SE
— Viens donc, dit Madeleine. Tout cela est au-dessus de moi, et j’aime mieux te croire que t’accuser.
Tous deux entrèrent à pas muets dans la chambre où reposait Louise.
Les rideaux blancs à Heurs bleues se détachaient sur les murs blanchis à la chaux.
Au chevet, un christ et une branche de buis bénit.
Madeleine souleva le rideau; Louise ouvrit les yeux.
Celle qui avait toujours été une mère pour elle lui tendit — comme autrefois — une tasse de lait.
La jeune fille prit la lasse et but machinalement.
— Te sens-tu mieux ce* matin? demanda Madeleine.
— Mieux? fit Louise en regardant autour d’elle...
— Tu as fait un mauvais rêve sans doute, continua Madeleine, tu es pâle... ; on dirait que tu as peur... Raconte-moi ce que tu as rêvé.
Louise prit sa tête à, deux mains.
— Rêver! s’écria-t-elle, rêver! C’est beau, les rêves...; on y voit des anges dans les
nuages. . . , des fleurs et des oiseaux. . . ; on respire l’encens, et on entend chanter des cantiques... Je n’ai pas rêvé.
— Reconnais-tu ta petite chambre? C’est ici que tu faisais ta prière tous les soirs...
— Ma prière? murmura Louise.
Et elle se mit à sangloter.
Jean se tenait caché derrière le rideau, au pied du lit ; il craignait que sa présence ne rappelcât à Louise la scène de la forêt, le jour où il avait tiré sur M. Raoul de Villepont.
Quand il vit coulef les larmes de Louise, il murmura :
— Elle est sauvée; !
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Entre la place Cambrai et le collège de France, l’enclos de Saint-Jean de Latran a toujours enfermé un monde étrange et comme en dehors de la civilisation.
Parent-Duchâtelet a raconté ce que fut Saint- Jean de Latran, sa fondation, son histoire et ses privilèges jusqu’à la Révolution.
C’était l’asile parisien où se retiraient banque-
routiers et faussaires, ouvriers insoumis aux maîtrises et parjures de jurandes, débiteurs insolvables et libellistes poursuivis.
Les quatre cours figurant la croix se nomment la cour du Père, du Fils, du Saint-Esprit et de l’Ainsi-soit-il.
Privât d’Ànglemorit, écrivain qui a observé les cloaques de Paris, comme M. Leverrier a
observé les astres, a voulu passer plusieurs nuits dans ce dédale, dans cette cour des miracles du Paris moderne. Il a touché du doigt toutes les misères de ce repaire, il a monté les marches délabrées de 1 * escalier noir, et il a vu toutes les douleurs, toutes les souffrances, toutes les résignations.
Ce cloître, dit-il, est un repaire immonde; mais des hommes y vivent, des êtres humains y respirent l’infection et la peste.
C’est un vaste terrain, composé de plusieurs cours, des restes d’une vieille église, de jardins et d’une quantité innombrable de maisons qui semblent n’en former qu’une seule qui aurait cinquante escaliers; derrière chacun de ces escaliers se trouve un puisard ignoble, sordide, puant l’humidité, et qui est la cour du corps de logis.
Malgré les révolutions, Saint-Jean de Latran semble avoir conservé ses anciens privilèges, ses coutumes et ses franchises.
Les souvenirs du moyen âge et du droit d’asile s’y sont perpétués.
Il est toujours occupé par une population obéissant beaucoup plus aux lois du royaume de
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Bohème et aux traditions égyptiennes qu’à celles du Code Napoléon.
Les garnis abritent toute la bohème vagabonde : musiciens ambulants, chanteurs des rues, avaleurs de sabres, équilibristes et mangeurs de feu.
Outre cette classe intéressante, on trouve dans l’enclos de Saint-Jean de Latran tous les petits métiers inconnus qui s’exercent sans patente.
On y rencontre des fabricants de choses fantastiques, incroyables.
Nous y avons vu, dit Privât d’Anglemont, des gens qui passent leur vie à couper du poil de lapin pour en faire des feutres ; des marchands de verre cassé, d’autres qui ne sont occupés qu’à décoller la soie des vieux chapeaux.
Ces ateliers d’habilleuses de poupées, ces laveurs de chiffons, tous ces mystères de l’industrie parisienne, ne sont rien auprès des mystères de l’industrie savoyarde.
Celle-ci est reléguée dans V escalier noir.
En pénétrant dans l’allée sombre, on est saisi au nez, aux yeux, au cœur par des émanations infectes.
La pioche a eu raison de ces bouges, elle a
déblayé ce fumier; combien d’existences cette démolition a-t-elle sauvées!
On pourra s’en rendre compte en lisant le rapport publié par M. de Quatrefages sur l’état physique de l’ ex-douzième arrondissement :
« La population compte un grand nombre de chiffonniers des deux sexes. Les malheureux vivent le plus souvent dans une chambre unique, qui sert en même temps de magasin.
« Or, depuis quelques années, les fabricants de papier n’achètent le chiffon que lorsqu’il a subi un premier nettoyage.
« Les chiffonniers sont obligés de laver et de sécher leur récolte journalière dans la pièce où ils couchent avec femmes et enfants; pour peu que la vente de leur marchandise s’arrête, cette même chambre s’encombre rapidement de chiffons entassés et humides.
« Une fermentation putride ne tarde pas à s’établir dans ces monceaux d’ordures, et ni les odeurs de l’amphithéâtre, ni celles de l’abattoir ou de la voirie, ne peuvent donner une idée des exhalaisons méphitiques au milieu desquelles vivent des familles entières... »
. Les Savoyards exercent presque tous les mé-
tiers de ramoneurs, étameurs ou marchands de casseroles ✓
Quelques-uns sont marchands de peaux de lapins.
La suie et le noir de fumée constamment transportés par les ramoneurs ont valu son nom à Y escalier noir.
Les marches sont effondrées; les murs suent la misère et la moisissure.
De temps en temps, un trou avec une flaque d’eau. Les fosses sont en plein escalier, sans porte...
Il y a du monde jusque sous les tuiles.
C’est là qu’on relègue les pauvres petits ramoneurs qui parcourent les rues de Paris.
Une chamhre se compose de sept à huit lits dans une même pièce ; ces lits sont des ospèces de boîtes carrées où couchent tout habillés trois ou quatre individus.
Ce que nous ne pouvons dire, c’est l’horrible pêle-mêle de femmes, d’hommes et d’enfants qui se rencontrent là; l’entassement étrange de
ces petites créatures humaines, le vice éhonté,
la débauche native coudoyant des misères imméritées...
Il était six heures du soir.
|io.
Dans un garni du troisième étage, deux individus, un mâle et une femelle étaient accoudés sur une table vermoulue.
Un grabat dans un coin, un coffre où grouillaient. quelques guenilles, la table et les escabeaux, composaient tout l’ameublement.
Une étroite lucarne servait de croisée.
Cette chambre coûtait quarante centimes de loyer par jour.
C’était le domicile de la mère l’Helvétie qui, depuis le rapt de l’enfant de Louise, avait accordé l’hospitalité au poète.
La mère l’Helvétie avait exercé pendant' quelque temps la profession de chiffonnière; mais depuis que M. Combalou lui avait remis un capital de trois cents francs pour se charger de l’enfant que M. Raoul de Villepont n’avait pas voulu laisser à Louise, la mère l’Helvétie était devenue ambitieuse. , . .
Elle avait placé les trois cents francs k la caisse d’épargne, et, abandonnant le cachemire (l'osier, elle avait embrassé la profession de réveilleuse.
La rcveilleuse se charge, moyennant cinq centimes par nuit, de prévenir et de secouer les
marchands de la halle et des marchés, quand l’heure du travail a sonné pour eux.
La mère l’Helvétie avait une trentaine de pratiques, ce qui lui faisait trente sous par nuit.
Elle s’amusait le jour à tresser des bouts de laine pour' fabriquer des couronnes funéraires sur lesquelles on lisait : Souvenir el regret!
Cette situation avait tenté la cupidité du Poète, qui ne put se dissimuler que c’était là un beau mariage à faire. . .
Une chandelle plantée dans un ignoble bougeoir en fer-blanc éclairait le garni de la réveilleuse.
Sur la table, une soupière de grès dans, laquelle étaient plantées deux cuillers, exhalait une odeur de graisse et de choux.
Le Poète buvait un affreux mélange d’espritde-vin, de poivre et d’absinthe.
— Tu te perdras avec ton casse-poitrine , lui dit avec humeur la mère l’Helvétie. Tu ne peux donc pas faire comme les autres?... Crois-tu qu’un litre à onze ne vaut pas mieux que toutes ces compositions?
Le Poète haussa les épaules.
— Est-ce que ça se sent, ton litre? ton jus
28ü LES NOUVEAUX MYSTÈRES DE PARIS
de réglisse, ta tisane de campêche? Ça passe sans vous gratter, on n’a le goût de rien. Au moins, si on dépense de l’argent, faut avoir de la satisfaction. Le casse-poitrine me remue... Chaque fois que j’en avale un verre, j’éprouve une secousse... ça fait du bien.
— Oui, parlons-en, continua la mère l’Helvétie. Tu es dans un joli état, tous les soirs... Tu m’ôterais l’idée d’aller à la.mairie!
Le Poète eut un soubresaut. .
— Pas de bêtises, là-bas, s’écria-t-il. Vous savez que je vous aime...
— Tu m’aimes parce que je te nourris.
— Quand cela serait? 11 faut toujours une raison pour s’attacher aux personnes. En trouverais-tu beaucoup pour t’épouser? Je te donne mon nom... Et quand ton bras s’appuiera sur le mien, tu auras des satisfactions d’amour-propre qui ne sont pas à dédaigner.
La mère l’Helvétie prit une cuiller et remplit une assiette qu’elle tendit à son futur.
Il y avait un peu de tout dans ce ragoût : de la queue de bœuf, des pommes de terre, des fèves, du chou et une tête de merlan, le tout noirci de poivre et de girofle.
Le Poète ouvrit les narines et aspira ce parfum avec satisfaction.
* — Voilà donc du véritable bouillon ! s’écriat-il ; on n’est vraiment bien que chez soi. Ce n’est pas dans les restaurants qu’on trouverait un arlequin soigné comme celui-là!
À ce moment, un cri plaintif se fit entendre.
Ce cri sortait du coffre placé dans un coin de la pièce.
— Ah ! voilà le môme qui recommence, s’écria la mère l’Helvétie.
Le -Poète, déjà ivre, frappa du poing sur la table.
— On ne peut pas être tranquille un instant, fit-il avec colère. S’il ne se tait pas, je vais cogner dessus.
Le chiffon remua et un petit bras maigre sortit de ce fumier. ..
La tête se dégagea enfin.
Le petit se mit à pleurer...
Le Poète ramassa un morceau de brique sur le sol et le jeta sur l’enfant.
La brique l’atteignit au-dessus de l’œil : le sang jaillit...
La mère l’Helvétie se leva, et, retirant du coffre l’enfant qui ressemblait à un squelette
28f> LES NOUVEAUX MYSTÈRES DE PARIS
plutôt qu’à une créature vivante, elle s’écria :
— Ce n’est pas étonnant qu’il braille, tu as jeté les bouteilles cassées dans le coffre!
— Où veux-tu que je les mette? grogna le Poète.
La mère l’Hçlvétie continua :
— 11 s’est roulé dessus... Le voilà tout déchiré, ce môme !
— Recouche-le, ça se recollera.
L’enfant était entièrement nu, couvert de sang; des ecchymoses, des plaques bleuâtres apparaissaient sur son pauvre petit corps dans les endroits que ne recouvraient pas de fétides ordures.
— Tu ne veux pas me croire, reprit le Poète.
Il n’y aura pas moyen d’élever ce môme... Si tu m’en crois, j’irai le mettre quelque part, ce soir, au pied d’un mur, à Grenelle ou à Vaugirard .
— Et si on le réclame?
— Nous dirons qu’il est mort..., et ça sera vrai.
— Pour nous faire pincer? merci!
— Tu n’aimes donc pas les enfants, toi?
Certes, l’état du misérable embryon répondait
LE CLOITRE SAIINT-JEAN DE LATUAN 287
éloquemment au Poëte; le doute n’était guère possible. . .
Cependant la mère l’Helvéiie répondit d’une voix sombre :
— J’aurais peut-être aimé mon enfant à moi, celui qu’on m’a pris et qu’on a tué... mais les enfants des autres, je les exècre... Je voudrais les tuer tous, et quand je rencontre le soir une petite fille ou un petit garçon dans quelque coin, je tape dessus et je m’échappe. Je leur lève leurs boucles d’oreilles... tant pis si un morceau de la chair reste après. J’ai en même temps un bénéfice et une satisfaction.
La mégère prit un morceau de carotte bouillante dans l’écuelle et l’enfonça dans la bouche de l’enfant.
Celui-ci, pressé par la faim, dévora ce qu’on lui présentait; il se brûlait horriblement, mais il avalait avec gloutonnerie.
— C’est bon, ça? dit le Poète. C’est du nanan. Veux-tu boire, à présent?
Et l’ivrogne approcha des lèvres du petit son verre rempli de l’ignoble et corrosive boisson dont il faisait ses délices.
Le petit se mit à tousser.
11 portait ses mains à sa bouche comme pour en enlever la douleur.
Il poussait des cris déchirants.
— Qu’est-ce qu’il a donc ce soir? reprit le Poète.
La réveilleuse répondit tranquillement :
— C’est une dent qui lui fait mal.
— Si elle lui fait mal, il faut l’arracher, dit l’ivrogne.
Et, prenant une pince qui servait à tourner les fils de fer des couronnes funéraires, il ouvrit la bouche de l’enfant et saisit avec la pince une petite dent blanche...
Tout à, coup, on heurta à la porte.
— N’ouvre pas, dit la réveilleuse.
— Des visites maintenant, lit le Poète en rejetant la pince. Ah ça ! madame l’Helvétie, estce que vous auriez des intrigues?
On frappa plus fort.
— Qui est là? demanda la réveilleuse.
Une voix répondit :
— Ouvrez ou j’enfonce la porte !
Comme la porte n’était guère solide et que rien n’était plus facile que de passer de la menace à la réalisation, la réveilleuse ouvrit.
Deux hommes, ayant*!’ apparence d’ouvriers, - \
entrèrent dans le garni.
C’étaient Jean et Surypère, vêtus l’un et l’autre d’une blouse bleue et coiffés d’une casquette.
— Qu’est-ce que vous voulez? demanda la réveilleuse.
— Nous voulons, dit Jean, l’enfant que tu tiens là...
— Pour quoi faire ?
— Pour lui sauver la vie : il a assez souffert.
La mère l’Helvétie pensa qu’il y aurait peutêtre un petit profit à tirer de la situation.
— On me l’a donné à garder, dit-elle, et je ne peux pas le laisser aller comme ça!
L’enfant, étonné de voir du monde, avait cessé de crier ; il ouvrait de grands yeux, sur ces visiteurs inattendus.
— Vous comprenez, messieurs, reprit le Poète, que la responsabilité de madame est engagée...
— Tais-toi! dit Jean avec dégoût, tu es à moitié mort, je t’achèverais d’un coup de pied.
La réveilleuse comprit qu’il n’y avait pas à lutter.
— Ce pauvre petit? s’écria-t-elle, moi qui l’aimais tant..*. Nous l’avons soigné comme s’il était à nous.
— Prends-lui l’enfant, dit Jean.
Surypère enleva le petit.
— Ça me connaît, murmura-t-il avec satisfaction.
Et remarquant avec horreur les traces de coups et les déchirures qui sillonnaient la peau du petit martyr :
— Les misérables! s’écria-t-il.
L’œil de Jean Deslions jeta un éclair de colère.
— Les plus coupables ne sont pas ici, dit-il, mais je dois commencer à punir.
Il approcha de la chandelle une moitié de journal ; le papier s’enflamma, et il le passa devant la figure du Poëte.
A peine la flamme eut-elle approché des lèvres du misérable, qu’il poussa un cri et retomba sur l’escabeau.
Surypère descendait l’escalier noir, portant l’enfant dans ses bras.
Jean vit alors un feu follet courir sur les lèvres du Poëte...
Ce fait extraordinaire n’est cependant pas aussi rare qu’on le croit généralement.
L’abus de l’alcool et des liqueurs fortes a amené plusieurs fois la combustion spontanée dans certaines villes des États-Unis.
Il y a quelques années, les journaux ont fait mention d’un homme qui mourut après quatre jours d'incendie intérieur, au milieu des plus effroyables souffrances.
Jean descendit pour rejoindre Surypère.
Un fiacre les attendait au coin de la place Cambrai, et, dans le fiacre, Pierrette-Cécile, la fille de Surypère, alors âgée de dix-huit ans, et que nous avons déjà rencontrée dans la rue de la Lune, lorsque le père Joseph, le Carapata, alla raconter à Surypère le projet de Combalou et du chevalier de Floustignac sur mademoiselle Edwige.
Cécile enveloppa l’enfant dans un châle et lui fit boire un demi-verre de laid chaud qu elle avait apporté dans une bouteille.
Le fiacre prit les quais et se mit en route pour Auteuil.
RAOUL DE VILLEPONT
Ce jour-là des bruits fâcheux avaient couru à la Bourse sur la situation de la maison Villepont et C'.
On parlait d’une faillite prochaine; et ceuxlà mêmes qui devaient leur fortune au banquier de la Chaussée-d’Antin étaient les premiers à l’accuser et criaient plus fort que les autres.
Les membres du conseil d’administration de
chacune des grandes affaires de la maison Yillepont accusaient le gérant de malversations.
Il avait, disait-on, fourni des comptes fictifs;
Il prenait sur le capital pour payer les dividendes ;
C’était un voleur, un faussaire, un bandit.
Le public se portait en foule dans les bureaux de Villepont.
RAOUL DE VILLEPONT
Chacun réclamait ses fonds; on se battait à qui serait le premier remboursé.
A la fin de la journée, il ne restait plus à la caisse un franc de dépôt ou de compte-courant.
Le lendemain matin, la faillite fut déclarée.
L’actif était de quinze millions, le passif de cent vingt millions...
M. de Yillepont était complètement ruiné.
Une plainte en escroquerie et abus de confiance avait été déposée contre lui par un certain Pierre Brunier, qui passait pour le fondé de pouvoirs de lord Trelauney.
Il faut croire que M. de Yillepont ne se sentait pas la conscience bien tranquille, car il prit la fuite, emportant les diamants de sa défunte épouse et quelques milliers de francs qu’il avait réunis à la hâte.
On l’avait suivi jusqu’au Havre, où il s’ctait, disait-on, embarqué pour les États-Unis.
Raoul, habitué à ses aises, élevé mollement, se trouva tout à coup isolé, sans courage et sans énergie.
Ses voitures et ses chevaux furent saisis ; il ne pouvait même rester que provisoirement dans le pavillon de l’hôtel où était installé son appartement de garçon.
29 k LES NOUVEAUX MYSTÈRES DE PARIS
Que faire?
Que devenir?
Un emploi, une occupation quelconque, il se sentait incapable de les remplir.
Se faire soldat, il était trop tard...
Après avoir dîné dans un petit café de la rue Saint-Lazare, M. Raoul revint tristement à l’hôtel muet et désert.
Il sonna doucement, avec humilité.
Le concierge daigna tirer le cordon.
Il y avait dans la loge deux ou trois domestiques sans place qui maudissaient M. de Villepont.
— C’est une indignité, disaient-ils, quand on sait qu’on va faire faillite, de ne pas prévenir ses domestiques huit jours à l’avance!
Raoul traversa la cour, monta les deux marches du perron, et, après avoir traversé la salle à manger où nous l’avons vu déjeunant avec Adrien de Saulles et lord Trelauney, il se renferma dans sa chambre h coucher.
Ce fut un regard de regret et d’adieu que Raoul laissa tomber sur ces meubles élégants qu’il avait choisis chez les marchands de curiosités.
Les bibelots lui souriaient sur les étagères.
RAOUL DE VILLEPONT
Un portrait de Déborah, souvenir de quelques semaines d’amour, lui disait :
— Bonsoir, Raoul !
Et les miniatures de la Venucci, d’Yvonne Pen-Hoët, les minois souriants de quelques filles de théâtre, lui rappelaient les jours de fortune...
Il n'ira plus au lac, les lauriers sont coupés.
Les calèches et les victorias feront frissonner le sable sous leurs roues bleues et roses; le bois de Boulogne s’emplira de soleil, de femmes et de poussière; les amazones galoperont de l’avenue de l’Impératrice à la mare d’Auteuil, — et lui, Raoul, ne sera plus là.
Une redingote râpée, un chapeau retapé, pas de gants... pourra-t-il vivre ainsi, lui, l’élégant, le difficile, le recherché?
Plongé dans un fauteuil, abîmé dans ses douloureuses réflexions, Raoul s’attendrit sur luimême...
Il pleure!
Il ose accuser le sort d’injustice... Enfin il semble avoir pris une résolution.
11 ouvre le secrétaire, en tire une boîte de pistolets et fait jouer la gâchette.
L’arme est en bon état; elle fonctionne admirablement.
Raoul y met une cartouche, puis il prend une feuille de papier à lettre, sa plume... et il médite.
On ne peut guère se suicider sans écrire ses adieux.
11 n’y a pas d’exemple d’un suicidé qui ait quitté notre monde sans avoir sacrifié à une poésie quelconque...
Avant de se tuer, l’homme aime à jeter sur sa tombe quelques fleurs de rhétorique.
Raoul hésite, avons-nous dit.
A qui écrira-t-il ?
11 n’a plus d’amis.
Sa lettre passerait de main en main au Club des mômes...
On en rirait à la Concorde.
Il y a là des gens qu’il se plaisait à écraser de son luxe et qui ne le plaindront point.
Il n’y a qu’un homme auquel il puisse écrire avec quelque chance de recueillir une sympathie...
Raoul vient de tracer son nom, c’est Adrien de Saul les.
« Je quitte ce monde, ami ! Le malheur qui
RAOUL DE VïLLEPOPiT J 297
me frappe. est de ceux qui doivent nous trouver sans force.. .
« Il n’y a plus d’illusion possible pour moi.
« Le monde n’est qu’ égoïsme et vanité... »
A ce passage de sa lettre d’adieux, Raoul entendit un éclat de rire ironique au-dessus de sa tête.
11 se retourna vivement, et aperçut lord Trelauney qui lisait par-dessus son épaule.
— Vous ici, monsieur? dit Raoul en se levant.
— Moi-même.
— Et comment êtes- vous entré?
— Par la porte, assurément.
— Qui donc vous a ouvert?
— Votre valet de chambre.
— Et vous avez épié me souffrance ?
— Pourquoi parlez-vous tout haut?
— Mais quel intérêt prenez- vous donc à tout ceci?
— Un intérêt très-grand. J’étais là derrière ce rideau... Je vous ai vu armer un de vos pistolets.
— Eh bien ! que vous importe ?
Trelauney s’adossa à la cheminée.
— Il m’importe plus que vous ne croyez.
— Auriez-vous la prétention de m’empêcher de me tuer?
— J’ai cette prétention. • .
Raoul sourit tristement.
— Pourquoi voulez-vous que je vive? demanda-t-il.
— Avant de vous dire, répondit Trelauney, pourquoi je veux que vous viviez, il faut d’abord savoir pourquoi vous voulez mourir.
Rien ne vous attache ici-bas, je l’avoue. Vos amis n'aiment de vous que le plaisir d’être reçus dans vos salons, de tenir un banco contre vous ; ils vous voyaient, parce qu’il faut bien que les gens du monde se voient entre eux, et que l’homme qui a des chevaux ne peut vraisemblablement être lié, sans déroger, avec un homme •qui n’en a pas.
Votre père est en route pour l’Amérique'; il ne vous a laissé qu’un nom contesté désormais.
Vous n’avez plus de mère, il n’y a personne qui s’intéresse à vous.
Il ne vous reste qu’une ressource, c’est de vous faire photographe ou professeur d’équitation.
RAOUL DE VILLEPONT '■ 293
* C’est dur quand on a été élevé au milieu des jouissances du luxe...
Les femmes qui vous recherchaient ne vous reconnaîtront même plus dans la rue ; il faudra donner votre démission des trois clubs avant qu’on vous la demande...
La situation est pénible, douloureuse, nous sommes d’accord à cet égard.
— Alors, monsieur, interrompit Raoul, que venez-vous faire entre ce pistolet et moi?
Trelauney continua :
— Ah ! si vous saviez ce que c’est que le devoir! Si vous aviez une femme et un enfant..., vous jetteriez cette arme loin de vous ! On n’a pas le droit de se tuer quand on charge d’âmes. Vous trouveriez en vous une volonté, une énergie que vous ne soupçonnez pas!
— Une femme! un enfant! murmura Raoul.
Trelauney retira de sa poche un journal du soir, et, désignant un passage à Raoul, il lui dit :
— Lisez !
C’était dans les faits divers...
Voici ce que lut M. Raoul :
« Un fait extraordinaire, un cas de combustion spontanée s’est produit hier dans un taudis
du cloître Saint-Jean de Latran. Un individu,* qui abusait depuis longtemps de liqueurs fortes, a pris feu et a brûlé sur lui-même pendant près de deux heures.
« Ce misérable vivait chez une chiffonnière qu’il devait, disait-on, épouser. Rendu furieux par la douleur, il a saisi cette créature, et lui soufflant la flamme au visage, il lui a brûlé les cheveux et les yeux.
» Vainement la femme a essayé de le repousser. Une lutte horrible s’est engagée entre eux.
« Ils ont roulé sur le carreau, se mordant et se déchirant...
« Les voisins, accourus sur le lieu, n’ont plus trouvé qu’un monceau de cendres et des ossements carbonisés.
« On ne sait ce qu’est devenue une malheureuse petite créature que des parents inconnus avaient confiée à la garde de ces misérables. »
— C’est affreux, dit M. Raoul en jetant le journal sur une table, mais je ne vois pas quel rapport il peut exister entre cet accident et la situation où je me trouve.
— Je vais vous mettre sur la voie... Cette petite créature dont parie le journal, c’est l’en-
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RAOUL DE VILLËPONT
fantde Louise Deslions... l’enfant que Combalou s’était chargé de faire disparaître. .. En un mot, c’est votre fils.
— Mon fils ! fit Raoul avec épouvante.
— Oh! il n’y a pas à en douter, continua Trelauney ; Louise était une fille sainte et pure. . . elle a cru vos paroles, elle vous a aimé... L’enfant a aujourd’hui deux ans. Il a souffert des tortures qui auraient tué des hommes... et vous, son père! vous allez vous brûler la cervelle parce que vous craignez de manquer d’ar gent. .. Oh !
Et Trelauney eut un rire tellement chargé de mépris et d’indignation, que Raoul baissa le front vers le parquet.
— Que voulez-vous que je fasse? balbutiat-il.
— On ne sait ce qu’est devenu l’enfant, n’estce pas? Eh bien ! je le sais, moi.
— Vous?
— Je l’ai pris, je l’ai emmené loin de ses •bourreaux que Dieu s’est chargé de punir... Et je vous le rendrai quand vous aurez mérité qu’on vous confie une existence, vous qui alliez porter sur la vôtre une main sacrilège !
— Monsieur...
— Vous saurez alors les joies qu’il y a dans l’accomplissement du devoir, dans le renoncement, dans le sacrifice. Le courage qui vous manque, l’amour de votre femme saura vous le donner.
— Que voulez-vous dire ?
— Louise est sauvée... Voulez-vous l’épouser?
— Mais de quoi vivrons-nous?
— J’ai acheté la terre de votre père...
— Je le sais.
— Vous en serez régisseur avec deux cents francs d’appointement par mois.
— Qui êtes-vous donc, monsieur? s’écria Raoul.
— Acceptez- vous? demanda Trelauney.
Raoul eut un instant d’hésitation.
— Louise vous aime... elle n’aimera jamais que vous. Vous l’avez trompée, elle vous pardonnera.
— J’accepte, dit Raoul.
— Maintenant, je puis vous dire qui je suis.
Nous nous sommes déjà rencontrés; je portais un autre nom, — et, depuis, je me suis fait un autre visage... Je m’appelais autrefois Jean Deslions, et je suis le frère de Louise !
RAOUL DE VILLEPONT
— Tous?
M. Raoul saisit la main que lui tendait Trelauney et lq mouilla de ses larmes.
— A la bonne heure! s’écria Jean, vous avez versé tout à l'heure des larmes de lâche, voici enfin des larmes d’honnête homme,!
MADEMOISELLE DE CHARMENEY
... Tandis que Jean Deslions poursuivait son œuvre de justice et de vengeance, la société des Yingt-et-Un se débattait comme un serpent haché dont les tronçons cherchent à se réunir.
C’était le 15 octobre.
Une réunion devait avoir lieu cette nuit-là dans l’hôtel de la rue Saint-Louis.
Les affidés arrivèrent au rendez-vous, le visage couvert d’un masque noir.
— Cette fois encore, dit Robert Kodom en comptant les assistants, nous ne sommes que vingt! 11 y a eu trahison, et je suis certain que les trésors sont dissipés...
— C’est impossible! murmurèrent les affidés.
Robert Kodom s’empara d’une torche.
MADEMOISELLE DE CHARMENEY 305
— Nous pouvons nous en assurer, s’écria-t-il.
11 se mit en marche dans le souterrain, suivi de toute la bande.
— Voyez-vous, dit-il, la citerne est vide...
— Soulevons la pierre , fit un des membres.
La pierre fut soulevée, et les associés purent apercevoir sous l’eau leurs richesses qui étincelaient comme les cristaux sous une roche.
— Tout n’est pas là, murmura Robert. Voici bien l’or fauve dans ce coin, les lingots entassés... Mais, parmi les tonnes, il en est de vides. Le Fourgat est mort. .. et nous avons été volés! Vous savez que le comte de Navarran a disparu. A qui a-t-il laissé son secret, le nôtre?
Qui sait si quelque ennemi puissant n’est pas en ce moment même à nos trousses?.
Un des affidés s’avança.
Il ôta son masque et laissa voir à la bande ses traits fortement accusés.
Cet affidé n’était autre que Monseigneur.
— Le Fourgat, dit-il, a été assassiné. Par qui? Je crois le savoir. Un homme existe sur le bras duquel est gravé le signe du commandement.
— Vous l’avez vu? demanda Robert.
— Je l’ai vu.
— Son nom?
— Il se fait appeler lord Trelauney.
Robert serra les poings.
— Trelauney, dit-il, c’est bien cela; l’homme qui sait le secret de Wanda... celui qui a délivré le Magyar et qui a osé se faire présenter dans l’hôtel de la rue de Ponthieu par Adrien de Saulles !
Je l’ai deviné dès que je l’ai vu... Mais où le prendre? Comment le saisir? Je m’y connais, en hommes, c’est un redoutable adversaire... N’importe! nous lutterons; la société des Vingt-et-Un en a vu bien d’autres.
Monseigneur crut le moment favorable pour se mettre en avant.
— Je vous ai montré mon visage, dit-il, vous savez maintenant qui je suis. Je me nomme Riazis-Bey. La société parisienne est accoutumée à compter avec moi. Ailleurs qu’ici, on me nomme prince... J’ai besoin de vous, voulezvous de moi?
— Messieurs, interrompit Robert Kodom, le prince Riazis est au-dessus du soupçon; à ce titre, le commandement est bien placé entre ses mains. Il a, de plus, la haine de ceux qui n’ont pas craint d’entrer en hostilités avec nous. 11
MADEMOISELLE DE CIIARMENEY 307
faut avoir raison de ces hommes qui veulent nous disperser et nous anéantir.
Par le fer et par le poison, il faut en finir avec ces traîtres; notre salut est à ce prix... Si vous m’en croyez, nous remettrons le soin de notre vengeance à Riazis, et si dans trois mois il nous a délivrés de lord Trelauney et du baron magyar, son complice, nous graverons sur le bras du défenseur de notre cause ce signe de la puissance — autrefois si redouté, presque oublié aujourd’hui.
Les poisons dorment dans le cabinet noir ; nos ennemis sont libres dans Paris, les couteaux se rouillent à la ceinture des fanandels. Notre trésor diminue au lieu d’augmenter. Encore un an de cette situation et les traites que vous tirez sur nos banquiers reviendront impayées. Prenez garde! nous tomberons sous la loi commune... et qui sait? la justice arrivera peut-être h se mêler de nos affaires...
Un frémissement parcourut l’auditoire.
— Mort aux ennemis ! cria-t-on d’une seule voix.
Riazis profita de la panique pour faire observer que le signe du commandement lui était indispensable pour arriver ii son but.
— Je ne puis, dit-il, être un vulgaire assassin, ni courir les risques de cette situation. Il faut que je puisse donner des ordres et que ces ordres soient exécutés. J’ai besoin de tout notre monde; or, les hommes des buttes, ainsi que ceux de la Montagne-Sainte-Geneviève, n’obéiront qu’au Fourgat ! * • .*
L’autorité que vous me conférez serait donc illusoire , si vous ne me mettiez à même dès h présent de l’exercer dans toute sa plénitude.
Les affiliés entrèrent en délibération...
Riazis reçut le signe du commandement ; mais, sur l’avis de Robert Kodom, la tête de mort avec ses attributs ne fut pas gravée à la poudre.
On employa un acide qui devait s’effacer avant trois mois; de sorte que, en cas de trahison, Riazis se trouverait tout à coup sans armes.
Tandis que la société des Vingt-et-Un se mettait sur la défensive, Trelauney poursuivait son but d'un autre côté.
Le marquis de Charmeney était retiré sur ses terres, et mademoiselle Rlanche avait repris ses promenades à cheval.
L’habitation du marquis était une de ces maisons nobles qui portent encore le titre de château,
MADEMOISELLE DE CHARMENEY
quoique, dans le fait, elles n’y aient d’autre droit que la tradition locale, acquise immémorialement à l’emplacement qu’elles occupent.
Le château, qui comptait à peine un siècle, offrait un aspect de vétusté. Construit en pierres de taille, il se composait d’un corps de bâtiment à huit fenêtres de faç&de, avec un rez-dechaussée et un étage au-dessus; des mansardes à pignons rappelaient les souvenirs d’un autre âge, et deux tours carrées semblaient donner au château quelque droit à ses prétentions.
Il était huit heures du soir.
Blanche de Charmeney était assise dans l’embrasure d’une croisée du salon.
Le piano était resté ouvert; quelques livres s’étalaient sur une table de chêne, et le marquis, qui sortait de table, s’était assoupi dans un large fauteuil.
Blanche songeait. . .
Il eût été difficile de définir les sentiments qui la tenaient ainsi mélancolique et immobile.
Blanche avait vingt-deux ans, et rien autour d’elle ne semblait devoir apporter à la monotonie de son existence un changement qu'elle désirait sans se l’avouer à elle- même.
Triste résidence pour une jeune fille que le château de Gharmency !
C’était à peine si le marquis consentait à passer à Paris trois mois d’hiver.
Du reste, Blanche n’aimait guère les bals et les fêtes.
Ce qui amusait les autres et les entraînait semblait puéril et futile à l’opgueilleuse enfant.
Elle n’aimait point livrer sa taille à ces jeunes gens dont le regard tombait comme un charbon brûlant sur ses épaules.
Souvent elle avait repoussé avec colère un bras qui la serrait de trop près...
Regardant au loin par la fenêtre entr’ouverte, elle cherchait un point dans le paysage , je ne sais quoi qui ne s’y trouvait pas.
Dans les temps passés, en haut de la tour crénelée, ainsi devait se morfondre la châtelaine ennuyée.
Blanche jeta un triste regard sur son père endormi, et un pli se dessina sur son front.
Le seul être avec lequel elle pût causer, le seul qui eût pour elle une affection sincère, quoique machinale, celui-là dormait, respirant comme un soufflet.
Blanche reprit sa première position*
MADEMOISELLE DE CHARMENEY 311
Sa tête était gracieusement inclinée, comme si elle eût cédé au poids de la pensée.
Ses traits n’avaient rien de l’enjouement de la jeunesse et respiraient, au contraire, cette vague tristesse qui naît de la méditation.
Soit par négligence, soit par un fait exprès, elle laissa tomber le livre qu’elle ne tenait que d’une main.
Le bruit, quoique léger, interrompit l’assoupissement de M. de Charmeney.
— Tu es là, Blanche? demanda-t-il.
— Oui, père.
— Tu devrais sonner pour qu’on apporte les lampes.
Blanche se leva et donna l’ordre d’éclairer le salon.
— Je pensais, dit le marquis, à ce pauvre M. de Villepont. Il manque à mes soirées. J’étais habitué à lui pour faire ma partie, et, quand le curé ne vient pas, je ne sais que devenir.
— Avez-vous rendu sa carte au nouveau propriétaire du Mesnil?
Le marquis haussa les épaules.
— Le chevalier de Pulnitz! s’écria-t il. Qu’estce que c’est que cela, le chevalier de Pulnitz? Je ne comprends pas qu’un étranger vienne se fixer
sans raison, sans un motif de famille dans une de nos campagnes. Que ne relourne-t-il dans son pays, s’il en a un? L’idée ne m’est jamais venue d’aller finir mes jours en Prusse ou en Pologne.
— Il est peut-être exilé ?
— S’il est exilé, qu’il le dise 1 En attendant, lui et ses pareils m’inspirent une juste défiance...
— Vous voyez cependant que M. de Villepont pouvait être un hôte compromettant . .
— Certes! Mais qui pouvait se douter que ce riche banquier finirait par lever le pied comme un petit spéculateur marron? C’a été un malheur, une série d’infortunes. Malgré tout, ce gardechasse qui a tiré un coup de fusil sur ton prétendant nous a rendu un fier service.
Les joues de mademoiselle Blanche sé couvrirent d’une teinte rose.
— Oh ! dit-elle, laissons là ce souvenir.
Mais le marquis continua :
— Que peut-il être devenu ce brave garçon ?
Tl avait du cœur. On dit qu’il s’est embarqué pour les colonies; si je savais où le trouver, je lui écrirais qu’il peut revenir. 11 ignore sans doute que l’affaire n’a pas eu de suite, et le
MADEMOISELLE DE CHARMEiNEY 315
voilà séparé pour toujours de sa pauvre vieille mère.
Blanche essuya une larme qu’elle n’avait pu retenir.
— M. Raoul ne doit pas être fier maintenant, continua le marquis. Il y a des gens qui ne valent que par la fortune. 11 n’a certainement plus cinquante redingotes et deux cents gilets de rechange... Était-il ridicule avec ses cravates de toutes les couleurs I
— M. Raoul, dit Blanche, est revenu dans ce pays... Vous ne le savez donc pas?
— C’est la première nouvelle.
— Je l’ai vu. hier. 11 m’a saluée sans affectation.
— Et que fait-il ici ?
— Il est régisseur de la terre que possédait . son père.
— Chez ce riche Anglais?
— Lord Trelauney, oui, père.
Le marquis parut surpris.
— Mais il a du bon, cet Anglais! C’est trèsbien de sa part d’avoir donné un asile et du pain à ce pauvre diable !
— Et qui sait? interrompit Blanche, M. Raoul a une faute à réparer. . .
— Maintenant qu’il est pauvre, il devrait épouser la sœur du garde-chasse... Ah! que je suis donc' fâché de ne savoir où lui écrire! Il arrangerait tout cela.
M. de Charmeney affecta de rire avec ironie.
— A propos, fit-il, on m’a assuré que ce M. Jean avait conçu pour toi une violente passion.
— Croyez-vous, père? répondit Blanche avec un embarras mal dissimulé.
— Aurais-tu aimé à devenir madame Jean?
Blanche se mit au piano pour éviter de répondre.
Au même instant, la porte du salon s’ouvrit, et un domestique annonça :
— Lord Trelauney.
— Faites entrer, dit le marquis.
Et se tournant vers Blanche, il ajouta :
— Cela nous fera toujours passer une demiheure...
LE REQUIN
Blanche s’était levée et regardait la porte...
Lord Trelauney entra.
— Bonsoir, marquis, excusez-moi de vous déranger...
Et s’inclinant profondément :
— Mademoiselle, j’ai l’honneur de vous saluer.
Blanche répondit par une légère inclinaison de tête, tandis que le marquis s’écriait :
— Me déranger? par exemple! Je suis tout heureux d’avoir avec qui causer. Vous ne pouvez vous figurer, mylord, combien ce pays est peu civilisé. On ne se voit pas. Chacun reste chez soi, c’est insupportable.
Le marquis avait approché un fauteuil; Trelauney s’assit.
— J’ai cependant une autre visite que la mienne à vous annoncer.
— Laquelle?
— Le duc de Laroche-Maubeuge est en partie de chasse aux environs de Houdan ; il est venu avec quelques Parisiens, parmi lesquels se trouve un certain baron de Maucourt.
— Ah ça! dites-moi, mylord, s’écria M. de Charmeney, il court d’assez vilains bruits sur ce monsieur. Qu’y a-t-il au fond de tout cela?
— Je l’ignore, monsieur le marquis. On assure que M. de Maucourt vit aux dépens d’une femme...
— Et qu’ après avoir volé des lettres à je ne sais qui , lettres compromettantes pour la marquise de Bryan-Forville, il a tenté de les lui vendre.
— Il faut croire que la marquise s’est exécutée, car l’affaire n’a pas été ébruitée.
— C’est que M. Robert Kodom, reprit M. de Charmeney, n’entend pas raillerie sur le point d’honneur. Il a fait de grands sacrifices pour faire de sa* fille une marquise, et ni lui ni son gendre ne prendraient facilement leur parti d’un scandaleux éclat...
— Quoi qu’il en soit, ces messieurs ont l’in-
LE REQUIN
Ml
tention de vous rendre visite demain ; et, si mes informations sont complètes, il paraît que la présence de M. le duc de Laroche-Maubeuge aurait un but intéressé.
— Lequel ?
Trelauney regarda fixement mademoiselle de Charmeney, qui baissa aussitôt les yeux.
— On dit le duc fort épris de mademoiselle votre fille?...
— Bah?
— Et puisqu’on ne vous rencontre pas à Paris, on vient vous chercher jusque dans votre forêt.
— Tiens! tiens! fit le marquis, tu entends, Blanche? voilà du nouveau.
— Oh ! s’écria Blanche, vous savez que je ne consentirai jamais à épouser une de ces prétentieuses marionnettes qu’on appelle à l’étranger des « articles-Paris. »
— Le duc a un beau nom. ..
— Mais il le porte mal !
— Une fortune assez considérable...
— Mais il en fait un usage odieux !
— C’est un élégant cavalier...
— lin esprit vulgaire et commun.
Trelauney assistait avec une visible satisfaction à ce débat assez vif entre le père et la fille.
Blanche se défendait comme un démon.
Quand le duc de Laroche-Maubeuge se présenta au château, M. de Charmeney prit un malin plaisir à donner avec empressement l’ordre de l’introduire dans le salon.
Blanche répondit froidement aux saluts qui lui étaient adressés.
Naturellement, le fameux baron de Maucourt n’avait pas laissé échapper l’occasion de se glisser chez le marquis de Charmeney.
Il ne put se méprendre au dédain qu’il inspirait. On ne lui offrit pas un siège ; il prit sur lui de s’asseoir. Quand il s’oubliait jusqu’à questionner, on ne répondait pas.
Le duc se montra fort empressé auprès de mademoiselle Blanche, dont il était fort épris, sans recueillir autre chose que des signes évidents d'impatience et de mauvaise humeur.
Il sortit, la mort dans l’âme.
Trelauney prit congé du marquis en même temps que les visiteurs.
Il demanda à mademoiselle Blanche si , le lendemain, elle comptait faire sa promenade à cheval.
— Certes, répondit Blanche, c’est ma seule distraction.
LE REQUIN
— J’aurai donc l’honneur de vous rencontrer, reprit Trelauney, car je vais en excursion dans la forêt.
— A demain, fit Blanche.
— A demain, reprit Trelauney en s’inclinant.
C’était presque un rendez-vous donné tout haut devant le marquis.
L’importance de ce détail n’échappa ni à M. de Laroche-Maubeuge, ni à M. de Maucourt.
Et on commença à causer dans les environs de la possibilité d’un mariage prochain entre mademoiselle de Charmeney et le gentleman qui avait pour père l’ami intime de lord Byron.
Ayant mis ses affaires en bonne voie de ce côté, Trelauney revint à Paris.
Il voulait en finir avec l’hôtel de la rue Saint- Louis et la bande mystérieuse.
Certes, il se rendait compte des difficultés de toutes sortes qu’il allait rencontrer; mais cette œuvre de vengeance, il devait l’accomplir avec ses propres forces.
Comment introduire la justice dans cette affaire?
Les affiliés échapperaient certainement à toutes les investigations.
Un seul nom payerait pour les autres, le nom de son père : le comte de Navarran.
Or Jean savait ce que le comte avait souffert; il ne pouvait se rappeler sans une profonde douleur la folie de sa mère.
Ce nom, enfin, Jean voulait le reprendre pur et sans tache pour sa sœur et pour lui.
Le meurtre presque involontaire du garde du bois de Vincennes, Jean le regardait comme une fatalité.
Réparer autant que possible le mal qui avait été fait, rendre aux pauvres les richesses volées, c’était la voie tout indiquée.
Le Magyar était un allié fidèle et sûr, un lutteur redoutable.
C’était un appui précieux que le ciel lui avait envoyé...
Jean et le Magyar, après s’être concertés, se rendirent à l’hôtel de la rue Saint-Louis.
Ils pénétrèrent dans la cour et se rendirent compte des lieux.
Comme nous l’avons dit, c’était une bâtisse à double fond comme la boîte d’un escamoteur.
- Il y avait l’hôtel proprement dit ; on y arrivait par la cour, l’escalier de pierre donnait accès à
LE REQUIN
tous les étages comme dans toutes les maisons possibles.
Puis l’hôtel mystérieux, où on pénétrait par le puits.
Là se trouvaient les ramifications souterraines et d’étroits degrés qui montaient et descendaient dans la muraille...
Jean se laissa glisser jusqu’au milieu du puits. 11 tenait à la main une lanterne dont la lumière jetait un vif éclat ; le Magyar, penché sur l’ouverture, laissa tomber une grosse pierre.
Jean entendit un bruit sec, et la pierre, au lieu de s’enfoncer, resta au-dessus de l’eau comme un morceau de liège.
Jean pencha la lanterne, et il s’aperçut que ce qu’il avait pris pour l’eau n’était qu’une glace ronde qui venait de s’érailler sous le choc.
Cette glace, ce large miroir faisait bascule et laissait arriver le visiteur sur le sol.
Quand Jean fut descendu, le Magyar l’eut bien vite rejoint.
Tous deux arrivèrent à la chambre des poisons.
Jean y prit plusieurs flacons, dont il pouvait avoir besoin, et brisa le reste.
— Nous prendrons les dossiers en même temps
que le trésor, dit-il au Hongrois. Dès demain, j’opérerai le déménagement.
Ils descendirent et prirent le chemin de la citerne.
Gomme ils approchaient, une lueur frappa leurs regards.
— Nous ne sommes pas seuls, dit le Madgyar.
Jean éteignit sa lanterne.
Ils virent alors Monseigneur et Robert Kodom penchés sur le trou qui conduisait à la cave où étaient entassés les trésors de la société des Vingt-et-Un.
— Ce secret si bien gardé pendant tant d’années, disait Robert, le voici presque divulgué. D’autres que nous savent pénétrer ici. Il faut sauver notre puissance. C’est à peine s’il y a là un pied d’eau... Nous aviserons d’abord à sauver la fortune de l’association.
— Avez-vous fait ce dont nous sommes convenus? demanda Monseigneur. -
— Oui, répondit Robert. J’ai acheté la maison de la place du Panthéon. La cave ouvre sur les - catacombes. C’était un mur à percer... et le passage était fait. Nous avons là des gouffres plus muets et plus sourds que les oubliettes qui nous ont trahis...
LE REQUIN
Les aqueducs passent au-dessous des catacombes. De distance en distance, un regard est ouvert sur cette eau qui passe, silencieuse et obscure. Des chemins inextricables s’étendent au loin... On ne descend que deux fois par an dans les catacombes, et le public épouvanté trouvera dans l’ossuaire les cadavres encore frais de nos ennemis.
— C’est donc là- bas que nous nous réunirons désormais? demanda Monseigneur.
— Pas encore... C’est ici que nous nous retrouverons dans trois mois pour la dernière fois... puis nous abandonnerons cet asile violé à ceux qui en ont fait une souricière, si d’ici là le couteau de nos hommes n’a pas ouvert leur poitrine !
Robert et Monseigneur revinrent sur leurs pas. ».
Ils tournèrent le coin du corridor et disparurent.
— Allons ! dit Jean, il n’y a pas de temps à perdre. Ces messieurs veulent sauver la caisse, il s’agit d’arriver avant eux.
Le lendemain, à sept heures du matin, les voisins virent avec étonnement plusieurs voi-
3 '2k LES NOUVEAUX MYSTÈRES DE PARIS
tures à déménagement s’arrêter devant la porte ordinairement si bien close de l’hôtel.
Les déménageurs n’étaient autre qu’une douzaine de fidèles que Surypère était allé chercher aux buttes Chaumont.
Six hommes repêchaient dans la cave les lingots d’or, les vases sacrés, les diamants qu'on jetait sur’ le gazon, dans le jardin de l’hôtel.
Tout cela s’empilait à mesure dans de vastes caisses.
Quand les voitures furent remplies, elles se mirent en marche vers le quai, et toutes les caisses furent transportées à bord du Requin.
Lord Trelauney faisait transporter son mobilier en Angleterre...
Seulement, le yacht une fois en mer, au lieu de traverser la Manche pour débarquer à. l’un des ports de la côte, tourna vers l’Atlantique et alla jeter l’ancre au petit port de Saint- Martin, dans l’île de Ré.
KO LL K TAU UVISO.YNCMI.M
11 était onze heures du matin.
Madame la baronne de Remency venait de se réveiller.
Elle tendit paresseusement la main et -agita le cordon de la sonnette.
La femme de chambre entra, fit Je jour en ouvrant les rideaux et les volets.
Elle déposa sur un plateau les journaux et les lettres.
La baronne saisit une lettre dont l’écriture lui était bien connue.
C’était Edwige qui donnait de scs nouvelles.
« Marraine, disait la jeune femme, je suis complètement heureuse. Nous voici à Rome, mon mari et moi. Adrien est le plus tendre et le plus aimable époux qu’on ait jamais rêvé.
• Nous nous installons ici pour six mois.
« C’est rester bien longtemps sans vous voir, mais ne m’avez-vous pas dit vous-même qu’il fallait le plus possible rester éloignée de Paris ?
« Adrien n’a jamais fait allusion aux événements étranges qui ont précédé notre mariage.
« Ce magnétiseur qui nous a terrifiés, cette jeune fille qui s’est enfuie avec son enfant, enfin ce bandit qui voulait me réclamer comme s’il avait été mon père, et que Dieu a puni en lui envoyant une mort si horrible, tous ces faits me reviennent de temps à autre à l’esprit.
« Ah ! marraine ! pourquoi n’ai-je pas grandi comme les autres, entre un père et une mère que j’eusse adorés?...
* Je sais bien que je vous fais de la peine, et que vous m’avez défendu de vous questionner jamais à cet égard.
« Mais ne saurai-je jamais la vérité?
« Quand Adrien est pensif, quand je le trouve moins ouvert et moins riant qu’à l’ordinaire, j’ai peur... j’ai peut* que son amour inquiet 11e s’éloigne de cette fille, sans parents, de cette enfant du hasard... je n'ose dire du crime, que
vous lui avez remise comme à un brave et digne soutien.
t Qui suis-je, marraine?
• Qui est mon père ?
* Où est ma mère ?
« Je veux les serrer dans mes bras, je veux leur pardonner, s’ils ont été coupables, les aimer deux fois plus s’ils n’ont été que malheureux.
« Je vous en prie, répondez-moi.
a Le doute me tue.
« Recevez mille baisers, chère marraine,
« De votre dévouée,
« Edwige de Saulles. »
Wanda souffrait en lisant cette lettre.
Wanda, l’empoisonneuse et l’adultère, Wanda qui avait tout sacrifié au luxe et au plaisir, Wanda l’impitoyable aimait sa fille.
Elle aurait voulu faire d’Edwige la plus heureuse et la plus honorée des femmes.
Elle essuya une larme.
— Que lui dire? murmura-t-elle. Certes, si je pouvais lui dire : Je suis la mèrel ce serait pour moi comme une délivrance.
Mais, hélas ! comment expliquer le reste?
Ah ! si jamais Edwige pouvait soupçonner le
sanglant mystère de sa naissance, j’en mourrais de honte et de douleur !
A ce moment une voiture s’arrêta devant la grille de l’hôtel.
Quatre hommes en descendirent.
Le premier était le Magyar, le mari, le vengeur; le second, lord Trelauney.
Ils étaient accompagnés d’un médecin et d’un commissaire de police.
Un domestique avait sauté k bas du siège pour ouvrir la portière de la voiture.
Ce domestique était une de nos vieilles connaissances, Pierre Brunier, dit Surypère.
— Qui demandez-vous? demanda le concierge.
A la vue de ce fonctionnaire civil, Surypère ne put s’empêcher de laisser échapper un geste d’étonnement.
Il avait reconnu M. Poitevin, l’ancien concierge de la rue des Récollets.
Par la porte de la loge, la voix aigre de Ferdinand répétait comme autrefois :
— Attends-moi, Mélanie!
M. Poitevin regardait Surypère avec étonnement.
— Tiens! s’écria-t-il, mon ancien locataire!
FOLLE l’AR RAISONNEMENT
Le médecin et le commissaire de police s’entretenaient à voix basse avec le baron de Remeney, de façon que M. Poitevin pût se laisser aller à sa loquacité ordinaire.
— Est-ce que vous laissez toujours vieillir vos vins? demanda-t-il.
— Toujours, répondit Surypère; mais je vois avec plaisir que vous avez changé de quartier.
— Ma foi, oui. C’était trop triste, là-bas.
Tout Paris se porte aux Champs-Élysées... et puis, vous ne savez pas, je suis remarié 1
— Bah!
— Une femme d’excellente famille.,, son frère était bottier.
Ferdinand reprit :
— Attends-moi, Mélanie !
M. Poitevin rougit.
— Veux-tu te taire, vilaine bête! Il faudra que je me défasse de ce perroquet... il parle toujours de ma défunte épouse, et cela me fait des scènes à n’en plus finir avec la nouvelle... .
— Elle est donc jalouse ?
— Comme toutes les femmes.
Ferdinand continuait :
— Mélanie ! Mélanie !
M. Poitevin prit une badine à battre les
habits et se mit h taper sur Ferdinand, qui beuglait comme un sourd.
Cependant les quatre personnages avaient gravi le perron.
Sur un ordre du commissaire, le domestique les conduisit au salon.
— Prévenez madame’ la baronne, dit-il, qu’on l’attend au salon pour une affaire urgente.
Trelauney échangea quelques mots h voue basse avec le Magyar,
— Vous en ferez plus tard ce qu’il vous plaira, disait-il, mais je veux que cette femme soit enfermée à la Salpêtrière et qu’elle souffre cc que Louise a souffert.
Le médecin s’approcha du baron.
— Quels ont été, demanda-t-il, les symptômes de cette folie ?
— Le mal est venu tout h coup, répondit le Magyar. Elle a fui le domicile conjugal, et, quand je suis venu la chercher, elle ne m’a même pas reconnu...
— Ne pas reconnaître son mari ! dit le commissaire, n’y a-t-il pas lîi une ruse?
— Mais, continua le Magyar, je l’ai entendue parler d’un enfant caché dans le mur...
d’un maçon introduit la nuit dans cet hôtel...
que sais-je?
Surypère, qui était resté dans la pièce, changeait de costume, et reprenait la blouse et la casquette...
Il tenait une pioche à la main.
C’est bien ainsi que le baron l’avait aperçu dans la chambre de Wanda pendant la nuit terrible où Robert Kodom l’avait fait lier et jeter dans le caveau de la rue Saint-Louis.
. — Une chose incontestable, disait le commissaire de police au docteur, c’est que monsieur est réellement le baron de Remeney... ses papiers sont en règle, ses références sont excellentes, veuillez toutefois procéder avec votre prudence habituelle à l’exercice de votre ministère.
La porte du salon s’ouvrit, et Wanda parut enveloppée d’un peignoir de cachemire.
En apercevant son mari, elle pâlit honv blement.
— Que désirez-vous, messieurs? demandat-elle.
— Je voudrais savoir, madame, dit le baron, si vous me reconnaissez ?
Wanda avait deviné quelque chose de la situation...
Trclauney ne lui était pas inconnu, comme on sait, mais les deux autres personnages excitaient sa défiance.
Elle pensa que son mari avait déposé contre clic une plainte en adultère, ou bien encore qu’il demandait à Injustice de venger sur elle, ainsi que sur Robert Kodom, la séquestration qu'il avait subie.
— Si je vous reconnais, monsieur, dit-elle avec un calme et un dédain admirablement joués, et comment ne reconnaîtrais-je pas l’homme par qui j’ai tant souffert?
— Que vous a donc fait souffrir, monsieur ?
demanda le médecin.
— Toutes les tortures qu’un mauvais époux peut infliger à une femme honnête et attachée ii ses devoirs. 11 m’a abandonnée pour d’autres, il m’a laissée dans la misère, il m’a chassée de notre pays... Vous pouvez, messieurs, arrêter ici votre interrogatoire. Je pensais que M. le baron de Remeney avait renoncé h me persécuter, mais puisqu’il ose se présenter de nouveau devant moi, je vais faire ce que j’aurais voulu éviter, car je redoute le scandale... La né-
FOLLK PAR RAISONNEMENT 333
cessité m’y force, je vais plaider en séparation et me rendre sur l’heure chez mon avoué»
Le médecin ne savait trop que dire.
11 regarda le baron, qui rongeait sa moustache.
— Vous vous méprenez, madame, dit Trclauney, sur le but de notre visite. Notre présence chez vous n’a rien d’hostile...
— Ah ! lit la baronne.
— Un crime a été commis dans cet hôtel...
— Un crime? dit Wanda.
— Il y a longtemps de cela, et vous n’y êtes sans doute pour rien.
— Sans aucun doute.
Trelauney s’assit.
— Vous rappelez-vous, madame, une soirée à. laquelle je n’ai pas eu l’honneur d’assister, mais que j’ai connue depuis dans ses moindres détails ?
— Je ne sais, monsieur... j’ai toujours reçu beaucoup de monde, et aucune soirée chez moi n’a marqué plus qu’une autre.
Trelauney darda sur la baronne un regard de feu.
— Pardonnez-moi, madame, si je me vois obligé de vous rafraîchir la mémoire. La soirée
io.
à laquelle fut amené le chevalier Pulnitz n a point été une soirée ordinaire. Il me semble qu’elle a dû laisser dans vos souvenirs au moins une pénible impression...
— Ah ! fit Wanda, je me rappelle, en effet... une mystification, une séance de magnétisme... Il y avait ici une pauvre femme qu’on avait recueillie, une folle...
— Précisément, dit Trelauney, les dents serrées, une folle !
— Et que s’est-il passé? demanda le médecin.
— Je ne sais; on a chassé ce charlatan, et la femme s’est enfuie d’elle-même. C’a été une scène fort ridicule et fort regrettable.
Trelauney se leva et alla ouvrir la porte :
— Reconnaissez-vous ce maçon ? demandat-il.
Surypère entra, la pioche sur le dos, de son air bonhomme et placide.
— Ce maçon ! fit Wanda épouvantée.
Et se tenant debout, elle serrait le bras du fauteuil de sa main crispée.
— Non, continua-t-elle, je ne crois pas avoir jamais vu cet homme. . . »
Elle affecta de sourire.
— Ah ça ! messieurs, cet interrogatoire doitil se prolonger?
— Un instant encore, dit le baron.
Et se tournant vers les deux personnages dont la présence inquiétait Wanda :
— Veuillez me suivre, messieurs, dit-il, je vais avoir l’honneur de vous montrer le chemin.
Le baron gravit deux étages et entra dans la chambre bleue!
Je doute qu’il y ait un speetacle plus lugubre que celui de la découverte d’un crime.
La perte d’un navire au milieu d’une tempête, l’incendie d’une ferme pendant que la femme et les enfants sans asile pleurent au bopd du chemin, un fleuve débordé qui entraîne les meubles et les cadavres sont de terribles tableaux k contempler, mais ils ne donnent pas au même degré le serrement de cœur et le recueillement...
Sui'ypère entama de sa pioche la muraille recouverte d’une tapisserie bleue k losanges dorés.
Il amena le fragment de pierre de taille.
Wanda était restée sur la porte.
Elle espérait que la chaux aurait détruit les ossements...
Mais Snrypère retira du mur un squelette de 75 centimètres et le déposa sur la table.
La baronne tomba évanouie sur le lit de repos. -
Trchuney se pencha alors à son oreille et lui dit :
— C’est la cour d’assises... A votre place, je préférerais la maison de santé.
Le docteur examinait le squelette.
— Le crime est évident, dit-il. Il n’y a qu’à prévenir le parquet.
— J’aurai l’honneur, dit Trelauney, d’affirmer à monsieur le juge d’instruction que cette femme est folle.
Wanda cherchait un moyen de fuir, ou du moins de prévenir Robert kodora,
— L’état mental de cette femme sera examiné, dit à voix basse le commissaire de police, mais je crois de mon devoir de procéder h l’arrestation.
Se tournant alors vers la baronne :
— Depuis quelle époque habitez-vous cet hôtel, madame?
— Depuis dix-neuf ans.
— Vous niez être l’auteur du crime dont la preuve est lè., sous vos yeux ?
— Certes, monsieur, je le nie absolument.
— Vous n’avez rien remarqué autour de vous qui ait pu éveiller vos soupçons?
— Rien.
Trelauncy regarda fixement la. baronne, comme pour lui rappeler le conseil qu’il venait de lui donner.
Wanda pensa que, après tout, on sort d’une maison de santé; sans creuser davantage l’intérêt que pouvait avoir Trelauney à lui éviter la prison et le jury, elle prit tout à coup son parti de la situation.
Elle courut à la fenêtre, et., riant aux éclats, elle altrapa une mouche et la remit au docteur.
— Tenez, monsieur, dit-elle en faisant une révérence, voilà pour vous.
Le docteur accepta la mouche, qu’il jeta derrière lui.
— Quand vous avez épousé madame, demanda-t-il au Magyar, avait-elle donné des signes d’aliénation mentale ? .
— Non, monsieur, répondit le baron; je ne l’eusse certainement pas épousée dans ces conditions... Mais, peu de mois après, je me suis aperçu qu’elle déraisonnait ; elle passait' de la plus vive gaieté à la tristesse la plus sombre...
Un jour enfin elle a nié que je fusse son mari.
Wanda affectait de jouer avec le gland d’un rideau.
Elle l’arracha tout à coup et s’en servit comme d’un ballon, le lançant au plafond et le rattrapant dans scs mains.
— Il faut nous suivre, madame, dit alors le commissaire de police. Demandez un châle et un chapeau...
— Je ne veux pas sortir, dit Wanda.
— C’est pour une affaire importante. Si vous ne veniez pas de bonne volonté, je serais forcé de vous y. contraindre. Il s’agit de renseignements â donner à la justice...
Wanda ne résista que pour la forme.
Le baron, malgré sa haine, ne put retenir une larme quand il vit s’éloigner la voiture qui emportait la femme qu’il avait aimée.
— J’aurais préféré la tuer, dit-il à Jean Deslions.
— C’eût été de la charité, répondit celui-ci ; elle a mérité la torture.
— Mais si on reconnaît qu’elle n’est pas folle?
— Si elle n’est pas folle... elle le deviendra...
XXXI l
l’incendie
Le soir môme, le Magyar et Jean laissèrent le train à Iloudan et montèrent en voiture pour se rendre à l’ancien château de M. de Villepont.
Un inconnu attendait lord Trelauney.
Il avait remis sa carte au domestique, et, sur sa carte, lord Trelauney lut :