‹ Les nouveaux mystères de ParisChapitre 20 sur 24 · COIR D’ASSISES DE DIJON · texte numérisé non relu

COIR D’ASSISES DE DIJON

Affaire Martine Ferrand. — Assassinats consécutifs sur trois enfants. — Monstrueux détails.

Je sentis tout le sang de mon corps refluer au cœur, impétueux à m’étouffer. J’eus la féroce énergie de dompter mon émotion et de la dissimuler aux regards de mes compagnons. Ah!

l’épouvantable supplice !

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Cette femme, que j’avais entourée de respects et d’adorations , était un monstre de scélératesse, de dissimulation, d’hypocrisie, de lâcheté. Elle avait imaginé des raffinements dans la cruauté , et c’est sur des êtres sans défense , confiés à ses soins, qu’elle avait exercé ses tortures, graduellement, petit à petit, pour bien se repaître de la souffrance des innocents et jouir de leur longue agonie sans en perdre un frémissement. Elle leur introduisait un couteau dans la gorge, un demi-pouce le premier jour, puis le pouce entier le lendemain , puis deux, puis trois, puis toute la lame. Les malheureux n’avaient pas encore l’usage de la parole. Ils ne pouvaient se plaindre , ils mouraient ! Trois fois elle se reprit à cette œuvre farouche dans trois familles

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différentes. Trois fois! vous dis-je!... C'était une horrible folie.

Le tourbillon de pensées monstrueuses qui s’entrechoquaient dans mon cerveau, personne ne le saura jamais, je ne les sais plus moimême.

J’avais besoin d’air. J’étouffais...

Heureusement notre surveillant se souvint qu’il avait charge d’âmes, ou du moins un total de têtes à représenter au contrôle. Il se leva en criant d’une voix de stentor :

— En route ! En voilà suffisamment pour un jour.

La petite bande, habituée à la passivité militaire, se groupa presque en bon ordre, et l’on se mit en marche vers l’embarcation.

La nuit tombait, une nuit opaque et chargée de brumes épaisses. Pas la moindre brise d’ailleurs et nulle possibilité de se diriger à la voile. Je me cramponnai aux avirons et je lançai la barque en plein milieu du fleuve par un seul élan formidable qui me calma. L’impatience me rongeait. Je n’osai pas néanmoins ramer de toute la force que je me sentais au bout des bras : il fallait éviter les écueils, et je ne connaissais pas la route, ne l’ayant faite qu’une ou deux fois et

jamais de nuit. Le surveillant s’était érigé en capitaine de navire ; il commandait les mouvements, et j’obéissais de mon mieux. Au bout d’une heure, je sentis tous mes nerfs se détendre, et je tombai sans connaissance sous le banc que j’occupais.

On me remplaça sur l’instant; et sous les pieds de mes successeurs, je cherchais à me diriger à travers les ombres de ma pensée. Parfois un éclair de lucidité, et l’horrible drame se déroulait devant moi sanglant, odieux, ignoble et, lâche !

On approchait de Saint-Laurent. Les cloches du pénitencier sonnaient le coucher. Des lueurs sillonnaient les rues, les volets des maisons se fermaient; on entendait le bruit sec des battants l’un contre l’autre. Quelques fenêtres demeuraient éclairées comme un œil de curieux. C’était probablement la veillée qui se préparait La barque n’avait pas touché la rive que je m’élançai d’un bond et pris ma course...

Les voix des camarades me rappelaient :

— Hé ! l’ami Pierrot, et tes paquets?

.l’avais tout oublié. Force fut bien de rétrograder. On me chargea du mieux qu’on put et je repartis sans songer à remercier personne.

DK Fl ANC, R

Enfin, je la touchais des mains la petite haie de clôture. C’était là! Que faisait-elle à cette heure, la tueuse d’enfants?

Et ma fille? et ma fille?

J’ouvris brutalement la porte et j’entrai comme un fou.

Pierrette se réveilla, me tendit ses bras potelés et reposa sa tête mutine sur l’oreiller.

Pour la mère, elle tricotait des petits bas de laine en balançant le berceau d’un mouvement régulier du pied.

Toutes les opinions les plus contraires se heurtaient rapidement dans ma tête. Etait-ce donc une tortionnaire, cette créature au regard franc et doux qui travaillait, paisible et recueillie, attendant le père et couvrant la fille d’une protection vigilante jusque pendant son sommeil ?

— Ce n’est pas elle! il n’est pas possible que ce soit elle ! me criait ma conscience. . .

— Et pourtant. . . c’est bien son nom, répliquait l’impitoyable raison. Et je répétais syllabe par syllabe : Mar-tine-l’errand ! Je comptais les lettres et je restais hébété.

Un sommeil de plomb et presque instantané, suivit ces fatigues du corps et ces tourments de

l’esprit. Aux premières lueurs de l’aube, je me levai en prenant bien garde à n’éveiller personne. Ma femme dormait d’un sommeil paisible. A coup sûr le remords ne pouvait avoir ses racines dans cette poitrine que soulevait seulement un souffle franc et tout empreint de bonne santé. Pas une ride sur ce front, pas une nervosité furtive dans ce corps bien équilibré. Si le calme et la tranquillité existent sur la terre, je les avais devant les yeux. Je cherchais à me rassurer, mais la logique se redressait, tous ses aiguillons dehors.

— Enfin, elle a été condamnée, argumentaitelle.

— Et toi-même! ripostait ma conscience révoltée, de quel droit soulever les voiles du passé d’autrui quand -tu n’as pas reculé devant la profanation de la mort?

J’avais beau résister, la défiance me ravageait âprement et sourdement, quelque résistance que je voulusse apporter à ses progrès. Mon cas de condamnation ne tenait qu’à mon silence, — et c’est une exception certainement qui ne se produit guère dans les sessions de cour d’assises. Et puis, ce nom imprimé... c’était le sien...

Je brisai les ficelles du paquet et dépliai la

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feuille dans toute son ampleur. Les détails que je n’avais pas lus dans leur ensemble étaient épouvantables.

Martine dormait toujours.

J’approchai la feuille maudite qui venait do dévaster ma vie à jamais' de la veilleuse qui chauffait toute la nuit le lait de l’enfant. La page s’enflamma par l’extrémité, et les langues de feu léchaient le récit du crime, comme des flammes de l’enfer, avant de le dévorer tout à, fait. Puis, plus rien, il ne restait plus rien qu’un fragment de la marge entre mes doigts.

J’eus une minute la pensée consolante que tout était fini et que ce morceau de papier brûlé allait emporter toutes mes souffrance en détruisant la preuve matérielle de l’atrocité sous laquelle je me débattais. Je tendais ma volonté dans l’in* tetition de me figurer que c’était un rêve et' que j’étais mal éveillé.

En vain ! La flamme n’avait pas détruit le germe envahissant du Doute. Et quand je dis le Doute, <c’est une concession que je fais en ce

moment à la mémoire de la malheureuse, car 11

m’était impôv ible de fermer les yeux à des évidences irrécusables.

Pendant huit jours» — plus longs qu’un siècle,

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— je fus obsédé de la tentation de tout avouer à Martine. C’eût peut-être été le parti le plus rationnel et le plus concluant. Toutefois, puisque j'avais refusé jusqu’alors des confidences, avaisje le droit de me constituer si tard accusateur et juge? Et puis, la conclusion? Une séparation sans doute.

Quelle que fût ma certitude du crime, je ne pouvais refuser à la compagne de ma vie journalière, depuis bientôt deux ans, certaines délicatesses d’âme que j’avais eu cent fois l’occasion d’observer. Mon mépris, elle pouvait s’y exposer avant le mariage, mais maintenant courberaitelle le front sous la honte pendant toute la durée d’une existence commune? Je croyais bien la connaître. Elle fuirait le domicile conjugal pour encourir une aggravation de peine et s’éviter le poids accablant de ma présence qui ne pourrait plus être qu’un éternel reproche.

Et Pierrette, que deviendrait-elle, la chère petite, au milieu de ces cruelles divisions? Estce qu’un homme à mains rudes comme nous autres s’entend à manier ces chérubins tout en lait?

Dieu vint à mon secours. 11 laissa tomber de là-haut jusqu’à moi la seule pensée cordiale et

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consolante à laquelle je pusse me rattacher. La planche de salut du naufragé ! Cette pensée, qui me sauva du suicide ou de l’assassinat, c’est que Martine n’était pas coupable. 11 était inniable qu’elle eût commis le crime; il y a plus : elle l’avait recommencé à trois reprises. Mais elle obéissait à cette force fatale qui pousse les convulsionnaires et les épileptiques. Elle n’était pas coupable, non! La lumière se faisait dans mon esprit... C'était ce que nos curés de village appellent une possédée à intervalles. C’était une malade à guérir, une âme à fortifier, une cure de dévouement et d’affection sous laquelle j’étais sûr que mes reins ne plieraient pas.

Ma conviction était établie parce qu’elle reposait sur une consolation.

Mon parti fut pris aussitôt, et bien pris. J’aurais à l’avenir deux enfants au lieu d’un et. je me sacrifierais à ces deux êtres. Sur cette résolution, je me sentis inondé d’un bien-être intérieur que je n’avais jamais connu jusqu’alors. J’étais fort, déterminé, prêt à tout. Je n’avais pas la force de dissimuler, pendant tout le cours de cette semaine, les combats que ma raison livrait sans relâche à mon cœur.

Martine avait remarqué mes allures boule-

versées et mes airs égarés. Elle avait trouvé de bonnes paroles et cherché à partager mes chagrins : devant mon silence obstiné, elle avait craint de se montrer indiscrète et n’avait plus insisté. J’étais en train de sarcler un espalier de barbadines qui s’annonçait à merveille, lorsque cet éclair de mansuétude et de pardon m’illumina soudainement.

Je laissai dans le champ râteaux et pelles, et fourches, et j’accourus h la maison comme un jeune marié qui craint de manquer le premier quadrille. Je soulevai le rideau de toile que j’avais tendu devant la fenêtre pour protéger Pierrette contre les baisers trop ardents du soleil, I/en* faut, assise au milieu de la chambre, et grave comme une présidente, cmmaillottait, les jambes en l’air, une poupée de bois que je lui avais taillée à coups de serpette. Martine, éclairée par un rayon lumineux qui partait de la fenêtre opposée, semblait une sainte auréolée sur sa chaise de bois.

Non, le crime n’habitait pas ma maison !

Ce calme béni, ce recueillement, cette grâce suprême de l’ordre et du travail ne pouvaient rien avoir de commun avec les mauvaises suggestions.

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J’entrai sur la pointe des pieds.

Je me glissai doucement jusqu’à la petite, qui, tout entière à la toilette de sa poupée, ne m’entendit ni ne m'aperçut. Quand elle tourna sa tête de mon côté, ce furent des exclamations de joie et des trépignements de pieds et des battements de mains. Martine avait rougi, puis pâli presque sans transition : j’avais remarqué plus d’une fois déjà cette impressionnabilité trop vive.

— Je ne t’attendais qu’à la tombée de la nuit, dit-elle en me tendant son front... tu avais emporté ton dîner !

— Il s’agit bien de mon dîner ; il s’agit que le désir m’a pris comme cela de vous embrasser toutes les deux et de vous faire une surprise. Chemin faisant, le soleil m’a glissé dans l’entendement toutes sortes de mauvais conseils : par exemple, que Pair est doux, le sentier du bord de Peau tout fraîchement sablé à neuf; les écureuils font des gambades et les catacoës prêchent les cassiques, qui les sifflent. Profitons de cette bonne après-midi pour faire une promenade. La saison ne nous en garde plus à la dou? zaine. Allons, un bout de toilette, et pied gaudie en avant !

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Je retrouvai mes vingt ans pendant toute cette délicieuse journée. C’est si bon de mettre instantanément à exécution une bonne pensée qui vous vient à l’improviste! A chaque pas c’étaient des disputes amicales à qui porterait la petite ; quand on rencontrait un insecte ou une fleurette, à qui ramasserait l’insecte ou cueillerait la fleurette pour l’offrir à l’autre. Tout le bonheur humain est fait de ces bêtises-là! Pour la première fois, je sentis ma femme réellement heureuse, con fiante, expansive, et comme je m’applaudissais d’avoir eu cette pensée de clémence !

On revint le soir au logis, au pas alourdi de cette bonne lassitude qui courbe le corps en donnant des ailes à l’àme. Pierrette dormait dans les bras de sa mère.

l’épidkmih

Mais que vous dis-je là? un rayon de soleil, un bouquet de fleurs ramassées le long du chemin, une femme qui s’appuie à votre bras avec une langueur communicative, un enfant qui pépie au milieu de tout cela! mon Dieu, oui!

tel est le résumé de la meilleure journée de ma vie !

Elles ne devaient plus revenir jamais, plus jamais ! ces quelques heures d’effusion et de mains entrelacées dans une bouffée d’air tiède.

L’hiver était arrivé avec ses rafales, ses ouragans, ses bourrasques et ses rudesses. On avait bien calfeutré le nid, la cheminée s’égayait à la journée d’un feu clair et bavard, mes deux enfants étaient bien abrités et bien acoquinés dans leur coin paisible et clos comme un sanctuaire.

Malgré la rigueur de la saison, mes travaux m’appelaient au dehors. 11 fallait préparer la récolte du printemps, car nous avions deux récoltes par année. J’avais sous mes ordres six grands gaillards bien carrés des épaules, mais qui ne demandaient pas mieux que de ne pas s’exposer aux échauffements, — une surveillance de tous les instants. Mais, par compensation, je voyais les tiges de mes plantes se fortifier et les pousses chercher le soleil; nos semis germaient

bien, et je faisais d’avance les comptes de nos bénéfices en avril.

Il arriva h son heure ce mois d’avril tant souhaité. Mais il ramenait derrière lui la terrible fièvre qui ravage périodiquement la Guyane.

Tous les cinq ans, affirment les vieillards, la fièvre rend sa visite. Quand elle a fait défaut pendant une période do vingt années, par exemple, elle a ses livres bien tenus et s’installe quatre ans de suite pour régler son arriéré.

Nous étions dans une de ces périodes.

C’étaient des gémissements dans toute la colonie. Une simple colique était immédiatement élevée à la hauteur d’un choléra qui ne pardonne pas. Le médecin du pénitencier et deux officiers de santé qui lui servaient d’aides étaient littéralement sur les dents. Les commères d’un certain âge préféraient les drogues des sorciers indiens; elles avalaient le pienje, avec force grimaces sans doute, mais aussi avec la foi qui sauve.

Le piatje est une médecine universelle qui s’applique à toutes les maladies, ni plus ni moins que la poudre de perlimpinpin de nos marchands forains. A cette différence près, néanmoins, que les poudres et les onguents de

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nos charlatans sont composés de matières absolument anodines, tandis que le piaye n’admet pour base que les plantes qui procèdent par action sur la volonté et sur la pensée, celles qui tuent presque toujours ou qui guérissent par miracle.

La mortalité n’était pas terrible à Saint-Laurent, mais il nous arrivait des llattes et de la capitale des bouffées de terreur qui n’étaient point rassurantes.

On sentait dans l’atmosphère que l’épidémie n’avait pas encore pris ses quartiers, mais elle avait pris la précaution d’envoyer sa carte de visite.

Le climat de la Guyane, particulièrement celui de la Guyane française, n’est pas d’une insalubrité aussi menaçante que l’imagination des déportés de la grande Révolution l’a dépeint. Les lièvres pernicieuses, prises ii temps, sont même rarement mortelles. Il y a lieu de se prémunir, sans doute, contre les brusques variations de l’atmosphère. Il arrive que des mois de pluies torrentielles soient suivies sans transition, d’un jour à l’autre, de chaleurs caniculaires, et ces contrastes peuvent provoquer, ’ de la veille au lendemain, les accidents les plus

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dissemblables, comme la fluxion de poitrine et l’insolation. Mais en vue de garantir la population contre ces heurts de température, toutes les précautions ont été prises depuis une dizaine d’années.

La moindre case dexoncessionnaire est mieux entendue au point de vue hygiénique que les deux tiers des maisons des quartiers populeux de Paris. La statistique a constaté que les cas de mortalité, chez la population européenne, chez celle-là seulement, sont moins fréquents que dans la plupart des grands centres manufacturiers. Le fléau trouve un auxiliaire redoutable dans la race indienne. Indolente, insoucieuse des premières notions de la propreté, insoucieuse d’ailleurs de la mort tout autant, elle accepte le mal que lui envoie le Grand-

Etre et ne se défend point. La sépulture s’opère au hasard et selon des rites religieux qui varient pour chaque tribu : dans le premier coin venu, avec quelques pouces de terre jetée à la hâte sur le cadavre ou, plus simplement, au grand air dans les arbres de la forêt voisine. La putréfaction voyage sur l’aile des vents et va vite par les temps d’orage.

On avait déjà signalé quelques cas morbides

l’iîpidkmie

au pénitencier de Saint-Louis, situé à trois milles du nôtre en remontant le Maroni. Nos médecins avaient été mandés à la hâte et nous avaient rapporté des physionomies qui n’étaient qu’à demi rassurantes. Toutefois, le printemps s’annonçant bien, les premières semaines avaient été clémentes, sans excès de chaleur, et l’on avait espoir, si le beau temps persistait, de voir prochainement disparaître les dernières traces du fléau.

A l’hôpital des femmes, on n’avait signalé qu’un seul cas jusqu’alors. C’était une vieille Bretonne, presque septuagénaire, condamnée à perpétuité, et qui vivait depuis vingt ans dans la colonie. Elle s’était attachée à Martine pendant son séjour à la maison des sœurs, et, sentant la mort approcher, elle avait exprimé le désir que ce fût ma femme qui lui fermât les yeux.

Il était bien difficile de se refuser à cette dernière volonté de mourant. Un officier de santé, qui se trouvait de passage, donna à Martine toutes sortes de prescriptions hygiéniques, auxquelles elle promit de se conformer, et quelque pressentiment funeste que j’eusse de cette visite, je dus céder aux prières de ma femme.

Elle considérait comme une dette sacrée de se rendre h cet appel de l’agonie. Je voulus l’accompagner... elle s’y refusa.

— Et qui garderait noire fille? dit-elle en me repoussant du geste.

Elle me posa l’enfant dans mes bras et s’enfuit en me jurant de ne pas rester plus d’une heure.

Effectivement, elle ne se fit pas attendre. La mère Kardec avait rendu le dernier soupir cinq minutes après son arrivée. On eût dit qu’elle n’attendait que sa présence pour partir. Martine avait rapporté de ce spectacle de mort une impression de tristesse que les caresses de l’enfant parvinrent à dissiper un instant, puis qui l’assaillirent de nouveau et ne lui laissèrent plus de trêve de la journée.

Elle serrait sa fille sur sa poitrine, l’embrassait convulsivement et murmurait en la fixant d’un regard égaré :

— C’est horrible, la mort!

Elle s’agenouilla dans un coin de la chambre et pria longuement pour la pauvre âme envolée. Elle baisait ardemment un scapulaire que la morte lui avait donné dans une dernière étreinte; puis, se relevant et comme fortifiée,

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elle se fit une petite chapelle sur le mur de différents objets qu’elle tira de ses poches.

C’était l’héritage de la dure Bretonne : un chapelet à grains noirs, un paroissien du diocèse de Quimper, i’où tombèrent cinq ou six dessins de piété grossièrement enluminés, puis un de ces couteaux de bois qui se ferment par une virole pivotant sur elle-même, et que tous les pêcheurs de la Manche portent précieusement pendus à une forte lanière de cuir.

La nuit tombait. Martine proposa le souper avec sa douceur ordinaire, et nous nous mîmes à table. La fillette battait avec sa cuiller le rappel de la soupe. Mais, quels que fussent nos efforts, à Martine et à moi-même, pour dissimuler nos impressions, l’idée de la mort était assise à ce repas de famille.

La soirée se passa dans de sombres préoccupations. Elle avait à peine connu cette vieille femme; elle ne savait rien de sa vie, rien de son crime, — mais elle ne pouvait chasser de sa pensée cette tête ravagée par le délire, ni surtout ce dernier regard désespéré des âmes qui s’en vont dans le grand voyage. Je lisais ses pensées dans ses traits, car je respectais son silence, et nous n’échangeâmes pas une parole.

Elle se déshabilla lentement et me tendit les bras en me disant :

— J’ai froid!

Rien n’indiquait autre chose qu’un malaise passager : le pouls était régulier, le teint calme, l’haleine fraîche, mais je la sentais frissonner.

Je la portai sur le lit, et presque tout à coup, comme un enfant, je la vis clore ses grands yeux et s’endormir.

Le lendemain matin, elle se réveilla aux sons de la cloche. Elle était pâle et légèrement fiévreuse. C’était la messe de la morte qui sonnait. Elle tressaillit et se leva :

— Je veux y aller, dit-elle résolûment; il n’y aura que moi peut-être à dire un Ave pour cette pauvre âme.

Je voulus la retenir, je la voyais énervée, et le temps était au brouillard épais et malsain.

— Je me couvrirai bien, reprit-elle, laissemoi, mon Pierre, et passe-moi cette volonté-là. Après la goutte d’eau bénite jetée sur la fosse, je reviendrai bien obéissante, tu verras.

Et elle essaya un pâle sourire pour me rassurer. J’étais ému et navré; quelque chose de douloureux et de grave s’éveillait en moi. Je

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voulus l’accompagner jusqu’à la porte de la chapelle.

— C’est l'affaire d’une demi-heure, dit-elle en me quittant ; on va vite en besogne avec les vieilles réprouvées comme ma Bretonne. Tiens le feu bien allumé pour que nous déjeunions chaudement au retour. Je reviens.

Elle ne revint pas. On la rapporta.

Elle avait éprouvé une crise nerveuse au bord de la fosse, et s’était évanouie au moment de donner l’adieu du buis bénit. Le médecin avait été prévenu, il entra derrière les porteurs.

— Vite, qu’on la déshabille ! de la chaleur ! Bon! la cheminée marche... et des frictions maintenant, dit-il en la voyant étendue sur le lit, pâle et secouée de frémissements nerveux.

Les femmes qui l’avaient rapportée exposèrent à la flamme des morceaux de laine qu’elles promenèrent sur la poitrine et sur l’estomac. Martine rouvrit les yeux, et m’apercevant :

. — Ce ne sera rien, mon Pierre, fit-elle en me tendant la main, que j’embrassai avec de grosses larmes dans les yeux.

Les femmes continuaient leurs frictions. Le médecin me prit à part et me questionna sur

les premiers symptômes de la maladie. Je lui racontai ce que j’en savais, et ce n’était guère : la visite de Martine à l’hospice, la fébrilité qu’elle en avait rapportée, sa ferme volonté à assister à l’enterrement de la Bretonne.

— Mais cette Kardec, — c’était le nom de la morte, — a succombé à la fièvre épidémique. Ah ! misère ! j’avais pourtant bien défendu de laisser approcher personne.

11 revint au lit, consulta le pouls de la malade, releva les paupières, respira pour ainsi dire son haleine... puis, me ramenant dans le coin, assez loin des assistants pour que personne n’entendît :

— Vous êtes un homme, vous, Pierre, et je vous dois la vérité. Votre femme est une créature robuste, et nous triompherons de la maladie, j’en ai la certitude, mais il ne faut pas la quitter d’une seconde. Je vais donner des ordres à la pharmacie et vous envoyer une garde de l’hospice.

11 n’avait pas achevé sa phrase que Martine se levait sur son séant frémissante, l’écume aux lèvres, l’œil farouche, les bras tendus comme des barres de fer, terrible à voir.

Je m’approchai pour la contenir.

l’épidémie

âsi

— Laissez, dit le docteur, il est bon que ses nerfs se détendent : ils arriveront plus vite à la fatigue... et ce sera dans les répits d’abattement et de lassitude que nous pourrons médicamenter.

La crise dura cinq mortelles minutes. Elle repoussait des êtres imaginaires, parlait de Dieu et du petit Jésus; puis elle retomba comme une masse sur l’oreiller.

Un infirmier arrivait de la pharmacie avec ses potions préparées.

Le docteur introduisit une cuiller d’argent qu’il avait dans sa trousse entre les lèvres décolorées de ma pauvre Martine.

Elle avala douloureusement, et sa poitrine se soulevait sous des hoquets épouvantables. Une prostration complète suivit l’absorption. Le docteur renvoya les curieux d’un geste, et s’asseyant à la tête du lit :

— Maintenant, observons, dit-il.

La maladie de Martine me tint une quinzaine durant en des alternatives de reconnaissance et d’abattements subits , des violences de nerfs impossibles à contenir et suivies de prostrations qui sc prolongeaient des journées entières.

Martine était en proie à une fièvre ardente.

232 I.ES NOUVEAUX MYSTÈRES de paris

Pendant le délire, il lui remontait aux lèvres une chanson où mon nom reparaissait par intervalles et qu’elle n’avait jamais chantée aux meilleures heures d’expansion.

C’était une espèce de ronde bourguignonne, franche d’allure, qu’elle attaquait avec la bravoure de son pays, — mais elle ne pouvait la mener plus loin que les quatre premiers vers. Aussitôt qu’elle attaquait le cinquième, elle s’arrêtait au premier mot, ses lèvres pâlissaient et se couvraient d’écume. Elle cachait tout à coup son front sous les couvertures et continuait do- Iemment sur un air de cantique.

Bien de plus lamentable que cette gaieté du début qui passait brusquement aux tristesses du plain-chant de la messe des morts.

Notre médecin me donnait d’ailleurs autant d’espoir que la science en tient en réserve pour les affligés difficiles à consoler comme je l’étais. 11 me garantissait la résurrection absolue de ce corps terrassé par les secousses de la fièvre ; toutefois il n’osait s’engager jusqu’à me donner l’assurance du retour de la raison ébranlée.

Les commères affluaient au logis.

Tous les soirs, la Faculté en jupons et en cornettes ne manquait pas d’envahir la chambre ;

l’kpidkmik 233

c’était à qui se grouperait le plus près possible de la malade.

Le rétablissement se faisait bien attendre, et quelle que fût ma confiance en notre excellent docteur, les côtés merveilleux des cures qu’on racontait devant moi, tout en répugnant à mon raisonnement., répondaient à mes impatiences.

A s’en rapporter à ces prophétesses, le lavage n’était rien moins que la médecine universelle. Souverain contre les fièvres intermittentes, il guérissait les morsures des reptiles les plus venimeux , et je me souviens même qu’on citait des exemples de guérisons de pendus qui ne s’étaient jamais mieux portés qu’à la suite de leur grand saut de trappe.

Martine, fatiguée des potions noires, sentait son cœur se lever aussitôt qu’on lui présentait la tasse. Elle n’avait plus l’entendement assez net pour m’expliquer ses désirs. En vain je la questionnais comme un enfant, en lui répétant dix fois les mêmes paroles, elle me répondait de son grand œil terne et souriait; de temps à autre, elle revenait à son refrain favori et s’endormait à cette musique dolente.

Un matin que l’on m’avait, plus encore que

de coutume, rebattu les oreilles à propos du lavage :

— Essayons-en ! dis-je, las de discussions et de potions sans résultat.

Je confiai Martine aux soins de la femme d’Hermann, que je savais bien entendue et bien complaisante aux exigences des malades, et je recommençai, sur permission, le voyage des Hattes, tout seul et sans gardien cette fois. On ne me traitait plus en prisonnier.

Je descendis rapidement le fleuve, on m’avait prêté une barque très-légère, et comme elle n’était pas surchargée, j’abattis mes cinq milles à l’heure sans trop d’efforts. J’eus la chance assez rare de trouver dans le hameau même le guérisseur galibi, — c’est le nom de cette race d’indiens, — que j’aurais pu aller chercher beaucoup plus loin ; car ce sont des natures nomades qui se refusent à toute espèce d’habitation fixe. Là où ils trouvent le fruit aux arbres et la pêche suffisante, ils s’installent et demeurent jusqu’à complète absorption des produits. Quand c’est fini, on va plus loin. De bétail et d’élevage, ils ne veulent point entendre parler. Se faire le domestique d’un bœuf ou d’un mouton, jamais.

L’&’IDÉMIK

— Quelle idée les Européens ont-ils donc de la noblesse humaine? demandent-ils avec étonnement.

Le temps de rompre un morceau, d'avaler un verre, et nous étions remontés dans la petite embarcation. Malgré ses principes de respect humain, le galibi me donna Vaillamment son coup de main dans le maniement des avirons.

Ce n’est pas déchéance de ramer, paraît-il. Sept heures après le départ, nous étions installés dans la maisonnette, et Martine regardait le nouveau venu sans comprendre. Je pris la main de Martine, qui me l’abandonna sans résistance; mais quand elle eut senti la piqûre de l’inoculation, elle poussa une exclamation de surprise et se rejeta dans le coin du lit sans qu’il fût possible de rien obtenir d’elle. Il fallut procéder par insinuation. Je me déchaussai et livrai mes pieds au manipulateur. Martine regardait avec une curiosité sauvage.

L’application finie, elle tira, par imitation, ses pieds des couvertures et supporta le coup de lancette sans une plainte. A la suite des pieds, ce furent les poignets. Môme passivité machinale. Mais la thérapeutique indienne ne se borne pas à l’inoculation ; il faut avaler un

breuvage pour que le traitement soit complet. Le breuvage en question dépasse, comme âcreté d’odeur, comme malpropreté glaireuse, tous les juleps de nos pharmaciens d’Europe, qui sont pourtant des gens très-forts et remplis d’imaginative. Je m’assis à son chevet, et je répétai mon absorption les yeux dans ses yeux. Elle sembla se piquer d’honneur et ne fit qu’une gorgée de la terrible tasse.

La potion était évidemment composée de soporifiques qui ont beaucoup d’action. Martine dormait déjà et je sentais le sommeil m’envahir, quelques efforts que je fisse pour résister. 11 me restait assez de lucidité d’esprit pour comprendre qu’il fallait céder et que le plus tôt serait le mieux. Je payai le. sorcier, qui s’en alla en exprimant par gambades qu’il était satisfait de ma générosité. Je remis la clef de la maison à la femme d’Hermann ; elle avait toute une nichée de marmots qui la réveillaient à chaque minute de la nuit, et comme je redoutais que l’anéantissement du narcotique me tînt longtemps, je la priai de venir donner un coup d’oeil pendant la nuit, ce que la bonne créature me promit.

Nous nous réveillâmes, Martine au bout de

l’épidémie

quatre jours, et moi seulement à la fin de la cinquième soirée. J’avais été secoué pendant tout ce temps par une fièvre ardente à laquelle avait soudainement succédé un inexprimable bien-être. Martine fredonnait sa ronde dijonnaise d’une voix mieux affermie, et la mémoire semblait revenir, car elle allait au bout du couplet :

Au printemps, quaud nous échangeâmes Nos cœurs, Pierre était un beau gas,

Hude au travail, l’œil plein de flammes Comme on n’en trouve guère au tas.

O Bourgogne! la Braie aux aulnes!

La mare verte où les canards

Sur le soir lustraient leurs becs jaunes

Dans les joncs et les nénuphars...

— Merci , Dieu bon ! m’écriai-je dans une première effusion. Je croyais qu’elle était guérie.

Au son de ma voix, elle se retourna de mon côté. L’œil avait repris sa limpidité, mais je ne sais quel reflet dur et froid comme un métal le traversait par intervalles. Le corps avait retrouvé sa vigueur, mais c’était tout.

Elle se leva et reprit machinalement ses occupations ordinaires. Au bout du mois, la maisonnette dévastée était redevenue coquette et aussi luisante qu’aux meilleurs jours. Mais je n’avais

2â8 LES NOUVEAUX MYSTÈRES DE PÀR1S

plus une âme à côté de la mienne. Elle avait des expansions furieuses parfois, à serrer l’enfant dans ses bras, puis elle le reposait à terre comme si rien d’insolite ne lui était arrivé, et se reprenait à vaquer aux soins du ménage avec la même impassibilité régulière.

LE CERCUEIL

Cette longue maladie avait bien retardé mes travaux du dehors. Ces biens de la terre n’attendent pas. Il me venait fréquemment l’idée de laisser les biens de la terre aux caprices du ciel, à l’instar des sauvages. Puis, ma fille me souriait, et je songeais qu’il fallait préparer une meilleure existence à ce petit ange, et je par* tais aux champs, où je travaillais comme un bœuf, sans souci du soleil et de la pluie. Il fallait rattraper le temps perdu»

Une après-midi, à la fin du goûter, — j’avais emporté mon repas pour ne pas perdre un instant, — je me pris à méditer sur la triste exiV tence que l’avenir me préparait. Une femme à demi égarée, une enfant qui resterait encore longtemps avant 4e comprendre mon affection...

Une triste destinée que la mienne ! Le soleil me tombait d’aplomb sur la tête, et je me sentais de lourdes gouttes de sueur couler de mon front jusque dans ma poitrine.

— Allons ! .au travail, et songe à ta Cécile, me dis -je pour me réconforter.

Mais j’avais prononcé le nom de mon enfant.

Un désir irrésistible me prit de la voir à l’instant même, tout de suite, et je courus comme un fou vers le logis. Je m’arrêtai cohtre la haie pour respirer.

La voix de Martine arrivait jusqu’à moi vibrante, résolue et forte. Elle chantait.

Je ne sais pourquoi, j’eus froid au cœur.

Il y avait dans ces accents quelque chose de formidable comme un hurlement dans une solitude.

Je jetai ma bêche et je courus vers la maison.

Là, soulevant un tapis de paille que j’avais ajusté à la fenêtre pour combattre le soleil, je jetai les yeux à l’intérieur...

Cécile dormait dans son berceau... Elle dormait de ce sommeil calme et souriant de l’enfance, ce sommeil qui fait qu’on marche sur la pointe du pied et qu’on élève son regard là-haut comme pour appeler une bénédiction sur le

LE CERCUEIL

petit être qui ne connaît pas encore le mal... Martine s’était approchée du berceau. Elle ne chantait plus !

Tout à coup, et comme prise d’une résolution subite, elle alla ouvrir un tiroir, prit un grand couteau pointu et revint se placer devant le berceau de son enfant...

Alors tous les horribles détails que j’avais lus dans les comptes rendus de la cour d’assises me revinrent à l’esprit.

C’était bien cette Martine Ferrand qui avait égorgé trois petits enfants !

Encore une fois, la monstrueuse monomanie s’était emparée d’elle...

Cécile avait la bouche entr’ouverte. ..

La folle approcha la pointe du couteau de ces petites lèvres rosées. . .

Je bondis dans la chambre, et arrachant le couteau des mains de Martine, je le lui plongeai deux fois dans le cœur.

Elle tomba, — et les gouttes de sang de la mère rejaillirent sur la couchette de l’enfant !

... Surypère interrompit un instant son récit et se prit à sangloter.

Au bout de quelques minutes :

— Vous sentez-vous raffermi? demanda Tre-

Iauney. Nous pourrions remettre à plus tard la fin de vos malheurs ?

— J’ai commencé, j’irai jusqu’au bout. On a besoin de se confesser dans la vie et je me confesse à vous comme à Dieu, qui sait tout, La plus grosse douleur est passée... Et puis nous ne parlerons plus que de Cécile maintenant.

11 raffermit son épaule fracturée sur un coussin et continua :

— La position était vraiment féroce. Un cadavre à terre, une enfant endormie ; ajoutez la nuit qui commençait à tomber et ne me permettait plus la rapidité dans la fuite. Je ramassai le corps de Martine en fermant les yeux et le déposai dans le lit. Je recouvris la victime de notre linge le plus blanc, je cachai la tète contre le mur : elle me faisait peur dans le crépuscule.

Puis je m’assis auprès de la morte et méditai longuement.

L’enfant reposait toujours. Il fallait fuir, m a i s par où, comment, dans quelle direction à travers ces contrées inconnues? M’aventurer, dans les terres pour regagner l’Atlantique, c’était, m’exposer à tomber dans le§ possessions fran-

LE CERdUEIL

çaises, bien gardées et bien surveillées. Descendre le fleuve Maroni et attendre une occasion d’embarquement dans les villages indiens, c’était me livrer moi-même. En effet, le crime constaté, toutes les recherches se porteraient dans cette direction, la plus simple et la plus rationnelle. Il me restait à remonter le fleuve, qtii prend sa source à 120 milles de Saint-Laurent, sur le territoire des Indiens Aramichaux. Je tenais tous ces renseignements d’un vieux nègre, attaché au pénitencier, qui s’était échappé de la Guyane hollandaise.

Le cadavre, qui me maudissait là, implacable et sinistre, demandait sa sépulture. La sépulture impliquait tous les détails de l’ensevelissement, et je voyais le pauvre cercueil et les quatre cierges aux coins.

Le cercueil ! un frisson brutal me jeta sur les genoux quand j’amassai les misérables planches, le dernier abri de cette malheureuse qui avait été ma femme et la mère de mon enfant.

Puis je me redressai soudain.

11 circule dans la colonie un récit de l’évasion d’un forçat nommé Bournisien, qui me revenait à la mémoire comme un encouragement et un exemple. Il est vrai que Bournisien ne

réussit qu’à demi, mais il avait mal pris ses précautions, et malgré les imperfections de sa barqûe improvisée, il avait gagr.é plus de vingt lieues en mer, lorsqu’il fut ramassé par une goélette qui le réintégra à son domicile trop légal : au pénitencier. Or l’embarcation de Bournisien n’était autre chose qu’un cercueil.

Dans la précipitation de sa fuite et très-probablement dans son ignorance des lois de l’équilibre en matière de navigation, il avait lancé la boîte à la mer, lui dedans, telle qu’il l’avait trouvée, plate, instable. Toutefois, en conservant autant que possible l’immobilité, il était resté quatre jours sur cette étrange embarcation qui naviguait au gré des brises.

Précisément, l’épidémie, promptement apaisée, avait forcé l’administration à se prémunir de cercueils des dimensions les plus variées. Ils étaient déposés dans un grenier qui régnait audessus de la sacristie, et je savais une lucarne par laquelle il était facile de s’introduire... Des échelles, on en trouvait au coin de chaque mur, car on construisait à chaque pas dans Saint- Laurent. En dix minutes, j’avais apposé une échelle légère contre le toit, cinq minutes de plus et j’étais sous les combles.

LE CERCUEIL

Je ramenai l’échelle à moi pour ne pas laisser de trace de mon escalade, et grâce à une lanterne dont je m’étais précautionné, je pouvais fixer mon choix avec réflexion entre une douzaine de bpîtes lugubres qui bâillaient ironiquement devant moi. Mon choix ne fut pas long; c’était la plus grande qui s’appropriait le mieux à l’installation que je méditais.

Je rentrai, en me traînant sur les genoux et chargé de mon cercueil, sous le hangar que j'avais eu la bonne précaution de construire quelques semaines avant mon mariage. Je verrouillai les portes et calfeutrai les fenêtres pour ne laisser échapper aucun indice de lumière, et là, à coups de scie, à coups de rabot, à coups de poings, à coups de genoux, â coups de tête, à coups de dents, j’évasai le fond du cercueil en manière de cône, en respectant, autant que mes instincts pouvaient me guider, les lois d’équilibre appliquées à la navigation.

Toutes les rainures furent soigneusement enduites de suifs et de corps gras, dont j’avais toujours provision. J’ajustai des deux côtés deux petites palettes mobiles en bois résistant et léger, que je maintins par une forte tringle de cuivre recourbée et fixée solidement aux deux

2f| G LES NOUVEAUX MYSTERES DE PARIS

planches latérales. Les cercueils sont en bois du pays, qui vaut le fer. Au fond, — la Cale! — j’étendis deux peaux de mouton; puis, mon travail terminé, je me coiffai du cercueil, ainsi que font les portefaix de leur sac de farine ou de charbon, et courus d’une haleine au rivage, où je le cachai bien soigneusement au milieu des broussailles.

Dix heures sonnaient à la grande horloge de l’hospice quand, ma Cécile endormie sur un bras où j’avais passé en bandoulière une vieille canardière achetée d’occasion avec des munitions de chasse, l’autre main occupée par un sac de gâteaux secs et de boisson de canne, ^arrivai à ma cachette.

Je m’agenouillai sur le sable et j’eus une dernière prière de miséricorde en souvenir de la morte. J’installai la petite, bien chaudement enveloppée de couvertures, au centre du misérable bateau qui se tenait très-bravement sur le fleuve.

Enfin je me glissai à mon tour, encadrant avec précaution l’enfant entre mes jambes; je donnai un coup de poignet sur le bord pour lancer l’embarcation.

Et nous voilà voguant à la grâce de Dieu»

LB FLEUVE MARONI

Les reins courbés sur mes frêles avirons, je fendais la mer avec la seule précaution de ne pas m’écarter de la rive droite.

Le chenal des grands navires se trouve du côté de la rive française, mais ma coquille de noix n’avait pas tant d’exigences ; où je la dirigeais, elle allait, pourvu qu’elle trouvât deux pieds de liquide. D’instants en instants, je ressentais de brusques secousses que j’attribuais à la présence de rochers à fleur d’eau. J’avais dépassé Saint- Louis sans incident. Il était onze heures. On distinguait encore des lumières dans le village, parfois une voix de sentinelle qui criait : Qui vive! et ne me rassurait qu’à demi. Le fleuve Maroni présente des facilités rares à la navigation.'

La brise de terre et la brise de large ont des alternatives qu’un marinier plus exercé que moi eût promptement fait tourner à son profit. Je me promis bien d’improviser une voile au premier moment d’arrêt. L’important était pour l’heure de gagner du terrain, et je ramais de toutes mes forces d’un mouvement bien régulier et bien cadencé pour ne pas troubler le sommeil de la petite. Gomment allait-elle supporter cette dure existence, elle qui avait été habituée relativement à toutes les douceurs de l’enfance?

C’est à ces heures sombres qu’il fait bon se réfugier en Dieu. Je songeai que c’était la saison des nids ; je n’avais point oublié le briquet sur la pierre, et je me sentais déjà plus joyeux en songeant aux œufs à la coque dont je lui ferais la surprise à son réveil.

Puis, que dirait-elle en se voyant sur le grand fleuve, elle qui n’avait jamais été plus loin que la haie du clos. Et sa mère ! Si elle allait la demander ?

Ah ! sa mère !...

J’accélérai la marche pour chasser ce tourbillon de pensées.

La nuit touchait à sa fin : de pâles lueurs phosphorescentes annonçaient déjà l’aube ; les

LE FLEUVE MARONI 2/j 9

pépiements des oiseaux s’interrogeaient, se répondaient parmi les broussailles.

Le ciel, ordinairement d’un bleu cru, s’argentait de vapeurs laiteuses vers les horizons. La végétation du bord s’agitait et s’étirait comme un dormeur qui tend les bras avant le réveil. Ma Cécile dormait toujours! On eût dit qu’elle voulait m’épargner les étonnements et les terreurs de l’heure où elle ouvrirait la paupière.

La petite barque rasait, mais comme une hirondelle. Brusquement le jour éclata, vif et rayonnant comme une bombe de feu d’artifice.

Les oscillations qui avaient dérangé par instant la marche régulière de la chétive embarcation redoublèrent. Ce fut un grouillement menaçant, qui me fut bientôt expliqué. Une famille de requins, — très-probablement affamée, — nous faisait cortège. Je détachai mon aviron et je portai au chef de la bande un coup en pleine tête. Le bois glissa sur la peau visqueuse du # monstre, qui ne parut même pas s’apercevoir de mon agression.

Je résolus de fausser la compagnie, quelquo obstination qu’elle mît à me suivre, et je me dirigeai vers le bord du fleuve par de petites

anfractuosités creusées irrégulièrement entre les rochers, où le général en chef ne trouva pas de place pour ses nageoires. J’abordai en laissant ma suite «t quelque cinquante mètres.

J’enlevai à deux bras l’équipage et la cargaison , et je cherchai un coin bien garanti contre les rayons du soleil où établir mon camp du jour. J’avais emporte la barque pour ne laisser aucune trace de mon passage. Je l’eus bientôt trouvé. Quand la végétation n’est plus soumise aux variations des marées, elle prend des élans merveilleux. En moins d’un jour, toute une contrée se trouve transformée.

Les richesses tropicales se confondent et s’enlacent. Ce sont les palmiers et toutes sortes d’arbres sans nom, chargés de fleurs capricieuses, éclatantes, superbes. On se croirait dans le pays des contes. Aussi, quand Cécile ouvrit un œil, elle eut comme un éblouissement; mais quand elle eut ouvert les deux, elle frappa ses petites mains l’une contre l’autre.

— Beau ! beau ! fit-elle en m’envoyant un baiser.

Elle avait deux ans à peine et ne savait pas encore lier ses phrases, mais elle trouvait des

LE FLEUVE MARONI 251

façons à elle d’exprimer ses joies et de vous contraindre à les partager.

— Beau ! beau ! beau 1 répétait-elle en ponctuant chaque mot de gestes expressifs.

Le cri que je redoutais lui vint aux lèvres : Maman! maman 1

— Elle va venir — plus tard — balbutiai-je.

Et pour lui faire distraction, je grimpai dans le fouillis d’arbres et lui cueillis un gros bouquet. Pendant qu’elle éparpillait ses fleurs, je m’iiir quiétais du déjeuner. Cette fois encore mes recherches réussirent à souhait. A quelques pas de notre oasis, je trouvais des nids de cassiques pendants comme des gourdes et par groupes aux branches qui pliaient sous leur poids. Les oiseaux ne se laissaient pas dévaliser sans protester; ils se formèrent en année compacte sur Les arbres voisins, et m’assaillirent de sifflets et d’injures. Ventre affamé n’a point d’oreilles; je poursuivis ma cueillette, avec discrétion d’ailleurs , la cale de mon paquebot n’admettant point ou guère de surcharge.

La journée se passa pour l’enfant dans une succession d’enchantements. C’était beau, beau, partout! encore plus beau! Pauvres charmants égoïstes! A peine si la pensée de la mère tra-

versa deux ou trois fois cette petite, enivrée des chaudes exhalaisons de la nature qu’elle ignorait jusqu’alors.

A la nuit tombante, ses paupières se fermaient sous le poids de la fatigue. Je n’avais pas oublié ma toile, que j’avais tendue sur des branchages flexibles et fixée de mon mieux à l’avant, avec ces fameuses cordes qui me suivaient partout, — les cordes qui m’avaient valu le premier sourire de Martine le jour de son arrivée à Saint-Laurent.

Ma Cécile était bien capitonnée à sa place, au centre. Le vent travaillait pour nous. Nous filions je ne sais combien de nœuds à l’heure.

Cette nuit-là, à deux jours du crime pourtant, j’osai recommencer ces rêves éternels d’avenir que le plus misérable ne peut jamais dompter. C’est trop juste, après tout, que la Providence nous laisse une seule consolation, à nous autres.

Le paysage semblait nous avoir suivi. De toutes parts, la même nature plantureuse, fleurs et feuillaisons, oiseaux dans l’air, soleil radieux au ciel. J’interrogeai la côte du regard pour choisir la petite crique du débarquement.

La gamine était déjà réveillée et promenait ses grands yeux étonnés aux environs. Le mou-

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vement de la barque la ravissait. Je la ramenai aux réalités de ce monde par le don d’un œuf que j’avais pris la précaution de faire durcir la veille avant le moment du départ.

J’installai ma petite smalla en deux tours de main. C’était dans un interstice d’un fourré trèsépais; il n’y avait de place que tout juste. Mais qu’il faisait beau dans ce coin-là, et que je me sentais heureux tout seul à côté de ce petit être désormais à l’abri du danger ! Je battais le briquet et me disposais à allumer le feu de la cuisine, lorsqu’un coup de fusil, suivi de hourras formidables, retentit sur la hauteur, line terrible prévision me traversa l’esprit : on était à ma recherche.

Ma première pensée fut de fuir. J’avais prestement ramassé mon fusil et pris Cécile sur mon bras, lorsque la pensée me vint que les possessions hollandaises ont un traité d’extradition avec la France, et qu’il me serait impossible de tenter le passage en Europe de ce côté. Il était de première et d’absolue nécessité de préserver d’abord le bateau sauveur. 11 ne tenait guère de place. Je découvris une rigole desséchée à quelques pas dans la forêt, le bâtiment s’encaissait là comme chez lui. Je le couvris de ronces et

de plantes grimpantes que je disposai de mon mieux.

Cette disposition prise, je chargeai l’enfant sur mes épaules après lui avoir fait une sellette d’une planche et de la corde éternelle, elle me passa ses petites mains autour du cou, et je partis à travers les broussailles en tendant l’oreille comme un jaguar blessé.

Les rumeurs se rapprochaient. Je reconnaissais les voix familières des soldats de la troupe. C’était bien moi que l’on devait chercher. Je n’étais guère qu’à quarante milles environ de mon point de départ. Comment avait-on pu découvrir ma trace?

Les voix se rapprochaient en s’excitant à la battue. Je me tapis sous un massif inextricable de ronces et de lianes qui me couturaient la figure. L’enfant avait conscience du péril et se blotissait dans ma poitrine.

J’étais depuis combien de temps — Dieu le sait! — dans cette position atroce, face contre terre, les mains en sang, étouffant, déchiré .pal* les épines, dévoré par les moustiques, et redoutant surtout les reptiles du sol humide pour ma fille, lorsque je sentis tout à coup le sol plier sous le poids de mon corps.

LE FLEUVE MARONI

Le terrain s’éboulait, et je roulai, en serrant l’enfant de toutes mes forces, au fond d’un ravin où je demeurai évanoui.

Lorsque je revins à moi, Cécile que, par un 'hasard providentiel, j’avais préservée dans ma chute, bâtissait des fortifications avec la boue saumâtre dans laquelle j’étais étendu. La lumière arrivait jusqu’à nous par d’étroites tissures qui ne permettaient pas le passage même à un homme de ma taille. Je me trouvais dans une excavation de quatre mètres carrés sur trois de hauteur environ. Nul jour d’en haut. Le trou s’était rebouché. Les parois grasses filtraient une eau lourde et crue qui glaçait au simple contact. Après avoir distendu vigoureusement les quatre membres pour constater que je n’a- Vais aucune fracture, je me dépouillai du gros surcot dont je m’étais muni contre les brumes de la nuit; avec des mottes de la terre qui nous avait suivi dans l’éboulement et qui se trouvait moins humectée que celle de la grotte, je maçonnai une petite estrade où j’étendis le vêtement de laine, puis j’y posai bien doucement l’enfant.

— Maintenant, me dis-je avec résolution, il s’agit de se tirer de ce bouge.

De la pensée à l’exécution, il y avait bonne distance. Je n’avais à ma disposition aucun levier propre à élargir l’ouverture par où nous parvenait le mince filet de lumière qui nous éclairait. Cependant, je détachai le canon do mon fusil, et j’entamai délibérément un côté de la fissure. La glaise, rongée par les infiltrations de l’humidité, cédait sans trop de résistance.

J’avais déjà conquis sur l’ennemi plus de la longueur de mon corps, lorsque je sentis sous ma main un corps velu, rond et visqueux, dont le contact me donna le frisson ; je crus avoir touché un serpent d’eau. Je ne pouvais demeurer des heures dans l’irrésolution, il y avait nécessité de faire diligence; je portai de nouveau la main sur l’obstacle, et j’eus promptement reconnu que ma terreur était bien exagérée : ce n’était pas autre chose qu’une forte racine qui se trouvait sous mes doigts.

Je me crispai sur ce câble ligneux, et, comme par miracle, une bouffée d’air respirable m’avait réchauffé le visage. Un second éboulement venait d’avoir lieu dans ces terrains détrempés provoqué par les secousses que j’imprimais à la racine. Au-dessus de ma tête des feuilles, un

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pan d’azur, l’air libre I II suffisait de grimper en quatre coups de genoux sur la racine noueuse comme une corde de gymnase, et j’étais sauvé 1

Ma première curiosité — elle était bien naturelle — fut de visiter l’endroit de ma chute. C’était à peine à une distance de cinquante pas. Il me fut facile de m’expliquer, par la déclivité progressive de la pente , comment j’avais pu tomber d’une hauteur de plus de vingt mètres sans blesser mon enfant et sans éprouver moimême autre chose qu’un évanouissement qui provenait plutôt de la rareté de l’air salubre que du choc subi.

Je me remis en route vers le fleuve, et je trouvai mon canot coquettement caché, tel que je l’avais laissé sous sa couverture de feuilles et de végétations. Nul bruit aux alentours qui pût éveiller ma circonspection. Mes limiers devaient avoir changé de piste; assurément ils avaient abandonné le quartier. Selon le plan arrêté dans ma tête, je dus attendre la nuit. Je fis la dînette à Cécile, et je dévastai toutes les baies, à sa grande satisfaction. J’avais besoin de repos à la suite de ces secousses.

Ce fut des deux côtés un bon somme jusqu’à

la nuit. La fraîcheur seule me réveilla. Je me glissai jusqu’à la rive pour sonder le terrain par dernière précaution. Une pagaye indienne montée par des officiers en partie de chasse descendait lentement le fleuve. C’étaient des chasseurs d’agoutis que j’avais pris pour des chasseurs d’homme. Ils rentraient probablement à Saint-Louis. Je remis la barque à flot aussitôt que j’eus perdu la pagaye de vue. A mon estimation, il me restait près de quatrevingts milles à remonter avant de me sentir à l’abri de toutes poursuites. G’éJait encore de douze à quinze jours d’anxiétés, de précautions et de navigation nocturne.

Le sol se montrait moins prodigue à mesure que j’avançais. Pas de trace de culture, et les oiseaux ont des préférences pour les champs ensemencés. Donc, rareté d’oiseaux, par contre, absence de nids et disette d’œufs. Voilà qui ne rentrait pas dans les comptes de Cécile. Faute de grives, on mange des merles; faute d’œufs à la coque, je voulus habituer mon affamée au poisson.

Cette fois encore, ma corde fit merveille quand je l’eus munie d’un hameçon. Les amorces abondaient de tous côtés : vers de vase, sauterelles,

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mouches, insectes variés. 11 y en avait pour tous les goûts, et Cécile s’habituait à ce nouveau menu.

Je posais mes lignes pour la nuit et ne les levais qu’au petit jour. Un soir que je vaquais à cette importante besogne, toujours dissimulé derrière les arbustes ou les roseaux, je vis apparaître un train de bois, monté par deux conducteurs qui parlaient français. 11 se fait un peu partout dans la colonie, et même à Saint-Laurent, un commerce considérable de ces bois, et c’est bénéfice d’aller en chercher au loin, car les marins les cèdent pour quelques litres d’eau-devie, et les frais de transport par voie d’eau sont à peu près nuis. 11 n’était donc pas étonnant de trouver deux compatriotes sur le Maroni.

Sur le Maroni — comme ailleurs — les compatriotes ne savent rien garder pour eux, et mes deux gaillards échangèaient des gorges chaudes sur un village qu’ils avaient quitté la veille et dont l’hospitalité ne les avait pas charmés.

Le village s’appelait Tapanoni et ne leur avait pas donné dans l’œil, s’il fallait s’en rapporter à leurs appréciations hostiles.

Le train descendait, et leur voix se perdit dans le brouillard, bien que j’eusse remarqué

qu’ils avaient soin de la raffermir à coups de gourde. Toutefois, j’avais puisé dans les confidences qu’ils se renvoyaient de l’avant à l’arrière la certitude peu rassurante qu’il me restait une bourgade à traverser avant d’arriver à la fin de mon voyage par eau.

Deux jours entiers se passèrent comme d’habitude. Pas apparence de huttes, ni de maisons ; je commençais à me rassurer, lorsque, le matin de la troisième journée, je distinguai dans un coude du fleuve des fumées espacées et régulières qui signalaient l’approche de l’habitation humaine. C’était Tapanoni. A cet endroit le Maroni se bifurque, et sa bifurcation forme la limite des possessions hollandaises.

Au-delà du village, le fleuve change son nom pour celui d’Awa, et les deux rives redeviennent françaises. J’avais pris tous ces détails dans la bibliothèque du pénitencier à mes heures perdues. J’avais même suivi le cours du fleuve sur un atlas dressé en 1674 par les Pères jésuites. Mais je croyais que Tapanoni était allé rejoindre toutes les installations provisoires des Indiens, qui ne durent jamais que quelques saisons.

Ce village m’inquiétait. Je n’aurais pas eu crainte des sauvages; mais un village en rela-

LE FLEUVE MARONI

tions de commerce avec les villes de la Guyane, c’était à éviter le plus possible. Je remisai soigneusement ma barque, avec la résolution de ne dépasser Tapanoni que par une belle nuit bien noire.

A deux jours de distance, j’étais chez les nègres Bonis, qui se trouvent soumis à la France sans en avoir le moindre soupçon.

Je crois, sans orgueil, que si je me fusse senti quelques prédispositions pour l’exercice de la souveraineté, le chef des Bonis m’eût volontiers adopté pour successeur, tant il prenait goût à ma cuisine. Par exemple, il m’eût gardé comme maître coq jusqu’à son dernier soupir, et cela ne rentrait pas dans mon compte. Je voulais bien faire de Cécile une princesse*, mais tout de suite, sans attendre et sous des zones plus habituées au confortable^ autant que possible.

Le bon nègre apprit avec une véritable douleur que je ne pouvais reculer mon départ jusqu’à son décès, il déploya toutes ses séductions sans arriver à me fléchir, ce.que voyant, il m’embrassa comme pain frais à pleine bouche, riant et pleurant. Tout au fond, je n’étais point rassuré devant l’éclat de son formidable dentier de caïman. 11 détacha de sa panoplie une bague

en fer forgé et me la tendit. J’avais lu des récits de voyages évidemment erronés, et j’eus la crainte un instant que l’étiquette ne m’obligeât à porter ce royal présent en travers du nez.

J’en fus quitte pour la peur : c’est au doigt qu’il me passa son anneau en me disant :

— Le cercle sauve !

Je compris qu’il me donnait un talisman contre les mauvaises rencontres et une recommandation pour les chefs des différentes tribus que j’aurais à traverser pour arriver à ce cap Nord tant souhaité.

LES MONSTBES

Je me mis en marche par une belle matinée de soleil et fus reconduit par tous les habitants du village — hommes et femmes — jusqu’à l’entrée d’une plaine immense. Les femmes me firent des signes sur le front et sur les lèvres, de même à ma-fillette, le chef m’indiqua du doigt la direction que je devais suivre invariablement, et je partis, sans détourner la tête, comme un brave.

La vérité est que je me sentais ému et que je n’avais pas de temps à donner à l’émotion.

Donc, je brusquai forcément les politesses.

Huit jours consécutifs je marchai sans m’arrêter, sauf quatre ou cinq heures de nuit, pour laisser reposer l’enfant, qui, d’ailleurs, avait pris, dès le lendemain du départ, l’habitude de

2 ()/l LES NOUVEAUX MYSTÈRES DE UAR1S

sommeiller sur mes épaules. C’était une suite de sables marécageux qui menaçait de n’avoir jamais de fin. Disette de fruits, de racines et d’oiseaux, par conséquent pas d’œufs pour Pierrette-Cécile. Heureusement les tortues abondaient, et Pierrette-Cécile ne boudait point sur la tortue grillée. Petites dents devenaient grandes... J’eus toute une après-midi une terreur singulière; je ne retrouvais plus ma mémoire, au milieu de ce désert de sable où nulle végétation ne surgissait qui pût servir à fixer un fait, un incident, un souvenir. Je fus obligé, pour ne pas perdre le compte des journées, de faire chaque soir une taille sur un morceau de bois, à la façon des boulangers.

A la fin de cette cruelle semaine, la verdure reparut vers l’horizon; mais s’y diriger n’était point chose aussi facile que d’aller de Paris à Pantin par l’omnibus.

Le sable se laissait envahir par le marécage, qui devenait souverain absolu et despotique de la contrée. Des fosses bourbeuses et profondes se succédaient à intervalles très-rapprochés, et il fallait prendre son élan et sauter d’une excavation à l’autre, ce qui dérangeait gravement Pierrette, accoutumée à mon pas régulier et

LES MONSTRES

méthodique. Et puis je n’étais pas rassuré dans l’exécution de cette gymnastique incessante; un pied de plus ou de moins, l’enfant et moi, nous dégringolions dans les bourbes, ce dont je ne me sentais point friand, et la petite moins encore. Des bourbes visqueuses remuées par des grouillements magnétiques qui indiquaient la présence de l’anguille-gymnote, bain des plus désagréables !

Ces exercices durèrent jusqu’à la tombée de la nuit ; mais enfin, je pus m’asseoir sur l’herbe, et mon premier mouvement fut une envie de manger. Pierrette semblait disposée à brouter comme moi-même. Je disposai le feu qui flamba comme un feu de Saint-Jean, et je préparai la grillade habituelle de tortue.

La nuit tomba brusquement comme un décor de théâtre, et, pendant que le rôti fumait sur les charbons, je disposai à l’avance le lit de mon affamée, que l’appétit seul tenait encore les yeux ouverts.

Tout à coup, deux grandes bouches énormes, démesurément dentées, se présentèrent à deux pas du foyer avec l’intention bien évidente de donner un coup de dent au dîner — pour s’ouvrir l’appétit avant de croquer les dîneurs.

C’était un ménage de caïmans qui prenait l’air du soir.

L’air du soir parfumé de grillade les avait attirés de notre côté, et je lus bien vite, dans leurs yeux fixes et ronds, qu’ils ne demandaient qu’à pousser la connaissance jusqu’à l’intimité, sans autre espèce de présentation. Je ramassai à la hâte l’enfant et le souper d’un tour de main et déguerpis au plus vite à travers le bois pour dérouter mes deux visiteurs, qui ne m’eussent .point perdu de vue dans le marécage. Dans le marécage, ils sont chez eux, et ils ont leurs façons personnelles d’abréger les distances : ils dirigent toujours tout droit leurs terribles pattes cuirassées, et, lentement, pesamment, ils gagnent du terrain.

En forêt, nous étions protégés par le lacis inextricable de lianes et de plantes grimpantes, — protégés sans doute, mais bien empêtrés aussi. Les deux époux nous firent l’honneur de nous accompagner un bout de chemin; j’entendais le bruissement de leurs écailles contre les branches sèches. Au bout a un quart d’heure environ, ils se rebutèrent de leur politesse, — à mon grand soulagement. Le voyage manquait d’agrément et.'de facilité; mais il fallait bien

LES M0N8TRES

aller de l’avant et découvrir un abri où passer la nuit. Ce fut long et pénible; enfin, je découvris un banc de roches d’un grain sec et résistant qui formait rempart contre le vent.

J’installai l’enfant dans une encoignure, le plus chaudement qu’il me fut possible ; mais je résistai à l’envie d’allumer une flambée, en souvenir de la visite des caïmans. La lumière attire les reptiles de même que les insectes. Nous étions brisés de lassitude, exténués, courbaturés; la petite reposait déjà. Je m’étendis à ses. côtés et ne tardai pas à l'imiter. L’horrible nuit! Une bise aiguë nous mordait les chairs et ne nous permettait qu’un sommeil agité, nerveux, presque convulsif. J’eus la pensée de me lever et de continuer à marcher jusqu’au lever du soleil, mais la fatigue me clouait au sol.

Aux premières lueurs de l’aube, je fus brusquement réveillé par un cri poignant de ma fille. Elle me montra du doigt sa joue gauche tout en sang ; elle sanglotait et paraissait cruellement souffrir.

Je débarrassai la plaie du sang qui la cachait et ne vis qu’une blessure sans profondeur, comme celle qu’aurait pu faire une grosse épine sur laquelle elle se serait couchée. Je cherchai

aux abords de son petit lit, pas apparence d’épine , mais à ses pieds un petit ver frétillait , long d’une dizaine de centimètres au plus, et d’un rouge repoussant à voir. Je l’écrasai d’un coup de talon.

C’était le serpent corail !

Je pris la chère petite créature entre mes bras, et, n’ayant pas le choix des moyens, je pressai la blessure entre mes lèvres et j’aspirai jusqu’à perte d’haîeine. Je répétai plusieurs fois l’opération, en ayant soin de cracher les mucosités que j’obtenais par la succion. La boursouflure qui bordait la plaie diminuait à vue d’œil, et la douleur se calmait. J’enveloppai la joue malade dans ma cravate, *en protégeant de mon mieux la partie blessée contre les atteintes de l’air.

Au bout de deux heures de marche, j’apercevais les feux d’un village indien. J’étais chez les Palenques.

J« me dirigeai sans hésitation vers la principale habitation, que je jugeai celle du chef, et Tanneau-talisman que je portais au doigt fit merveilles. Une vieille femme qui remuait les cendres se leva respectueusement et courut chercher le chef de la famille, qui accourut,

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