos associés ont emporté le butin. Cette charrette a guidé la police dans ses recherches. Je vous ai dit, — et vous le saviez du reste, — que vos complices ont tout avoué et déclarent que vous étiez l’instigateur du forfait.
Le vieillard me regardait toujours en parlant. J’étais accablé et ne trouvais pas une parole pour ma défense. Avouer la substitution, — ma conscience me le criait trop tard , — c’était prendre la responsabilité d’une infamie plus
1/jO LES NOUVEAUX MYSTÈRES DE PARIS
écœurante que le crime lui-même, et si la punition eût été moindre, je l’eusse trouvée plus accablante à porter. Et puis, j’avais une consolation dans un petit sentiment de générosité hypocrite, c’était la condamnation d’un autre et non la mienne que j’allais subir.
Le magistrat eut pitié de mon impuissance.
— N’avez-vous point de déclarations à faire?
insinua-t-il. Elles pourraient attirer sur vous les douceurs de l’administration et changer vos cinq années d’expatriation en prison simple.
— Oh! la prison, pensais-je, jamais! Les corvées les plus dures et les plus répugnantes, mais l’air !
La répulsion du cachot me rendit l’énergie.
— J’avoue tout, monsieur le juge.
— Avez-vous des complices à dénoncer à la justice, outre ceux qui ont été punis?
— Aucun. -
— Consentiriez-vous à déclarer qui vous a donné asile pendant six mois? Nous avons tout lieu de croire à une complicité. Ces obligeances entourées de précautions se font payer d’ordinaire.
— Je n’ai rien à ajouter, monsieur le magistrat, et je suis prêt à subir ma peine.
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CINQ ANS DE TRAVAUX FORCÉS l/ji
— Pendant que vous couriez après la fortune par des routes sombres et détournées, la fortune venait à vous. Un de vos oncles mourait en Auvergne en vous, laissant une part de succession capable d’assurer à jamais votre indépendance et votre honorabilité. Les lettres qui vous étaient adressées étaient déposées au parquet; nous savions l’adresse de votre notaire à Paris. L’honorable premier clerc nous a prêté un concours intelligent. Cette fois vous êtes bien dans nos mains, et des aveux complets peuvent seuls vous mériter quelque indulgence. Je vous le répète, dans votre intérêt, bien entendu, la vérité seule peut vous épargner l’expatriation. Réfléchissez.
— Mes réflexions sont faites depuis longtemps. La justice a prononcé , j’appartiens à la justice , qu’elle fasse de moi ce qu’elle voudra et que mon sort s’accomplisse !
Cet homme bienveillant d’aspect pâlit tout d’un coup devant ma résistance. Il se leva brusquement de son fauteuil , avec un geste menaçant :
— Gendarmes, emmenez le prisonnier î dit-il les lèvres frémissantes.
On exécuta ses ordres en les accompagnant
de quelques bourrades qu’il n’avait point prescrites.
Avant de dépasser le seuil de la porte, je me retournai. Cette physionomie austère dont je venais de troubler la sérénité avait déjà repris son calme habituel.
Un mois plus tard on me dirigeait sur Brest avec trente compagnons qui n’engendraient point la mélancolie. A Brest, nous attendîmes un autre mois l’aviso qui devait nous transporter à Cayenne.
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Mc voici donc condamné à. cinq ans de travaux forcés, sous le nom de Surypère, que je ne devais plus quitter.
En arrivant à bord du Cyclope, entre deux haies de gendarmerie, on nous fit passer sur l’arrière, et le steamer ss mit en marche.
Le Cyclope était précédemment un steamer marchand; on lui avait percé des sabords et on l’avait garni de huit canons. Sur le pont primitif était établie une dunette de bout en bout, et, à vrai dire, sa batterie était le pont véritable*
Une double rangée de cellules renfermait les transportés; chacun avait sa cage, beux sentinelles se promenaient h chaque bout de ce corridor, et nous passaient en revue chaque fois qu’on les relevait de faction.
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La traversée fut heureuse, et nous entrâmes enfin dans le fleuve Maroni.
Les aigrettes, les perroquets, les aras voltigent devant nous en poussant des cris effrayés. Le cassique, un merle bavard de ces parages, nous siffle au passage toutes sortes de turlutaines; des singes nous jouent la pantomime, pendant que des écureuils font de la gymnastique transcendante.
En résumé, cette vie sur un terrain vierge et au grand air, à laquelle nous étions appelés, nous semblait préférable à celle du bagne national. Mes compagnons se livraient à des débauches de manioc et de tortues que les marins nous rapportaient par douzaines à chaque halte du bâtiment.
Ce fut au village des Hattes, situé â l’ embouchure de la rivière, que l’on stoppa pour la première fois : un pays de pâturages qui deviendra très- productif lorsque le drainage l’aura transformé, ce qui ne saura tarder, car plusieurs centaines de transportés sont employés aux travaux de dessèchement et d’irrigation.
Des Hattes à Saint-Laurent, où le capitaine avait ordre de nous déposer, on compte vingt milles maritimes. Toujours la même richesse de
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végétation, cris des bêtes, ironie des singes, turbulences des écureuils. Nous approchions de la station expiatoire.
On nous fit ranger sur le pont, et un enseigne commença l’appel des noms. La triste compagnie était au complet. Avant de nous livrer aux autorités locales, le commandant, qui n’était point un ogre, malgré ses apparences ébouriffées , nous fit verser une tournée de rhum et nous encouragea au repentir et au travail. Il finit en nous faisant espérer que nous reverrions la France. Il était ému, ce brave officier, et les plus coriaces de nous autres sentaient euxmêmes quelque chose qui leur remuait en dedans.
Dix minutes après, nous étions tassés dans un canot sous la surveillance des plus vieux grognards du bâtiment. Notre arrivée avait été signalée par le canon. Un détachement nous attendait sur la jetée.
— Par file, en avant, marche!
Nous sommes au pénitencier.
Ce n’était pas absolument princier, l’installation qu’on nous offrit là. Mais enfin on faisait de son mieux, et les employés nous épargnaient surtout la grossièreté de langage et de façons t. n. 9
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qui rend si poignant le séjour des bagnes. Un gardien-chef nous renseigna sur les travaux qui nous attendaient, et nous prêcha le courage et l’obéissance aux supérieurs, — et pour le jour d’arrivée on nous donna congé.
Le lendemain, inspection du directeur à la première heure du •matin , encore quelques bonnes paroles, et Ton nous questionne sur les professions que nous exercions avant la condamnation. Celui-là était charpentier, on l’envoie débiter du bois dans la forêt. Cet autre est un ancien soldat - de l’armée de saint Crépin, il battra la semelle pour ses compagnons d’infortune. Celui qui donna le plus de tablature fut un ancien professeur de piano : on l’éleva au grade de laveur d’écuelles, parce qu’il n’avait pas les épaules assez solides pour travailler à l’abattage des forêts. Moi, j’eus les honneurs de la séance, en ma qualité de maçon. Tout était à construire ou du moins à solidifier, à ressouder, à recrépir,
Une heure plus tard, j’étais à la besogne, et. ma fois, j’y allais de bon cœur. Le travail n’a rien d’absolument répugnant dans les pénitenciers de Cayenne : la surveillance y est sérieusement exercée, comme de juste, mais sans bru-
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talités inutiles, sans paroles blessantes. C’est une liberté relative.
Les transportés se divisent en deux classes sociales : ils ont leur aristocratie, aristocratie bien gagnée! c’est celle de la persévérance dans l’honnêteté, les bonnes mœurs et le bon exemple. C’est l’aristocratie du champ de bataille, car c’est un combat de toutes les minutes contre la nature tempétueuse et révoltée que le moindre établissement à fonder à Cayenne.
Lorsque, pendant une année au moins, — quelquefois deux, trois ou quatre, — un de ces malheureux a fait preuve de courage au travail et de douceur vis-à-vis de tout le monde, lorsqu’enfin cette conviction peut s’imposer à l’esprit des administrateurs, que l’être flétri peut redevenir un homme utile et un homme libre, on lui accorde une concession,
La concession peut s'obtenir aux environs mêmes du siège de la colonie ou plus loin dans la campagne, selon que le postulant est artisan ou cultivateur. C’est ainsi que la ville de Saint- Laurent se fonde petit à petit et que sa banlieue se prépare.
Mon rêve, vous l’avez deviné, c’était la con-
cession.
Avoir une maisonnette à soi ! Avec quel cœur je l’aurais bâtie pierre à pierre! Un jardinet, où les fleurs et les fruits qui poussent sont à vous; un toit qui vous connaît, qui vous protège, qui vous aime! N’est-ce pas, en petit ou en grand, le but final de l’activité humaine?
Mais nous sommes bien loin de la réalisation de ces beaux projets !
La première année se passa sans trop da souffrance et de regrets. Je ne songeais pas à la terre natale. Est-ce que les pauvres gens ont une patrie? Parfois, quand le soleil tombait et que les mâts des vaisseaux s’effilaient sur le ciel transparent, il m’arrivait bien de songer aux deux flèches élancées de notre cathédrale du pays chartrain ; mais le travail auquel je me livrais avec emportement apaisait bien vite ces remous de la pensée. J’avais perfectionné mes études; — le directeur nous prêtait obligeamment quelques livres à notre portée ; — le maçon s’était doublé d’un charpentier, et dans les cas d’urgence il se triplait d’un serrurier; nécessité n’a pas de loi.
Au fond, j’étais presque libre. J’allais et venais où mes travaux très-variés m’appelaient, sans être l’objet d’aucune surveillance.
Un matin même, l’économe m’apprit que j’étais presque riche.
Qui fut bien étonné? Ce fut moi, je vous l’atteste.
Voici comment j’étais devenu capitaliste à mon insu :
En dehors du travail que les transportés doivent à l’État, il leur est accordé deux heures de repos dans la journée, dont ils disposent à, leur gré.
S’il leur convient de s’occuper au lieu de dormir pendant ce temps, le produit de leur travail leur est intégralement acquis.
Moi, je n’y songeais même pas.
J’avais employé mes moments de repos à confectionner des loquets de bois pour les portes qui ne fermaient pas; j’avais même installé des cadrans solaires sur deux ou trois maisonnettes, en m’aidant des renseignements puisés dans les volumes de notre excellent directeur? Qu’est-ce encore? J’avais organisé des tuyaux mobiles qui tournaient au vent et empêchaient les cheminées de fumer les jours de bourrasques, sans compter des moulins qui faisaient la joie des petits enfants.
Que m’importait d’ailleurs cette masse ines-
pérée. Je ne pouvais l’appliquer à rien qui me fût personnel. J’eus bien l’envie de l’envoyer à mon pauvre Saturnin ; mais le temps, mais les naufrages? Et puis, quelle sécurité qu’il n’eût pas changé d’adresse et de chantier?
A la fin du premier trimestre de ma seconde année, je fus mandé chez le directeur.
— Pierre, me dit-il, voilà quinze mois que je tiens bonne note de votre conduite exemplaire. Je suis content de vous et j’ai sollicité votre grâce. Mais les formalités des ministères sont longues, et je ne suis pas là-bas, mon ami. Que puis-je faire pour alléger votre dure position?
— Ah! monsieur, monsieur! que Dieu vous bénisse. Je ne veux rien qu’une petite maisonnette à moi... Si vous saviez comme je la ferais belle et coquette!
Et je me traînais à genoux.
11 me releva doucement.
— Bien difficile, ce que vous me demandez, mon pauvre Pierre. Il nous faut des groupes de vingt individus pour autoriser de nouvelles ins-
tallations de villages... et je ne sache pas dixneuf autres gaillards dans la corporation qui suivent votre exemple. Nous allons voir pourtant...
Il sonna.
Un employé parut.
— Y a-t-il dos décès, cette nuit, parmi les concessionnaires?
— A la minute même, monsieur le directeur, on m’apporte à signer l’extrait mortuaire de Louis Faucheux ; les fièvres l’ont emporté en une nuit.
11 me désigna à l’employé :
— Conduisez Surypère à la maison de Louis Faucheux. Vous jetterez un coup d’œil et vous me rendrez compte de ce qui peut manquer au mobilier. Je continuerai à, veiller sur vous, Pierre ; continuez à redevenir un honnête homme.
Je restais là, inerte, confondu, incapable de mettre un pied devant l’autre, inondé de joie intérieure. L’employé me fit signe de le suivre et me conduisit dans ma propriété.
Ma propriété! v
Chez moi ! J’étais chez moi !
C’était une chétive bicoque qui me parut un palais. La construction s’étayait sur quatre base* en maçonnerie formant portes ouvertes à tous les vents, et qui distançaient de plus d’un mètre l’habitation du sol humide. On entrait dans la
maison par un escalier à claire-voie. Deux pièces bien éclairées et séparées par une cloison en treillis de bois des îles : à l’extérieur, dans un angle de la cour, une cuisine : les enrichis se construisent des étables à leurs frais! Chacune de ces propriétés, éloignées d’une distance de cinquante mètres l’une de l’autre, a pour domaine un champ de cent mètres de large sur deux cents mètres de profondeur. Selon l’activité des détenteurs, le champ devient petite ferme, ou jardin, ou jardin et ferme simultanément. Certaines habitations prenaient même des airs combinés dè parterre et de jardin anglais. On devinait la présence d’une femme dans celles-là.
L’administration encourage le mariage entre les condamnés des deux sexes. Les femmes transportées restent sous la surveillance des dames d’un couvent voisin qui s’appelle Notre- Dame-de-Chartres, jusqu’au jour où le mariage les émancipe. 11 est d’ailleurs loisible aux pensionnaires du pénitencier de se pourvoir au dehors s’ils trouvent occasion. Le casse présente rarement.
En moins de quinze jours, j’avais métamorphosé cette espèce de grange. Les meubles de
mon prédécesseur m’étaient abandonnés, sur estimation d’experts, pour une somme insignifiante. Je nettoyai, je rabotai, je changeai bien vite ce nid d’araignées et de scorpions en un petit paradis. Mes fenêtres, protégées en dehors par des toiles à voiles, bouchèrent le chemin à la guêpe et à la mouche omnivore. Je visitai en détail les fondations qui servent de refuge à la yule, aux charançons, aux scolopendres et quelquefois à l’araignée-crabe. Je me sentais heureux... heureux? oui, mais avec ce vide dans l’âme qui suit partout l’homme qui vit seul.
Ce qui redoublait ma tristesse, c’est que les jours de fête et de repos les gamins des alentours faisaient irruption dans ma cour. Il fallait leur fabriquer des sifflets avec des branches en sève et des serpents de paroisse avec des tuyaux d’oignons montés en graine. Mes moulins à vent surtout m’avaient rendu populaire chez ce petit monde.
L’idée me vint d'adopter un de ces jeunes vagabonds. J’avais jeté mon dévolu sur un blondin de trois ans tout frisé d’or. La mère, une forte Cauchoise, avait en six ans de séjour donné six citoyens à la patrie, et c’était lourde charge pour le pauvre ménage, car le gouver-
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nement mesure économiquement la ration des colons de l’avenir. Je fis mes offres certain dimanche aux parents réunis.
Le père hochait la tête sans répondre.
Pour la Normande, quand elle eut compris le but de ma visite, elle se campa le poing sur les hanches et m’apostropha dans les tons aigus du langage de Vire :
— C’est cela! on prendra la peine de porter cela neuf mois pour vous les donner? Ycnez-y voir !
Un fait à noter, c’est que la plupart de ces femmes ont été condamnées pour infanticide, ce qui n’empêche pas l’instinct maternel de se réveiller avec toutes ses énergies et toutes ses vaillances aussitôt que ces malheureuses se sentent appuyées par la légalité.
C’est par de semblables alliances de condamnés que les Anglais ont fondé leur riche colonie de Sidncy. A l’heure présente, dans cette ville qui rivalise pour le luxe et la magnificence avec les plus grandes capitales de l’Europe, les fonctions publiques, la banque ^l’administration, la magistrature sont dans les mains des petits-fils de Botany-Bay.
Je mâchonnais en mon for intérieur toutes
ces réflexions et bien d’autres, mais les réflexions ne peuplent pas la solitude ou la peuplent mal.
L’entretien de mon jardin et l’amour que j’y dépensai calma pour quelques mois mon appétit de paternité. C’était plaisir sans cesse nouveau pour moi d’assister aux escalades do mes barbadines par. les treilles, et de voir le maïs changer ses tons verts en tons fauves. Les giromons ventrus rampaient sur le sol, et le manioc — ce froment du pays — donnait les plus belles espérances.
Le manioc est un capricieux qu’il ne suffit pas de recueillir et d’engranger comme le blé de notre lîeauce. Il est à la fois l’aliment le plus substantiel et le poison le plus violent. Il faut séparer habilement et soigneusement les parties vénéneuses des parties nutritives. îîien que le procédé soit des plus simples, encore fallait-il préparer mes graines de latanier pour comprimer mes racines râpées et me précautionner de plaques de métal pour obtenir mon gluten.
L’hiver s’annonçait mal. Les vents du nord soufflaient â déraper les palmistes. On parlait de naufrages sur l’Oyapock.
Le soir on se réunissait dans les cabanes;
chacun apportait son travail et sa lumière, comme dans les veillées de province, et l’on causait.
Nous étions sept ou huit chez Hermann, le Yosgien prolifique dont j’avais voulu adopter le dernier blondin, et l’on causait de la mauvaise saison. Les dernières nouvelles de Cayenne n’étaient point rassurantes, Hermann le tenait du propre cocher de M. le gouverneur, lequel le tenait des journaux de son maître, peut-être bien aussi de ses lettres.
Les femmes levaient les bras au ciel : les petits enfants se pelotonnaient de peur jusque dans les cendres du foyer. On baissait la voix comme dans les calamités publiques.
Le vent gémissait au dehors.
Brusquement, un infirmier de la maison centrale, — ils venaient de temps en temps fumer leur pipe au coin du feu chez les concessionnaires bien notés, — l’infirmier Raulin en personne, je me souviens de son nom, entre sans frapper :
— Du grabuge! mes enfants, du grabuge!
dit-il en s’essuyant le front.
Vingt questions à la fois :
— Ah! mon Dieu! quoi? qu’est-ce? qu’arrive-t-il?
— Mauvaises nouvelles! mes enfants, mauvaises nouvelles!
— Mais dites donc! criaient les femmes.
— Laissez-moi souffler. Là, j’y suis. — Eh bien, il arrive que le bâtiment le Jean-Bart qui nous était signalé avant-hier avec une cargaison...
Il s’arrêta et porta la main à ses grosses lèvres rouges.
— Voyons, achevez!...
— Ah ! de la concurrence qui vous menaçait, mesdames ! mais il y a trêve. Une cargaison de soixante-dix femmes, là, vous voilà renseignées! — Le Jean-Bart donc n’a pu dépasser les îles du Salut, et tout porte à croire qu’il a subi de fortes avaries. M. le directeur a reçu dépêches sur dépêches et paraît dans tous ses états.
— Pauvres créatures! dirent les hommes.
Le côté féminin garda le silence.
— Mais enfin, rien de plus précis? demandai-je. A-t-on pu descendre les passagères, au moins?
— Rien d’affirmatif à ce sujet.
L'infirmier s’assit au coin de la cheminée, et
la conversation ne tarda pas à dévoyer. La tristesse de la saison portait aux histoires lugubres. On en raconta, particulièrement celle du nègre Dehimbo, dont l’exécution approchait.
Pendant près de deux années consécutives, il avait terrifié, par ses meurtres et ses déprédations, les populations rurales des environs de Cayenne, et même tenu en échec toute la police de la ville. Le récit de ses aventures tournait à la légende : on le représentait ubiquiste, invisible, insaisissable, velu comme un taureau et nu jusqu’à la ceinture. Les communications entre la ville et les campagnes étaient interrompues; plus de fruits, ni de légumes au marché. Cayenne allait périr d’inanition par la volonté d’un nègre.
Ce monstre, que toute une armée de police n’avait pu dépister, se laissa prendre comme un ‘ renard dans un poulailler. Un matin qu’il dévalisait une habitation isolée, deux domestiques de sa race l’aperçoivent. L’un d’eux lui tire un coup de fusil. 11 tombe, se redresse, court sur l’ennemi à coups de sabre. — Mais le camarade l’étourdit d’un coup de crosse en plein crâne. Le bandit est terrassé, lié et livré à la justice.
À la fin des débats, qui révélèrent d’effroyables combinaisons d’atrocité, le président, qui cherchait en vain une excuse à ce sauvage, lui demanda :
— Quelle est la loi de votre pays? Celui qui vole et qui tue, qu’en fait-on?
— On le tue ! repartit le nègre en grinçant des dents. .
Effectivement, Dehimbo fut exécuté au mois de janvier 1862 .
D’autres racontaient leurs combats avec des tigres au milieu des forêts inexplorées, leurs rencontres avec des serpents, leurs pêches aux caïmans; toute une série d’aventures à faire peur aux enfants. Heureusement, les enfants dormaient , et toute la compagnie semblait prendre plaisir à ces terreurs-là.
Moi, je fus de l’avis des enfants, et j’allai me coucher. Mais toute la nuit mon imagination surexcitée m’emporta sur l’immense Atlantique. J’étais sur une petite barque qui tourbillonnait sur les vagues. Je m’approchais du navire Jean- Jiart que je voyais échoué dans mon rêve, et je sauvais les soixante-dix femmes, toutes, l’une après l'autre, avec ma coquille de noix.
Le matin, au réveil, je pensai que le Jean-
Bart pourrait sans doute aborder bientôt, et que, s’il y avait dans le nombre une transportée à mon goût, on ne me refuserait peut-être pas sa main...