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caution ; et là, il vit ce qu’il n’aundt jamais voulu voir, car il aurait volontiers donné ses yeux pour oe l’avoir point vu : il vit Léonor dans les bras de Loaïsa , dormant tous deux aussi profondément que si le baume eût opéré sur eux et non sur le jaloux vieillard. A cette vue amère , Carrizalès resta sans mouvement ; son sang se glaça , la voix expira dans son gosier , les bras lui tombèrent de défaillance, il demeura comme une statue de marbre glacé. Quoique la colère fît son etfet naturel , en ranimant un peu ses esprits presque morts , la douleur fut si forte qu’il ne put de longtemps reprendre haleine. Cependant , il aurait tiré la vengeance qu’exigeait cette grande infamie, s’il eût eu des armes pour se venger : aussi se décida-t-il à re«toumer dans sa chambre prendre une dague, pour revenir ensuite laver les taches de son honneur dans le sang de s% deux ennemis, et même dans celui de tous les gens de la maison. Prenant cette déterminatbn honorable et nécessaire , il revint , dans le même silence , jusqu'en son appartement j mais là , son cœur se serra tellemmit par les angoisses de la douleur , que, sans pouvoir résister, il tomba sur le lit privé de sentiment.
Le jour parut bientôt après, et surprit les nouveaux adultères enlacés dans les liens de leurs bras. Mari- Alonzo s’éveilla la première , et pensa d’al;>ord que aou tour était venu ; mais voyant 'qu’il était si tard « elle remit la chose à la nuit prochaine. Inquiète et trouidée à la vue du grand jour, Léonor maudit sa négligence et celle de la maudite duègne , et toutes deux gagnèrent à pas précipités la chambre de Carrizalès , priant Dieu entre leurs dents de le trouver eqeore
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«ndormi. Quand elles le virent sur le lit, immobile et silencieux , elles crurent que le charme opérait encore , et s'embrassèrent avec etlusion. Léonor s’approcha de son mari , le prit par le bras, et le tourna d’un côté sur l’autre pour voir si elle parviendrait à l’éveiller , sans qu’il fut besoin de le laver avec du vinaigre. Carrizalès revint alors de son évanouissement, et poussant un profond soupir, il s’écria d’une voix creuse et lamentable : « O malheureux que je suis ! à quelles tristes extrémités m’a réduit la fortune ! » Léonor n’entendit pas bien ce que disait son époux ; mais , voyant qu’il s’éveillait et parlait , étonnée que la puissance du baume ne durât pas autant qu’on l’avait promis , elle s’approcha de lui , posa son visage sur le sien, et lui dit, en le tenant étroitement embrassé ; « Qu’avez-vous, mon seigneur ? il me semble que vous vous plaignez. >i L’infortuné vieillard entendit la voix de sa douce ennemie ; il ouvrit de grands yeux , les fixa sur elle , comme un hébété , et demeura ainsi plusieurs minutes , la regardant sans remuer les paupières. Enfin , il lui dit : « Faites-moi le plaisir , madame, d’envoyer tout de suite , tout de suite, appelervos parents de ma part ; car je sens dans le cœur je ne sais quelle grande défaillance , qui , je le crains , m’ôtera bientôt la vie , et je voudrais les voir avant de mourir. » Léonor crut aisément que son mari disait vrai; mais elle crut aussi que c’était la puissance du baume , et non ce qu’il avait vu , qui le réduisait à cette extrémité. Après avoir répondu qu’il serait obéi, elle ordonna au nègre d’aller aussitôt chercher ses parents ; puis , jetant ses bras au cou de son mari, elle lui faisait de si vives caresses, et luide-
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mandait quel était son mal avec de si tendres et de si amoureux propos , qu’on eût dit que c’était la chose qu'elle aimait le plus au monde. Lui , la regardait toujours dans le même hébètement, et chacune de ses paroles on de ses caresses était comme un coup de lance qui lui traversait l’ârae. Déjà la duègne avait appris aux gens de la maison et à Loaïsa la maladie de son maître, en les assurant que la chose devait être grave, puisqu’il avait oublié d’envoyer fermer la porte de la rue, après que le nègre était sorti pour appeler les parents de sa dame. Et cette ambassade paraissait également étrange, car, depuis qu’ils avaient marié leur fille, ni le père ni la mère n’étaient jamais entrés dans sa maison. Enfin, tout le monde était dans le silence et dans l’attente -, mais personne ne devinait la vraie cause de l’indisposition de Carrizalès, lequel poussait de temps en temps de si profonds et de si douloureux soupirs , que chacun d’eux semblait lui arracher l’àme. Léonor pleurait de le voir dans cet état , et lui , considérant la fausseté de ses larmes , souriait de ce rire d'une personne en démence.
En ce moment arrivèrent les parents de Léo.ior. Quand ils trouvèrent la porte de la rue et celle de la cour ouvertes , quand ils virent la solitude et le silence de la maison , ils éprouvèrent encore plus d’effroi que de surprise. Ils montèrent à l’appartement de leur gendre, et le trouvèrent, commeonl’a dit, les yeux ‘ toujourscloués sur sa femme, qu'il tenait aussi des deux mains, et tous deux versant d’abondantes larmes, celle-ci , parce qu’elle voyait son mari pleurer , ce-r lui-là, parce qu’il voyait avec quelle fausseté coulaient les siennes. Dès que les parents de Léonor furent en-
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très dans la chambre , Carrizalès parla : « Asseyezvous ici, leur dit-il, et que tout le monde sorte de ma chambre , excepté Dame Mari-Alonzo. » On obéit , et voyant qa’ils n'étaient plus qu’eux cinq , sans attendre qn’nn autre parlât , Carrizalès , se frottant les yeux, et d’une voix grave, continua de la sorte : « Je snis bien sûr , mes chers parents et seigneurs , que je n’aurai pas besoin de recourir à des témoignages pour que vous croyiez â une vérité que je veux vous dire. Vous devez bien vous rappeler, car il n’est pas possible que cela soit sorti de votre mémoire , avec quel amour et quelle tendresse paternelle vous me livrâtes, il y a maintenant un an , un mois , cinq jours et neuf heures, votre chère hile pour ma légitime épouse. Vous savez aussi avec quelle libéralité je constituai sa dot , puisc|u’elle fut telle que trois filles de sa qualité se seraient mariées, en se la partageant, avec la réputation de riches. Vous devez vous souvenir aussi de l’empressement que j’apportai à loi donner toutes les parures et tous les joyaux qu’elle put désirer , et que je pus supposer lui plaire. Enfin vous avez vu comment , poussé par mon naturel instinct, par la crainte do mal dont je vais mourir , et par l’expérience que mon grand âge m’a donnée des étranges et divers événements du monde, j’ai voulu garder ce bijou, que j’avais choisi et que vous m’aviez donné , avec toute la prudence imaginable. J’élevai les murailles de cette maison, j’ôtai la vue à ses fenêtres, je doublai les serrures de ses portes , j’y mis un tour , comme au couvent , j’en bannis tout ce qui avait apparence ou nom de mâle, je donnai à votre fille des esclaves et des servantes, je ne refusai jamais ni à elles , ni â leur mal-
LE JALOUX EaTHÉMADUXIEIf.
U'esse , ce qu’elles pouvaient me demander ; je la fis mon ëgal , je lui confiai mes plus secrètes pensées, je lui livrai toute ma fortune. Tout cela, c'étaient des œuvres , à le bien considérer , qui devaient suliire pour que je vécusse assuré de jouir sans alarme de ce qui m’avait tant coûté , et pour qu’elle s’efforçât d’éviter que toute espèce de soupçon jaloux entrât dans mon cœur. Mais, comme nulle diligence humaine ne peut détourner le châtiment que la volonté divine vent infliger à ceux qui ne mettent point en elle tous leurs désirs et toutes leurs espérances, il n’est pas étonnant que je sois resté déçu dans les miennes , et que j’aie préparé moi-méme le poison qui m’ôte en ce moment la vie. Mais je vois le doute et l’inquiétude où vous êtes tous , suspendus aux paroles de ma bouche, et je veux achever le long préambule de cet entretien pur vous dire en une seule parole ce que mille ne sauraient exprimer. Je dis donc , mes parents et seigneurs , que , pour dénouement de mes bons conseils et de mes bonnes actions , j’ai trouvé ce matin cette femme (en montrant son épouse), mise au monde pour la perte de mon repos et la fin de ma vie , dans les bras d’un beau jeune homme , que cette duègne pestilentielle cache maintenant dans sa chambre. »
A peine Carrixalès eut-il achevé ces derniers mots , qne Léonor sentit défaillir son cœur et tomba évanouie aux genoux même de son époux. Mari-Alonzo pâlit , et les parents de Léonor , comme étouffés par le saisissement , ne pouvaient articuler un mot. Mais Carrizalès poursuivit ainsi : « La vengeance que je pense tirer de cet outrage ne sera point de celles qu’on en tire communément : je veux , en effet, n’ayant agi
LE lALOmC ESTRÉHADERIEK.
comme nul autre , être unique aussi dans ma vengeance , et c’est de moi-même que je la tirerai , comme du plus coupable dans ce crime. J’aurais dû considérer combien mal étaient assortis les quinze ans de cette jeune fille et mes soixante-quinze ; c’est moi , comme le ver à soie , qui ai fabriqué mon tombeau , et ce n’est pas toi que j’accuse, ô fille mal conseillée ! » En disant cela , il inclina la tête , et baisa au visage Léonor, toujours évanouie. « Je ne t’accuse pas , disje , parce que les persuasions de vieilles fourbes et les galanteries de jeune amoureux triomphent aisément du peu d’intelligence que donnent peu d’années ^ mais pour que tout le monde apprenne avec quelle ardeur et quelle sincérité je t’ai aimée, je veux, à cette dernière heure de ma vie , en donner une telle preuve, que je reste au monde pour exemple , sinon de bonté, au moins de simplicité jamais ouïe ni vue. Je veux qu'on amène sur-le-champ un notaire ici , pour faire de nouveau mon testament -, j’y ordonnerai que la dot de Léonor soit doublée, et je la prierai, après ma mort, qui sera bientôt venue, de disposer sa volonté (car elle pourra le faire sans violence) à donner sa main à ce jeune homme, que n’avaient pourtant jamais offensé les cheveux blancs de ce pauvre vieillard ; elle verra par-là que si, vivant , je ne me suis jamais écarté d’un pas de ce qui me semblait son goût et son plaisir , mourant , je fais encore de même : je veux qu’elle ait le même sort avec celui qu’elle doit tant aimer. Le reste de mon bien sera distribué en œuvres pieuses ; mais toutefois , après vous avoir laissé, mes chers parents , de quoi passer honorablement ce qui vous reste de vie ; et que le notaire ne se fasse pas
LE TALOVX ESTRÉMADOUEN.
attendre ; car la souffrance que j’endure m’ëtreint de telle sorte, qu’elle aura bientôt coupé le dernier fil de ma vie. » En disant cela , il fut saisi d’une défaillance , et se laissa tomber si près de Léonor , (|ue leurs visages se touchaient ; étrange et triste specUicle pour les parents, qui voyaient en cet état leur fille chérie et leur gendre bien-aimé !
La méchante duègne ne voulut point attendre les reproches qu’elle redoutait des parentsde sa maîtresse ; elle sortit de la chambre, et courut raconter à LocVisa tout ce qui se passait , lui donnant , avec le conseil de quitter au plus vite cette maison , la promesse de l’informer, par le moyen du nègre , de ce qui arriverait , puisqu’il n’y avait plus de portes ni de clefs pour y mettre obstacle. Étonné de semblables nouvelles , et trouvant le conseil bon , Loaïsa retourna s’habiller en pauvre , puis alla rendre compte à ses complices de l’étrange issue de ses amours. Pendant que ces deuxlà s’éloignaient, le père de Léonor envoya chercher un notaire de ses amis , lequel arriva lorsque la fille et le gendie venaient de reprendre connaissance. Carrizalès fit son testament en la forme qu’il avait dite, sans déclarer la faute de Léonor, mais sj bornant à la prier, dans le cas où il viendrait à mourir, d’épouser le jeune homme qu’il lui avait nommé en secret. Quand Léonor entendit cela , elle se jeta aux pieds de son mari, et, son cœur bondissant dans sa poitrine, elle s'écria: «O! vivez, vous, vivez de longues années, mon seigneur et mon unique bien ! et quoique vous ne soyez pas tenu de croire û rien de ce que je puis dire , sachez que je ne Vous ai point offensé , sinon par la pensée. » tlle allait s’excuser et conter en détail la vérité de
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l’aventure ; mais elle sentit se glacer sa langue , et défaillit une seconde fois. Le triste vieillard la serra tout évanouie dans ses bras; ses parents l'embrassèrent aussi , et ils versaient tous des larmes si amères , que le notaire ne put retenir les siennes , et qu'il en mouilla le testament. Carrizalès y laissa de quoi vivre à toutes les servantes de la maison , et affranchit le nègre et les esclaves ; mais la fourbe Mari- Alonzo ne reçut d’autre legs que le paiement de ses gages. Bientôt après , la douleur étreignit tellement le vieillard, que, le septième jour, on le conduisit à la sépulture.
Léonor resta veuve, affligée et riche ; etquandLoaïsa espérait qu’elle allait accomplir l’ordre qu’il savait que son mari avait laissé par testament, il la vit, au bout d’une semaine, entrer religieuse dans un des plus austères couvents de la ville. Plein de dépit et de confusion, il s’embarqua pour les Indes. Les parents de Léonor furent tristes longtemps; mais ils se consolèrent avec ce que leur avait légué leur gendre. Les servantes se consolèrent aussi par le même motif, et les esclaves pour avoir recouvré la liberté. Mais la duègne perverse resta pauvre et déçue dans toutes ses mauvaises pensées. Moi , je restai avec le désir de mener à fin cette histoire, exemple mémorable du peu de confiance que méritent les clefs, les tours et les murailles , quand la volonté demeure libre , et de la confiance moindre encore qu’il faut accorder à de jeunes et tendres années , si elles ont autour des oreilles les eidïortations de ces duègnes aux longues robes noires et aux longues coiffes blanches. Seulement , je ne sais Vqp pourquoi Léonor ne mit pas plus d’en^presse-
U JALOUX ESTRÉMADUXICM.
ment à se dbculper, et h convaincre son jaloux niari qu’elle était sortie pure et sans tache de cette aventure ; mais le trouble d’abord lui attacha la langue ; puis ensuite la hâte que se donna son époux k mourir ne lui laissa pas le temps de se justifier.
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