‹ Les nouveaux mystères de ParisChapitre 19 sur 24 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

J’eus beau me débattre, il fallut bien à la fin me fendre à l’évidence. J’avais le cœur pris. Toute la nuit, je rêvai de Martine. Je revoyais ses grands yeux bleus, sa bouche rose et bien dentée. Je revoyais tout, jusqu’à sa petite mèche rebelle qui s’ébouriffait de chaque côté de la nuque.

Le malheur est que l’amour ne pouvait pas aller du même train que partout ailleurs, dans notre colonie de Saint-Laurent. Je jouissais, pour mon compte, d’une liberté relative, mais la pauvre Martine ne devait pas sortir de son couvent : ses journées se passaient en exercices relgieux et en travaux de couture. Une fois, vers la fin du premier mois de son installation, je l’aperçus à travers la grille. Cette plante des

UN MARIAGlî A CAYENNE

champs vivace et robuste encore à la descente du vaisseau, s’étiolait entre les quatre murs froids de l’hôpital.

Je me dis à part moi :

— Maître Pierre, il ne serait point chagrinant de passer sa vie à côté de cette fille-là, et je crois qu’elle s’cn porterait mieux elle-même. Il faudrait voir à arranger ça.

Je ne demandais pas mieux que d’avancer la besogne, mais comment? il était de toute nécessité d’avoir, avant tout, l’assentiment de Martine ; or les sœurs de la communauté n’envoyaient point leurs pensionnaires promener au clair de la lune avec la jeunesse do l’endroit. On ne dansait point le dimanche, et pas moyen d’engager une liaison autrement que par signes, comme les singes de la forêt.

Encore eut- il fallu se rencontrer pour essayer de la pantomime.

Une idée m'illumina. Nous étions tenus d’aller à la messe, et parqués dans notre coin, à distance morale des recluses pendant i’ofiiee. Donc, pas un mot à échanger : la pantomime à distance ne saurait tout exprimer.

Les hommes n’avaient d’obligatoire que la grand’messe; toutefois, ceux qui s’étaient fait

remarquer par leur bonne conduite et leur assiduité au travail obtenaient facilement l’autorisation d’assister à tous les services religieux qui se succédaient le dimanche dans la chapelle : c’était matines, c’était laudes, c’était l’exposition du saint-sacrement, c’était les vêpres, c’était les cantiques. Comme les pétitionnaires de pareilles faveurs n’étaient pas nombreux, il était loisible de se placer à son gré. C’était bien inutile de déranger un surveillant pour trois ou quatre chrétiens animés d’un si beau zèle de piété. J’avais préparé mes plans pour la fête de Noël.

Dans la journée, je m’introduisis dans la chapelle. J’avais bien remarqué la place de Martine à la gauche d’un pilier; sa chaise était la dernière de la rangée. Je me précautionnai d’un petit banc très-bas que je plaçai discrètement de l’autre côté du pilier protecteur.

Pendant toute la messe de minuit, je me glissai ma place de réserve sans éveiller la moindre attention, et je m’agenouillai en me dissimulant dans l’ombre.

La sonnette de l’enfant de chœur annonça le salut, et toutes les femmes se levèrent. Martine, en les imitant, m’aperçut, — car j’avançais la

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tète avec intention. Elle lit un faux mouvement de surprise, porta les mains de côté pour retrouver son équilibre. Je n’avais que le bras à étendre pour la soutenir; je n’y manquai point, et je trouvai même l’audace de porter à mes lèvres le poignet que j’avais saisi. Elle laissa sa main dans la mienne pendant tout le temps que ses compagnes demeuraient prosternées en adoration.

— Une minute, une seconde, le temps de dire deux mots sérieux, Martine ; il faut que je vous parle ce soir, lui dis-je au moment où la sonnette annonçait la lin de l’adoration.

Au milieu du tumulte dés chaises remuées, elle put me répondre fermement et nettement :

— A la sortie, restez là.

L’ office touchait à sa lin, et je n’eus pas longtemps à attendre la joie de sa présence. Des sœurs faisaient ranger leurs pénitentes, deux par deux, et sur un geste de la supérieure, toute la file se- mit à marcher. J’échangeai un dernier regard avec Martine, et son coup d’œil résolu ne me laissait pas de doute qu’elle revînt. En effet, elle ne se fit pas attendre.

— ■ Une minute, me dit-elle, une seule ! J’ai oublié mon livre de prières.

t. ii. • ir

— Martine, je vous aime. Voulez- vous être ma femme?

Son regard voilé s’illumina d’un éclat soudain. Une voix acariâtre criait du porche :

— Eh bien ! et ce livre ?

Martine n’eut que le temps de me serrer la main avec une énergie d’homme.

J’avais compris. Cette pression de main était un engagement.

Nous n’étions pas au bout de nos peines.

Dès le jour qui suivit notre entrevue à l’église, je demandai par lettre une audience à notre directeur, qui me reçut avec sa bienveillance ordinaire.

— Eh bien ! mon garçon, il s’agit donc d’affaires d’État, que nous avons mis la main à la plume? Voyons, est-ce que l’ambition vous prend? Je parie que c’est une nouvelle concession que vous venez me demander?

— Une concession, en effet, monsieur le directeur, mais qui n’engagera personne, et qui n’exigera ni correspondances ni démarches. Je viens tout simplement vous demander votre consentement à mon mariage.

— Oh! tout simplement. Mais oc n’est pas aussi simple que vous imaginez, cela I II vous

faut d’abord un état civil très-bien établi et parfaitement authentique, la preuve que vous n’avez pas laissé de veuve dans quelque paroisse du pays natal. Ah! simplement ; c’est bientôt dit! Toutefois, nous allons voir.

11 sonna. Un domestique parut.

— Demandez au secrétariat le dossier de Surypère. Faites vite.

L’excellent homme continua avec une gaieté à la fois narquoise et communicative :

— Vous savez que les pensionnaires de notre couvent ont toutes plus ou moins leur petit péché. 11 faut plus qu’un péché mignon pour que la justice leur impose une traversée aussi péjible...

Le domestique revenait avec un cahier volumineux à la main. Après lecture :

— Je ne vois rien qui fasse obstacle de votre côté, me dit le directeur en se levant. Tous les détails intéressants pour l’acte auquel vous vous disposez, je les ai là, sinon avec pièces régulières à l’appui , tout au moins à titre de renseignements qui dégagent ma responsabilité. D’ailleurs, depuis le temps que je suis témoin de vos efforts et de votre courage, j’ai su vous apprécier. Vous êtes libre de tout

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engagement antérieur, votre affirmation ine suffit.

— Je suis libre.

— C’est entendu. Maintenant, arrivons aux nom, prénoms et qualités de la fiancée.

— Elle s’appelle Martine Ferrand : elle est arrivée par le dernier convoi de femmes.

— Oui, je sais... une brune bien bâtie et sur le compte de laquelle je n’ai reçu que de bons rapports jusqu’à ce moment.

Il se dirigea une seconde fois vers la sonnette. Le valet accourut.

— Le dossier de Martine Ferrand ?

Le domestique ne fit qu’aller et revenir.

Le directeur se plaça devant son bureau en me faisant signe de m’asseoir. Il ouvrit le cahier et lut attentivement feuille à feuille. Par instants, ses doigts fripaient les pages par des mouvements nerveux et saccadés qui trahissaient une véritable agitation intérieure. Quand il eut achevé jusqu’à la dernière ligne, il resta pensif la tête dans ses mains. Puis se détournant brusquement de mon côté :

— Ce sera long, toutes ces négociations-là, fit-il en se résumant, très-,long. Et puis, quelle mouche vous a piqué ce matin? Bien utile de

UN MARÏAGK A CAYENNE

se marier ici, pour le peu de temps que vous avez à faire encore ! Sans compter que j’ai demandé votre grâce...

— Mais j’aime cette femme, monsieur, je l’aime !

— Voilà parler.

Il s’assit devant moi, et me frappant fraternellement sur l’épaule, il me dit en me fixant :

— Notre rôle, à nous, chefs et maîtres ab solus des établissements pénitentiaires, est doublé de délicatesses comme celui d’un confesseur. Le jugement rendu, le condamné ne nous doit rien de plus que la soumission à la peine prononcée. Les fautes ou les crimes qui ont exigé les sévères applications de la loi, il ne nous appartient point de les divulguer. Encore est-il que je me crois le droit et le devoir de vous répéter : « Ne vous mariez pas chez nous ! »

Je sentais bien, à l’accent convaincu du directeur qu’il me disait toute sa pensée ; mais l’amour invincible bouillonnait dans ma poitrine, et j’avais des révoltes à trouver un obstacle imprévu entre Martine et moi.

— Je me levai à mon tour :

— Eh ! que voulez-vous que nous fassions,

nous autres, m’écriai-je, une fois que la loi nous a marqués au front ! Croyez-vous, en vérité, que les mères de famille du pays attendent tout exprès notre sortie de cet enfer de bagne pour le placement de leurs petites demoiselles? Les existences flétries ne peuvent se relever qu’en s’étayant sur d’autres existences flétries. Deux faiblesses peuvent se combiner en une énergie. Et puis, monsieur, je vous l’ai dit : j’aime ! J’aime avec une ténacité, un aveuglement, si vous préférez, j’aime avec une ardeur qui me domine k ce point que , si vous me vouliez pontraindre à écouter le récit de la faute de Martine, je sauterais par cette fenêtre pour ne pas entendre le premier mot. J’aime à ce point, — et j’en fais ici le serment devant vous, — que jamais de ma vie je n’adresserai une question sur le passé à celle qui aura consenti à lier son existence dégradée à mon existence misérable. ,

Mon interlocuteur, les yeux toujours fixés sur les miens , me laissa parler jusqu’au bout.

— J’ai compris, dit-il simplement. Il sera fait selon votre désir. 11 m’est pénible de vous répéter que tous les renseignements préalables

prendront du temps. C’est affaire de six mois avec toute la célérité désirable.

— J’attendrai ! répondis-je résolument.

Et je me dirigeai vers la porte.

— Eh bien ! au premier courrier, mon pauvre Pierre !

En me détournant au bout du corridor, j’aperçus le regard cordial et sympathique du directeur qui me suivait encore.

Les six mois de l’attente, 'lesquels en durèrent plus de neuf, par suite de je ne sais quelle avarie du courier, compteront parmi lés plus douloureux que j’aie inscrits dans ma mémoire, laquelle n’est pas absolument peuplée de gaietés.

Les trois premiers surtout furent un épouvantable martyre.

Le courage m’abandonnait, et je sentais l’heure où mes forces allaient me trahir tout à fait. Le directeur vint t\ la maisonnette. A voir « son pauvre Pierre » étendu sur le grabat, insensible à toutes les consolations , .inerte, abattu, il eut une bonne pensée, le cher homme !

— Mon ami, me dit-il, maintenant qu’il est entendu et bien arrêté que vous persistez dans vos projets, je vais vous chercher un reconfor-

tant. Vous me demandez formellement la main de Martine l'errand?

— Comme une grâce ! comme un bienfait !

comme une bénédiction ! comme le salut!

— Eh bien ! il faut la lui demander à ellemême. Les meilleures choses ont une fin, il faut bien qu’elles aient un commencement.

— Est-ce qu’il m’est permis de la voir seulement?

— Yoilà qui est de ma compétence. Tenez, faites un effort et prenez votre courage à deux mains, je vais vous présenter moi-même.

Je sautai à bas du lit, sans souci du respect que je devais à mon protecteur. En deux temps, j’étais habillé.

Il m’introduisit au parloir et fit mander Martine. Quand elle m’aperçut, elle pâlit affreusement, et je crus qu’elle allait s’évanouir. Moi, je ne me sentais plus vivre. Le directeur s’était discrètement retiré après la présentation.

Ce que nous dîmes, le sais-je? Elle me tenait les mains dans les siennes, et je m’en sentais inondé de joie. La clef qui criait dans l.a serrure nous avertit qu’il était temps de nous séparer, mais la sœur qui venait prendre Martine nous donna avis que l’autorisation nous était

accordée de nous voir tous les dimanches.

Ce n’était guère, et pourtant c’était trop de bonheur à porter pour moi.

Enfin ! enfin ! enfin !

Il arriva, le paquebot damné !

Le directeur avait fait diligence selon sa promesse, et les pièces nécessaires au mariage étaient bien au complet.

Huit jours plus tard, nous étions unis.

En quatre tours de main, un coup de plumeau ici, un coup aux rideaux plus loin, Martine avait fait un paradis de ma cahute.

Nous voilà deux !

C’était une vigoureuse créature, aux yeux bleus remplis de douceur, avec un front bombé qui indiquait, à défaut d’intelligence, la ténacité dans l’idée fixe. Elle était née dans une bonne famille de vignerons, en Bourgogne.

Tous ces détails, je ne les obtins que dans les premières effusions qui suivirent le mariage. Sa mère, autant que je le compris à ses explications nécessairement restrictives, résumait le type de la paysanne coquette, ambitieuse et volontaire. Elle aimait ses enfants, mais comme une propriété. Elle eût poursuivi à coups de fourche qui se fut permis de leur tirer l’oreille

en passant, mais cette protection vigilante et jalouse rie leur évitait point la fessée maternelle, les jours où ils rentraient au gîte les coudes percés.

De cette éducation à coups de claques et de caresses exagérées, Martine avait conservé tous les côtés craintifs de l’enfant avec des obstinations dolentes, quand une idée s’était une fois ancrée dans sa cervelle. Elle acceptait toutes les raisons qu’on lui présentait, mais avec son regard bienveillant et calme, elle n’en faisait qu’à sa tête. Point méchante, du reste, et vraiment courageuse.

Elle me témoigna des gratitudes exagérées de tout ce que j’avais fait pour elle ; elle partageait volontiers nos travaux, et maniait la bêche et le râteau avec la vaillance d’un homme. Mais, le soir, la journée finie, quand je m’approchais de la table commune etque je cherchais, les pieds dans les cendres, à me reposer par la pensée d’une meilleure existènee à venir, elle secouait la tête sans désespoir comme sans enthousiasme et répondait uniformément :

— On est bien ou l’on vit.

l’enfant

Nous vivions sans préoccupations et sans secousses.

Donc, elle était heureuse.

De sa jeunesse et de sa faute qui l’avait conduite au pénitencier, je n’avais jamais rien voulu demander. Toute ma tranquillité était sagement basée sur mon ignorance. Du reste, ses confidences ne dépassaient jamais les souvenirs du village natif. Je savais que, vu l'accroissement de sa famille, elle s’était vue contrainte d’entrer en condition à Dijon. Depuis lors, rien de plus. Elle n’ouvrait jamais la bouche de son séjour à la ville, et je ne suis point questionneur de nature. Je vous ai dit que je ne l’étais pas, en plus, par sagesse et pour la sécurité du ménage.

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C’est toujours un coin béni que le coin de la famille! Toutefois, il manquait encore cette gaieté et cette bénédiction qui s’appelle l’enfant.

Moi, je ne doutais de rien.

J’avais déjà fabriqué la barcelonnette et trouvé son enclavement, à l’abri des rayons trop vifs du soleil, dans un angle de la chambre. Ces attentions, dont je l’eusse souhaitée émue, la laissaient indifférente et parfois comme effrayée.

Elle suivait tous mes mouvements de son regard limpide et bleu, mais sans m’encourager d’une bonne parole. Parfois son' front proéminent se plissait, et si je m’inquiétais de la pensée qui la rendait songeuse, elle venait à moi et me disait de sa voix sonore :

— Ce n’est rien. Tu es bon, mon Pierre, et je t’aime.

Je me prenais à reclouer, rabotter, épousseter, balayer jusqu’à ce que les bras m’en tombassent.

Alore elle me tendait un petit verre d’esprit de manioc et m’embrassait avec des airs de me demander pardon.

Pardon ! de quoi? pourquoi?

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Je ne la poussais pas aux confidences, vous le savez.

Ce n’était pas tout que préparer le nid du chérubin attendu et tant désiré. Il fallait en faire un citoyen libre. A Cayenne, comme partout ailleurs, la fortune ne nuit point à la liberté. L’idée me prit de devenir riche.

Martine, cVqui je confiais mes plans de spéculation , me répondit avec son éternel sourire :

— A quoi bon ?

Je sentais au fond de cette nature passive et pourtant opiniâtre je ne sais quelle plaie inguérissable. Souffrait-elle du passé? C’est à croire. L’avenir, en effet, n’avait rien que de rassurant pour nous. Je gagnais mes bonnes journées à travailler de mon état de maçon.

A deux lieues environ de Saint-Laurent, et non loin de l’Océan, l’administration m’avait consenti une location de deux hectares de terrain argileux, où je tentai la culture du coton, non sans succès.

J'avais de l’argent. Je ne demeurais plus indifférent à l’argent. L’argent dans la vie à deux représentait les aises et même un certain confortable. Nous étions meublés en acajou,

comme de vrais bourgeois ! Seulement l’acajou était taillé à coups de serpe et manquait de vernis. Luxe inappréciable, auquel je n’aurais jamais songé tout seul ; j’avais troqué une glace d’un marin contre une demi-douzaine de brocs d’eau-de-vie de manioc. Martine avait souri plus joyeusement ce jour-là.

l’ut-ce l’effet du miroir, — qui sait? — un matin elle se réveilla toute envermillonnée de belles couleurs sur les deux joues, et m’attirant dans un coin, elle m’embrassa avec une effusion que je ne lui avais jamais vue.

Je pressentis un grand événement.

Elle se cachait la tête dans ma poitrine ; je la lui pris entre mes deux mains et la lui redressai bien en face de moi pour lui rendre son baiser sur le front.

Tout à coup, elle devint pâle comme une morte, et je dus la soutenir pour la faire asseoir sur une chaise.

— Pierre, fit-elle avec effort...

Puis elle s’arrêta sans achever, la voix lui manquait.

— Remets-toi, Martine, et tu me feras plus tard cette grande confidence qui semble t’oppresser.

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Elle se leva, et deux grosses larmes, — que je vois encore, — filtrèrent sous ses cils épais.

— Pierre, nous avons un enfant !

Et elle retomba sur son siège plus pâle qu’ auparavant et comme inanimée.

La joie me remplissait tellement le cœur que j’oubliais le reste. J’eus envie de danser! Moi, père ! J’allais donc enfin l’avoir, la toucher, la posséder, cette salutaire bénédiction d’un petit être qui fût à moi ! — à moi tout seul ! Non, à nous deux !

Martine demeurait toujours affaissée et les yeux éteints.

Je m’agenouillai à ses pieds, et, sans savoir au juste pourquoi, je me mis à pleurer sur ses mains.

Elle se redressa frémissante :

• — Tu l’aimeras de toute ton âme et tu le défendras contre tous, n’est-ce pas?

— Peux-tu bien le demander, Martine ?

Elle fixa dans ma direction un regard d’une intensité étrange :

— Dis : contre tous !

— Voyons, remets-toi; la joie te rend folle.

— Soit ! mais dis : Contre tous !

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Je dus obéir, et, mes yeux dans ses yeux à.

mon tour, je prononçai résolument :

— Contre tous !

— C’est bien, dit-elle, je me sens forte à présent! Déjeunons, mon Pierre! et vite à la besogne! qu’on lui gagne un beau baptême à ce petit garnement qui nous fait pleurer avant qu’on le connaisse. Maintenant, j’ai du courage, va, sois tranquille! Et comment l’appelleronsnous?

— Cécile, si c’est une fille.

— Et Martin, si c’est un garçon.

Elle battait des mains comme une gamine de douze ans qui vient d’avoir son premier prix et va partir en vacances.

Oh ! la bonne journée !

Elle s’appela Pierrette-Cécile, car Dieu me fit . cette joie de me donner une fille. C’est bien plus délicat à dorloter une petite fille, n’est-ce pas? Qu’est-ce que je vous dis donc là? Quand j’entendis le premier cri de ce pauvre être chétif, je crus que j’allais pleurer. Chétif, non ! C’est qu’elle était grosse et forte au contraire et bien conformée, et des fossettes partout où nous avons des angles. Un chérubin, quoi !

La mère, alanguie et pâle comme une cire,

l’enfant

guettait toutes mes caresses sous l’ombre de ses grands cils baissés. Ah ! quelle reconnaissance et quel saint amour de la femme vous maîtrise et vous secoue la chair à ces heures-là !

Elle était d’une nature vigoureuse, de celles-là qui se dépensent entièrement dans l’œuvre de la maternité, mais qui se redressent avec des forces nouvelles pour élever le nouveau-né. Je ne lui voyais point les attendrissements profonds que je sentais au dedans de moi rien qu’à manier la petite créature. Mais elle avait des soins persévérants, une patience admirable, et je vous jure que c’était un groupe à faire tomber sur les deux genoux vos Parisiens gangrenés quand elle accrochait le poupon à son large sein veiné de bleu sombre, — de la couleur de ses yeux ! Toujours et partout ses yeux ! — C’était la persévérance et je ne sais quoi de viril dans l’exercice de ses fonctions maternelles qui me donnait des frissons et m’imposait une admiration respectueuse. '

La semaine de l’accouchement touchait à peine à sa fin qu’elle était déjà debout et remuante comme si rien ne se fût passé.

Elle reçut la visite des sœurs hospitalières et du chapelain : il fut très-question du baptême. C’était trop juste qu’on fît une chrétienne de ma

fille. Je n’y songeais seulement pas. On ne saurait penser à tout dans le flot d’orgueil qui m’envahissait.

Pour un rien, j’eusse joué naïvement au naturel , sans même y penser , la comédie de nos voisins les nègres galibes à chaque fois que leur femme augmente la lignée.

• Ils s’étendent dans l’unique lit de la hutte et poussent des gémissements à attendrir les rochers. La mère est déjà partie vers le fleuve, où elle lave à grande eau la nouvelle petite peau bise. Quand elle rentre, le chef de la communauté persiste à jeter ses gémissements aux échos. Si quelque étranger, ignorant de leurs lubies, survient, qui l’interroge, il répond avec des contorsions de damné :

— J’ai un enfant !

Nous voici bien loin du baptême, qui était la question dominante. Un sous-lieutenant de la garnison s’offrit pour parrain. Vous jugez de l’empressement qu’on mit à remercier cet officier complaisant. C’est le fond des bonnes actions humaines. Il faisait la cour à la fille d’un marchand de bois très-riche et très-considéré. La jeune fille n’était point insensible aux séductions de l’épaulette d’or.

l’enfant

Il est de bon ton à la Guyane d’aider les déportés à se relever dans leur propre estime : il n’est point rare que des millionnaires consentent à tenir l’enfant d’un couple de condamnés sur les fonds baptismaux. C’est une bonne note 'visà-vis de l’administration et un bon exemple à donner.

La petite personne fut donc enchantée de la proposition de l’élégant militaire. La mère rayonnait à voir la chaumière encombrée de si beau monde. On fut à l’église bien gravement et en bon ordre.

Le chapelain crut devoir, à la distinction des tenants, de risquer un bout de sermon. Pierrette, habillée comme une marquise, — sa marraine n’avait rien épargné! — ne paraissait pas se familiariser au latin de M. le curé ; elle accompagnait les exhortations du saint homme de cris perçants qui remplissaient la nef. Au moment du sel sur les lèvres, elle tira même la langue avec irrévérence.

Le parrain, de son côté, s’était précautionné de crus divers du Bordelais et de la Bourgogne. On dîna gaiement. Martine ne boudait point visà-vis des vins capiteux de son terroir; moi, je trinquais avec tout le monde. Et tant et si fort

ou trinqua que la demoiselle affirma que c’était une réjouissance bien douce à l’âme que le spectacle d’un baptême. A quoi le sous-lieutenant répondit par une politesse que je n’entendis pas et qui la fit rougir.

11 fallait bien se résoudre à se quitter, — mais la séparation n’eut lieu que sur des protestations d’amitié réciproques.

Je n’ai jamais revu de ma vie ni le parrain ni la marraine, et j’ignore s’ils ont profité des conseils bien sentis de notre digne chapelain.

Au petit jour, je m’éveillai le front cerclé et la tête lourde. Pierrette reposait d’un sommeil égal dans son berceau. Je la regardai longuement, longuement... Rien au monde n’a son éloquence comme ces chères petites bouches qui n’ont jamais parlé. Tout mon sang-froid me revint pendant cette contemplation.

La vie n’a plus de nuances arrêtées ni de dates qui fassent saillie dans ce bonheur régulier et continu.

Les mois s’écoulaient en embellissant l’enfant. Martine, levée la première et couchée la dernière, entretenait son petit royaume dans l’ordre, la propreté et l’économie. Aux premières risettes de la petite surgirent d’interminables discussions. Ce rire dessiné de telle façon signifiait qu’elle voulait boire, cet autre plus impératif, qu’elle voulait quitter la couchette et se faire porter à bras, cette autre encore, plus absolument exigeant, déclarait... tout ce que vous voudrez.

Tous ces détails des premières années, faits des trivialités et des exigences quotidiennes, laissent de profondes racines dans le cœur des parents qui n’ont à leur portée d’autre affection , d’autre ambition, d’autre distraction que la barcelonnetle de l’enfant.

Au commencement de son onzième mois, Pierrette déclara qu’elle voulait marcher toute seule. Elle le déclara par la démonstration tout d’abord. Debout sur ses grosses courtes jambes où l’on ne sentait ni les os ni les articulations, elle se lançait bravement à travers la pièce. Il arrivait que le centre, plus lourd que la tête, l’emportait. Elle ne se troublait point pour si peu, et semblait enchantée de se trouver assise sans avoir travaillé pour arriver à ce but. L’enchantement ne durait pas longtemps d’habitude.

Ces petits êtres remuants et curieux 11e peuvent demeurer en place. Elle criait pour qu’on la remît sur sa base. Quand elle avait bien crié et qu’elle voyait qu’on ne l’écoutait pas, elle se tirait de sa position h l’aide des bras, qu’elle utilisait en manière d’une seconde paire de jambes. Elle partait à quatre pattes et faisait concurrence à une grosse tortue qui vagabondait en ruminant par la chambre. La petite se démenait davantage, mais la bête à carapace ne se piquait pas d’amour-propre.

Nous étions affligés, Martine et moi, de la folie de tous les parents. Nous entendions que notre fille devînt riche et se mariât dans la belle

société, et qu’elle ignorât toujours quelles misères et quelles turpitudes nous avions traversées pour lui faire un sort meilleur et la vie honorée.

J’étais sous le coup d’une activité que rien n’effrayait. Je louais des terrains, j’affermais des abattis d’arbre et des cantons de pêche. J’achetais, je revendais, je faisais flèche de tout bois, et le magot grossissait à la satisfaction grande de Martine, qui pourtant n’avait ni les instincts de l’argent ni les goûts de luxe.

Mais quelle vaillance puisée tous les matins dans ces trois mots échangés :

— C’est pour notre enfant !

A plusieurs reprises, néanmoins, j’avais surpris ma femme préoccupée et presque sombre.

Quand je la questionnais sur ces tristesses subites, elle détournait la tête sans répondre, et, s’il m’arrivait d’insister, elle se prenait â éclater en sanglots.

Je la consolais de mon mieux , mais elle gardait sa préoccupation pour elle seule. Parfois, me sentant troublé et comme gagné par le chagrin qu’elle me causait, elle me prenait la tête dans scs bonnes mains fortes et courageuses, en s’écriant :

20ü LES NOUVEAUX MïSlÈllES DR PARIS

— Ne fais pas attention à moi. Je suis folle ! Que veux-tu? J’ai peur! Nous sommes trop heureux...

Nous étions trop heureux en effet.

Les occupations mulliples qui me prenaient toutes mes journées à l’extérieur et qui, presque constamment se trouvaient fructueuses, nous donnaient aussi, à ma rentrée au logis, quelques bonnes soirées en contraste. C’étaient alors de chaleureuses effusions et des plans d’avenir dont le bonheur futur de Pierrette était le thème invariable.

Alors, je la prenais sous l’épaule et, la guidant jusqu’au berceau, je lui détaillais une à une toutes les grâces délicates et toutes les fraîcheurs éblouissantes de l’enfant endormie. Nul détail ne m’échappait. C’étaient les cheveux blonds qui brunissaient comme les siens, les paupières qui se garnissaient, les petits ongles roses qui se formaient. Tout, je voyais tout et je constatais jour par jour, heure par heure, les progrès de la créature adorée.

Martine me remerciait de mes admirations par des pressions de bras sympathiques et caressantes; mais je ne la sentais pas enamourée comme moi-même de tous ces infinimtnts petits

de l’enfance. Elle avait plus d’austérité que moi, et ne s’abandonnait jamais entièrement aux premières impressions.

Somme toute, elle était dévouée, vigilante, attentive et véritable maîtresse de maison. Pierrette était tenue avec les soins d’une petite princesse, et ses vivacités turbulentes suffisaient à la gaieté de toute la maisonnée.

— Dieu sait bien ce qu’il fait ! pensais-je.

Et je m’endormais heureux, en homme bien sûr de l’avenir.

C’était la saison des semailles, et mes agrandissements successifs de culture avaient bien vite épuisé ma provision ordinaire.

Les marchands de Saint-Laurent nous tenaient la dragée haute, par la raison toute simple qu’ils ne redoutaient aucune concurrence; il fallait bien en passer par leur volonté. J’obtins la permission de me rendre au village des Hattes, où les Indiens, moins expérimentés que les grainetiers nos compatriotes, abandonnaient les produits de leurs terres à meilleur compte. Ils sont d’autant plus coulants dans les transactions commerciales, que la culture ne leur coûte aucun effort. La terre leur tend ses fruits et ses grains,

ils les cueillent, et rien de plus. Toute espèce de travail leur paraît incompatible avec la dignité humaine.

C’est un rude et pénible voyage, celui de Saint-Laurent aux Hattes, surtout pour le retour. Par terre, il serait impossible d’y songer : des terrains marécageux qui s’effondrent sous le pied , puis des lacets de broussailles impénétrables, et plus loin des lacs qu’il faudrait tourner. Nous descendîmes le Maroni sur une petite barque bien gréée que le pénitencier nous avait prêtée.

Un surveillant nous accompagnait, — car nous étions partis six ou sept à, la fois, — et l’on se remplaçait toutes les demi-heures à la rame. On compte une distànce d’environ vingt milles du pénitencier au village des Hattes, Nous descendions le fleuve en fournissant sans efforts une course de sept milles à l’heüre.

Une fois débarqués dans la bourgade,, le surveillant, qui ne nous accompagnait que pour la forme, s’assit au premier cabaret venu et nous donna quatre heures pour vaquer h nos affaires. Ces permissions ne s’accordent qu’aux transportés établis et propriétaires qui sont retenus par des intérêts assez graves dans la colonie

pour qu’il n’y ait aucune tentative d’évasion à redouter.

Je trouvai facilement mes approvisionnements et à bon prix ; en moins de deux heures j’étais de retour, chargé de sacs comme un mulet, auprès du surveillant, qui charmait les ennuis de l’attente en sirotant de l’esprit de manioc. On trinqua, les camarades arrivaient un à un, on retrinquait h chaque entrée. Comme je voulais rentrer avec toute ma dignité de père au domicile, j’imaginai une excuse pour éviter les libations trop redoublées. Je demandai quelque répit à la compagnie pour aller chercher quelques friandises et faire une surprise à ma petite fille.

— Allez, maman Surypère, me dit le surveillant avec un gros rire à casser les vitres.

Car, j’oubliais, les farceurs m'avaient surnommé maman Surypère. '

Le manioc fait le fond de la cuisine et de la pâtisserie sur les bords du Maroni et un peu partout dans file de Cayenne. Il s’agissait de Pierrette, et dans ce cas je ne marchandais plus. C’étaient des croquettes, c’étaient des gaufres, c’étaient des pâtes grillées, que sais-je? toute une cargaison enfin. Quand vint le moment d’empaqueter ma pacotille, grand embarras !

Les sacs ordinaires en papier n’étaient pas de taille. On fureta dans tous les coins.

On finit par déterrer tout un paquet de journaux français qu’un matelot insolvable avait déposés en règlement de compte, jurant ses grands dieux qu’il ne manquerait pas de venir les reprendre à la première occasion. On n’épargnait pas les enveloppes, la marchandise ayant été laissée à bon compte. Mon nouveau colis avait des aspects de monument, tant il était de taille et solidement édifié. Je me le plantai sur l’épaule et courus au cabaret, lieu du rendez-vous général. Une espèce de cave, ce cabaret , où il était nécessaire d’avoir de la lumière à, midi pour s’y voir le bout du nez.

Joli tumulte quand j’entrai. J’eus beau représenter que l’heure s’avançait, que la nuit allait tomber brusquement, et que ce n’était pas métier facile de remonter le Maroni à rebrousse-poil, entre les brisants et les rochers, l’opinion générale était qu’il fallait s’arroser la dalle du cou.

D’adjurations las, je m’assis dans un coin, sous la lumière vacillante d’une chandelle de résine; je posai mes graines à mes environs. — Mais le paquet de friandises, je ne le quittais

pas du regard : il était devant moi, sur la table, bien en vue.

Machinalement, mes yeux tombèrent sur les caractères imprimés. Je lus sans conscience de ce que je lisais : des annonces de moutardes progressives et de chocolats adaptés à la longévité du consommateur. Par impatience de tous ces vacarmes et des retards qu’ils comportaient, je retournai le paquet et continuai ma lecture de l’autre côté.

En grosses lettres bien espacées, un en-tête me sauta aux yeux :

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