‹ Les nouveaux mystères de ParisChapitre 6 sur 24 · TEMPÊTES DE FLEURS · texte numérisé non relu

TEMPÊTES DE FLEURS

maintenant l’origine!... Il arrive de Londres...; il y a certainement conduit ce Magyar maudit! Et qui sait? il est peut-être revenu avec lui?

— 11 faut partir, dit Wanda atterrée.

— Pas encore, reprit Robert. Il faut avant tout marier Edwige, presser les formalités et en finir. Tu partiras le jour même du mariage, et moi... moi, je resterai pour lutter contre ces démons !

LE CHANTAGE

Tandis que Robert et VVanda étaient en proie à de sinistres pressentiments, des scènes d'un autre genre se jouaient dans le voisinage.

On n’a pas oublié que le baron de Maucourt était resté le débiteur de Trelauney pour une somme de quatre-vingt mille francs.

Au sortir des Provençaux , le baron offrit le bras à Yvonne Pen-Hoët et prit place à côté d’elle dans le coupé que la Bretonne tenait des libéralités d’un prince russe.

Yvonne occupait le deuxième étage d’une maison de l’avenue des Champs-Elysées.

Le baron la suivit dans l’escalier et entra avec elle.

Une fois dans le salon, il jeta violemment son

LE CHANTAGE T>3

chapeau, et, se laissant tomber dans un fauteuil, il ae mit à pleurer.

— Qu’as-tu, mon ami ? demanda la Bretonne.

— J’ai... j’ai... tu le sais bien! Je viens de perdre avec ce damné d’Anglais... et si je ne paye pas, je serai chassé de partout.

Yvonne fit un mouvement d’impatience.

— Comment as-tu fait ton compte, ce soir? Tu ne sais donc plus manier les cartes?

— J’avais fait un paquet, reprit le baron d'un ton piteux. L’Anglais m’a arraché les cartes et les a battues de nouveau.

— Comment faire? demanda Yvonne.

Le baron se leva et l’embrassa sur les deux joues.

— Tu n’as pas d’argent?

— Non.. . J’ai deux mille francs en tout, et je suis protestée de tous les côtés.

Le baron se remit à pleurer.

— Tu ne m’aimes pas! s’écria-t-il en sanglotant.

Yvonne se coucha à ses genoux.

— Si! je l’aime!... murmura-t-elle doucement; je ferai tout au monde pour t’aider.

— Eh bien! prête-moi tes bijoux, dit le baron i

La pauvre fille alla ouvrir un petit meuble de sa chambre à coucher.

— Voilà tout ce qui me reste, dit-elle.

Le baron ouvrit récrin.

11 y avait quelques bagues, deux bracelets; un collier, des broches, des boutons en brillants...

— Peuh ! fit-il, en voilà pour vingt mille francs à peine 1

— Dame ! dit Yvonne, tu sais bien que le reste est au mont-de-piété.

Le baron donna un coup de poing sur la table.

— Ah l s’écria-t-il, il faut en finir avec la marquise ! Fais-moi passer de quoi écrire...

Yvonne obéit, et M. de Maucourt écrivit la lettre suivante :

A madame la marquise de Bryan-Fon'ille , 227 , avenue de Waqram .

* Madame,

«Si les cinquante mille francs que vous a ' demandés le misérable qui détient vos lettres à M. le duc de L... ne sont pas apportés demain, avant midi, à l’adresse indiquée, rue de Valois, j’ai le regret de vous informer que ces lettres si

LE CHANTAGE 55

tendres seront aussitôt envoyées à M. le marquis de Bryan-Forville, votre heureux époux.

«Croyez, madame, que je n’ai consenti h servir d’intermédiaire dans cette affaire qu’avec l’espoir de vous être utile...

«Votre respectueux,

« Baron de M. . . »

Il cacheta la lettre et dit à Yvonne :

— Fais jeter cela à la poste tout de suite.

Et le baron essuya ses larmes.

. . . Madame la marquise de Bryan-Forville venait de sonner pour qu’on lui apportât son chocolat.

Elle était au lit, un lit de satin bleu capitonné et garni de guipures; son bras blanc passait par-dessus la fine couverture, et ses cheveux en désordre se jouaient sur l’oreiller de batiste.

La femme de chambre déposa un plateau sur la table de nuit et ouvrit les rideaux des fenêtres.

— Quelle heure est-il , Annette?

— Dix heures, madame.

— Il n’y a rien pour moi ?

— Une lettre adressée à madame la marquise.

— Ah ! voyons !

La petite marquise ouvrit la lettre et la chiffonna avec colère.

— Quelle impudence I dit-elle tout bas.

Elle prit son chocolat, s’enveloppa d’une robe de chambre de cachemire blanc et compta ses épargnes.

Il y avait douze cents francs dans sa cassette.

La marquise soupira et prit une parure de diamants qui avait tenu le premier rang dans sa corbeille de noces.

Puis elle rappela sa femme de chambre.

— Joséphine, lui dit-elle, apportez-moi une robe de laine de couleur foncée. . .

— Madame la marquise n’a pas de robe de laine.

— Eh bien! prête-moi une robe à toi... et donne-moi mon plus vieux chapeau.

— Madame n’a pas de vieux chapeau.

— Eh bien ! prends un fiacre et va chez madame Sabourin, tu lui diras de me faire un vieux chapeau.

— Madame Sabourin n’y consentira jamais.

— Ces modistes sont étonnantes! s’écria la marquise, elles ont un amour-propre de premières chanteuses... Comment vais-je faire?... Bah! je

LE CHANTAGE

passerai rue Auber et je prendrai un bonnet.

Si madame la modiste ne veut pas le faire , je l’emprunterai à quelqu’un.

Madame de Bryan-Forville envoya chercher un fiacre et arrivait quelques instants après au coin de la rue de Valois.

Madame de Bryan-Forville entra sous es galeries du Palais-Royal, et, traversant le premier corridor qu’elle rencontra, elle prit cette longue et triste rue où l’on voit un si petit morceau de ciel.

Elle entra à l’adresse indiquée et monta au deuxième étage.

Le baron l’attendait, car il ouvrit lui-même la porte.

— Donnez-vous la peine d’entrer, dit-il en s’inclinant profondément.

La marquise entra sans répondre.

— Tenez, dit-elle en jetant le collier sur une table, donnez-moi mes lettres, voilà de quoi vous payer !

Le baron examina le collier.

— Je !?lns vraiment désolé, madame la marquise, ce collier est fort beau... mais je suis obligé de vous le rendre.

— Me le rendre, vous? allons donc! c’est une plaisanterie,

— Pas le moins du monde. Il y a un instant à peine que vos lettres sont parties d’ici...

— Et où sont- elles?

— Je l’ignore.

— A qui les avez- vous livrées?

— A l’intendant d’un grand seigneur.. . Il est amoureux de vous sans doute, et je le comprends!...

— Le nom de cet homme?

— Surypère.

— Et celui de son maître ?

— Lord Trelauney.

— Qu’est-ce qu’il vous a payé?

— Quatre-vingt mille francs... que je lui devais.

La marquise eut un moment de désespoir.

— C’est cher une faute! murmura-t-elle.

Et elle sortit.

Cette ignobie industrie, sur laquelle nous ne faisons que glisser, car il est de ces choses qui salissent la mémoire , cette ignoble Industrie s’est exercée et s’exerce encore à Paris sur une grande échelle.

LE CHANTAGE

Le chantage ! C’est le nom qu’on donne à ce genre d’escroquerie.

Ce n’est qu’à Paris que le génie du vol pouvait enfanter cette monstrueuse invention :

Vendre le silence!

Le soir même avait lieu la signature du contrat de mademoiselle Edwige.

Dans le salon de la baronne de Remeney, six lampes étaient allumées.

Une table sur laquelle se trouvaient quelques papiers et un encrier surmonté de sa plume comme un képi de son aigrette, disait assez clairement qu’un notaire allait passer par là.

Adrien était accompagné de sa mère, madame de Saulles, veuve d’un général de brigade.

Robert Kodom était assis à côté de la baronne. Ses cheveux blancs lui donnaient un air respectable que démentait seule une inquiétude de regard quand ses yeux se tournaient vers la porte.

Il y a dans le monde quelques-uns de ces gens d’honnête apparence qui ont toujours l’air d’attendre la gendarmerie.

Edwige, vêtue d’une robe blanche, était évidemment troublée par l’appareil notarial qui allait décider de sa vie.

On annonça successivement :

— M. le marquis de Charmeney et mademoiselle de Charmeney,

M. Raoul de Villepont,

Madame la marquise de Bryan-Eorville,

Et enfin :

— Lord Trelauney !

A ce nom, il y eut comme un frisson qui parcourut l’atmosphère.

— C’est lui ! pensait Wanda, celui qui a sauvé mon mari...

— Voilà l’ennemi, le fourgat mystérieux!

murmura Robert Kodom.

Et la marquise de Bryan-Eorville se disait aussi tout bas :

— Voilà un confident forcé... et qui sait? un homme qui m’aime peut-être !

Adrien de Saulles s’était levé.

Lord Trelauney salua et serra la main de l’officier.

— Monsieur le notaire, dit la baronne, voulez-vous donner lecture du contrat?

Le notaire commença :

Devant M® Barentin de la Vertepinière et son collègue, etc., etc.

Arrivé à ces mots : « Entre le sieur Adrien de Saulles, lieutenant de spahis, chevalier de la Légion d’honneur, fils de feu Bernard de Saulles, général de brigade, et de dame Catherine- Léopoldine de Saulles, née de Villeneuve, d’une part ;

« Et demoiselle Caroline-Edwige, fille de père et mère inconnus... »

A ces mots, la porte s’ouvrit brusquement, et un individu du plus singulier aspect, s’écria avec colère :

— Inconnus! vous plaisantez? Eh bienl et moi?

Les assistants se regardèrent stupéfaits.

— Quel est cet homme? demanda Robert.

— Je vous jure, répondit Wanda, que je ne l’ai vu de ma vie.

Adrien marcha vers le drôle :

— Vous êtes ivre, lui dit-il, sortez !

— Sortir, moi? Famille ingrate ! Je ne sortirai d’ici qu’avec ma fille!

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Edwige, tremblante, se jeta dans les bras de la baronne.

— Qui êtes-vous, à la fin ? s’écria Robert.

— Je suis le vicomte de Floustignac.

Et voici la déclaration reçue à la mairie du 9 e arrondissement.

Le vicomte tira un papier timbré de sa poche et lut :

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