‹ Les nouveaux mystères de ParisChapitre 18 sur 24 · LE RETOUR A LA MAISONNETTE · texte numérisé non relu

LE RETOUR A LA MAISONNETTE

autre, une expression de terreur passait sur ses traits...

Madeleine s’agenouilla au pied du lit : l’émotion brisait ce pauvre cœur.

Puis elle se leva, et, se penchant au-dessus du lit, elle posa ses lèvres sur le front de la pauvre folle.

— Il faut la transporter chez vous, dit Jean. Quatre hommes attendent à la porte avec une civière garnie de rideaux. Demain, Louise se réveillera dans sa petite chambre de la maisonnette, et vous serez à ses côtés...

— Mais comment la transporter sans interrompre son sommeil?

Jean prit un flacon sur la cheminée, et imbiba une éponge du liquide qu’il contenait.

— Faites-lui respirer ceci de minute en minute pendant le trajet.

C’eût été un curieux tableau que celui de ces hommes traversant la forêt et portant sur leurs épaules ce précieux fardeau.

Madeleine cheminait à côté de la civière, et un domestique du château marchait devant avec une lanterne.

De distance en distance, le cortège s’arrêtait pour se reposer, et Madeleine approchait des

lèvres de Louise l’éponge imbibée de chloroforme.

Une heure après, la jeune fille, toujours endormie, était couchée dans la chambre où s’étaient écoulés ses jeunes ans.

Tandis que s’accomplissait ce trajet, Trelauney et le Magyar étaient assis dans un petit salon du château.

Sur un guéridon, une théière et deux tasses, une coupe chargée de cigares étaient les seuls accessoires de la scène.

— Voici, disait Trelauney, les dernières notes que j’ai reçues...

« L’enfant enlevé par. le poète et la chitîonnière, d’après les ordres de M. Raoul de Villepont... ordre que M. Combalou s'était chargé de faire exécuter, l’enfant de Louise Deslions enfin, doit être resté au cloître Saint-Jean-de- Latran... C’est la chiffonnière qui garde ce petit être... »

— Comment se nomme cette femme?

— La mère l’Hclvétie.

Le Magyar se retourna vivement.

— L’Helvétie! mais c’est ainsi que j’ai entendu nommer la malheureuse dont l’enfant a été assassiné par Robert Kodom.

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— Il n’y aurait rien d’étonnant à cela, dit Trelauney. C’est sans doute l’homme d’affaires Combalou qui avait été chargé de la première négociation.. . Après avoir pris un enfant à cette femme, il lui en a rendu un autre.

— Quand irons-nous retirer de scs griffes le pauvre petit être qui paye la dette d’un autre?

— Dès demain, répondit Trelauney. Surypère ne me sera pas inutile dans mes recherches... Je pense qu’il sera rétabli, et nous passerons la nuit au cloître Saint- Jean-de-Latran.

— Que deviennent les Villepont?

Trelauney sourit :

— M. de Villepont, dit-il, sera déclaré en faillite à la fin de la semaine.

Le Magyar sembla méditer...

— Quand viendra mon tour? demanda-t-il enfin.

— Mon ami, répondit Trelauney, je vous donne ma parole que, dans trois mois, j’aurai remis Wanda entre vos mains...

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... Au petit jour, Trelauney se retrouvait au chevet de Surypère.

La nuit avait été bonne, et il put continuer le récit de ses malheurs...

— L’île de Cayenne est soumise, — particulièrement pendant les premiers mois de l’hiver, — à la température la plus variable et la plus désordonnée qu’il soit possible d’imaginer. Toute la colonie s’était couchée dans des transes mortelles ; le vent mugissait au dehors ; on entendait à travers les rafales les notes aiguës du (juinquin, espèce de vanneau dont le nom imitatif rend par à, peu près le cri sinistre; les grands arbres qui bordent le fleuve avaient des lamentations à glacer le sang, puis tous ces tumultes se confondaient en des craquements

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épouvantables. Les fiers palmistes, après avoir tenu tête à la bourrasque, se brisaient d’un coup sec, subit, inattendu.

Quand je me levai, le ciel était calme et d’un bleu translucide. Les insectes volaient au soleil. Plus un nuage à l’horizon.

Du bâtiment en péril, pas de nouvelles encore. J’avais décidé d’employer ma journée dans la forêt. Il me manquait un hangar, et cetto rude besogne de l’abattage, qui prend toutes les forces, me donnait l’espoir que mon sang et ma tête finiraient par se calmer. Ce n’est pas chose prévue et réglementée, comme dans nos forêts de l’État, de jeter un arbre par terre.

Il faut tailler à coups de hache à travers ces obstacles et recommencer vingt fois avant d’arriver à un tronc droit, ferme et franc qui sc puisse utiliser pour la charpente.

Les insectes venimeux vous bourdonnent aux oreilles; des bataillons compactes de maringouins, un ennemi incessant, insaisissable et presque imperceptible, vous assaillent sans trêve ni répit.

Des armées de fourmis jonehent le sol. On les appelle fourmis de feu , car leur venin brûle,

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comme un fer rouge à l’instant de la morsure. J’ai dit des armées, c’est qu’en effet ces voraces s’avancent en ordre régulier, on sent que les envahisseurs obéissent à une discipline et qu’ils sont dirigés par un général très-compétent à grouper ses régiments pour l’assaut.

11 faut encore se garer du scorpion, qui gîte dans les troncs d’arbres; il n’est point agressif, mais il donne son coup de lancette lorsqu’on le dérange. Ce n’est pas lui qui commence, seulement il est prudent de le laisser en paix.

Le plus horrible de tous ces insectes repoussants est une araignée qui arrive à des proportions de géant. On l’appelle l’araignée-crabe. J’en ai tué plusieurs dont le ventre noirâtre et poilu dépassait en grosseur l’ovale d’un œuf de dinde. Ce monstre fait sa toile comme nos araignées de jardin, — en proportions comparativement plus restreintes, mais nouée et tissée comme un véritable filet de pêche et résistant sans peine aux efforts des victimes de la plus grande taille. — Je ne vous parlerai pas aujourd’hui des jaguars et des serpents, n’en ayant pas encore vu jusqu’alors.

. J’eus quelque bonheur, dès mon entrée en

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forêt. (Quatre grands palétuviers, francs de jet et dans toute leur vigueur, se présentèrent comme d’eux-mêmes à mes coups de hache.

Des cassiques répétaient aux alentours l’air que je sifflais pour m’encourager au travail; l'oiseau-mouche et le colibri fendaient le feuillage avec des éclairs de pierres précieuses et des vivacités d’écureuils ailés.

J’ébranchai soigneusement mes arbres pour faciliter l’extraction à travers le pêle-mêle des ronces et des plantes grimpantes; enfin je les amenai, à bras tendus, jusqu’au bord du sentier, et je vous garantis que je respirai joyeusement.

J’avais un bon quart de lieue à faire pour regagner ma maisonnette, et je n’étais pas au bout de mes peines.

Je liai mes palétuviers par une forte corde que je m’attachai aux épaules, et. je me mis à tirer à travers les terres marécageuses qui fonçaient sous les pieds. Enfin il fallait bien donner son coup d’épaule. Je le donnai de mon mieux. La morale était d’arriver, j’arrivai.

La petite bourgade était en allégresse. Nous allions avoir des nouvelles du pays. Le bâtiment avait repris la mer, sa présence était signalée

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dans le Maroni. On allait donc parler de la France !

Les questions se croisaient, et je dois déclarer que les hommes ne se montraient pas moins bavards que les femmes.

— On les attend ! c’était l’exclamation générale.

— Quand cela?

— Ce soir...

— Non, demain seulement.

— Ce soir, vous dis-je, et j’en suis bien sûr; c’est une sœur du pénitencier des femmes qui m’a donné l’ordre de préparer des civières pour les bagages.

— Ah ! s’il en est ainsi !

Et les conversations continuaient, contradictoires, turbulentes et joyeuses au fond. On se figurait que ces malheureuses nous apportaient un peu d’air de la patrie dans leurs jupes.

Je me sentais exténué. J’avais besoin dé.

donner mon coup de dents. Je n’avais pas mangé depuis le matin. J’arc-boutai l’épaule par un dernier effort, et dans les cinq minutes qui suivirent, mes quatre palétuviers étaient étendus dans mon enclos au soleil levant qui fait la

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bonne sécheresse des bois de construction.

J’avais les dents aiguisées par l’appétit et je me disposais à me mettre à table, lorsque le bruit du canon me fit relever en sursaut. Je courus jusqu’au rivage...

C’était le navire... il n’était plus qu’à cent mètres environ de Saint-Laurent. Toute la colonie accourait sur les bords du fleuve. Le directeur et les sœurs se groupèrent devant nous, et c’était un frémissement dans la foule qui trahissait autant de curiosité que d’émotion.

Le bâtiment nous faisait face. Stop !

Une à une, les pauvres créatures montèrent de la cale et jetèrent sur leur futur asile le morne coup d’œil de l’abattement apathique et bestial. Elles se rangeaient sur le pont comme des brebis dont on enlève les claies, attendant, résignées, passives. On jeta le pont mobile qui reliait le pont au quai, et le lugubre défilé commença.

La misère, la faim et l’habitude de la honte avaient déposé leurs traces sur presque toutes les physionomies. Des yeux morts, des fronts sans pensée, et ces terribles bras osseux et décharnés qui ressemblent plus à des emmanchements de gorille qu’à des membres humains, ajoutez les vêtements sordides traînés pendant

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une longue traversée dans toutes les fanges de la cale... et vous conviendrez que ce n’était pas matière à griser les imaginations les plus altérées. Trois ou quatre pourtant avaient conservé quelques fraîcheurs de la jeunesse. Un sang lourd et violacé leur marbrait les joues par plaques, et les cheveux emmêlés avaient toute leur sève. Mais, sur toute la ligne, le même regard sans lueur et le même accablement d’attitude.

On croyait le bâtiment déchargé, et le capitaine avait remis les dossiers des déportées au directeur, qui commençait l’appel.

Au nom de Martine Ferrand, répété trois fois sans réponse et pour la quatrième fois glapi par le chœur de toutes les mégères, une forme humaine se détacha de derrière le grand mât, encombré de bagages, et vint lentement et gravement rejoindre le groupe des condamnées.

— Vous êtes bien Martine Ferrand? demanda le greffier qui lisait les noms.

Elle répondit par une inclinaison de tête.

— Est-ce qu’elle serait muette? demandaient les plaisants en se haussant,. pour mieux voir, sur la pointe des pieds.

— Ce serait dommage, en vérité! pensai-je à part moi.

MARTINE FERRAND

Martine Ferrand était, en effet, une admirable personne dans toute la force de l’âge. Pas un de ses traits, réguliers et mélancoliques, n’accusait la perversité ni l’habitude du vice. Les tempes, taillées largement, trahissaient seules les émotions intérieures de la femme par leur mobilité inquiète et fébrile. Elle avait sous le costume pénitentiaire une dignité d’attitude qui la distinguait absolument des natures triviales et grossières au milieu desquelles elle allait vivre désormais.

On entassait les colis sordides sur le quai, et chacun reconnaissait ses loques. Des mouchoirs troués et des tabliers graisseux faisaient, en général, l’office de malles et de sacs de voyage. Les harpies se disputaient leur proie respective, et ce fut long.

Martine demeurait droite et fixe comme une statue, sans prêter la moindre attention aux propos interminables de ses voisines.

Quand chacune des belligérantes eut trié son butin, et que le champ de bataille fut resté libre, elle chercha du regard son petit bagage, que les mégères avaient fortement disloqué dans le premier feu de la lutte. Une chemise traînait dans la poussière, une paire de bas à dix

pas plus loin, les mouchoirs un peu partout.

Je m’élançai avec la pétulance d’un jeune homme. Je ramassai précieusement tous les objets épars, puis j’enveloppai le tout avec soin et, — dernière précaution bien méritoire ! — je raffermis mon modeste édifice au moyen d’une solide ficelle, comme j’avais la précaution d’en avoir toujours dans mes poches. C’était presque coquet, et je me sentais l’amour-propre de mon œuvre.

Elle me regardait... Ah! qu’il était beau cet œil bleu! J’avais vu des yeux bleus dans ma vie, mais de ce bleu profond et tendre, jamais! 11 n’y avait que l’œil bleu de Martine! Un sourire discret et demi-honteux me paya de mon obligeance quand je lui tendis ses nippes.

— Yoici qui sera mieux que dans la poussière, mademoiselle Martine Ferrand.

J’accentuai fortement ; je voulais qu’elle sut que je n’avais pas oublié son nom.

— Merci, monsieur...

Elle s’arrêta. J’achevai bravement :

— Surypère, pour vous servir.

— Alors mille remerciements, monsieur Surypère.

MARTINE FERRAND

Ce n’était pas une voix, c’était une musique, et j'en avais plein les oreilles de ces quatre mots seulement. Telle fut ma première et très-hon nête entrevue avec Martine Ferrand.

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