II
DULOCIHE DES CHIEKS
ago
moins de celle ressource , mes Qancs allaient se rétrécir, et que je deviendrais, de mâtin, lévrier. Mais enfin , ramené par mon bon naturel , je voulus répondre à ce que mon maître devait attendre de moi , puisque je recevais ses gages et mangeais son pain , comme le doivent faire , non-seulement les honnêtes, chiens qui sont connus pour leur reconnaissance, mais encore tous ceux qui servent.
scirioN.
Quanta ceci, Berganza, je veux que cela passe pour philosophie , car ce sont des propos qui réunissent à la bonne vérité la bonne intelligence. Et poursuis , sans trop donner de corde , pour ne pas dire de queue, à ton histoire.
BEKGAHEA.
Je veux d’abord te demander, si par hasard tu le sais, qu’est-ce que veut dire philosophie? Bien que je la nomme , je ne sais pas ce que c’est; seulement je m’imagine que c’est une bonne chose.
SCIPION
Je te le dirai brièvement. Ce nom se compose de deux mots grecs , philos et sophia : philos veut dire amour, et sophia, science. Ainsi donc philosophie signifie amour de la science, et philosophe, amateur de la science.
bergauza.
Tu CS bien savant, Scipion. Qui diable t’a appris des mots grecs?
SariOM ET EEKCÀazi.
aj)i
SClPIOn.
A ton tonr, Berganza , tu es bien simple de faire cas de semblables choses. C’est ce que savent les petits enfants à l’école. Il y a d’ailleurs des gens (|ui se donnent aussi l’air de savoir le grec , en l’ignorant , comme le latin , sans le savoir.
BEBGAirZii.
Cest précisément ce que je dis. Mais je voudrais qu’on mit ces gens-là sous le pressoir, comme font les Portugais à l’égard des Nègres de Guinée et qu’à tour de bras on exprimât le jus de ce qu’ils savent, aGn qu’il cessent de tromper le monde avec les oripeaux de leurs chausses trouées et de leur latin en lambeaux.
SCIPIOK.
C’est à présent, Berganza, que tu peux te mordre la langue , et que je peux me la broyer aussi , car tout ce que nous disons est autant de médisance.
BERGANZA
Oui, mais je ne suis pas obligé de faire comme fit , à ce que j’ai ouï dire, un certain Corondas , Tyrien, lequel rendit une loi qui défendait que personne entrât en armes dans la municipalité de sa ville , sous peine de la vie. Un autre jour, il entra, par mégarde, an conseil, l’épée au côte. On l’en fit apercevoir ; et lui, se rappelant la peine qu’il avait portée, il lira
' Allusion aux tortures qu’on faisait sonfinr à ces malheureux pour leur arracher l’aveu de quelque fente.
niALCM^UE DES CBIEK9
»ga
son épëe du fourreau , et s’en perça la poitrine : de sorte qu’il fut le premier qui rendit et qui viola la loi y et le premier qui encourut la peine. Ce que j’ai dit , ce n’ëtaitpas rendre une loi, mais promettre que je me mordrais la langue , s’il m’arrivait de médire. Or, à présent , les choses ne vont pas avec la rigueur inflexible de l’antiquité. Aujourd’hui on Êiit une loi, demain on l’enfreint, et peut-être convientil qu’il en soit ainsi. Quelqu’un promet à cette heure de se corriger de ses vices , et le moment d’après il tombe dans de plus grandes fautes. Autre chose est approuver la discipline , autre chose s’y soumettre ; et, effectivement , du dit au fait, il y a grand trajet Que le diable se morde la langue ; moi , je ne veux pas me la mordre , ni faire des finesses sur ce bout de tapis, où je ne suis vu de personne qui puisse louer mon honorable résolution.
scipioir.
De cette manière, Berganza , si tu étais homme , tu serais un hypocrite, et toutes les bonnes oeuvres que tu ferais ne seraient qu’apparentes, feintes et fausses, couvertes seulement du manteau de la vertu , et dans l’unique but d’être loué , comme font tous les hypocrites ?
BEaCANZA.
Je ne sais trop ce que je ferais alors ; ce que je sais, c’est qu’à présent je ne veux pas me mordre la langue, quand il me reste tant de choses à dire, que je ne
• Del dieho al heeho hay gran trecho.
aCIPIOH ET BBEGANZA.
ag3
sais ni quand ni comment je pourrai en venir à bout ; surtout avec la crainte qu’au lever du soleil nous ne restions à tâtons , c’est-à-dire que la parole ne nous manque.
samoN.
Le Ciel en agira mieux. Poursuis ton histoire , et ne t’ëcarte pas du grand chemin par d’impertinentes digressions ; de cette manière , quelque longue qu’elle soit, tu auras bientôt Gni.
BERCABZA.
Je dis donc, qu’ayant vu l’audace , l’impudicitë et le brigandage des nègres , je résolus , en bon serviteur, d’y mettre ordre par tous les moyens que je pourrais employer; et je Gs si bien, en effet, que je vins à bout de mon dessein. La négresse , comme tu le sais déjà , descendait s’ébattre avec le nègre, se Gant à ce que les morceaux de viande , de pain ou de fromage, qu’elle me jetait dans la gueule , me rendaient muet. Les présents ont une grande puissance, Scipion.
[sapH>N.
Fort grande ; mais ne t’amuse pas, continue.
BXKOASZA.
Je me rappelle que, {lorsque j’étudiais, j’ouïs dire au professeur un proverbe latin, de ceux qu’ils nomment adages, ainsi conçu : haJbet bovem in lingua.
SCIPIOK.
Oh ! que vous avez mal à propos fourré là votre latin ! Est-ce que tu as si vite oublié ce que nous di*
BiALoam DBS CHiBirs
sions tout à l’heure contre ceux qui entremêlent de latin les conversations en espagnol ?
BEBGABZA.
Mais œ latin vient ici comme au moule. Sache donc que les Athéniens employaient , entre autres , une monnaie marquée à l’effigie d’un boeuf, et lorsqu’un juge, pour s’être laissé suborner, manquait à dire ou à faire ce que lui prescrivaient la raison et la justice , ils disaient : « Ce jugé a le bœufsur la langue. »
sciFion.
L’application manque.
BBncAmA.
Comment, n’est-elle pas claire ? est-ce que les cadeaux delà négresse ne m’ont pas tenu muet plusieurs jours , au point que je ne voulais ni n’osais aboyer , quand la négresse descendait visiter son nègre amoureux ? C’est ce qui me fait répéter encore que les présents peuvent beaucoup.
semoir.
Je suis déjà convenu de cela , et sans la crainte de faire à présent une trop longue diversion, je te prouverais par mille exemples la grande puissance qu’ont les présents. Mais peut-être le dirai-je , si le Ciel m’accorde le temps , l’occasion et la parole pour te raconter ma vie.
BEKOAKZA.
Dieu te donne ce que tu souhaites I mais, en attendant, écoute : A la fin , ma bonne intention prévalut
scmoN ïT BS&aAHsi. agS
contre les matiTais cadeaux de la négresse ; une nuit qu'elle descendait à son ordinaire passe-temps , je sautai sur elle , sans aboyer, pour ne pas alarmer les gens de la maison , et , en on instant , je lui mis tonte sa chemise en pièces, et lui arrachai un morceau de la cuisse : plaisanterie qui suffit pour la tenir très-sérieusement au lit plus de huit jours , prétendant avec ses maîtres je ne sais quelle maladie. Elle guérit enfin. Une autre nuit , elle revint à la charge , et j’y revins aussi. Cette nuit, sans la mordre, je lui égratignai tout le corps , comme si on l’eût cardée à la façon d’une couverture. Nos batailles se livraient à la sourdine ; j’en sortais toujours vainqueur, et la négresse mal menée et plus mal contente. Mais son ressentiment se montrait bien à mon poil et à ma santé ; elle me rogna la ration et me retrancha les os, si bien que , peu à peu , les miens montraient les nœuds de l’échine. Cependant , bien qu’on m’ôtât le manger , on ne put m’ôter la voix pour aboyer. Mais la négresse, voulant en finir d’un seul coup , me servit une éponge frite dans du sain-doux. Je reconnus la méchanceté, et vis que c’était pire que d’avaler des boulettes de verre et d’arsenic ; car , à quiconque mange un tel ragoût , l’estomac lui enfle , et l’éponge n’en sort plus sans emporter la vie avec elle. Comme il me parut impossible de me garder longtemps des embûches d’ennemis si acharnés , je résolus de m’éloigner d’eux et de prendre la def des champs. Un jour que j’étais détaché, sans dire adieu à personne de la maison, j’enfilai la rue , et à cent pas de là , le sort me fit rencontrer cet alguazil que j’ai dit, au commencement de mon histoire , être grand ami de mon maître Nicolas-le-
DIALOr.DE nss CHIKMS
Camus. A peine m'eut-il vu , qu’il me reconnut et m’appela par mon nom ; je le reconnus de même , et dès qu’il m’eut appelé, je m’approchai de lui avec mes caresses et mes cérémonies ordinaires. U m’empoigna par le cou , et dit à ses recors : « Voici un fameux chien de garde , qui appartenait à un de mes amisj emmenons-le chez nous. » Les recors se réjouirent, disant que, puisque j’étais de garde , je leur serais fort utile à tous. Ils voulurent me saisir pour m’emmener, mais mon maître leur dit que c’était inutile , et que je suivrais bien puisque je le connaissais. J’ai oublié de te dire que le gros collier à pointes de 1er que j’emportai quand je déguerpis du troupeau , m’avait été pris par un Bohémien dans une hôtellerie de la route , et qu’à Séville je me promenais le cou nu ; mais l’alguazil me mit un élégant collier tout garni de clous de cuivre. Considère maintenant, Scipion , les singuliers caprices de cette roue changeante de ma fortune-, hier, j’étais étudiant , aujourd’hui tu me vois recors.
SCIMON.
, Ainsi va le monde ; il n’y a pas de quoi te mettre à présent à exagérer les vicissitudes de la Fortune, comme s’il y avait grande différence entre servir un boucher ou un alguazil. Je ne puis souffrir ni entendre patiemment les plaintes que font de la Fortune certains hommes , pour qui la plus grande à laquelle ils pussent prétendre , c’était d’avoir l’espérance de devenir un jour écuyers '. Par combien de
■ F.sp^ Je nohlesüe p.irmi les serviteurs des grands.
8CIPI0N ET BEhcAHZA.
malédictions ils la maudissent ! par combien d’injures ils la déshonorent ! et tout cela pour que celui qui les entend pense que , d’une haute et prospère situation , ils sont descendus à l’état misérable où on les voit.
BEKCANZA.
Tu as raison. Il faut que tu saches que cet alguazil était fort lié avec un greffier qui l’accompagnait dans ses expéditions. Us vivaient tous deux en concubinage avec deux drôlesses , non pas de plus ou moins , comme on dit, mais de moins tout à fait. Elles étaient, il est vrai, assez bien de figure, mais très-mal de dévergondage et de fourberie de métier. Ces femmes leur servaient d’hameçon et de filets pour pécher hors de l’eau , et voici comment : Elles s’habillaient de façon que, par le coin, elles découvraient tonte la carte , et se faisaient prendre à portée d’arquebuse pour des dames de facile conquête. C’était toujours à la chasse d’étrangers qu’eUes allaient, et quand la foire venait à Cadix ou à Séville , leur gain venait aussi. Pas un Breton n’échappait à leurs agaceries, et si l’encrassé tombait sous la main de ces proprettes , elles avisaient bien vite l’alguazil et le greffier de l’auberge où se donnait le rendez-vous. A peine les amants étaient-ils ensemble, que les gens de justice venaient leur donner l’assaut, et les arrêtaient comme des gens de mauvaise vie; mais ils ne les emmenaient point à la prison, parce que les étrangers rachetaient toujours l’avanie à prix d’argent. Or , il arriva que la Colindrès (ainsi s’appelait la bonne amie de l’alguazll ) pêcha on Breton crasseux et graisseux. Elle convint
DULOOTJl DU CHISHS
avec lai d'on sonper et d’une nuit à son auberge , puis donna l'dveil à son bon ami. A peine le couple s’ëtait-il déshabillé , que l’algnazil , le greffier , deux recora et moi, nous vînmes tomber dessus. Les amants prirent l’alarme ; l’alguazil exagéra le délit , et les fit habiller en toute hâte pour les mener en prison ; le Breton se mit à pleurer; ému de pitié , le greffier intervint , et à force de prières fit réduire la peine à cent réaux. Le Breton demanda des hauts-de -chausses de peau de buffle , qu’il avait mises sur une chaise au pied du lit , où il avait l’argent pour payer sa liberté ; mais les diausses ne se trouvèrent point , et ne pouvaient se trouver non plus. En effet , dès que j’étais entré dans l’appartement, il m’arriva aux narines une odeur de lard qui me consola singulièrement. Je cherchai le morceau avec l’odorat, et le trouvai dans un gousset des hauts-de-chausses ; j’y trouvai, dis-je , un gros morceau de jambon. Pour le tirer de là, et le savourer sans bruit , j’emportai les hauts-de-cbausses dans la rue, et là, je me bourrai de jambon tout à mon aise. Quand je revins à l’appartement, je trouvai que le Breton jetait les hauts cris, disant dans son langage adultère et bâtard , mais qu’on entendait pourtant , qu’on lui rendit ses chausses , où il avait cinquante escuti d’or en or. Le greffier s’imagina que la Colindrès ou les recors les lui avaient volés ; l’alguazil eut la même idée ; il les prit à part , mais personne ne convint de la chose , et tous se donnaient au diable. Voyant ce qui se passait , je retournai dans la rue ' pour chercher les hauts-de-chausses et les rapporter , car je me souciais fort peu de l’argent ; mais je ne trouvai rien : déjà quelque heureux passant les avait
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emportés. Quand Talgtiazil rit que le Breton n’avait point d’argent pour payer son tour de passe-passe , il se désespérait , et il pensa tirer de l’hdtesse ce qui manquait au Breton. Il l’appela ; elle vint à demi nue, et quand elle entendit les cris et les plaintes du Breton , quand elle vit la Colindrès nue et éplorée , l’alguazil en colère , le greffier furieux , et les recors dévalisant tout ce qu’ils trouvaient dans la chambre , le jeu lui déplut. L’alguazil lui ordonna de s’habiller et de le suivre en prison , puisqu’elle recevait chez elle des hommes et des femmes de mauvaise vie. Alors ce fut bien antre chose; alors s’augmentèrent et les cris et la confusion, car l’hôtesse leur dit : « Seigneur alguazil et seigneur greffier, point de manigance avec moi , car j’entrevois la couture; point de farces et point de bravades , fermez la bouche , et allez avec Dieu. Sinon , par le signe de la croix , je jette mon bonnet par-dessus les moulins, et je tire au grand jour toute la kirielle de cette histoire. Oh ! je connais bien la dame Colindrès, et je sais qu’il y a plusieurs mois que le seigneur alguazil lui sert de couvercle ; qu’on ne m’en fasse pas dire davantage , mais qu’on rende l’argent à ce seigneur , et restons tous bons amis. Je suis une honnête femme, et j’ai un mari qui a ses lettres de noblesse avec leur pataraphe et leurs crochets de plomb. Dieu soit loué ; et je fais mon métier proprement , sans préjudice d’autrui , ni de moi-méme. J’ai mon tarif cloué de façon que tout le monde le voie , et pas de contes avec moi , car je sais, par Dieu , m’épousseter la poussière. Ah ! je suis bonne , vraiment , pour faire entrer des femmes avec mes hôtes ; ils ont la clef de leurs chambres , et je ne suis
Dlyü: . by (
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OIALOCDB DBS CHIBNS
pas un linge ' pour voir à travers sept nmraiUeS. *
Mes maîtres furent bien ëtonnës d’entendre la harangue de l’hôtesse, et de voir comme die lisait couramment leur histoire ; mais pourtant , voyant aussi qu’ils n’avaient personne , si ce n’est elle , de qui tirer de l’argent , ils s’opiniâtraient à vouloir la mener en prison. Elle se plaignait au Ciel de l’abominable injustice qu’on lui disait , tandis que son mari était absent, et qu’elle était femme d’un si noble hidalgo ; le Breton mugissait pour ses cinquante escuti;les recors juraient Dieu qu’ils n’avaient pas vu ses hauts-de-chausses ; le greffier pressait tout bas l’alguazil de chercher dans les habits de la Colindrès, soupçonnant qu’elle avait les cinquante escuti, car c’était son usage de visiter les poches et les cachettes de ceux qui se laissaient prendre à ses appas \ mais elle disait que le Breton était ivre , et qu’au sujet de l’argent , il en avait menti. Enfin, tout était confusion , tapage , jurements , sans qu’il y eût moyen d’y mettre le holà, si au même instant ne fût entré dans la chambre le lieutenant de ïassistenie *, qui , venant visiter cette auberge , fut amené par les cris à l’endroit de la mêlée. U demanda la cause de ce vacarme ; l’hôtesse la lui conta par le menu. Elle lui dit qui était la nymphe Colindrès , laquelle s’ était enfin vêtue ; elle révéla sa publique liaison avec l’aiguatil ; elle dévoila toutes ses ruses et ses façons de voler ; elle se disculpa elle-même , affirmant que jamais femme de mauvaise vie n’était entrée avec son consentement dans sa maison; elle
‘ Dn lyni.
* Oo appelle ainsi le corrégidor de Séville.
6CIPI0H ET BEKCiNZl. 30I
se canonisa comme une sainte et sou mari comme un bienheureux ; elle cna à une servante d’aller en courant chercher dans un coiTre les lettres de noblesse de son mari, pour que le seigneur lieutenant les vit, et qu’il reconnût que la femme d’un mari si honorable ne pouvait rien faire de mal, ajoutant que si elle faisait ce mëtier de tenir mabon garnie , c’était par nécessité , mais que Dieu savait combien elle en avait de peine , et si elle n’aimerait pas mieux avoir quelque revenu et du pain quotidien pour passer la vie , que de faire un tel métier. Ennuyé de son bavardage et de ses prétentions à la nobles, le lieutenant lui dit enfin : « Sœur loueuse de lits , je veux bien croire que votre mari a ses lettres de noblesse , puisque vous m’avouez qu’il est hidalgo aubergiste. — Et très-honorablement, répondit l’hôtesse. Quelle noblesse y a-t-il au monde , si pure qu’elle soit , qui n’ait quelque chose à redire?— Ce que je vous dis, sceur, reprit le lieutenant , c’est que vous vous habilliez , car vous allez me suivre en prison. » Cette nouvelle la fit jeter par terre ^ elle s’égratigna le visage , elle poussa des cris perçants ; mais , malgré cela , le lieutenant , sévère à l’excès , les mena tous en prison , à savoir : le Breton , la Colindrès et l’hôtesse. Je sus depuis que le Breton perdit ses cinquante escuti, et qu’il fut de plus condamné aux dépens. L’hôtesse en paya tout autant pour sa part. Quant à la Colindrès, on lui ouvrit la porte toute grande , et le jour môme qu’elle fut relâchée , elle pécha un marinier, qui paya pour le Breton, et par le même stratagème. Vob un peu , Scipion , quelle foule de résultats fâcheux naquirent de ma gourmandbe.
DIALOGCE DES CBDEHS
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ECIPIOH.
Tu ferais mieux de dire de la coquinerie de ton maître.
BEROlKlAt
Eh bien! écoute, car il portait ses coups plus loin encore. Mais pourtant j’ai regret à mal parler de greffiers et d’alguazils.
semoir.
Pourquoi ? mal parler d’un n’est pas mal parler de tous. Il y a, certes, beaucoup de greffiers > honnêtes, fidèles , loyaux , aimant à rendre service sans préjudice d’autrui. Ce ne sont pas tous qui entretiennent les procès , qui avisent la partie adverse , qui prennent plus que leurs droits ; ce ne sont pas tous qui font enquête et information de la conduite des gens pour en dresser des procédures, qui s’entendent avec le juge pour mettre en œuvre le proverbe : « Fais-moi la barbe et je te ferai le toupet. >» Tous les alguazils non plus ne se mettent pas d’accord avec les vagabonds et les filous ; tous n’ont pas des maîtresses, comme celle de ton maître , pour leurs fourberies. Plusieurs sont nobles de nature et de noble caractère ; plusieurs ne sont ni brouillons, ni insolents, ni mal élevés, ni fripotu, comme ceux qui vont dans les auberges mesurer les épées des étrangers , et qui, s’ils les trouvent d’un cheveu plus longues que l’ordonnance ne le prescrit,
‘ EscriboMs, qui réttnisHnt les fooctioiu de greffiers et de notaires.
ScmON ET BEfiGiHZi.
rainent ceax qui les portent *. Enfin, tous ne relâchent pas aussi bien qu’ils arrêtent , se faisant au besoin juges et avocats.
SERGARZA.
Mon maître visait plus haut , et suivait un autre chemin. H faisait le brave , et se piquait d'opérer de fameuses arrestations. Pour cela , il soutenait sa réputation de bravoure , sans péril de sa personne , mais aux dépens de sa bourse. Un jour, à la porte de Xerez , il attaqua lui seul six fameux rufiens , sans que je pusse en rien l’aider , parce que j’avais la gueule prise dans une muselière qu’il me mettait le jour et qu’il m’ôtait la nuit. Je restai stupéfait de voir son audace , sa résolution et sa dextérité. Il entrait et sortait à travers les six épées des bravaches , comme si elles eussent été des baguettes d’osier. C’était merveille que de voir avec quelle légèreté il attaquait, les coups qu’il portait d’estoc et de tadle, les revers, les parades , et l’œil au guet pour qu’on ne le prît point par derrière. Finalement, il resta dans mon opinion , et dans celle de tous ceux qui virentou connurent la bataille, pour un nouveau Rodomont, car il avait mené ses ennemis depuis la porte de Xerez jusqu’aux marches du collège de Maître Rodrigo, à plus de cent pas de là. H les laissa quand ils se furent enfermés , et revint cueillir les trophées du combat. C'étaient trois fourreaux qu’il alla aussitôt montrer au corrégidor, lequel, si je ne me trompe, était alors
‘ Dant le temps où Cerraatès écrivit cette nouvelle, un décret royal avait Gsé la longueur des épées , et prohibeit toutes celles qui dépuuieat b «orca.
VlkLOCVE DES CUIEKS
le licencié Samiiento de Valladarès , célèbre par la destruction de la Sauceda On regardait mon maître dans les rues où il passait, en le montrant au doigt, comme si l’on eÿjt dit : « Voilà le brave qui a osé combattre seul contre la fleur des crânes d’Andalousie. » U passa le reste du jour à se promener par la ville pour se laisser voir, et la nuit nous prit au faubourg de Triana , dans une rue près du moulin à poudre. Après avoir bien quélë , bien espionné, comme dit la chanson, si personne ne le voyait, il entra dans une maison, et moi derrière lui. Là, au milieu de la cour % nous ti'ouvâmes tous les crânes de la bataille , sans manteaux , sans épées , et tout déboutonnés. L’un d’eux , qui devait être l’hôte, tenait d’une main un grand pot de vin, et, de l’autre, un grand verre de cabaret, qui, rempli jusqu’aux bords d’un vin généreux et écumant , trinquait à toute la compagnie. A peine eurent-ils aperçu mon maître, qu’ils vinrent tous à lui les bras ouverts. Ils portèrent tous sa santé, et lui leur rendit raison à tous, car il était d’humeur affable, n’aimant fâcher personne pour peu de chose. Vouloir te conter à présentée qui se passa dans ce taudis, le souper qu’ils firent, les combats et les vols qui furent racontés, les dames dont ils s’attribuèrent la conquête, celles qu’ils maudirent et réprouvèrent, les louanges qu’ils se donnèrent les uns aux autres, les braves absents qui furent mentionnés, l’adresse aux armes dont ils firent preuve, se levant de table au milieu du souper pour exécuter ,
* La Sauiiaie, ancieoae promenade.
* Le patio, cour intérieure des maisons de Sêvilie.
SCiriON ET BERGAHZA.
en escrimant avec les mains , les bottes et parades dont il était question , les expressions exquises dont ils se servaient, et finalement IVliange figure de rhôte, auquel tous {Xirtaient respec' comme à leur seigneur et père , ce serait m’enfoncer dans un labyrinllie d’où je ne pourrais plus sortir à mon grc. Enfin, je demeurai bien convaincu que le maître de la maison , qu’on appelait Monipodio était receleur de larrons et de ruftens , et que la grande bataille livrée par mon maître avait été d’abord concertée avec eux. Us étaient convenus de battre en retraite et de laisser les fourreaux d'épées, que mon maître jiaya en bon argent comptant , avec tout ce que Monipodio dit que coûtait le souper, qui ne finit qu’au point du jour à la satisfaction générale. Pour dessert , on dénonça à mon maître un rufien étranger qui était venu, tout flambant neuf, s’établir dans la ville. Il était sans doute plus vaillant qu’eux, et, par jalousie, ils le dénoncèrent. Mon maître l’aiTéta la nuit suivante, nu et dans son lit; car, s'il eût été debout, je vis à sa mine qu’il ne se serait pas laissé prendre si docilement. Cette arrestation , qui vint après la bataille , augmenta singulièrement la renommée de mon poltron , car il l’était plus qu’un lièvre ; mais à force de collations et de verres devin, il soutenait sa réputation de brave. Tout ce (pi’il tirait du métier et de ses intelligences occultes s'en allait par le canal de la bravoure. Mais prends patience , et écoute maintenant une aventure qui lui arriva, sans que j’ôle ou que' j’ajoute un atome à la vérité.
' Voir h nouvelle de RinconiU el CorUtdiUn.
it. :o
DULOGTÆ DES CUlESa
Deux larrons volèrent à Antequera un fort bon cheval. Ils l'amenèrent à Séville , et , pour le vendre sans (langer, ils usèrent d’une ruse aussi ingénieuse, à mon avis , que raisonnable, lis allèrent descendre à deux différentes auberges, et l'un se présenta à la justice, exposant dans une requête que Pedro de Losada lui devait quatre cents réaux qu’il lui avait prêtés, ainsi que l’attestait un billet signé de son nom , dont il était porteur. Le lieutenant du corrégidor ordonna que ce Losada reconnût son billet , et que, dans ce cas, il fournît des gages, ou fût conduit en prison. Cette affaire fut remise à mon maître et au greffier son ami. Le voleur les conduisit à l’auberge de l’autre, qui reconnut aussitôt sa signature, avoua la dette, et offrit le cheval pour nantissement. Dès que mon maître l’eut vu , l’animal loi donna dans l’oeil , et il le marqua pour sien , si par hasard il était vendu. Le voleur convenant que l’échéance était passée , le cheval fut mis en vente et adjugé pour cinq cents réaux à un compère que mon maître avait placé là pour l’acheter. Le cheval valait une fois plus que le prix qu’on en avait donné -, mais comme l’avantage du vendeur était dans la célérité de la vente, il adjugea sa marchandise à la première enchère. L'un des voleurs toucha la créance qu’on ne lui devait point ; l’autre reçut la quittance dont il n’avait que faire , et mon maître resta avec le cheval , qui fut pire pour lui que celui de Seyano pour son maître'. Les voleurs levèrent pied .surle-champ , et au bout de deux jours , après avoir bien
• Expression proverbiale aa temps de Cervantès , dont je n’ai pu découvrir l’origiBe.
SCIPION ET beugan/.a. 3o7
rajusté et rapiécé les harnais delà bute, mon maître parut au milieu de la place San-Frnncisco, monté sur son cheval, plus fier et plus glorieux qu’un villageois en h^its des dimanches. On lui fil mille compliments du bon marché, chacun aifirmant que le cheval valait cent cinquante ducats comme un œuf un maravédi. Pour lui, pialTant et voltigeant, il représentait sa tragédie sur le théâtre de ladite place. Voilà qu’au milieu de ses tours et de ses caracolades arrivent deux hommes de bonne mine et de bel équipage. « Vive Dieu ! s’écrie l’un , c’est Pied-de-Fer, mon cheval , qu’on m’a volé , il y a quelques jours , à Antequera! — En vérité, répétèrent quatre domestiques qui l'accompagnaient ; c’est bien là Pied-de- Fer, le cheval qu’on a volé. » Mon maître resta tout interdit. Celui du cheval porta plainte; il fut admis à preuves , et il en fournit de si bonnes , que la sentence fut rendue en sa faveur, et que mon maître fut dépossédé. L’aventure se répandit, ainsi que l’adresse des voleurs qui avaient su faire vendre par l'intervention de la justice ce qu'ils avaient volé , et presque tout le monde se réjouissait de ce que la convoitise de mon maître eût fini par rompre Je sac '. Mais sa disgrâce ne s’arrêta point là. Cette même nuit, il alla faire la ronde avec le corrégidor luimême , auquel on avait donné l’avis que des voleurs se montraient dans le quartier de San-Julian. Au passage d’un carrefour , on vit un homme se sauver en courant ; aussitôt le corrégidor, me prenant par mou collier et m’excitant de la langue : « Au voleur, Ga-
' Allniioo an proverbe : La codicia rompe el saco.
l)l\LOGl,E DES CH1E^9
vilan, me dit-il; cours sus, mon fils, au voleur! » Moi , qui étais fatigué des iniquités de l'algnazil , pour exécuter ce que m’ordonnait le seigneur corré- {>idor, sans hésiter un moment , je m’élançai sur mon propre maître, et, quelque effort qu’il fit, je le jetai par terre tout de son long , et si l’on ne me l’eût ôté des dents, j'en aurais vengé plus de quatre. Enfin, l’on nous sépara , à son grand plaisir et à mon grand regret. Les recors voulaient me battre, et même me tuer à coups de bâton , ce qu’ils n’auraient pas manqué de faire si le corrégidor ne leur eût dit : « Que personne ne le touche ; le chien a fait ce que je lui avais 'commandé. » La malice fut comprise ; mais moi, sans prendre congé de personne, je me sauvai à travers champs par un trou de la muraille , et j’arrivai avant le jour à Mayrena , qui est un bourg à quatre lieues de Séville. Ma bonne étoile voulut que j'y trouvasse une compagnie de soldats, qui allaient, à ce que j’ouïs dire , s’embarquer à Carthagène. D y avait là quatre rufiens , des amis de mon maître , et le tambour en était un. Celui-là avait été recors , et c’était un grand bouffon , comme les tambours le sont d’habitude. Ils me reconnurent tous , et tous me parlèrent , me demandant des nouvelles de mon maître , comme si j’eusse pu leur répondre. Mais celui qui me fit le plus de caresses fut le tambour. Aussi me décidai-je à m’arranger avec lui, s’il y consentait, et à faire cette campagne, dût -il me mener en Italie ou en Flandre-, car il me semble, et tu dois être de même avis , que , malgré le proverbe : « Qui est bête en son pays sera bête à Madrid , » cependant rien ne donne de l’esprit aux gens
SCIPION ET BEncAS7.A. 3o()
comme courir le monde , et faire toutes sortes de connaissances.
SCIPION
Cela est si vrai , que je me rappelle avoir entendu dire à un maître que j*eus, homme de forte tête , que le fameux Grec nommé Ulysse eut un grand renom de sagesse seulement pour avoir parcouru beaucoup de pays, et vu beaucoup de gens et de nations. J’approuve donc ton dessein de t’en aller où te mèneraient ces soldats.
BERGANZA
Le cas est que, pour mieux faire ses parades et ses bouffonneries , le tambour se mit à m’apprendre à danser au son de la caisse , et à faire mille autres singeries, impossibles vraiment d’être apprises par un antre chien que moi, comme tu le verras quand je te les conterai. Pour arriver au lieu de destination , l’on avançait fort lentement ; il n’y avait point de commissaire qui nous tint en bride; le capitaine était jeune, mais fort bon gentilhomme et fort bon chrétien ; l’enseigne n’avait quitté que depuis peu de mois Madrid et la salle des pages ; le sergent était retors et madré , et, de plus, grand conducteur de compagnies du lieu où on les lève à celui où elles s’embarquent. Quant à la compagnie, elle était pleine de fanfarons et de gens de mauvaise vie, lesquels commettaient, dans les lieux où nous passions, des insolences et des excès qui faisaient maudire tel (pii eu était fort innocent. C’est le malheur d’un bon prince d’être accusé par ses sujets pour la taule ’de ses sujets, parce cpic les
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DIALOGt'E DES CHIEHS
uns sont les bourreaux des autres , sans que le seigneur y soit pour rien. Il a beau le vouloir et l'essayer, il ne peut remédier à ces maux , car les choses de la guerre Iraînenl presque toujours après elles la soulfrauce et les dissensions. Finalement, en moins de quinze jours, grâce à mes dispositions heureuses et au zèle de celui que j'avais pris pour patron , je sus sauter pour le roi de France , et ne pas sauter pour la mauvaise cabaretière. Il m’apprit aussi à faire des courbettes, comme un cheval napolitain, et à tourner en rond , comme une mule de manivelle , ainsi que d'autres choses telles, que si je n'eusse pas eu soin de ne pas m’offrir moi-méme à les montrer, j’aurais fait douter si ce n’était pas quelque démon sous la figure d’un chien qui les exécutait. Mon maître me donna pour nom le chien savant, et à peine étionsnous arrivés k l'élapeque, se mettant à battre du tambour, il courait le pays en annonçant que toutes les personnes qui voudraient venir voir les tours et les talents merveilleux du chien savant les verraient dans telle maison ou dans tel hôpital , moyennant quatre ou huit maravédis, selon que le pays était petit ou grand. Avec ces éloges et ces vanteries, il ne restait personne au pays qui ne vînt me voir, et personne ne s’en allait sans être étonné et ravi de m’avoir vu. Mon maître faisait parade du grand profit qu’il retirait , et traitait ses camarades comme des rois. La convoitise et la jalousie éveillèrent chez les mauvais sujets de la compagnie l’envie de me voler. Ils en cherchaient l’occasion , car cette façon de gagner sa vie sans rien faire a beaucoup d'amateurs trèsfriands. C’est pour cela que l’on voit en Espagne tant
SanOH BT XBBOAJIZB.
3ii
de gens montrer les marionnettes ou expliquer des images , et tant d’autres qui vendent des épingles on des couplets. Tout leur fonds , s’ils le vendaient k la fois, ne leur donnerait pas de quoi vivre un jour ; et pourtant les uns et les autres ne quittent pas la guinguette et le cabaret de tonte l’année. Ce qui me fait croire que c’est d’une autre source que de leurs métiers (|ue sort le courant de leurs débauches. Tous ces gens sont une race vagabonde, inutile, propre à rien , buvant le vin comme des éponges et mangeant le pain comme des charançons.
SCIPIOK.
Assez, Berganza, ne retombons point dans les fautes passées. Continue, car la nuit s’en va, et je ne voudrais pas qu’au lever du soleil nous restassions à l’ombre du silence.
BEKGiHZà.
Garde-le toi-roéme, et écoute. Comme c’est chose &cile de perfectionner une invention déjà faite, mon maître , voyant à quel point je savais imiter le coursier napolitain , me fît une chabraque de cuir doré et une petite selle qu’il m'ajusta sur les épaules. Il y plaça une légère poupée représentant un homme avec une petite lance à courir la bague , et il m’apprit à enlever une bague qu’il plaçait entre deux bâtons fîchés en terre. Le jour que je devais faire cet exercice , il «mnoncait «|ue ce jonr-là le chien savant courrait la bague et ferait d’autres galanteries nouvelles et inconnues, que je tirais, en effet, de mon sac aux inventions, pour ne point faire mentir mon maître. Nous
UlALOr.VK DES CBIEKS
Jlï
arrivâmes ainsi , par étapes , à Monlilla , ville du célèbre et pieux manjuis de Priego, seigneur de la maison d'Aguilar et de Montilla. Mon maître fut logé , sur sa demande, dans un hôpital. U fit aussitôt la publication accoutumée, et, comme la renommée avait déjà répandu le bruit des talents et des tours d’adresse du chien savant , en moins d’une heure la cour se remplit do monde. Voyant que la récolte serait abondante, mon maître se réjouit, et se montra ce jour-Ià facétieux à l’exccs. La fête commençait toujours par les sauts que je faisais dans un cerceau de tamis, qui semblait un cercle de cuve. Il me faisait, en forme d’exorcisme , les questions ordinaires , et quand il baissait une baguette d’osier qu’il portait à la main , c'était signe qu’il fallait sauter; quand il la tenait haute, qu’il fallait rester tranquille. La première adjuration qu’il m’adressa ce jour-là , mémorable entre tous ceux de ma vie , fut celle-ci : n Allons , Gavilan , mon ami , saute pour ce vieillard vert-galant que tu connais , qui se fait mariner la barbe ; et , si tu ne veux pas , saute pour la magnificence et le pompeux maintien de Dona Pimpinela de Plaphagonie , qui fut compagne de la Galicienne, servante à Valdeastillas. L’adjuration ne te plaît pas, mon fils Gavilan? Eh bien, saute pour le bachelier Pasillas , qui signe licencié , sans avoir reçu le moindre degré. Oh ! que tu es paresseux! Pourquoi ne sautes-tu pas? Mais voilà que je comprends fort bien tes malices. Maintenant , saute pour le vin d’Esqnivias ' , aussi fameux que celui de Ciudad-Real , de San-Martin et de Riva-
* P»Ts de la femme de Cervantè».
sr.IPIOV FT BERGAKr.A.
davia. » Il baissa la baguette , je sautai , et pris note des méchancetés qu’il avait dites. Alors , se tournant vers le public, il s’écria d’une voix haute : « N’alleF. pas penser, ô sénat valeureux , que la science de ce chien soit une chose pour rire. Vingt-quatre tours je lui ai appris, tels que pour le moindre d’entre eux volerait un épervier ' ; je veux dire que , pour le moindre, on ferait trente lieues de chemin. Il sait danser la sarabande et la chaconne mieux que celle qui les a inventées 5 il avale une pinte de vin, sans en laisser une gontte; il entonne un sol, fa, mi, ré, tout aussi bien qu’un sacristain. Toutes ces choses et beaucoup d’autres qui me restent^ dire, vos grâces auront le temps de les voir pendant le peu de jours que passera ici la compagnie; quant à présent , que notre savant fasse encore un saut , et nous entrerons dans le gros de l’affaire. »
En parlant ainsi , il tint en suspens l’auditoire, qu’il avait appelé sénat , et alluma chez les spectateurs le désir de voir jusqu’au bout tout ce que je savais. Mon maître alors se tournant vers moi : « Tournez-vous , mon fils Gavilan , me dit-il , et avec agilité et gentillesse défaites les sauts que vous avez faits ; mais il faut que ce soit en l’honneur et .à la dévotion de la fameuse sorcière qu’il y eut , dit-on , dans ce pays. » A peine eut-il prononcé ces mots que la directrice de l’hûpital , qui était une vieille d’au moins soixante ans, éleva la voix et s’écria : « Maraud , charlatan , fils de coquine , il n’y a point ici de sorcière. Si tu dis cela pour la Camacha , elle a déjà payé son péché , et Dieu
* Un gavilan •, jeu de mots sur le oom da chien.
puiocim DU cBns*
sait où die est. Si tu le dis pour moi , méchant bouffon, je ne suis pas sorcière , et ne l'ai pas été de toute ma vie ; et si j’ai eu la réputation de l'étre , grâce à de iàux témoins, et grâce au bon plaisir d’un juge étourdi et mal informé , tout le monde sait la vie que je mène maintenant en pénitence , non des sorcelleries que je n’ai pas faites, mais de bien d’autres péchés que j’ai commis comme pécheresse. Ainsi donc, mauvais plaisant et mauvais tambourineur, sortez vite de rhôpital ; sinon , je jure Dieu que je vous ferai sortir plus vite qu’au pas. » Cela dit , la vieille commença à jeter des cris ri perçants , â accabler mon maître d'une telle grêle d’injures , qu'il resta tout confus et tout effrayé. Finalement , elle ne permit pas que la représentation allât plus loin. Mon maître ne fut pas très-iâché de la scène et de la défense, car il garda l’argent en poche , et remit à un autre jour, dans un antre hôpital , ce qui restait à faire dans celui-ci. Les gens s’en allèrent, maudissant la vieille , ajoutant au nom de sorcière celui de cousine du diable , et au nom de vieille celui de barbue. Cependant , nous demeurâmes cette nuit dans l'hôpital , et la vieille, m’ayant rencontré seul dans la cour d’entrée , me dit avec douceur : « Elsl-ce toi , mon fils Montiel? est-ce toi, par hasard , mon fils ? » Je levai la tête , et me mis à l’examiner. Voyant cela , elle s’en vint à moi , les larmes aux yeux , me jeta les bras autour du cou, et si je l’eusse laissée faire, elle me baisait sur la bouche; mais le dégoût me prit , et je me détournai.
SCIPIOH.
Tu as bien fait ; car ce n’est pas un plaisir.
•UTion KT sergauza. 3i5
c’est un supplice de baiser une vieille, ou d’en être baisé.
BEBCAHZA.
Ce que je vais te conter , j’aurais dû te le dire an commencement de mon récit ; nous aurions évité, de cette manière, l’étonnement que nous avons éprouvé en nous trouvant doués de la parole ; car il Faut que tu saches que la vieille me dit : a Mon fils Montiel , viens derrière moi, tu apprendras où est ma chambre, et fais en sorte que nous nous trouvions cette nuit en tête è tête; pour cela, je laisserai la porte ouverte , et sache que j’ai beaucoup de choses à te dire, tant sur ta vie que pour ton profil. » Je baissai la tête , en si' gne d'obéissance , ce qui la confirma tout à lait , comme elle me l’avoua depuis , dans la croyance que j’étais bien le chien Montiel qu’elle cherchait. Je restai tout interdit , en attendant que la nuit vint , pour voir où aboutirait ce mystère ou prodige qui faisait que la vieille m’avait parlé ; et comme déjà je l'avais entendu nommer sorcière, j’attendais de sa vue et de son entretien des choses merveilleuses. Enfin le moment arriva de me rencontrer avec elle dans sa chambre , qui était étroite , basse , obscure , éclairée seulement par une petite lampe de terre. La vieille en attisa la mèche, s’assit sur un coffret, me prit auprès d’elle, et, sans me dire un mot, m’embrassa de nouveau , et moi j’eus soin de nouveau qu’elle ne me baisât point. Les premiers mots qu’elle m’adressa furent ceux-ci : « J’avais toujours espéré en la bonté du Ciel qu’avant que ces yeux se fermassent, je te verrais , mon fils ; et , maintenant que je t’ai vu , que la
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T)IAI.OCt'E DES CHIENS
mort vienne et m’emporte de cette pesante vie. Il faut que tu saches, mon fils, que dans cette ville a vëcu la plus fameuse sorcière qu’il y eût jamais au monde; on l’appelait la Camacha de Montilla. Elle fut si supérieure en son métier , que les Érychtée , les Circé , les Médée , de qui sont remplis les livres d’histoire, à ce que j’ai ouï dire, n’approchèrent point d’elle. Elle formait des nuages, quand elle le voulait , pour en couvrir la face du soleil ; et dès qu’elle en prenait l’envie, le ciel le plus sombre redevenait serein. En un instant, elle amenait les hommes de lointaines régions ; elle réparait merveilleusement la faute des jeunes filles qui avaient mis quelque négligence à garder leur pureté; elle couvrait les actions des veuves de manière qu’elles pussent être honnêtement déshonnêtes : elle démariait les femmes mariées , et mariait celles qu’il lui plaisait de pourvoir ; en décembre , elle avait des roses fraîches dans son jardin ; en janvier, elle faisait la moisson; faire venir du cresson dans un pétrin était un jeu pour elle , aussi bien que de montrer dans un miroir, ou sur l’ongle d’un enfant nouve.iu-né, les vivants et les morts qu’on lui demandait de montrer. Elle eut la réputation de convertir les hommes en animaux , cl l’on dit même qu’elle se servit, six années durant, d’un sacristain sous la forme d’un ;lne, en toute réalité, chose telle, que je n’ai jamais pu comprendre comment elle se fait. Effectivement, (|uant aux antiques magiciennes qui convertissaient, dit-on , les hommes en bêtes, ceux qui en savent le plus long disent que ce n’était pas autre chose , sinon que , par leur grande beauté et leurs tendres caresses, elles attiraient les hommes et se fai-
i>CIPIO^ ET BERCAKZA. 3|^
fiaient aimer d’eux ; puis quelles les assujettissaient à ce point que, se servant d’eux en tout ce qui leur plaisait , ils finissaient par sembler de vraies bétes. Mais en toi , mon fils , l’expérience me démontre le contraire j car je sais que tu es une personne raisonnable , et je te vois sous la forme d’un chien , à moins que cela ne se fasse par cette science qu’on appelle tro~ pelia, qui fait voir une chose pour une autre. Quoi qu’il en soit, ce qui m’afflige, c’est que ni moi , ni ta mère , qui avons été disciples de la bonne Camacha , nous n’avons jamais pu parvenir à en savoir autant qu’elle -, non par manque d’esprit , d’habileté ou de courage , car nous en avions plus qu’il n’en fallait , mais parce qu’elle avait encore plus de malice ; elle ne voulut jamais nous enseigner les grandes choses , qu'elle réservait pour elle seule. Ta mère , mon ffls , s’appelait la Montiela ; après la Camacha , ce fut la plus fameuse. Moi , je m’appelle la Canizarès , si ce n’est aussi savante que les deux autres , au moins ayant aussi bonne envie d’apprendre qu’aucune d’elles. Il est vrai que , pour le courage qu’avait ta mère de faire un cerne , d’y entrer , æI de s’y enfermer avec une légion de diables , la Camacha ellemême ne la surpassait point. J’ai toujours été un peu poltronne , et je me contentais d’en conjurer une demi-légion. Mais, soit dit sans les offenser , quant à confectionner les onctions avec lesquelles nous nous oignons , nous autres sorcières , je ne le cédais à aucune des deux , et ne le cède k aucune de celles qui suivent aujourd’hui nos règles. Sache, mon fils, qu’ayant vu et voyant que ma vie, qui court sur les ailes du temps, va bientôt finir, j’ai voulu laisser tous
miLOGOE DES CHIENS
les viœs de la magie , où j’étais ensevelie depuis longues années ; il ne m’est resté que la curiosité d’être sorcière vice bien ditlicile à abandonner. Ta mère a fait de même ; elle s’est corrigée de bien des vices ; elle a fait beaucoup de bonnes œuvi-es en cette vie ; mais à la fin elle est morte sorcière. Et ce n’est d’aucune maladie qu’elle est morte , mais du chagrin que lui a causé la Camacha , sa maîtresse, qui lui portait envie de ce qu’elle allait bientôt en savoir aussi long qu’elle , ou pour quelque autre querelle de jalousie dont je n’ai jamais pu vérifier le motif. Ta mère étant enceinte, et l’heure de l’accouchement étant venue , ce fut la Camacha qui fut sa sage-femme ; elle reçut dans ses bras ce que ta mère mit au monde , et lui montra qu’elle était accouchée de deux petits chiens. Dès qu'elle les vit : « Voici une action noire , s’écria-t-elle; voici un tour infüme. Mais sois tranquille, sœur Montiela, je suis ton amie, et je cacherai cet accouchement. Occupe-toi de te guérir, et sois assurée que ce malheur restera enseveli dans le silence. N’aie aucun souci de l’événement , car je n’ignore pas , tu le sais, qu« depuis bien longtemps tu n’as de relations qu’avec Rodriguez, le crocheteur , ton bon ami. Ainsi donc cet accouchement de chiens doit venir d’ailleurs, et renferme quelque mystère. »
« Nous restâmes fort étonnées, ta mère et moi , car je me trouvai présente à toute l’étrange aventure. La Camacha s’en fut , emportant les deux petits chiens ;
' Nom n’avooi qu’on mot en franeaii pour rendre heehieera, sorcière tainot des sortilèges , et bruja , sorcière allant an sabat. C’est de cette dernière espèce qu’il est ici qneslion.
8CIPI0M BT BBBeiHZir Sig
moi, je restai pour donner mes soins i ta mère, qui ne pouvait croire ce qui lui était arrivé. Quand la Ca> macba se vil près de mourir , et qu’elle fut à sa der> nière heure , elle appela ta mère , et lui dit qu'elle avait changé ses enfants en chiens, à cause de certain motif de fAcherie qu’elle lui avait donné ; mais qu’elle ne s'en mît point en peine , et qu’ils reviendraient à leur être véritable quand ils y penseraient le moins ■, que cependant cela ne pourrait être avant qu’ils eussent vu de leurs propres yeux ce qui suit :
« Ils recouvreront leur forme véritable quand ils verront , dans un rapide changement , abattre les superbes élevés et relever les humbles abattus , par une main assez puissante pour le faire. »
« Voilà ce que dit 4 ta mère la Camacha au moment de sa mort. Ta mère mit cela par écrit , et l’apprit par coeur. Moi , je le gravai aussi dans ma mémoire , pour le cas où le temps viendrait de pouvoir le dire à quelqu’un de vous deux. Et afin de pouvoir vous connaître, j’appelle par le nom de ta mère tous les chiens que je vois de ta couleur, non que je pense que les chiens doivent savoir ce nom, mais pour voir s’ils répondraient , étant appelés d'un nom si dilTérent de celui des autres chiens. Ce soir, voyant que tu faisais tant de choses , et qu’on t’appelait le chien savant, voyant aussi que tu avais levé la tête quand je t’appelais dans la cour, je me suis imaginé que tu es le fils de la Montiela , et c’est avec un grand plaisir que je t’instruis de tes aventures et de la façon dont tu recouvreras ta forme première. Cette façon , je voudrais bien qu’elle fût aussi facile que celle dont parle Apulée dans P Ane d’or, et qui consistait seule-
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SlALOCrE DES CHIENS
ment à manger une it>se ; mais celle qui te concerne est fondde sur les actions d'autrui , et non sur ta diligence. Ce que lu dois faire , mon fds , c’est te recommander à Dieu dans le fond de ton cœur, et ce que je ne veux pas appeler prophéties , mais divinations , attends-toi à ce qu’elles arrivent promptement et heureusement. Puisque la bonneCamachalesa faites, elles s’accompliront sans nul doute ; toi et ton frère, s’il est vivant , vous vous verrez tels que vous désirez devenir. Ce qui m’afflige , c’est d’étre si près de ma fin que je n’aurai pas le temps de voir cela. Bien des fois j'ai voulu demander à mon bouc quelle issue aurait votre histoire ; je n’ai pas osé , parce que jamais il ne répond directement aux questions qui lui sont faites , mais par des propos détournés et qui ont plusieurs sens. Ainsi donc, ù ce bouc, notre maître et seigneur, il n’y a rien à demander, car il mêle à une vérité millê mensonges , et ce que j’ai conclu de ses réponses , c’est qu'il ne sait rien de l’avenir avec certitude , mais seulement par conjectures. Cependant il nous tient si bien abusées, nous autres sorcières , que malgré les mille tours qu'il nous joue , nous ne pouvons l’abandonner. Nous allons le voir très-loin d’ici , dans une vaste plaine , où se réunissent une infinité de gens, sorciers ou sorcières. Là , il nous donne à manger des mets âcres et sans goût , et il se passe d'autres choses , qu’en mon âme et conscience je n'ose pas raconter, tant elles sont sales et dégoûtantes , ne voulant pas offenser tes chastes oreilles. Il y a des gens qui croient que nous allons à ces festins par l'imagination , où le Démon nous représente les images de toutes les choses que nous ra-
KIHON ET BBRGAHZA. ’J^ï
contons ensuite comme nous étant arrivées. D’autres disent , au contraire , que nous y allons véritablement’ en corps et en âme. Je liens , quant à moi , que ces deux opinions sont véritables, car nous ne savons pas au juste quand nous allons de l'une ou de l’autre manière. En effet , tout ce qui se passe dans notre imagination s’y montre avec tant de force et d’intensité, qu’il n’y a nulle différence avec ce que nous voyons réellement. Messieurs les inquisiteurs ont fait des expériences à ce sujet sur quelques-unes d’entre nous qu’ils tenaient en prison, et je crois qu’ils ont trouvé vrai ce que je dis. Je voudrais bien, mon fils, me corriger de ce péché. Pour cela , j'ai fait tons les efforts possibles. J’ai embrassé l'état d’hospitalière ; je soigne les pauvres; quelques-uns meurent, qui me donnent la vie par ce qu’ils me lèguent, ou par ce'^ qui reste caché entre leurs guenilles , car j’ai grand soin de bien éplucher leurs vêtements; je prie peu et en public ; je médis beaucoup et en secret ; il me convient mieux d’être hypocrite que pécheresse déclarée; les apparences de mes bonnes œuvres pré-* sentes effacent de la mémoire des gens qui me connaissent les mauvaises actions passées. En effet, la feinte sainteté ne fait de mal à personne, si ce n’est à celui qui la simule. Écoute , mon fils Montiel , voici le conseil que je te donne : « Sois bon en tout cequé’ tu pourras; mais, si tu dois être méchant, tâche de ne pas le paraître en tout ce que lu pourras. » Sorcière je suis , et ne te le nie point ; sorcière aussi fut ta mère, car je ne peux te le nier davantage; mais les bonnes apparences que nous gardions l’une et l’autre pouvaient nous donner crédit dans le monde entier.