L U.LUSTRE SERVANTE
avait passes en prison , la Arguello l’avait visité , et lui. avait fait une déclaration d'amour, chose pour lui ‘il désagréable et si fâcheuse, qu’il aimerait mieux se laisser pendre que de répondre aux désirs dea>tte femelle. « Ce que je pense faire , ajouta-t-il , puir jque tu es bien résolu à poursuivre ton dessein , c’es^i d’acheter un Ane et de faire le métier de porteur ( l’eau, pendant (jue nous resterons à Tolède. A la fav eur de ce prétexte, je ne serai ni jugé , ni arrêté com me vagabond, et avec une seule charge d’eau, je pourrai, me promener toute la journée par la ville, e n regardant les niaises' à ma fantaisie. — Ce sera pl utôt, répondit Avendaho, des belles que des niaisr s que tu regarderas dans cette ville, qui a la réput tation de posséder les plus aimables femmes de 1’ Espagne, celles chez qui vont de pair l’esprit et la be: ïuté. Vois plutôt Costanza ; du superflu de ses atti ails , elle pourrait enrichir, non-seulement les beauté s de cette ville , mais celles du monde entier. — To ut beau , seigneur Tomas , répliqua Lope, n’allons | >as si vite ni si loin dans les louanges de madame 1’ écureuse , si vous ne voulez que, vous tenant déjà poc ir fou , je vous tienne encore pour hérétique. — Écur euse! reprit Tomas, tu appelles ainsi Costanza, frëi 'e Lope? Dieu te le pardonne, et te fasse reconnai ^tre ton erreur! — Comment donc! n’est-elle pas éc ureuse? repartit l’Asturien. — Jusqu’à présent du moi ns, dit Tomas, je suis encore à lui voir laver la pre mière assiette. — Qu’importe, répliqua Lope, que t u ne
' Mirar bobos a le meme scds (jac nos expressions badau'dcr, gober les mouclies.
ï. tLLl’SniE SERVANTE.
lui aies pas vu laver la première assiette, si tn lui as vu laver la seconde ou la centième? — Je te dis, frère, s’écria Tomas, qu’elle n’écure point, et ne s’occupe à autre chose qu’à son travail d’aiguille et à la garde de l’argenterie , qui est fort nombreuse en ce logis.
— Alors, reprit Lope, pourquoi l’appelle-t-on dans toute la ville l’ëcureuse illustre , s’il est vrai qu’elle n’écure pas? mais c’est sans doute parce qu’elle lave de l’argenterie , et non de la faïence , qu’on lui donne le nom d’illustre. Au reste, laissons cela de côté, et dis-moi , Tomas , en quel état sont tes espérances.
— En l’état de désespoir, répondit Tomas. Pendant tons les jours que tu as été prisonnier, je n’ai pu lui dire une seule parole, et à toutes celles que les hôtes lui adressent , elle ne fait d’autre réponse que baisser les yeux , sans ouvrir les lèvres. Telles sont sa réserve et son honnêteté , qu’elle n’enchante pas moins par sa pudeur que par ses charmes. Ce qui me fait perdre toute patience , c’est de savoir que le fils du corrégidor , jeune homme entreprenant et quelque peu téméraire , meurt pour ses beaux yeux , et lui fait la cour avec des sérénades. Peu de nuits se passent sans qu’il lui en donne, et avec si peu de mystère, que, dans ce que chantent les musiciens, ils la nomment, la louent et la célèbrent. Mais elle n’entend rien de tout cela , et , du soir jusqu’au matin , ne sort pas de la chambre de sa maîtresse, bouclier qui n’empéchc pas cependant que la flèche aigue de la jalousie ne me perce le cœur. — Eh bien ! reprit Lope , que penses-tu faire devant l’impo'^sibilité que te présente la conquête de cette Porcic , de cette Pénélope , de cette Minerve, qui, sous la figure d’une servante,
1 5o l’iLLTJWRE SBRVAITTE.
d’unâ ëcureuse , t’enflamme d’amour et te tient en serrage ? — Moffue-toi de moi , ami Lope , tant qu’ü te plaira , répondit Tomas ; je sais que je suis amoureux du plus ravissant visage qu’ail pu former la nature, et de la plus incomparable honnêteté qui se puisse aujourd’hui rencontrer en ce monde. C’est Costanza quelle se nomme, non Porcie, Pénélope ou Minerve^ elle est servante dans une auberge, je ne puis le nier ; mais que puis-je faire , si le destin, par une force occulte , et la raison , par un choix réfléchi , me poussent à l’adorer? Écoute, ami, poursuivit Tomas; je ne sais comment le dire de quelle manière l’amour élève si haut à mes yeux ce vil objet, cette écureuse, comme tu l’appelles, qu'en voyant la réalité je ne la vois plus , et que, la connaissant, je la méconnais. Il m’est impossible, quelque eifort que je fasse , de contempler un instant , si I on peut ainsi dire, la bassesse de sa condition ; car aussitôt sa beauté, sa grâce, son calme, sa pudeur, effacent cette pensée de mon âme , et me font entendre que, sous cette écorce grossière , doit être cachée , enfouie, quelque mine de grande valeur et de mérite éclatant. Enfin, quoi qu’il en soit, je l'aime, je la chéris, et non de cet amour vulgaire que j’ai ressenti pour d’autres, mais d’un amour si pur, qu’il ne s’étend pas plus loin qu’au désir de la servir et de m’en fLire aimer, pas plus loin qu’à faire payer d’un honnête retour ce qu’elle doit à mon affection non moins honnête. »
A ces mots, l’Asturien jeta un grand cri, et comme s'il eût déclamé , il s’écria : « O platonique amour ! ô écureuse illustre ! ô temps heureux que le nôtre , où
l’illusthe servante. l5t
nous voyons que la beauté fait naître un amour sans malice, que l'Iionnétetë enflamme sans embraser, que la grâce fait plaisir à voir sans donner de tentation , que la bassesse d’une humble condition force à ëlever l’objet aimë au sommet de la roue de celle qu’on nomme Fortune ! ô mes pauvres thons chëris, qui allez passer cette année entière sans être visités de celui qui vous aime et vous regrette si vivement ! Mais, l’an qui vient , je me corrigerai de façon que les patrons de mes chères madragues n'auront plus à se plaindre de moi. — Je vois bien, Asturien, reprit Tomas , combien tu te moques ouvertement. Ce que tu pourrais faire , c’est de t’en aller tout bonnement à tes pêcheries; moi, je resterai dans mon auberge , et tu me trouveras au retour. Si tu veux emporter l’argent qui te revient , je vais te le donner ; après cela , va en paix , et que chacun suive le chemin où le destin le conduit. — Je te croyais plus d’esprit , répliqua Lope ; ne vois-tu pas que je parle en plaisantant ? Moi qui sais que tu parles sérieusement , sérieusement je te servirai en tout ce qui te fera plaisir. Je ne te demande qu’une chose , en retour de toutes celles que je pense faire pour ton service : c’est que tu ne me mettes jamais en passe d’être courtisé et sollicité par la Arguello. Je perdrais plutôt ton amitié que de courir le danger de gagner la sienne. Vive Dieu ! ami, elle parle plus qu’un juge rapporteur , et son haleine sent la lie de vin à une dcmi-liene ; toutes ses dents du haut sont postiches et je crois de plus que ses cheveux sont une perrij^^g Ce n’est pas tout ; pour réparer tous ces dé«»depuis qu’elle m’a découvert sa ' «^ires ,
.iiechante intention ,
J.'lLLl'STRE SERVAHTE.
elle s’est imaginée de se farder avec du blanc de ])Iomb, et elle se jaspe si bien le visage , qu’il ne ressemble plus qu’à un mufle de plâtre. — Tout cela est vrai, répliqua Tomas, et la Galicienne qui me martyrise n’est pas si hideuse. Ce qu’il faut faire, c’est que tu ne couches plus que cette nuit dans l’auberge ; demain tu achèteras ton âne, et lu chercheras un autre logis; ainsi tu fuiras les attaques de la Arguello, tandis que je resterai exposé à celles de la Galicienne, et aux traits inévitables des yeux de ma Costanza. »
Étant convenus de cela , les deux amis regagnèrent l’auberge, où la Arguello reçut l’Asturien avec de grands témoignages d’amour. La nuit venue , il y eut un hal U la porte du logis entre plusieurs garçons muletiers qui se trouvaient dans cette auberge et dans celles des environs. Ce fut l’Asturien qui joua de la guitare , et les danseuses furent , outre les deux Galiciennes et la Arguello , trois autres servantes d’une autre auberge. Bien des gens en manteaux se réunirent, plutôt avec l’envie de voir Costanza que le bal ; mais elle ne parut pas , et ne vint pas voir la danse , cc qui trompa bien des désirs.
Lope touchait la guitare de telle sorte , qu’on disait qu’il la faisait parler. Les servantes lui demandèrent , et la Arguello avec plus d’instance qu’aucune autre , de chanter quelque romance. Il répondit que , pourvu qu’elles le dansassent ■ à la façon dont on
‘ Les compositions de mnsiqoe populaire en Espagne , comme les boléros, les seguidillas , etc. , sont à la fois des chansons et '-s danses. Cervantès donne ici un exemple intéressant de la ‘ <e composent ces chants et ces danSes. Ce sont
ti«-
manière doux -
des improvisations faitel an - . .
milieu des rocsi
l’iLLCSTEE SEEVAHTE.
iS3
chante et dont on danse dans les comédies , il en chanterait un volontiers, et que, pour ne pas sc tromper , elles n’avaient qu’à faire ce qu’il leur dirait en chantant. Lope se nettoya bien la poitrine, en crachant deux ou trois fois ; pendant ce peu de temps , il pensa à ce qu’il devait dire, et comme il avait un esprit vif et facile, avec une heureuse fluidité d’improvisation, il commença à chanter de la sorte :
« Que la belle Arguello s'avance, jeune fille, une fois et pas plus, et qu’après avoir fait une révérence , elle retourne deux pas en arrière.
U Ramenez-la par la main, vous qu’on appelle Barrabas , garçon muletier andaloux , chanoine du Compas
* Des deux servantes galiciennes qui sont dans cetté auberge, faites avancer la plus jouillue, en manches de chemise et sans tablier.
« Que Torote l’accroche, et que tous quatre ensemble , avec des changements et des contorsions , commencent un contrapas »
Tout ce qu’avait jusque-là chanté l’Asturien fut exécuté au pied de la lettre par les danseurs et les danseuses; mais quand il vint à leur dire de commencer un coTitrapeis , le danseur muletier , qu’on appelait par sobriquet Barrabas , s’écria aussitôt ; n Eh ! frère musicien , prenez garde à ce que vous chantez , et ne reprochez à personne d’être mal vêtu, car il ii’y a personne ici qui soit en haillons, et chacun s'habille
* Nom d’an quartier de Séville habité par la lie du peuple.
* Pour comprendre ce qni va aaivre , il faut «avoir que les mots con trapos signifient avec de$ hailloni.
i.*atvmB sEKTimrB.'
comme Diea le lui permet. » L’hôtelier s’aperçut de l’ignorance du garçon muletier : « Frère, lui dit-il, contraças est une danse étrangère , et non un reproche aux gens mal vêtus. — Si cela est , répliqua le muletier, pourquoi se mêler de faire ce qu’on ne sait pas ? qu’on joue des sarabandes, des chaconnes et des folies à b mode , et qu’on nous fasse aller comme on voudra *, il y a des gens ici qui sauront remplir la mesure jusqu'au goulot. » L’Asturien, sans répliquer un mot, continua sa chanson:
« Faites donc entrer tontes les Vénus et tous les Adonis qui veulent s’en mêler, car la danse de la chaconne est plus vaste que la mer.
« Mettez en branle les castagnettes , et baissez vos mains jusqu’à les frotter sur ce sable ou cette terre de fumier.
« Tout le monde s'en est bien tiré , et je n’ai à gronder personne ; maintenant faites le signe de la croix, et donnez au diable deux figues de votre figuier ’ .
« Crachez sur le malin , pour qu’il nous laisse divertir , bien que de la chaconne il n’ait guères coutume de s’éloigner.
« Je change de musique , divine Arguello , plus belle qu’un hôpital, et puisque tu es ma nouvelle muse , accorde-moi ta faveur. La danse de la chaconne renferme la vie bonne *.
« Là se trouve l’exercice que la santé rédame , et qui secoue des membres la paresse endormie.
« Le rire bouillonne dans la poitrine de celui qui
• On mit ce que vent dire faire la figue.
■ Mot pris de l’expression italienne la vi4a buona.
1,'lLLVSmB SERVAHTB.
danse et de celai qui joue , de celui qui regarde la danse agile et de celui qui écoule la musique sonore.
« Les pieds versent du vif-argent, tout le corps se fond en eau , et , au gré de leurs maîtres , les escarpins perdent leurs semelles.
« L’élan et la légèreté rajeunissent chez les vieux, et chez les jeunes s’élèvent jusqu’au délire, car la danse de la chaconne renferme la vie bonne.
c( Combien de fois cette noble dame a essayé , avec la gaie sarabande, le pésame et la perra-mora ‘ ,
<( De pénétrer par les fentes des maisons religieuses, pour y troubler l’honnéteté qui séjourne dans les saintes cellules!
« Combien de fois fut-elle blâmée de ceux même qui l’adorent! car l’ami de la joie s’imagine, et le niais lui- même se figure que la danse de la chaconne renferme la vie bonne.
« Cette Indienne couleur de mulâtre * , de qui la renommée rapporte quelle a commb plus de sacrilèges et d’iniquités que n’en fit Âroba ,
« Cette Indienne , de qui sont tributaires la foule des écureuses , la multitude des pages et l’armée des laquais ,
« Dit et jure , sans crever, que , malgré la personne du superbe Zambapalo ^ , elle est la fleur de la marmite , et que la seule chaconne renferme la vie bonne. »
' Nom* de danse* ancienne*.
* Cervanlÿ* appelle ainsi la chaconne, parce qn’elle venait d’Amérique, comme toutes les antre* danses nommées dans cette chanson.
* Antre danse da même temps et de si âme origine.
i.’iLi.rsTHE sp,nvAHTE.
Pendant que l’Astiirien chantait ainsi , toute la cohue des muletiers et des écureuses du bal , dont le nombre montait à douze, dansaient à se mettre en pièces. Mais lorsque Lope se préparait à continuer , en chantant des choses de plus gros volume et de plus riche substance que celles qu’il avait chantées jusquelà , un des nombreuxgens à manteaux qui regardaient le bal lui dit , sans se découvrir la figure : « Tais-toi , ivrogne , tais-toi , peau de bouc, sac à vin , poëte savetier, musicieti de travers. » D’autres se joignirent à celui-là, ajoutant tant d'injures et de moqueries, que Lope trouva bon de se taire. Mais les muletiers le trouvèrent si mal , que, sans l’hôtelier, qui les calma par de bonnes raisons, le diable allait entrer dans la danse; et certes, ils n’auraient pas manqué de jouer des poings, si dans ce moment le guet ne fût arrivé, et ne les eût fait tous rentrer chez eux.
A peine la foule s’était-elle retirée, qu’une voix frappa les oreilles de tous ceux qui étaient encore éveillés dans le quartier. C’était celle d’un homme qui , assis sur une pierre , en face de l’auberge du Sevillano , chantait avec une si merveilleuse suavité , qu’il tint tous scs auditeurs en suspens , et les força de l’écouter jusqu’au bout. Mais celui qui se montra le plus attentif fut Tomas Pedro , comme étant celui qui avait le plus d’intérêt , non-seulemeut à écouter la musique, mais à entendre les paroles, tellement que, pour lui , ce ne fut pas écouter des chansons , mais des sentences d’excommunication qui lui perçaient l’ànie , car ce que le musicien chanta fut le romance suivant :
« Où es-tu , pourquoi ne parais-tu point , sphère
l'illlstke servante. ï5j
céleste de la beauté, et, dans la vie humaine, de divine formation P
« Ciel empyrée , où l’amour a sa demeure certaine ; premier mobile ■ , qui emporte après soi tous les bonheurs :
« Fontaine cristalline où des eaux transparentes rafraîchissent et épurent les flammes de l'amour:
<( Nouveau firmament, où deux étoiles réunies, sans emprunter leur lumière, éclairent la terre et le ciel :
« Allégresse qui combat les tristesses confuses du père qui donne à ses enfants sépulture en son estomac ’ :
« Filet invisible et subtil qui met en une dure prison le guerrier adultère qui triomphe dans les batailles^ :
« Quatrième ciel , et second soleil , qui laisses le premier dans l'ombre , quand par hasard tu te laisses voir , car te voir est on hasard heureux :
« Grave ambassadeur , qui parles avec une si gi'ande éloquence que tu persuades en te taisant , même plus que tu n’essaies de le faire :
« Du second ciel tu n’as rien moins que la beauté , et du premier, rien moins que l’éclat de la lune.
« Vous êtes cette sphère, Costanza, placée, par injustice de la fortune , dans un lieu dont l’indignité obscurcit vos mérites ;
• Nom que Ptolomëe donne an ciel qni enveloppe et fait mouvoir tout les antres.
* Le Temps.
' Allusion au filet où Vulcain prit Mars cl ^'cnus.
i58 l’illttswb servante.
« Réformez vous-même votre sort , en consentant à réduire la fierté en façons à la mode , le mépris en douceur.
« Avec cela, vous verrez, madame, envier votre fortune par les orgueilleuses de leur naissance, par les hautaines de leur beauté.
« Si vous voulez abréger le chemin , je vous offre en moi la plus pure et la plus vive ardeur qu'amour vit en aucune âme. »
La fin de ces derniers vers et l’arrivée en volant de • deux moitiés de brique , ce fut l'affaire du même instant; et si , au lieu de frapper aux pieds du chanteur, elles l’eussent atteint au beau milieu de la tâte , elles lui auraient facilement tiré du cerveau la musique et la poésie. Le pauvre diable s'épouvanta, et se mit à courir le long de cette montée avec tant de hâte, qu’un lévrier même ne l’eût pas rattrapé : malheureuse condition des musiciens chats-huants et chauves-souris, toujours exposés à de semblables averses.
Tous ceux qui avaient entendu la voix du lapidé la trouvèrent de leur goût; mais celui à qui elle plut davantage fut Tomas Pedro, qui admira le chant et le romance. Toutefois, il aurait voulu qu’une autre que Costanza fût l’occasion de tant de sérénades, bien qu’aucune n’arrivât jamais aux oreilles de la jeune fille. D’un avis contraire se trouva Barrabas, le garçon muletier, qui avait aussi écouté la musique; car dès qu’il vit fuir le musicien, il lui cria : « Val’en , imbécile , troubadour de Judas , et que les puces te mangent les yeux ! Qui diable t’a appris à chanter à une laveuse de vaisselle des histoires de
L’iLttSTRE SERVA5TE. tSg
sphères et de cieax, l’appelant lundi, mardi et roues de fortune? Si tu lui avais dit, maudit sois-tu et quiconque a trouvé bonne ta chanson , si tu lui avais dit qu’elle est droite comme une asperge , hautaine comme un panache, blanche comme du lait, pudique comme un frère novice , intraitable comme une mule de louage , et plus dure que du mortier sec, elle aurait pu te comprendre , et se serait réjouie. Mais l’appeler ambassadeur, fdet, mobile, altesse et bassesse , c’est bon à dire à un écolier des frères ignorantins plutôt qu'à une écnreuse. Véritablement, il y a des poètes dans le monde qui écrivent des chansons où le diable n’entendrait rien. Pour mon compte , bien que je sois Barrabas , je n’ai pas compris le plus petit mot à celle qu’a chantée ce musicien; voyez un peu ce que fera Costanza. Mais elle s’en tire mieux , car elle est fourrée dans son lit, se moquant du Preste-Jean des Indes *. Ce musicien du moins n’est pas de ceux qu’amène le fils du corrégidor, car ils sont nombreux, et de temps en temps se laissent comprendre; mais celui-ci, diable m’emporte! il m’a fÜché tout rouge. »
Tous cenx qui entendirent Barrabas s’amusèrent beaucoup de sa censure, et trouvèrent son avis fort judicieux.
Après cela , chacun alla se coucher ; mais à peine
’ Lunet et Maries , ce qai forme un jeu de moU avec les noms de la lune et de Mars ( luna et Marie).
' Persoona;;e proverbial i la façon du Juif errant. C’était, eroyait-on, un prince chrétien, à la fois roi et pritre, qui avait régné sur les confins de U Chine.
1 tio l.'jLn.»T1lE SERVAMTE.
le l'cpos régnait-il , que Lope entendit frapper tout doucement à la porte de sa chambre. « Qui est là? » demanda-t-il. On lui répondit à voix basse : « Nous sommes la Arguello et la Galicienne ; ouvrez-nous , car nous mourons de froid. — Comment donc! s'écria Lope j nous sommes au milieu de la canicule. — Laisse là les bons mots , Lope , reprit la Galicienne^ lève-toi, et ouvre ta porte; nous venons parées comme des archiduchesses. — Des archiduchesses à celte heure ! repartit Lope , je n’en crois rien ; je m’imagine plutôt que vous êtes des sorcières ou de grandissimes coquines. Allez -vous -en, partez, ou sinon par la vie de... je fais serment; si je me lève, d’aller avec les crochets de ma ceinture de cuir vous rendre les fesses rouges comme des coquelicots. »
Les deux femelles , qui s’entendirent répondre si vertement, et si différemment de ce qu’elles attendaient , eurent peur de la furie de l’Asturien , et , voyant leurs espérances déçues, leure projets frustrés, regagnèrent leur lit , tristes et l’oreille basse. Cependant, avant de quitter la porte , la Arguello alla mettre le groin au trou de la serrure , et dit : « Le miel n’est pas fait pour la bouche de l’Ane. » Après cela , comme si elle eût dit un grand axiome et tiré une juste vengeance , elle s’en retourna , comme on l’a dit, sur son triste grabat.
Dès qu’il s’aperçut qu’elles étaient parties , Lope dit à Tomas Pedro , qui s’était éveillé : « Écoutez , Tomas , metlez-moi aux prises avec deux géants , obligez-moi, pour votre service , à démantibuler une demi-douzaine de lions , ou une douzaine entière , je le ferai plus aisément queboirc un verre de vin ; mais
L ILLUSTHE SERVANTE.
que TOUS me mettiez dans la nécessité de me prendre à bras-le-corps avec la Arguello ! oh non , j'aimerais mieux qu’on me tuât à coups de flèches. Voyez uu peu quelles damoiselles de Dannemarc ' le sort nous a envoyées cette nuit ; mais prenons patience, Dieu enverra le jour, et nous fera voir notre chemin. — Je t’ai déjà dit, ami , répondit Toraas , que tu peux faire à ta fantaisie, soit continuer ton pèlerinage, soit acheter l'âne et te faire porteur d’eau, comme tu en as le projet. — G’ 'est à être porteur d'eau que je me décide , répliqua Lope. Mais dormons le peu qui reste jusqu’au jour, car j'ai la tête grosse comme un cuvier, et ne sois pas en train de deviser maintenant avec toi. » Les deux causeurs s’endormirent -, le jour vint , ils se levèrent ; Tomas alla distribuer l’orge, et Lope gagna le marché au bétail , qui est tout près , pour y acheter un âne qui fût bon et beau.
, Or , il arriva que Tomas , entraîné par ses pensées et par l’occasion que lui offrait la solitude des heures de sieste, avait composé ijuelques vers amoureux , et les avait écrits sur le registre même où il tenait le compte de l’orge , avec l'intention de les mettre plus tard au net, et de déchirer ces feuilles. Mais avant de faire cela, dans un moment où il était sorti delà maison, ayant laissé le registre sur le coffre à l’orge , son maître le prit, et fouvrant pour voir où en était le compte, il tomba sur les vers , dont la lecture le surprit et le troubla. Il courut les porter à sa femme ; mais avant de les lui lire, il appela Costanza , et avec de grandes recommandations, mêlées de quelques menaces, il la
, ' Personnage du roman à'Amadis dtt (rmih- ' t • II. Il
t. ILl.USTKE SKKVANTE.
pressa de dire si Tomas Pedro , le garçon de l’orge, lui avait contë fleurette, ou dit quelque parole impertinente qui montrât qu’il fût épris d’elle. Costanza jura qu’il était encore à lui dire le premier mot sur ce sujet ou sur tout autre , et que jamais , même avec les yeux , il ne lui avait témoigné aucune mauvaise pensée. Ses maîtres la crurent, accoutumés qu’ils étaient à lui entendre toujours répondre la vérité ; ils la firent retirer, et l’bdtelier dit à sa femme ; « Je ne sais que penser de cela; il faut que vous sachiez, madame, que Tomas a écrit sur ce registre de l’orge des couplets qui m6 mettent la puce à l’oreille , et me font croire qu’il est amoureux de Coslan/a. — Voyons les couplets, t^pondit la femme, et je vous dirai ce qu’il en doit être. — Je n’en doute pas , répliqua le mari ; puisque vous êtes poète, vous en aurez bien vile deviné le sens. — Je ne suis pas poète , repartit la femme; mais vous savez bien que j’ai l’esprit éveillé, et que je sais n^citer en latin les quatre oraisons. — Vous feriez mieux de les réciter en espagnol , reprit ' l’hdlelier, car votre oncle le curé vous a déjà dit que vous disiez mille balivernes quand vous priiez Dieu en latin , et que vous ne priiez rien du tout. — Cette flèche vient du carquois de sa nièce , répondit la femme ; elle est envieuse de me voir tenir au bout des doigts mes heures en latin, et me promener tout à travers comme dans une vigne vendangée. — Qu’il en soit comme il vous plaira, répliqua l’Iiôte ; mais écoutez, voici les couplets ' :
' Ces couplets ou strophes sont semblables , pour la forme et le rbytfame , à ceux que chante Cardénio ( Don ÇuidiolU,