‹ les nouvelles de cervantes saaved4raChapitre 3 sur 34 · LE JALOUX E$TIUÉKADUI11EN · texte numérisé non relu

LE JALOUX E$TIUÉKADUI11EN

Les amis de Loaïsa avaient soin de venir chaque nuit écouter à la porte de la rue, pour savoir s'il avait quelque chose à leur dire ou à leur demander. Au signal dont ils étaient convenus, Loaïsa reconnut qu'ils étaient à la porte, et, par le trou du gond, après leur avoir appris brièvement le bon état de son affaire , il les pria instamment de lui trouver quelque drogue somnifère bonne à donner à Carrizalès, ayant ouï dire qu’il y avait une poudre à cet usage. Us répondirent que , parle moyen d’un médecin de leurs amis , ils se procureraient le meilleur remède qu’il y eût dans ce genre, si toutefob U y en avait ; et l’exhortant à pousser jusqu’au bout son entreprise , après lui avoir promis de revenir la nuit suivante, munis de toutes les provisions nécessaires , ils s’éloignèrent en toute hâte.

La nuit vint , et la troupe de colombes accourut à l’appeau de la guitare. Avec elles venait la simple Léonor, topt effrayée, toute tremblante que son mari ne s’éveillât. Vainement, agitée de cette crainte, elle avait voulu résister ; tant de choses lui dirent ses femmes, et surtout la duègne, sur le charme de la musique et la bonne mine du musicien, qu’elles louaient sans l'avoir vu , et mettaient au-dessus d’Absalon et d’Orphée, que la pauvre dame, persuadée et vaincue, se laissa aller à faire ce qu’elle n’aurait jamais pensé d’elle-même. La première chose qu’elles firent en arrivant au tour , fut de le percer avec une vrille pour voir enfin le musicien. Celui-ci n’était déjà plus en habit de pauvre, mais avec de grands hauts-de-chausse de taffetas jaune, larges à la mode des marins , un pourpoint de même étoffe, garni de tresses d’or , une to-

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que de satin de même couleur, et up col empesé, à grandes pointes de dentelles. Il avait eu soin de pourvoir sa besace de tous ces objets , pensant qu’il pourrait bien se voir dans le cas de changer de toilette. Loaïsa était jeune , de belle taille et d’agréable visage j et comme il y avait si longtemps que toutes ce$ pauvres femmes avaient la vue faite à ne voir que leur vieux maître , il leur sembla qu’elles avaient un ange du ciel devant les yeux. L’une se mettait au trou pour le regarder, puis une autre après; et, pour qu’elles le pussent mieux voir , le nègre éclairait son maître en lui promenant la torche de cire du haut en bas sur le corps. Quand elles l’eurent toutes bien vu , même les négresses , Loaïsa prit sa guitare, et chanta cette nuit si merveilleusement, qu’il les laissa toutes, les vieilles comme les jeunes , dans la surprise et l’admiration. Aussi prièrent-elles le nègre d’imaginer un moyen de le faire entrer tout à fait dans la maison, afin qu’elles pussent le voir et l’entendre de plus près , non à la dérobée, par le trou d’une aiguille, et sans la crainte de leur maître , qui pouvait les surprendre à la sourdine et le vol dans la main; chose qui n’arriverait point, si on le tenait caché dans l’intérieur du logis.

A cela leur maîtresse s’opposa formellement, disant qu’on ne songeât point à une pareille extravagance , dont elle aurait un regret mortel , et que d’ailleurs , de là , chacune pouvait voir et entendre le musicien en toute sûreté , et sans danger de son honneur. « Son honneur ! s’écria la duègne ; bah ! le roi en a bien assez. Restez , madame , tant qu’il vous plaira , enfermée avec votre Mathusalem, et laissez-nous nous divertir à notre guise. D’autant plus que ce jeune sei-

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gneur paraît si honnête , qu’il ne voudra rien de plus de nous autres que ce que nous voudrons nous-mêmes. — Oh ! mesdames , dit aussitôt Loaïsa , je ne suis venu ici qu’avec l’intention de servir toutes vos grâces de mon âme et de mon sang , par compassion de votre réclusion inouïe , et des belles années que vous perdez dans une vie semblable. Par la vie de mon père, je suis un homme si simple, si doux, si obéissant et de si bonne pâte , que je ne ferai rien que ce qu’on m’ordonnera. Et si quelqu’une de vous me dit : « Maître , asseyez-vous ici 5 maître , promenezvous là , tournez , passez, arrêtez, «j’obéirai aussitôt comme le plus docile et le mieux dressé de tous les chiens qui sautent pour le roi de France. — S’il en est ainsi , dit l’innocente Léonor , quel moyen prendrons-nous pour faire entrer céans ce seigneur professeur? — Un fort bon, répondit Loaïsa ^ tâdiez entre vous toutes de prendre sur la cire l'empreinte de la clef de cette porte du milieu , et je me charge d’en faire venir une pour la nuit prochaine , bonne à notre service. — Avec cette clef, dit une des filles , on a toutes celles de la maison , car c’est le passepartout. — Ce n’en sera que mieux, reprit Loaïsa. — Sans doute, dit Léonor ; mais , avant tout , le seigneur doit jurer qu’une fois dedans , il ne fera rien autre chose que de chanter et de jouer ce qu’on lui demandera , et qu’il restera bien caché et bien tranquille dans l’endroit où nous le mettrons. — Oui , je le jure , dit aussitôt Loaïsa. — Ce serment 11e vaut rien , répondit Léonor ; il faut qu’il jure par la vie de son père , et en baisant la croix , de manière que nous le voyions toutes. — Je le jure par la vie de mon jîère.

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dit Loaïsa , et par ce signe de la croix que je baise avec ma bouche indigne. » Et faisant , en effet , une croix avec deux doigts , il la baisa à trois reprises. Cela fait, une autre fille ajouta : « Surtout, seigneur, n’oubliez pas la poudre, car c’est le tu cuitem de toute l’affaire. »

Ainsi se termina la conversation de cette nuit , et tout le monde s’en alla , enchanté de la convention. Le sort , qui menait de bien en mieux les affaires de Loaïsa, amena justement à la même heure , qui était la seconde après minuit, ses amis dans la rue. Ceuxci , donnant le signal accoutumé , qui était de jouer d’un corde Paris, appelèrent Loaïsa, lequel leur rendit compte de l’état de son entreprise, leur demanda la poudre ou tout autre narcotique qui devait endormir Carrizalès , et les avertit qu’ils auraient à lui procurer une clef. Les amis répondirent qu’ils apporteraient , non une poudre , mais un onguent , dont il suffisait de frotter le pouls et les tempes à quelqu’un pour lui procurer un si profond sommeil , qu’il ne .s’en éveillerait pas de deux jours , à moins qu’on ne lui lavât avec du vinaigre les parties graissées; ils ajoutèrent que , dès qu’ils auraient l’empreinte en cire , ils se procureraient la clef sur-le-champ. Ses amis parfis, Loaïsa dormit avec le nègre le reste de cette nuit, et attendit impatiemment que l’autre nuit vînt , pour voir si l’on accomplirait la promesse de la clef. Et bien que le temps semble pesant et paresseux è ceux qui attendent qu’il passe , il joute néanmoins de vitesse avec la pensée elle-même , et leur amène bienlùt le terme attendu, car jamais il ne s’arrête ni ne se repose.

3o le jaloux ESTRÉMAtiuiilEî».

La nuit arriva donc, et l’heure habituelle pour accourir au tour, où furent bientôt rendues toutes les femmes de la maison, grandes et petites , blanches et noires , car elles avaient toutes le môme désir de tenir dans leur sérail le seigneur musicien. Mais Léonor ne vint point ; et quand Loaïsa s’informa d’elle , on lui répondit qu’elle était couchée avec son mari , lequel , avant de s’endormir, fermait en dedans la porte de sa chambre , et mettait la clef sous son traversin ; mais que leur maîtresse avait dit que , dès que le vieux s’endormirait , elle ferait en sorte de tirer la clef pour en prendre l’empreinte sur de la cire molle qu’elle avait préparée, et qu’on pourrait l’aller chercher dans peu d’instants par la chatière. Loaïsa resta stupéfait des précautions du vieillard; mais pourtant il ne perdit ni le désir ni l’espérance. En ce moment , le cor de Paris se fit entendre ; il accourut à l’autrè porte, et trouva ses amis qui lui donnèrent une petite fiole de l’onguent dont ils lui avaient appris la propriété. Loaïsa prit la fiole , leur dit d’attendre un peu pour qu’il leur donnât l’empreinte de la clef, et, revenant au tour, il dit à la duègne , qui montrait plus que toute autre l’envie de le faire entrer, qu’elle portât ce baume à sa maîtresse , pour que celle-ci , quand elle en connaîtrait l’usage et la vertu , fit en sorte d’en frotter tout doucement son mari , et qu’alors on verrait des merveilles.

La duègne obéit , et quand elle arriva à la chatière, elle trouva Léonor qui l’attendait , étendue tout de son long sur le plancher, et le nez au trou du chat. La duègne s’approcha , s’étendit de la même façon, et mettant la bouche à l’oreille de sa maîtresse , elle lui

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dit à voix basse qu’elle apportait l’onguent , et lui expliqua la manière dé s’en servir. L’autre prit la fiole , et dit à la duègne qu’il lui avait été iihpossible de prendre la clef à son mari , parce qu’au lieu de la mettre , comme d’habitude , sous sou oreiller^ il l’a^ vait cachée entre les deux matelas , et sous le milieu de son corps. « Mais, ajouta-t-elle, dites au maître que, si son onguent agit comme il le promet , on aura facilement la clef toutes les fois qu’elle sera nécessaire , et sans qu’il soit besoin d’en prendre la figure en dre. Allez vite lui porter ma réponse , et revenez voir si l’onguent opère , car J’entends tout de suite , tout de suite, en frotter mon mari. » La duègne descendit porter le message à maître Loaïsa, lequel renvoya ses amis qui attendaient encore la clef.

Tout émue , toute tremblante , et retenant le souille de sa bouche , Léonor alla graisser les deut pouls de son jaloux mari ; puis elle lui graissa les deux narines, et comme , pendant cette opération , il remua tout à coup la tête , elle resta glacée de crainte, croyant qu’il la prenait sur le fait. Enfin , du mieux qu’elle put , elle acheva de le frotter dans tous les endroits nécessaires , ce qui fut la même chose que de l’embaumer pour la sépulture. U sc passa peu de temps avant que le narcotique donnât des preuves de sa vertu , car le vieillard se mit bientôt à pousser de si formidables ronflements qu’on les aurait entendus de la rue : musique plus douce encore aux oreilles de sa femme que celle du maître de son nègre. Léonor, toujours doutant de son succès, s’approcha de lui, et le secoua un peu , pour voir s’il dormait bien , puis un peu plus , puis un peu plus encore ^ à la fin , s’en>

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liardissant , elle le retourna d'un côté sur l’autre , sans qu'il s’éveillât. Voyant cela , elle s’en fut à la cliatiire de la porte , et d’une voix aussi basse que la première fois, elle appela la duègne qui l’attendait là. « Bonne nouvelle, ma sœur, lui dit -elle; Carrizalès dort comme un mort. — Eh bien I madame , s'écria la duègne , qu’attendez-vous pour prendre la clef? pensez donc que le musicien l’attend depuis plus d’une heure. — Allons , ma sœur, répondit Léonor, je vais la chercher. » En effet, s’approchant du lit, elle mit la main entre les deux matelas , et en tira la clef sans que le vieillard s’en aperçût. Quand elle la tint dans sa main, elle se mit à sauter de joie, courut ouvrir la porte, et présenta cette clefbienheurcuse à la duègne, qui se pâma d’aise en la recevant. « Maintenant, dit Léonor, il faut aller ouvrir au musicien , et l’amener dans la galerie, car je n’ose pas bouger d’ici, crainte de ce qui peut arriver. IMais avant toute chose , il liiut lui faire ratifier et prêter de nouveau son serment, de ne rien faire que ce qu’on lui ordonnera ; et s’il refuse de le répéter et de le confirmer, il ne faut lui ouvrir en aucune façon. — Ainsi sera , dit la duègne; et, par ma foi ! il n’entrera qu’après avoir juré et parjuré , et baisé la croix six fois. — INe mets point de tarif, reprit Léonor; qu’il la baise, et que ce soit autant de fois qu’il voudra. Mais aie soin de le faire jurer par la vie de ses parents, et par tout ce qu’il aime bien. Après cela , nous serons tranquilles , et nous pourrons nous rassasier de l’entendre jouer et chanter, ce qu’il fait , sur mon âme , fort délicatement. Cours à présent, et te dépêche ; que la nuit ne se p.asse pas en paroles. »

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La bonne dnègne retroussa ses jupes, et, d’une seule traite, arriva jusqu’au tour, où l’attendaient toutes les femelles de la maison. Quand elles la virent, agitant la clef dans sa main , leur joie fut si grande, qu’elles la prirent en rond , et l’emportèrent comme un doyen d’université , en criant : « Vivat / vivat ! » Ce fut un redoublement , quand elle leur dit qu'il n’y avait nul besoin de contrefaire la clef, puisque le vieux dormait si fort avec l’onguent dont il était graissé , qu’on pourrait la lui prendre toutes les fois qu’on en aurait envie. « Eh bien donc ! s’écria l’une des filles ; ouvrez celte porte , et faites entrer ce cavalier, qui s’ennuie d’attendre , etdonnons*nous de la musique à cœur-joie ^ il n’y a plus rien à voir ni rien à prévoir. — Si fait , si fait , reprit la duègne ; il y a quelque chose à voir : c’est de lui faire prêter serment , comme la nuit dernière. — U est si bon , dit une des esclaves, qu’il prêtera tous ceux que nous voudrons. »

La duègne mit alors la clef dans la serrure , et , tenant la porte entrouverte, appela Loaïsa, qui avait tout entendu par l'ouverture du tour, et qui , s’approchant de la porte , voulut entrer tout d’un coup ; mais la duègne le retint , en lui mettant la main sur la poitrine , et lui dit ; « Apprenez , mon cher seigneur , et je le jure sur ma conscience et sur le nom de Dieu , que nous toutes qui vivons enfermées dans les limites de cette maison, nous sommes vierges comme les mères qui nous ont mises an monde , excepté toutefois ma maltresse. Et moi , qui dois paraître avoir bien quarante ans , quoique je n’en aie pas trente , puisqu’il s’en manque deux mois et demi, je le suis aussi, miséricorde ! et si je parais vieille , c’est que les peines II. 3

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et les chagrins ont bientôt mis un zéro anx années , si ce n’est deux , quand l’envie leur en prend. Et étant , U ne serait ni juste , ni raisonnable , que noos payassions trois ou quatre chansonnettes au prix de toute la virginité qu’enferme cette maison. Car, jusqu’à cette négresse » qui s’appelle Guiomar , tout est vierge ici. Ainsi donc , seigneur de mon cœur, avant d’entrer dans notre royaume , votre grâce prêtera un solennel serment de ne faire autre chose que ce que nous prescrirons ; et s’il vous paraît que c est beaucoup exiger de votre part , considérez que c’est beaucoup plus aventurer de la nôtre ; et d ailleurs , si vous venez avec de bonnes intentions , vous devez jurer sans regret : le bon payeur ne refuse pas de gages. — Bien et très-bien dit, s’écria l’une des fdles; Dame Mari- Alonzo a parlé en personne discrète et qui sait son monde. Si le seigneur ne veut pas jurer , qu’il n’entre point ici. — Moi , dit la négresse Guiomar , qui ne se piquait pas de grande finesse, jure ou non jure , être égal. Comme le diable, lui jurer , lui entrer , lui lüut oublier. » C’était avec le plus grand sérieux que Loaïsa avait écouté la harangue de Dame Mari- Alonzo, et ce fut avec la plus imposante gravité qu’il répondit : « Certes, mesdames, chères sœurs et compagnes, jamais mon intention ne fut , n’est et ne sera autre que de vous donner plaisir et satisfaction en tout ce que mes forces peuvent atteindre. Aussi le serment que vous me demandez ne me fera-t-il pas broncher-, mais j’aurais voulu que vous eussiez plus de confiance en ma simple parole , car , donnée par un homme de ma sorte, c’était la même chose qu’une obligation en force de chose jugée 5 et je veux que vous

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sachiez que sous un mauvais manteau est d'ordinaire un bon buveur. Mais, pour que vous soyez toutes bien assurées de la droiture de mes intentions , je me décide à jurer en bon catholique et en honnête homme. Ainsi donc , je jure par la plus formidable efficacité , dans toute sa sainteté et plénitude , par les entrées et les sorties du saint mont Liban , et par tout ce que renferme dans sa préface la véridique histoire de Charlemagne , y compris la mort du géant Fier-^-Bras , de ne passer ni outre-passer le serment que je £iis, ni les commandements de la plus petite et de la plus chétive deces dames, sous peine, si je fais ou veux faire autre chose, de la voir, dès à présent pour alors, et dès alors pour à présent, déclarer nulle et non avenue. » U en arrivait lè de son serment , le bon Loaïsa , quand une d^ filles , qui l'avait écouté avec la plus grande attention , s’écria , en jetant un grand cri : « Voilà, j’imagine, un serment fait pour attendrir les pierres ; que le Ciel me damne si je veux que tu jures davantage, car, seulement avec ce que tu as déjà juré , tu entrerais dans la caverne de Cabra ! » Et le prenant par ses chausses , elle le tira dedans. Les autres l’entourèrent aussitôt, et l’une d’elles courut annoncer la nouvelle à sa maîtresse , qui guettait encore le sommeil de son mari. Quand la messagère lui dit que le musicien était déjà dans l’escalier , elle se réjouit et se troubla tout à la fois , et demanda vite s’il avait juré. « Certainement, répondit l’autre, et avec la plus étrange formule de serment que j’aie entendue dans toute ma vie. — Bon ! s’écria Léonor , s’il a juré , nous le tenons. Oh ! que j’étais bien avisée en exigeant qu’il jurât! »

LE JAI.OrX r.STP.ÉMADÜRIES.

En ce moment toute la troupe arriva , le musicien au milieu, éclairée par le nègre et Goiomar la négresse. Dès que Loaïsa vit Léonor, il voulut se jeter à ses genoux pour lui baiser les mains ; elle , sans parler et par signe , le fit aussitôt relever. Toutes les autres restaient comme muettes, n’osant dire mot, dans la crainte que leur maître ne les entendit. Voyant cela, Loaïsa leur dit qu’elles pouvaient parler tout haut , puisque l’onguent dont leur maître était frotté avait une telle vertu , que, sauf d’ôter la vie , il rendait un homme comme un mort. — Je le crois bien, dit Léonor, car s’il n’en était pas ainsi, mon mari se serait déjà éveillé vingt fois, tant ses infirmités nombreuses lui rendent le sommeil léger. Mais depuis que je l’ai graissé , il ronfle comme un animal. — En ce cas, dit la duègne , allons-nons-en dans cette salle en face , pour entendre chanter ce seigneur, et nous divertir un peu. — Allons , dit Léonor ; mais que Guiomar reste ici pour nous avertir si Carrizalès s’éveille. » Guiomar soupira, et répondit : « Moi noire reste, blanches s’en vont; Dieu pardonne à tontes ! » La négresse resta, les autres entrèrent dans la salle , où se trouvait une riche estrade, et, plaçant l’étranger au milieu d’elles, elles s’assirent toutes à l’entour. La bonne Mari-Alonzo prit alors une lumière, et se mit à regarder le musicien du haut en bas; etl’une disait : .( Oh! quel joli toupet, .si frisé , si pommadé ! » Une autre : « Ouf! quelle blancheur de dents! voyez : elles feraient honte à des amandes. » Une autre : « Holà ! quels yeux grands et bien fendus ! Par le siècle de ma grand’mère ! ils sont verts , en vérité , et ressemblent à deux émeraudes. » Celle-ci louait la bouche, celle-là les pieds, et toutes

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ensemble faisaient de sa personne une minutieuse anatomie. Lëonor seule se taisait ; mais elle regardait aussi , et l’étranger lui semblait à chaque coup d’œil plus avenant que son vieux mari.

En ce moment la duègne prit la guitare que portait le nègre, et la mit entre les mains de Loaïsa , en le priant de l’accompagner tandis qu’elle chanterait des couplets très à la mode alors à Séville. Loaïsa se rendit à son désir. Tontes se levèrent, et, tandis qu’elles dansaient à perdre haleine , la duègne , qui savait les couplets , les chanta avec plus de bonne grâce que de belle voix. La chanson commençait ainsi :

Maman, pour ina ganle Duègne en vain mettrez ;

Si je ne me garde ,

Mal me garderez.

D'un cruel martyre Mon cœur est soulTraiit ;

Il bat, il soupire.

Et se tait ponrtam.

Hais si prompt remède A. son mal n'oITrez,

En vain à votre aide Duègne appellerez;

L'amour le pMiède,

Mal me garderez >.

 la fin de ses chants et de ses danses était arrivé le chœur des jeunes filles, conduit par la bonne duègue, quand tout à coup accourut Giiiomar , la sentinelle , toute troublée , tout effarée , battant des pieds et des

■ Cette chansonnette de Cervaiilès a été récemment mise en musique par Gooiis.

JLE lALOUX ECTRÉICADOUEn.

mains comme une épileptique ; elle s’écria d’une voix rauque et basse : « Éveillé monsieur, madame; madame, éveillé monsieur-, vous lever, lui venir. » Celui qui a vu dans la campagne une bande de colombes picoter en paix le grain qu’a semé la main d’autrui , puis tout à coup, au bruit terrible d’un fusil qui part, s’envoler éperdues, oubliant la pâture, et fuir en tous sens au milieu des airs, celui-là peut imaginer ce que devint la bande des danseuses à la nouvelle inattendue qu’apportait Guiomar. Cherchant chacune son excuse, et toutes ensemble leur salut, l’une fuyant par ici , l’autre par là , elles allèrent se cacher dans les mansardes et les recoins de la maison, laissant le pauvre musicien tout seul. Celui-ci cessa le concert, jeta sa guitare , et, plein de trouble , il ne savait trop quelle contenance faire. Léonor tordait ses belles mains ; la Mari-Alonzo se battait, mais tout douillettement , le visage et la gorge ; enfin , tout était confusion , alarme et terreur. Cependant la duègne, comme plus fine et plus maîtresse d’elle-méme , s’arrangea pour faire entrer Loaïsa dans sa chambre , et pour rester dans la salle avec sa maîtresse , espérant qu’elles ne manqueraient pas d’excuse si son maître les y trouvait. Loaïsa se cacha vite , et la duègne se mit à écouter attentivement si son maître venait. N’entendant aucun bruit, elle reprit courage, et tout doucement , un pied devant l’autre, elle alla jusqu’à la chambre à coucher de son maître , qui ronflait comme auparavant. Sûre qu’il dormait encore, elle leva ses longues jupes, et revint en courant donner cette bonne nouvelle à sa maîtresse , qui l’en remercia de tout son coeur. La bonne duègne ne voulut pas laisser échapper l’oc-

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casion que le sort loi offrait , de jouir avant toutes les autres des grâces qu'elle supposait au musicien, fille dit à sa maîtresse d’attendre dans la salle jusqu’à ce qu’on le lui amenât , puis elle entra dans la chambre où il était. Loaïsa , confus et pensif, attendant avec anxiété ce qu’allait faire le vieillard ressuscité , maudissait la fausseté du baume et lacrédulitédeses amis , et sa propre étourderie de n’avoir pas fait l’expérience sur un autre , avant de la faire sur Carrizalès.

Ce fut alors qu’entra la duègne. En apprenant que le vieillard était plus endormi que jamais, il se calma, écouta patiemment les amoureux propos que lui disait la Mari-Alonzo , et , devinant sa perverse intention , il résolut de Ëiire d’elle un hameçon pour pécher sa maîtresse. Tandis qu’ils étaient tous deux en conversation, les aptres femmes , qui s’étaiçnt d’abord cachées dans tous les coins de la maison , l’une paiv à, l’autre par-là, voulurent voir s’il était vrai que leur maître se fut éveillé, et, trouvant partout le plus profond silence , elles revinrent jusqu’à la salle où était restée leur maîtresse , qui leur apprit la vérité. Elles demandèrent aussi ce qu’étaient devenus la duègne et le musicien ; quand elles surent qu’ils étaient enfermés dans la pièce voisine , elles s’approchèrent, toutjours avec le même silence , pour tâcher de voir ou d’entendre à travers la porte ce qui se passait entre eux. Guiomar la négresse était dans la troupe , mais le nègre non ; car , dès qu’il entendit que son maitrf était éveillé , il empoigna sa guitare et courut se cacher dans son galetas. Là , sous la couverture de sou méchant Ut, il suait et grelottait de peur ^ mais tout^ fois U grattait à tâtons les cordes de sa guitare , tant

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il avait, que l'enfer le confonde ! de passion pour la musique. Les jeunes filles entr'ouïrent les galanteries de la duègne , et se mirent à la baptiser charitablement. Aucune d’elles ne l’appela vieille , que ce ne fut avec les adjectifs de folle, de barbue , de sorcière , et d’autres que je tairai par respect. Mais ce qui eût le plus diverti celui qui les aurait entendues, c’eût été les rabons de Guiomar la négresse, qui , en sa qualité de Portugaise et d’innocente , habillait la duègne de la plus gracieuse façon. Enfin la conclusion de l’entretien des deux enfermés fut que Loaïsa se mettrait à la discrétion de la Mari-Alonzo , après que celle-ci lui aurait d’abord livré sa maîtresse.

Rien ne coûta à la duègne pour promettre ce que le musicien demandait, car elle aurait promis toutes les choses imaginables afin de satisfaire le désir qui s’était emparé de son âme et de la moelle de ses os. Elle sortit aussitôt pour parler à sa maîtresse, et voyant la porte assiégée par toutes les servantes , elle leur dit de se retirer dans leurs cellules , et que, la nuit prochaine , on pourrait plus tranquillement jouir des talents du musicien , mais que , pour cette nuit , la frayeur ôterait tout plaisir. Les antres entendirent bien que la vieille voulait rester seule ; mais elles ne purent refuser de lui obéir , parce qu’elle leur commandait à toutes. Les servantes se retirèrent, et la duègne revint dans la salle pour persuader à sa maîtresse de se rendre aux désirs de Loaïsa , au moyen d’une harangue si longue et si bien méditée , qu’on eût dit qu’elle la savait depuis plusieurs jours par cœur. Elle lui vanta la bonne mine du jeune homme, sa galanterie , son esprit , ses grâces j elle lui peignit

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combien seraient plus douces les caresses d’un jeune amant que celles d’un vieux mari ; elle garantit le secret et la durée de leurs plaisirs, et ajouta cent autres choses semblables, que le diable lui mit sur la langue, embellies de fleurs de rhétorique si persuasives, si entraînantes , qn’elles auraient ému non-seulement le cœur tendre et simple de l’innocente Léonor , mais celui d’une statue de marbre. O duègnes ! nées et mises au monde pour la perdition des âmes les plus pures ! ô coiffes longues etplissées., qu’on choisit pour chaperons de nobles dames ! comme vous remplissez tout au rebours votre office ! Enfin , la duègne parla si bien , persuada si bien , que Léonor se laissa tromper , que Léonor se rendit et se perdit , ruinant en une minute l’édifice de précautions qu’avait élevé le prudent Carrizalès, lequel dormait do sommeil de la mort de son honneur. Mari-Alonzo prit sa maîtresse par la main , et , presque de force , l’entraîna , les yeux baignés de larmes , dans la chambre où se trouvait Loaïsa , pois , leur donnant la bénédiction, avec un rire infernal, et fermant la porte derrière elle , elle les laissa enfermés , et se coucha sur l’estrade du salon pour y attendre son bénéfice de ricochet; mais, vaincue parla veille des nuits précédentes , elle s’endormit profondément.

n aurait fait bon , si l’on n’eût pas su qu’il dormait , demander alors à Carrizalès ce qu’étaient devenus ses infinies précautions , sa défiance jalouse, ses conseils et ses remontrances , les hautes murailles de sa maison , l’absence absolue de tout ce qui portait nom de mâle , le tour étroit , les murs épais , les fenêtres sans lumière et la complète réclusion , la grande dot u’il avait donnée à Léonor et les présents qu’il lui

LE JtJMVX ESTRÉXIDUKIEH.

faisait sans cesse, les bons traitements qu’il avait poàr ses servantes et ses esclaves , et son soin de pourvoir à tout ce qu’il supposait devoir satisfaire leurs besoins ou leurs désirs. On a déjà dit qu’il serait inutile de le lui demander, puisqu’il dormait plus qu’il n’aurait dû faire. Mais si , par hasard , il eût pu entendre et voulu répondre , il n’aurait pu mieux faire que de hausser les épaules, de f roncer les sourcils, et de dire : « Il n’a fallu, pour renverser jusqu’en ses fondements tout l'édifice de ma prudence, que l’artifice d’un jeune homme vicieux et désœuvré , et la perversité d’une fausse duègne , aux prises avec l’inexpérience d’une jeune fille suppliée et persuadée. Que Dieu délivre cbacuu de tels ennemis, contre lesquels il n’ya ni bouclier de précaution qui défende, ni épée de sagesse qui perce ! » Mais toutefois, la valeur de Léonor fut telle, et elle la montra si à propos contre les grossières vio* lences de son perfide assaillant , qu’il ne put triompher d’elle. Us restèrent , lui vainement fatigué , elle victorieuse, et tous deux endormis.

£n ce moment , le Ciel voulut que , malgré l’onguent, Carrûsalès s’éveilLU. Selon sa coutume , il tâta le lit de tous côtés, et n’y trouvant pas sa chère épouse* il sauta dehors tout effaré , et plus légèrement que ne promettait son grand âge. Quand il vit la chambre vide, et la porte ouverte, et la clef enlevée d’entre lea deux matelas , il pensa perdre l’esprit. Toutefois , se remettant un peu , il sortit dans le corridor , et marchant pas à pas pour ne pas être entendu , il arriva dans la salle où la duègne gisait endormie. La venant !>enle et sans Léonor, il avança jusqu’à la chambre de U duègne , dont il ouvrit la porte avec la même pré-

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